Chapitre 8 : Les Spadassins

—Ce n'est pas Zoya, là bas ?


 

Céleste leva les yeux en entendant la voix de Kyan. Il suivit la direction que lui montrait son ami, puis sursauta en reconnaissant la blonde de l'autre côté de la grille. Comment avait-elle fait pour entrer ?


 

—C'est bien elle. C'est du délire ! Répondit Céleste en riant.

—Je crois bien qu'elle va rejoindre Ankinée…


 

Céleste perçut de l'envie dans la voix de son ami. Sûrement aurait-il aimer tenir compagnie à la mège. Cela ne le rassurait pas, et plus encore cela commençait à l'agacer. Combien de fois devrait-il lui parler pour lui faire comprendre que leur place n’était pas ici ? D'un naturel calme, en temps normal il n'aurait sûrement pas été aussi irrité par Kyan. Mais cela faisait quelques jours qu'il était sous tension, et à ce moment là il se laissa aller à la colère :


 

—Tu crois que je n'ai pas compris ton manège ?

—Quel manège ? Répondit Kyan. Je voulais entrer dans le palais.

—Et coller Ankinée ? Tu sais très bien que tu prends des risques en voulant l’écarter de l'intrigue. T'as envie de passer ta vie coincé ici et ne plus revoir ta famille ?!

—Non, ce n'est pas ce que je veux… mais je n'ai pas non plus envie de la regarder souffrir sans réagir.

—Elle n'est qu'un personnage, Kyan, soupira Céleste.

—Mais tu ne l'as pas vue sourire ? Tu ne l'as pas entendue quand elle te parlait ? Elle est réelle !

—Tu es aveuglé par tes sentiments.

—Tu dis n'importe quoi, t'as juste l'esprit limité.


 

Céleste perdait patience, même s'il s'agissait de son meilleur ami. Il se fatiguait à essayer de le convaincre alors qu'il savait parfaitement qu'il était têtu comme une mule. Il comprenait Kyan, ses envies, ses sentiments et émotions, mais il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il s'obstinait à vouloir détruire la seule piste qu'ils avaient pour sortir de ce roman. Lui aussi avait envie de faire ce que bon lui semblait. Il avait ressenti la puissance de sa rune et en avait tiré un certain plaisir quand il avait usé pour la première fois de la magie face aux brigands. Mais il repensait à sa famille qui devait peut-être le chercher.


 

—J'en ai marre, grogna-t-il. Tu fais ce que tu veux, ce sera sans moi.

—Et Zoya ? L'interrogea Kyan.

—T'auras qu'à lui parler de ton choix égoïste toi-même, cracha-t-il, ne pouvant plus retenir sa colère.


 

Il regretta tout de suite ses derniers mots lorsqu'il vit le visage de Kyan changer d'expression. L'avait-il blessé ? Il détestait se disputer, et encore moins avec les personnes qui lui étaient chères. Il n'eut pas le temps de revenir sur ses paroles que son ami lui tournait déjà le dos et partait d'un pas rapide.


 

—Kyan, attends !


 

Son appel semblait raisonner comme un mauvais signal pour l'autre, puisqu'il accéléra le pas. Céleste se lança tout de suite à la poursuite de son ami, le regret dans l'âme. Il avait beau être sportif, quand Kyan voulait disparaître, il était difficile même pour lui de le rattraper. Il courait vite et était d'une taille moyenne, contrairement à lui, qui pesait un poids plus lourd de par ses muscles et était plus imposant. Même s'il était pressé de vouloir rattraper son ami, Céleste n’était pas le genre de personne à profiter de sa stature imposante pour son âge pour bousculer les autres. Plusieurs fois il dut s’arrêter dans sa course pour laisser les passants traverser les rues, laissant un avantage à Kyan qui se glissait comme un serpent entre les gens.

Cela lui suffit pour s'évanouir dans la foule. Céleste s'en mordait les doigts, notamment qu'il avait cédé le passage à des individus qui devaient sûrement être des personnages figurants, s'ils se situaient bien dans un roman. Il soupira en secouant la tête, songeant que quelque part son meilleur ami avait raison, qu'il leur était impossible de se dire qu’ils étaient plongés dans une fiction alors que face à eux, ces personnages étaient de chair et d'os et semblaient avoir une âme.

Céleste soupira. Lui-même ne savait pas où il en était et ne faisait que se raccrocher à une hypothèse. Il savait au moins que Kyan allait réapparaître quand il se sentira mieux, ne serait-ce que pour parler à Zoya. Au moins, il aurait l'occasion de s'excuser et de discuter plus sérieusement. En attendant que sa meilleure amie et Ankinée terminent cette rencontre avec Mihran, il devait s'occuper. Il choisit de passer le temps en parcourant les rues de la ville d'un pas tranquille. Le palais étant visible à de longues distances, il pourrait revenir sur ses pas plus tard.

Au détour d'une rue étroite, il aperçut une silhouette familière glisser à l'angle d'une autre rue. Reconnaissant tout de suite de qui il s’agissait, le jeune homme ressentit une certaine crainte. De peur que la situation ne tourne mal, il s'élança à sa suite, la pistant à travers les rues de la capitale. Il ne s’était pas attendu à ce que le cours des événements n’arrive si vite, principalement parce que le roman prenait son temps pour entrer dans le vif du sujet. Tout cela était trop précipité, Céleste s’inquiétait pour ses amis, et pour les protéger il devait comprendre pourquoi tout allait si vite.

La silhouette avançait de cette démarche assurée caractéristique, et il se dit qu'elle devait certainement flairer quelque chose. Soudain, il vit la jeune fille lever la tête vers le ciel. Suivant son regard, il distingua au-dessus du mur d'une habitation des bottes qui progressaient dessus. Un équilibriste ? Céleste pencha la tête pour mieux voir le corps perché, mais il vit à peine des mollets. Alors qu'il observait calmement la seconde personne, Ylaïda s'impatientait déjà :


 

—J'en ai assez de te suivre, dit-elle. Descends maintenant.

—Ce que tu peux être rabat-joie, répondit l'autre dans un faux soupir, d’un ton amusé.


 

La voix au dessus était féminine. La propriétaire de ce timbre ne tarda pas à faire son apparition ; elle sauta du toit de la bâtisse et atterrit avec souplesse au sol, comme l'aurait fait un félin. Lorsqu'elle se redressa, Céleste put enfin voir son visage. C’était une jeune fille à la peau matte, aux cheveux auburn et aux yeux clairs, dont les joues étaient parsemées de taches de rousseurs. Ses lèvres se tendaient dans un sourire en coin, comme si elle narguait tout ceux qui l’entouraient.


 

—Cesse de te jouer de moi et conduis moi au chef de ta guilde, dit Ylaïda, la voix dure.


 

La rouquine n'avait pas remarqué la présence de l'adolescent derrière elle, cependant la nouvelle arrivante ne l'avait pas raté de vue. Elle regardait par-dessus son interlocutrice et fixait Céleste de ses yeux malicieux. Elle semblait d'humeur joueuse, à la fois comme une enfant et comme une jeune femme, ce qui attisait la curiosité de l'adolescent. Il la regardait en adoptant une mine interrogative alors que la jeune fille souriait plus. Ylaïda de son côté ne comprit pas, et crut que ce sourire lui était adressé :


 

—Qu'est-ce qu’il te fait sourire ?! N'essaie pas de m'énerver ou tu vas le regretter.

—Ah bon ? Répondit l'autre. Ça va être dur, souvent je ne regrette rien.


 

Les deux filles se jaugeaient du regard, l'une cherchant l'autre avec colère, l'autre gardant ce sourire imperturbable. Jugeant que la situation ne tarderait pas à dégénérer, il s’avança pour se montrer et intervenir :


 

—Arrête Ylaïda, dit-il. La violence ne te mènera à rien.

—Tu n'es pas en droit de me donner des conseils.


 

Céleste roula des yeux. Il avait l'impression de parler à une version féminine et colérique de Kyan.


 

—Il n'a pas tort, renchérit la fille. Si tu essaies de me blesser, je ne coopèrerais pas, sois en certaine.


 

Elle tourna ensuite la tête vers lui, en poursuivant à l'attention d'Ylaïda :


 

—Écoute ton ami, il est très sage.


 

Elle lui souriait. Il ignorait ce qu'elle avait derrière la tête, ni ce qu’elle pouvait bien penser d'eux derrière ce comportement. Son attitude était comme une barrière empêchant quiconque de sonder son esprit. Céleste en était un peu déstabilisé, et bien qu'il ne le montrait pas, il demeurait sur ses gardes. Un instant il crut que la jeune fille avait décelé quelque chose chez lui, comme ses yeux prenaient une lueur plus amusée encore. Elle les orienta ensuite sur Ylaïda :


 

—Concernant ta requête, malheureusement je ne pourrai pas te conduire à Zéodora. Elle est actuellement en pleine séance avec le Conseil.

—Zéodora ? Demanda Céleste, entendant un nouveau nom qui lui était étranger.

—La meneuse de la Guilde des Spadassins, répondit Ylaïda.

—Elle est pourtant connue, ajouta la jeune fille en penchant la tête. Tu es un étranger, c'est ça ?


 

Le jeune homme hocha la tête. Comme tous les autres, elle ne semblait pas étonnée de cette information. A croire qu'ils n'avaient jamais vu de personnes d'origine africaine de leur vie. Ylaïda soupira :


 

—Alors allons au Palais. J'attendrai la fin de la séance.

—Impossible, l'accès au Palais est limité, répondit la fille. La sécurité a été renforcée depuis quelques semaines.

—Pourquoi ? S’enquit Céleste, surpris de cette nouvelle qui n'avait jamais figuré dans les livres.

—La Reine Tamara a reçu des menaces. Tant que le danger n'est pas écarté, le Palais sera bien moins ouvert qu'habituellement.


 

La suite de ses paroles s'adressaient à Ylaïda :


 

—Tu pourras la rencontrer à la levée de la séance. En dehors du Palais si l'accès est interdit.


 

La rouquine grogna. Elle devrait prendre son mal en patience en attendant que la chef de la Guilde ne soit disponible. Cela ne dérangeait pas Céleste, qui dans tous les cas devait attendre ses amis. Intrigué par la jeune fille, il se présenta à elle.


 

—Enchantée, Céleste, répondit-elle. Je m'appelle Nao.


 

À eux trois, ils traversèrent les rues de la capitale pour passer le temps. Même s'ils restaient calmes, Céleste percevait une tension entre les deux filles, qui devaient certainement faire un effort pour se supporter. Il avait bien compris depuis l'échange dont il avait été témoin qu'elles ne s’entendaient pas. Il espérait que cela n'allait pas partir en conflit, et se concentrait sur les attitudes de Ylaïda et Nao. Même s'il gardait le silence, Céleste remarquait l'attention que lui portait Nao, la fille de la Guilde des Spadassins. Elle jetait des coup d'œil dans sa direction, et lorsque leurs regards se croisaient elle lui souriait de façon mystérieuse. Céleste ne trouvait rien de mieux que de détourner le regard, en sentant une impression étrange au niveau de la poitrine.

Croisant à nouveau les yeux de Nao, il en profita pour l'interroger :


 

—Tu accompagnes la chef de ta Guilde, ou êtes-vous venus en groupe avec d'autres membres ?

—La chef de la Guilde est aussi mon mentor, répondit-elle. Zéodora désirait que je voyage avec elle pour apprendre hors de ma zone de confort.


 

Elle leva la tête vers le ciel, le regard soudain évasif. Elle semblait être très liée à la guilde et à son mentor, mais Céleste n'osa pas lui poser plus de questions à ce sujet. Il se rappelait de la Guilde des Spadassins comme étant un groupe composé de mercenaires agissant avec le royaume. Ils devaient respecter certaines règles tout en exerçant leur métier. Bien entendu, cela était normal pour toutes les guildes présentes à Aradæïa, mais la Guilde des Spadassins étant particulière, son encadrement était un peu plus strict. Il se souvenait encore que dans la série de Célian Pankraz, les Spadassins avaient été autrefois des assassins. Mais ils s'étaient par la suite rendus utiles au royaume et à la famille royale, coopérant avec la milice à travers les villes et villages pour maintenir paix et sécurité. Depuis lors, ils avaient désormais leur place et une guilde pour récompenser leurs efforts.

Ils tournaient encore dans les rues de la ville, et finalement Céleste comprit qu'il était en train de revenir sur ses pas. Le Palais se rapprochait d'eux et devenait de plus en plus haut face à lui. Arrivés devant le portail, Ylaïda, Nao et lui constatèrent que l’entrée était toujours surveillée par des miliciens. Nao approcha l'un d'eux et lui adressa la parole. Céleste, qui était resté en retrait à côté de Ylaïda, ne pouvait pas entendre ce qu'elle disait, ni les propos du milicien. Lorsqu'elle revint vers eux, elle leur révéla ce qu'elle avait appris du garde : la séance du Conseil n'avait pas encore pris fin.

Mais puisque les trois n'avaient rien à d'autre à faire à part attendre que les portes du palais ne s'ouvrent pour les laisser entrer, ou que les personnes qu'ils attendaient ne reviennent, ils décidèrent d'attendre devant le portail. Céleste espérait qu'il allait retrouver Kyan pour lui parler sérieusement.

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Notsil
Posté le 09/01/2021
Coucou !

Ah, une petite dispute :) C'est l'occasion pour Céleste d'aller explorer la ville, et on rencontre un nouveau personnage. Cette Nao semble lui avoir tapé dans l'oeil ^^

Bon, j'imagine qu'on va aller retrouver Kyan maintenant, qui aura certainement fui dans les ennuis :p

J'aime bien comment tu nous apprends les info sur la guilde via les souvenirs de Céleste (que j'ai toujours du mal à voir en garçon mais c'est parce que mon seul souvenir lié à ce prénom est féminin ça doit jouer ^^), il parait curieux mais plus en retenu que Kyan. Au moins un qui réfléchit :)
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