Chapitre 8 : Les gardiens de la forêt

Par Luna
Notes de l’auteur : Où nos deux héros découvrent que la forêt renferme bien des secrets...

Chapitre 8 : Les gardiens de la forêt

 

— Châtaigne... c'est encore loin ? bougonna Evanna accrochée au dos d'Aaron. Ça fait des heures qu'on marche.

— N'exagérons rien, on est parti il y a à peine une demi-heure tout au plus, répliqua le garçon. Et c'est plutôt moi qui devrais me plaindre : je marche, et toi tu pèses une tonne...

Pour toute réponse, la jeune fille émit un petit cri choqué et se mit à bouder, ce qui eut pour seul effet d'arracher à Châtaigne un éclat de rire suraigu.

— Bon, j'en peux plus, on fait une pause, souffla Aaron en lâchant son amie.

Il tituba jusqu'à l'arbre le plus proche et se laissa glisser contre son tronc, complètement épuisé. Evanna lui jeta un regard noir, puis épousseta son manteau avec ardeur en marmonnant quelque chose sur la bienséance et le manque de tact de son ami. Une douleur aiguë au niveau de sa cheville la coupa néanmoins dans son élan. Elle grimaça : à l'évidence, il allait falloir qu'elle prenne son mal en patience. Allaient-ils marcher encore longtemps comme ça ?

Elle jeta un coup d'œil curieux à la fillette qui farfouillait dans les feuillages alentours en chantonnant. Était-ce bien elle qu'elle avait aperçue quelques heures plus tôt ? Elle aurait juré que l'enfant qu'elle avait vue avait des cheveux clairs. Non, ça n'avait pas de sens. Elle s'imaginait des choses.

Toute cette histoire devenait de plus en plus insensée. La Forêt aux Esprits, l'esprit cornu... pff, les esprits n'existaient pas ! Qu'est-ce qu'elle allait s'imaginer ? Malgré tout, cette petite fille au nom farfelu, n'avait-elle donc pas peur ? Elle était vraiment imprudente... elle avait accepté de les aider sans poser la moindre question. Pourtant, elle ne devait pas croiser des étrangers tous les jours. Qu'est-ce qu'on lui avait appris à cette enfant ? Evanna se gratta la tête d'un air songeur. À la réflexion, c'était tout aussi aberrant d'avoir décidé de suivre une petite fille au beau milieu de cet endroit sinistre.

Sinistre. C'était le mot. Le soleil ne perçait presque plus la ramure incroyablement dense de ces arbres ; des arbres qui devenaient de plus en plus vieux à mesure qu'ils avançaient. Elle avait l'étrange impression de remonter le temps. En outre, progresser dans cette forêt n'était pas une mince affaire. Elle sourit amèrement ; entre les maigres espaces laissés par les troncs et les imposantes fougères, sans parler des ronces et autres joyeusetés à épines qui les écorchaient sans cesse, ils étaient bien lotis. Seule Châtaigne semblait parvenir à se faufiler entre ces pièges avec une agilité déconcertante. Elle bondissait par-dessus les fourrés et se glissait entre les ronces en un rien de temps. Bien sûr, elle était minuscule et n'avait pas à supporter la charge d'un autre sur son dos...

Un bâillement nonchalant la tira bientôt de ses songes. Aaron frotta ses yeux engourdis de fatigue et croisa son regard. Evanna détourna aussitôt la tête d'un air têtu. Non mais franchement, était-ce courtois de sa part de dire de pareilles choses à une jeune femme de son rang ? Quelle vulgarité. Elle avait sa fierté après tout.

Fierté qu'elle dut ravaler en vitesse. En se retournant, elle se retrouva nez à nez avec le visage gras et rougi d'un gros bonhomme mal rasé faisant au moins trois fois sa taille.

Bien évidemment, elle ne put retenir le cri suraigu qui s'échappa de sa gorge.

— Ev... s'éteignit la voix d'Aaron tandis que résonnait le bruit sourd d'un corps s'écrasant au sol.

La jeune fille eut à peine le temps de distinguer l'uniforme bleu marine du milicien qui venait d'assommer son ami. Une douleur furieuse l'élança à l'arrière de son crâne.

Elle perdit connaissance.

 

*

 

— Eh, te resterait pas trois gouttes dans ta gnôle ?

Un grognement sourd répondit à la voix.

— Beh, tu partages pas beaucoup je trouve. J'ai quasiment fait tout le boulot je te signale.

La voix se fit moins lointaine. Aaron souleva ses paupières au bout d'un ultime effort. Sa tête le lançait partout, si bien qu'il eut la sensation qu'elle était à deux doigts d'exploser. S'il continuait à encaisser bosse après bosse, ça n'irait pas en s'arrangeant.

— Tiens, le voilà qui se réveille.

Il cligna plusieurs fois des yeux pour faire la mise au point sur la scène étrange qui se jouait devant lui. Deux hommes peu avenants le fixaient d'un air mauvais. Ils portaient le même uniforme couleur bleu nuit, cerné de traits rouges à la taille et aux épaules. L'un, bedonnant, à la tête ronde et cramoisie comme s'il venait de s'exposer sous un soleil torride, tenait entre ses doigts boudinés un fusil à baïonnette. L'autre, aussi maigrichon que son acolyte était gros, le visage émacié, livide et grignoté par des cheveux huileux et une barbe mal entretenue, croisait de manière hautaine ses bras sur son torse.

— T'es qui toi au juste ? Le fils du paysan du coin ? lança la voix grasse du premier en éclatant de rire.

Aaron ne répondit rien. Sa tête le lançait affreusement. Et même s'il avait été capable d'articuler trois mots, il n'aurait pas su quoi répliquer. Il ne comprenait clairement pas ce qu'il lui arrivait. D'où sortaient ces deux-là et que pouvaient-ils bien leur vouloir ?

Il tenta de se relever, mais retomba presque aussitôt, déséquilibré. Ses mains étaient solidement attachées, poignet contre poignet.

— Eh ben, mon garçon, on perdu sa langue ? ricana l'homme ventripotent. Tu préfères qu'on pose les questions à la demoiselle peut-être ?

Evanna. Evanna ne lui avait peut-être pas tout dit. Son cerveau fit finalement la connexion, si bien qu'il en sursauta presque : où était-elle ? Il la chercha frénétiquement du regard pour la trouver finalement près de lui, s'éveillant à peine, prisonnière des mêmes entraves.

— Oh, et puis s'il veut pas parler, qu'est-ce qu'on en a à battre ? On a qu'à les emmener avec les autres. C'est plus vraiment des gamins, ils pourront se rendre utiles. Quoique la fille n'a pas l'air d'humeur à coopérer.

— Ne la touchez pas ! parvint à balbutier Aaron. Elle est blessée, elle ne vous servira à rien !

— Ah, ben v'là qu'on cause finalement.

Il s'esclaffa en regardant son compagnon d'arme esquisser un sourire mauvais. Aaron déglutit devant l'expression malsaine des deux hommes.

— Evanna... murmura-t-il à la jeune fille, Eva !

Elle ouvrit complètement les yeux, encore sonnée par le coup violent qu'elle avait reçu. Lorsqu'elle vit la mine anxieuse d'Aaron penchée sur elle, elle s'éveilla tout à fait et se redressa. Son visage se tordit en une grimace d'angoisse lorsqu'elle prit conscience de la situation.

— V'là nos deux tourtereaux qui sortent de leur sieste, si c'est pas mignon ! lança le gros bonhomme à son compagnon qui acquiesçait toujours sans dire un mot, désormais occupé à peler une pomme avec un couteau de poche.

Evanna se retourna vers Aaron et chuchota :

— Où est la petite fille ? Où est Châtaigne ?

Le tremblement dans sa voix lui fit un coup au cœur. Il avait oublié Châtaigne. Il balaya les environs du regard avec nervosité. Mais aucune trace de la fillette. Où avait-elle bien pu disparaître ?

— Bon, c'est pas tout, mais on va pas y passer la journée !

L'homme gras se leva, non sans difficulté, avant de rabattre son fusil à baïonnette sur son épaule. Il s'approcha à pas lourds des deux jeunes gens, puis se planta devant eux, un sourire disgracieux étirant ses lèvres.

— Tu manques pas d'air mon gars, lança-t-il à Aaron, c'est pas joli joli de voler tu sais.

Aaron échangea un regard incrédule avec son amie. L'homme sortit de la poche de son uniforme deux objets sphériques en métal avant de les agiter sous leurs nez : sa montre à gousset et sa boussole.

— J'imagine que tu savais pas que ton cher paysan était un sale voleur, ma jolie ? Qu'il t'a piqué ça pendant qu'il te disait des mots doux ?

— À vrai dire je l'ignorais, puisque ces objets lui appartiennent ! répliqua Evanna d'un ton sec.

— Vraiment ? fit l'homme en haussant les sourcils. Mazette, qui l'aurait cru ?

Il joua quelques instants à faire tournoyer la montre et la boussole d'Aaron entre ses mains.

— Vu que tu dois pas savoir lire quoique ce soit, j'imagine que ça te manquera pas, ricana-t-il à son encontre en les remettant dans sa poche.

— Vous n'avez pas le droit ! protesta Aaron en essayant de se lever.

Pour toute réponse, l'homme se tordit de rire jusqu'à l'étouffement.

— Ah, y'a pas à dire, c'est pas si mal que ça la cambrousse, articula-t-il après que son compère lui ait tapé dans le dos. Moi qui pensais...

Il stoppa net sa phrase.

— Qu'est-ce que... ?

Trois petits bruits sourds résonnèrent sur le sommet de son crâne rougeâtre. Les sourcils de l'homme se froncèrent à outrance. Déconcerté, il se baissa et ramassa ce qui ressemblait à s'y méprendre à une noisette. Vu sa couleur peu ragoûtante, elle était certainement pourrie. Le temps de lever sa tête vers la cime des arbres, un déluge de petites noix s'abattait sur lui, fusant de tous les côtés. Il bondit en poussant un cri strident jusqu'à l'autre homme, dont la stupeur l'avait laissé bouche bée. Avant qu'ils n'aient pu ne serait-ce qu'envisager de s'enfuir, une énorme branche leur assena le coup de grâce. Les deux hommes s'écroulèrent, littéralement assommés.

Abasourdis, Aaron et Evanna s'étaient figés.

— Qu'est-ce que... ? commença-t-elle.

Les feuillages de la forêt se mirent soudain à bouger frénétiquement tout autour d'eux. Et en moins d'un instant, ils furent cernés par une dizaine d'enfants armés de lance-pierres –  ou plutôt de lance-noisettes.

— Châtaigne ! s'écria Evanna en voyant accourir vers eux.

Mais un bras interrompit la fillette.

— Kaëlig...

— Assez !

L'étreinte du bras se desserra, mais la repoussa en arrière. La fille à qui il appartenait se retourna vers eux. L'air farouche qui tirait les traits de son visage fin offrait un contraste étonnant avec son apparence frêle et gracile. De longs cheveux roux pâles tombaient sur ses épaules, parés de perles de bois et coiffés en cascades de tresses. Elle semblait jeune, mais était sans conteste la plus âgée du groupe ; sans doute n'avait-elle pas plus de onze ou douze ans. Pourtant, son attitude de meneuse la rendait étonnamment plus mature.

— Kaëlig, insista Châtaigne d'une voix faible, ce sont mes amis...

— Toi, combien de fois t'a-t-on dit de ne pas disparaître comme ça ! répliqua sèchement l'autre en se retournant vers elle. Tu es inconsciente ! Tu es beaucoup trop jeune pour te balader seule dans la forêt ! Surtout par les temps qui courent !

Sans se préoccuper de l'air désolé qui se dessinait sur le visage de la fillette, Kaëlig fondit sur les deux hommes inconscients, récupéra le couteau qui traînait au sol et se précipita sur Aaron. Il mit quelques secondes à prendre conscience qu'elle pointait la lame vers lui. Evanna poussa un petit cri, tandis que le garçon trébuchait sur ses fesses en essayant de reculer. La lame se rapprochait, droit sur son visage. Il dressa ses mains pour se protéger, et... la corde qui les enserrait tomba au sol.

Kaëlig libéra les poignets d'Evanna de la même manière avant de se retourner :

— Vous deux, dit-elle à l'intention des enfants les plus proches, aidez-les à se relever. On rentre.

Elle ne leur accorda plus un regard.

 

*

 

— Aaron, je ne comprends pas plus que toi ! geignait Evanna.

Quelque chose ne tournait décidément pas rond. La milice, ici ? En plein cœur de cette forêt sauvage ? C'en était à devenir cinglé. Aaron avait assailli son amie de questions, sans tenir compte de leur escorte qui ne cessait de leur jeter des regards curieux.

— Tu penses bien que je te l'aurais dit si je savais quelque chose au sujet de ces soldats ! J'avais une bonne raison de mentir la dernière fois, mais pas là...

— Il n'y a jamais de bonne raison de mentir, la coupa sèchement Aaron.

— Mais enfin, puisque je te dis que je ne sais rien !

Aaron en avait plus qu'assez de toutes ces questions sans réponse. Aussi finit-il par tourner la tête d'un air têtu et laisser son esprit vagabonder plus loin.

À côté de l'inquiétante présence de miliciens, la troupe étrange qui les accompagnait semblait peu singulière. Quoique... Songeur, il se mit à la détailler. Ils étaient tous, à l'image de Châtaigne qui traînait les pieds devant lui, vêtus d'un assemblage étonnant de fourrures et d'imitations de feuilles en peaux tannées et teintes avec adresse, qu'il avait d'abord prises pour des vraies. La seule chose qui les différenciait de la fillette était la couleur de leurs cheveux. Alors qu'elle arborait une chevelure résolument brune, le reste de la troupe se déclinait dans des teintes rousses dorées très pâles, à l'image de Kaëlig.

Un autre détail interpella Aaron : aucun des enfants qui les escortaient ne parlait. Leurs visages graves s’accommodaient parfois d'une certaine curiosité à leur égard, mais ça s'arrêtait là : il n'y avait aucun mot prononcé, aucun regard prolongé, pas même entre eux. Des enfants qui ne riaient pas, une nature détraquée et des soldats sortis d'on ne savait où. Il y avait vraiment quelque chose qui clochait. Que diable se passait-il dans cette forêt ?

Ils marchèrent durant une dizaine de minutes à travers une végétation qui semblait s'adoucir peu à peu. La lumière du jour trouvait plus facilement son chemin, et par moments, en regardant bien, on pouvait apercevoir un morceau de ciel bleu ou gris. Le temps devait être changeant ; le vent repoussant les nuages, et les nuages s'immisçant à nouveau sournoisement.

Cette clarté nouvelle n'était pas la seule chose étonnante. Aaron nota qu'au pied de plusieurs arbres, des fleurs aux couleurs éclatantes commençaient à s'épanouir, puis fanaient subitement avant leur heure. De même, toutes sortes de fruits tombaient avant d'être mûrs. Et puis, il y avait ce fait, qui le troublait profondément. Il n'avait jamais réellement prêté attention à ces histoires de saison, mais... les framboises, les fraises et les groseilles ne poussaient pas au beau milieu de l'hiver, non ? Cette pensée le fit tressaillir.

Bientôt, le groupe atteignit un petit pont de pierre ; il se fondait si aisément dans la végétation, que l'on croyait voir un arbre touffu s'allonger sur le lit du ruisseau qu'il enjambait. Ils empruntèrent un à un le passage étroit, puis s'engagèrent sur un sentier sinueux qui slalomait entre les arbres, faisant fi des bougonnements d'Evanna désormais condamnée à avancer à cloche-pied.

Aboutissant à un ultime tournant, Aaron s'arrêta tout à coup. Le chemin filait droit au pied d'un tronc gigantesque, puis cessait d'exister. Châtaigne, qui marchait devant lui depuis plus d'une quinzaine de minutes, avait tout bonnement disparu ; comme chacun des autres enfants qui l'avaient précédée. Pourtant, il ne semblait pas y avoir d'autre issue. Où diable avaient-ils bien pu se volatiliser ?

— Eh ! Pourquoi ça n'avance plus ?

— Ben ouais, avancez quoi !

Alors qu'Aaron, stupéfait, ouvrait la bouche pour répliquer, Kaëlig surgit derrière lui. Elle le dévisagea de son air impétueux, puis s'avança vers le tronc en lui faisant signe de la suivre. Le garçon obtempéra sans dire un mot. Il approcha à peu feutrés, puis, imperceptiblement, la voie s'imposa à lui. Des marches soigneusement sculptées dans le bois, qu'il avait été incapable de voir quelques secondes plus tôt, se dessinèrent en zigzaguant autour de l'arbre centenaire, puis disparurent dans ses hauteurs. Il se retourna, tendit la main à Evanna pour l'aider à monter, puis se faufila à la suite de Kaëlig. L'ascension parut durer une éternité, et lorsqu'enfin ils parvinrent au sommet, le spectacle qui s'offrit à eux acheva de leur couper le souffle.

Des vagues de feuillage touffu ondoyaient sous les reflets changeants du soleil. Ils n'étaient pas tout à fait au sommet de la forêt, mais c'était tout comme ; un océan de verdure infini se déroulait sous leurs yeux. Mais le vertige qui saisissait Aaron et Evanna ne se limitait pas à la contemplation de ce petit balcon qui surplombait le monde.

Devant eux, un cortège de feuilles aux couleurs flamboyantes plongea au cœur des arbres ; et tandis que leurs regards suivaient avec stupeur les mouvements fantasques du vent, un village émergea de la végétation. Il ne reposait sur aucun sol naturel, mais s'incarnait dans chaque arbre creusé et sculpté, relié à d'autres. C'était un entrelacs merveilleux de pontons et de passerelles qui s'entrecroisaient sur une infinité de niveaux. Partout au creux des branches naissantes jaillissaient des cabanes de bois au toits feuillu, ornées sur toutes leurs faces de sculptures en bas-relief. Le plus extraordinaire, c'était qu'aucune ne se ressemblait. Même à la distance à laquelle ils se trouvaient, ils pouvaient dire avec certitude que chacune était absolument unique. Aucun espace n'était laissé au hasard ; la moindre surface travaillée l'était dans une perfection du détail et du motif : des scènes de vie, de nature sauvage, d'animaux d'un mélange dépouillé de toute fioriture, hésitant entre réalisme et abstraction. À la naissance de chaque cabane s'épanouissaient des dessins de racines qui grimpaient sur les murs pour devenir un tronc, puis des branches qui portaient d'autres images ; comme si elles n'auraient pu exister sans cet arbre d'où elles jaillissaient spontanément.

Combien de temps avait-il fallu pour bâtir une telle merveille ? Des années ? Ou même des siècles ? Ils tressaillirent. Le lieu qu'ils venaient de pénétrer n'avait pu être façonné par la seule force des hommes.

— Bienvenue chez moi ! s'exclama Châtaigne qui avait soudain réapparu.

— Mais que... bafouilla Aaron encore sous le choc, c'est quoi cet endroit ?

Kaëlig vint se planter devant lui. Puis, esquissant l'ombre d'un sourire empli de fierté, elle lança :

— Cet endroit, comme tu dis, c'est le cœur et l'âme de notre peuple : Vert-de-Feuille, la demeure suspendue des gardiens de la forêt.

Evanna tira Aaron de sa stupeur. Elle lui saisit le bras d'un air inquiet. Il regarda dans la direction qu'elle lui indiquait d'un geste du menton. Il n'aurait su dire s'il s'agissait du Nord, du Sud, de l'Ouest ou de l'Est. Le soleil était à son zénith et ils avaient tellement tourné dans ces bois lugubres que toute notion d'orientation qu'il ait jadis pu avoir n'était plus qu'un lointain souvenir ici. Et bien entendu, sa boussole ne lui aurait été d'aucun secours. Toutefois, ces considérations sur leur position exacte étaient sans importance face à ce qu'Evanna lui montrait. Au loin grondait un son féroce, quoique légèrement atténué par les vents contraires qui semblaient s'affronter. Un amas grisâtre de nuages noirs bouillonnait dans les cieux, contrastant avec la lumière surnaturelle qui scintillait sur les arbres du village suspendu. Et ces épaisses nuées tendaient toutes en un même point. Là où ils se trouvaient, on ne pouvait le cœur de la tempête, tant elle semblait inatteignable.

Ils ne purent pousser davantage leurs observations, car la troupe s'était remise en mouvement pour franchir une passerelle branlante qui plongeait vers le village. Evanna soupira, mais fit de même, sans manquer de glisser à plusieurs reprises à cause de son pied. Lorsqu'enfin ils arrivèrent à ce qui semblait être le cœur de la structure, là où toutes les passerelles convergeaient vers l'arbre le plus majestueux, Aaron se figea.

Un petit blondinet accourait ; il se jeta contre lui avec tendresse et s'accrocha solidement à ses jambes.

 

 

 

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