Chapitre 8: Jeudi 31 octobre

— Y’a Duncan qui demande s’il peut ramener des potes.

 

Affalé dans le fauteuil PELLO Ikea rose, Christophe consulte son portable. Pendant ce temps, Dayamayee rajuste un trait écarlate le long de ta paupière. L’année dernière, c’était à toi de choisir les costumes pour Halloween. Cette fois, c’est son tour. Tu rajustes le petit gilet violet autour de ton corps et frissonne d’avance à l’idée de sortir en pleine automne avec ça et un simple sarouel pour te couvrir. Le fez rouge d’Abu complète ta tenue. En face de toi, Dayamayee, splendide en Aladdin princier, souffle sur une plume bleue tombante de son turban pour mieux rajuster ton maquillage.

 

— Tu aurais pu faire un effort, reproche Petronilla à Christophe depuis le miroir du salon. C’est Halloween quand même.

 

— Mais je suis déguisé, se défausse-t-il. En moi-même.

 

La jeune femme souffle, exaspérée. Elle rajuste son béret, essentiel dans son déguisement du Che, avant de tendre brutalement la main.

 

— Je l’ai, s’esclaffe-t-elle. Ça t’apprendra à regarder ton téléphone. T’en penses quoi, Olympe ? Tu trouves pas qu’il mérite une punition ?

 

Olympe tourne alors doucement la tête, faisant attention à ne pas abîmer son chignon. Elle d’ordinaire toujours dans des vêtements usés ou sales, était méconnaissable dans le tutu de la Fée Dragée. 

 

— Tu ne feras attention au justaucorps ? s’inquiète Dayamayee alors qu’elle rebouche le tube de rouge à lèvres. C’était mon costume y’a deux ans.

 

— T’inquiètes pas, dit Olympe, l’air étrangement mélancolique. J’y ferai attention. Alors, Petro, qu’est-ce que son portable dit ?

 

Christophe tente bien de le récupérer, sans succès à une Petronilla d’humeur étonnamment joueuse. Peut-être que les premières bouteilles de bière qui jonchaient la table basse fluo y étaient pour quelque chose.

 

— Un message de Duncan qui ramène ses potes, un de Lionel qui dit qu’il ne viendra pas, arrive-t-elle à sortir d’un ton égal, et un message d’une meuf ? Encore ?

 

— Rends-le moi ! répète Christophe dans un nouveau bond.

 

— Très bien.

Et Petronilla jette l’appareil sur le fauteuil. À la mention de la fille, tu vois Olympe se refermer un peu plus. Les chaussures sur le radiateur, elle a l’air perdu dans la contemplation des vis-à-vis où se déroule une vie sous plexiglas. 

 

Elle ne sort même pas de sa léthargie lorsque l’on sonne à la porte. C’est Petronilla qui va s’en charger pendant que Christophe râle et se dépêche d’installer un nouveau code de déverrouillage pour mieux préserver sa vie privée.

 

— C’est Arnaud et Armand, annonce-t-elle. Aucune trace de Duncan pour le moment, c’est peut-être pour le mieux. 

 

Aussitôt, la sonnette retentit à nouveau. Tu sursautes à chaque fois, sans savoir pourquoi. Ce bruit strident a l’art de te mettre sur la défensive. 

 

Pendant qu’Arnaud et Armand rentre dans l’appart, Petronilla confirme d’un ton grave : Duncan et ses amis sont bien arrivés. À la voir, aussi théâtrale, on aurait pu croire que toute la misère du monde venait de s’abattre sur ses épaules.

 

— Iris n’est pas là ? demande Olympe à Armand. Je pensais qu’elle viendrait.

 

Ce dernier a des cernes bleus sous les yeux et une peau blanche assombrit par la nuit du dépit.

 

— Elle se sentait fatigué, marmonne-t-il. Du coup, j’ai pris ce que j’ai trouvé comme déguisement. On va dire que je suis un sorcier, il n’y avait que le chapeau et la cape.

 

Effectivement, songes-tu. Il y avait plus réussi. En revanche, tu sens la confusion te gagner lorsque ton regard croise celui d’Arnaud. La gêne entre vous avaient persisté malgré les jours et les répétitions et vous vous avériez encore en difficulté dès qu’il s’agissait de se parler. Vous tournez tous deux la tête.

 

— Jolie costume, lance Olympe d’une voix faussement gaillarde. Passe-moi le rhum arrangé, Christophe s’il te plaît.

 

— Pourquoi tu ne demandes pas à Armand ? proteste-t-il. Je suis assis, il est debout.

 

Avec son sourire faussement benêt, Christophe avait une manière bien propre à lui de se défausser. Sentant Olympe de nouveau blessée, Armand lui sert un verre sans même broncher. 

 

— Tiens, ça vient de frapper à la porte, relève Dayamayee, Je vais aller ouvrir.

 

Pendant ce temps, tu arrives à articuler à Arnaud :

 

— Joli costume.

 

— Merci, te répond-il, toi aussi.

 

C’est vrai qu’il avait fait un effort tout particulier avec sa tenue de Pierrot rêveur. Arnaud n’aimait pas faire les choses à moitié, hors de question pour lui donc de se promener sans un déguisement accompli. Ton regard redessine la ligne blanchie de sa mâchoire avant de se perdre le long de ses épaules.

Puis, tu te reprends. Heureusement, des clameurs depuis l’entrée te ramènent sans encombre à la réalité.

 

Enfin, le tintement du verre résonne à mesure que le grondement des pas se rapprochent. 

 

— Salut tout le monde ! s’exclame Duncan, visiblement déjà bien entamé. J’espère que je vous ai pas manqués.
 

Et, évidemment, pas de costumes pour lui non plus. Heureusement que certains de ses amis avaient joué le jeu. 

 

— Tu rapportes de l’ambiance, pouffe soudain Olympe, sortie de sa mutique mélancolie. Mais tu n’es toujours pas déguisé.

 

Pendant que tous les deux commencent leur chahut habituel, tous les invités se dispersent vers la cuisine ou le salon pour mieux disposer les consommations nécessaires à la soirée. 

 

— T’as ma commande, d’ailleurs ? demande Olympe. Pour ce soir.

 

— Bien sûr.

 

Tu observes du coin de l’œil Duncan fouiller dans la poche de son perfecto. Autour d’eux, la musique a repris de plus belle et la vie pulse à coup de glissades sur le parquet veiné. Tu portes le soda vaguement pétillant mêlé à du whisky premier prix à tes lèvres. Le goût à la fois sucré et tourbé t’arrache une brève grimace de dégoût.

 

Sans que personne ne le remarque, Olympe récupère un petit sachet transparent et donne un billet à son ami.

 

— Par contre, fais gaffe, lui précise Duncan. C’est un nouveau fournisseur, il fait des Rubis, et ça cogne pas mal. Vas-y doucement sur le dosage, commence par un quart.

 

Olympe acquiesce puis se dirige d’un pas décidé vers les toilettes. Pendant ce temps, tu remarques que Christophe a été harponné par une des amies de Ducan, de petite taille et le visage marqué par la sagacité. Il avait l’art d’attirer, c’est certain. 

 

Armand est collé à son mobile, sans doute en ligne avec Iris. De son côté, Petronilla engage un jeu avec un duo d’étudiantes en déguisement. Tu te diriges prudemment vers Damayee pour mieux éviter de devoir parler à toutes ces nouvelles personnes. Ce n’est pas qu’elles te mettent mal à l’aise. Mais que tu es fatiguée à l’avance de chercher des sujets de conversation neufs. 

 

C’est à ce moment que Petronilla te met le grappin dessus.

 

— Viens jouer avec nous, t’appelle-t-elle alors que tu tentes de t’éclipser. Il nous manque une personne pour faire une partie de cartes décente.

 

Réticente, tu cherches une échappatoire du côté de Dayamayee. Mais cette dernière ne te voit pas. Duncan, un voile de sueur sur le front, les pupilles dilatées, tente visiblement quelque chose, une bouteille d’eau à la main. Sauf que ton amie, bien trop sobre pour ces bêtises, semble à la fois amusée et désespérée du spectacle.

 

— Très bien, grognes-tu à Petronilla, Mais juste une partie. Je n’ai pas envie de finir mal alors que l’on a une soirée en club derrière. Il ne manquerait plus que l’on se fasse recal à l’entrée.

 

— T’inquiètes, dit un garçon en costume de marin, Je n’ai jamais vu quelqu’un se faire recal d’une soirée payante au Petit Salon. 

 

Tu n’es pas convaincue mais tu acceptes de jouer le jeu. 

 

Enfin, le jeu...

 

Très vite, tu perds tout sens de la mesure. Le son semble plus profond qu’auparavant et chaque vibration de basse chavire un peu plus ton cœur. Le rouge te monte aux joues, hissez le pavillon ! Et cette chaleur dans tout ton corps tandis que le parquet tangue sous tes pas. Pourtant, tu te tiens droite. Tu sais que ce n’est qu’une illusion trompeuse, ta conscience ne demeure pas loin.

 

Puis, tu ris de plus en plus fort. Tes yeux à l’éclat de la mer brille un peu plus sous le soleil ivre. Tu plaisantes, tu t’amuses à frôler ton voisin matelot, tous deux accoudés au bastingage du bar encombré de bouteilles et de chips. Son trouble te distrait et tu retrouves dans le flou de ses yeux embrumés les échos des sirènes abyssales.

 

Une odeur de solvant brise soudain les effluves iodés distillées par les carreaux et les piques dispersés.

 

— T’en veux ? te propose le marin.

 

La bouteille de verre en main, tu déchiffres l’étiquette avec lenteur : Super Rush. Alors, tu décides d’ouvrir le capuchon. Bianca te coupe les vivres ? Soit, tu seras barmaid au Janus. Rémi t’en veut ? Pas de problème, tu sauras faire ta vie seule. Arnaud ne veut pas de toi ? Peut-être, mais il y a un marin aux gestes suaves devant toi.

 

Tu bouches une narine et inspire à fond. Puis, tu répètes, de l’autre côté. Le temps de rendre son bien à ton voisin, la montée commence à faire effet. D’abord, la sensation de gonfler toute entière, tes vaisseaux sanguins se chauffent et se dilatent, comme si ta tête allait s’envoler. Puis, le rire, un éclat de pure chimie, de chaleur et de désir entrelacés. Le marin te regarde, le même air halluciné dans ses yeux noirs. Il se mordille la lèvre.

 

Une décharge parcourt alors ton bas ventre. La vague de chaleur gagne ton intimité, sans que personne ne le remarque dans la soirée.

 

Et si...

 

— On vous dérange ? pouffe Petronilla, Je peux vous trouver une chambre si vous voulez.

 

La bulle éclate pour de bon. Le brouhaha te gagne à nouveau et, d’un regard, tu regardes l’heure sur le four de la cuisine. Minuit passé, bientôt l’heure d’y aller. 

 

— À tout à l’heure, lances-tu au groupe attablé, non sans t’attarder sur le matelot. Vous allez tous au Petit Salon derrière de toute façon ?

 

— Oui, répond le marin.

 

Sa réponse a beau être perdue au milieu de toutes les autres, c’est la seule qui t’importe à cette heure. Tu te sens soudain légère, légère comme une brisure d’écume contre la roche. Tu voltiges, éclates de rire, plaisantes, comme si tout le poids du monde avait été retiré de tes épaules. 

 

Enfin, tu aperçois le turban immaculé de Dayamayee dépasser de la foule dans un recoin du salon. Elle est là, en pleine conversation avec un duo de jeunes femmes. Visiblement, Duncan est parti ailleurs. Il ne te faut pas longtemps pour l’apercevoir tourner autour d’Olympe, dans le même état que lui. Le spectacle t’arrache un sourire halluciné avant que tu ne décides de te concentrer sur Dayamayee et ses nouvelles amies.

 

La première, avec son carré bicolore noir et blanc, te salue la première derrière ses verres fumés :

 

— Tu dois être l’amie de Daya, te salue-t-elle. Je suis Andréa et voilà Clarisse.

 

Toutes deux te servent vigoureusement la main. La seconde est aussi classique que la première est rock, c’est le moins que tu puisses dire. Dayamayee a l’air extrêmement intéressée et pressée de reprendre la conversation :

 

— Elles cherchent une styliste supplémentaire pour lancer leur marque, t’explique-t-elle. Et leurs idées sont vraiment très intéressantes.

 

— On a vu son book de dessins et on est tombées raides dingues amoureuses, avoue Clarisse. C’est exactement le style que l’on recherchait, cet aspect sombre et fluide.

 

— Tu participes à l’élaboration de la collection ? te demande Andréa.

 

— Non, pas du tout, dis-tu. Daya porte très bien le projet depuis toujours et n’a jamais demandé mon aide.
 

La question d’Andréa t’a néanmoins plus piquée au vif que tu n’aimerais bien l’admettre. Car, en effet, Dayamayee ne t’a jamais vraiment impliquée dans son projet, en dehors de coups de main ponctuels. Et c’était idiot, mais pour se sentir à la hauteur de cette amitié, tu ressentais le besoin de comprendre davantage ses rêves et les défis auxquels elle devait faire face.

 

Or, en voulant te préserver, elle te coupait de ce pan de la relation, quitte à écorner quelque peu leur belle amitié.

 

— Je vais aller me rechercher un verre, finis-tu par marmonner. Je reviens plus tard, bon courage pour votre projet à toutes les trois en tout cas !

 

Boire... du liquide pour mieux se noyer dans les fosses maritimes languissantes des ténèbres de l’esprit meurtri.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez