Chapitre 8 : Iris

Par Mary

Chapitre 8

Iris

 

 

 

 

La fin de soirée s’avère parfaitement délicieuse. Nous reprenons nos places habituelles dans le petit salon après le dîner ; Kenneth et Miss Cherry s’offrent même un verre de liqueur d’orange avec nous avant de regagner leurs pénates. Dehors, la pluie ne s’est toujours pas calmée. Le son feutré des gouttes sur la véranda du jardin d’hiver accompagne idéalement les crépitements discrets du feu. Stone a salué le choix de lecture d’Adrian et m’a emprunté le recueil pour lire à voix haute un passage des Idylles du Roi, ce long poème de Tennyson sur le roi Arthur. Je crois qu’il a un faible pour ces mythes médiévaux, la chevalerie, les romances à peine avouées — sans compter qu’il a appelé son chat Lancelot !

Il nous raconte donc le dialogue entre Arthur, alors mortellement blessé, et son fidèle chevalier Sir Bedivere. La poésie ne m’a jamais semblé si vivante ; elle est jolie quand elle est lue, mais l’écouter la rend palpable, comme s’il y avait une autre personne dans la pièce. Cependant, je me demande encore qui est Iris et ce qu’elle représente pour Stone. Est-elle simplement une amie ? Un amour contrarié ou une amante à part entière ? Une fois remontée à ma chambre, je relis la première lettre. Elle ne me dévoile rien de plus que la première fois, aucun indice, rien. Voilà tout le problème avec l’anglais ! Il n’y a pas de distinction de genre qui pourrait m’aiguiller sur l’expéditeur ou le destinataire. Au moins, le français accorde ses adjectifs, lui.

Soudain, je doute. Je m’empare du recueil de poésie que je feuillette à la va-vite en faisant défiler les pages avec mon pouce. Non. Pas de lettre mystérieuse dans ce livre-là. Pas de chance.

Je me souviens alors du courrier de Miss Davies et soupire en le tirant de ma poche. Je ne sais pas à quoi m’attendre quand je l’ouvre. Va-t-elle me gronder, me persuader de revenir ?

 

Le 10 octobre 1898,

 

Ma chère Agathe,

J’espère que vous vous portez bien, et surtout que vous lirez cette lettre.

Je ne cesse de songer à ce qui s’est passé hier. Votre mère est aux abois et votre père est toujours furieux après vous. Il a tempêté tout le trajet du retour jusqu’à Chester House. Je comprends pourquoi vous avez eu envie de rester chez Lord Stone, mais je me fais du souci pour vous. Je ne pensais pas que cette histoire de concours irait si loin. Il semble que je n’avais pas réalisé à quel point cela comptait pour vous. Je n’aurais pas dû vous encourager outre mesure.

Croyez-moi, j’ignorais tout de ce mariage avec John Ravencourt. De toute façon, il n’est plus d’actualité. Les Ravencourt avaient bel et bien pardonné l’incident de la dernière fois ; je doute qu’ils renouvellent leur indulgence. Ils seront certainement très vexés et votre Père se prépare à mourir de honte en retournant au cabinet notarial.

Je vous conjure de réfléchir à votre décision, il est peut-être encore temps de raisonner vos parents. Sinon, je crains que votre ultime coup d’éclat ne finisse par se savoir dans tout Londres.

Vous me manquez.

 

Affectueusement,

Margaret Davies

 

PS Vous devriez écrire à Euphemia.

 

Elle ne s’excuse même pas. Elle n’a pas compris à quel point ce qu’elle a dit, ce qu’elle a fait, m’a blessé. Déçue, je laisse la lettre retomber sur mes genoux. Tant pis pour Londres. Ce n’est pas comme si j’y avais gardé des amitiés. À part pour le concours, je n’ai aucun souhait d’y retourner. En outre, je suis assurée du soutien de Stone et d’Adrian. Ce soir, cela me semble bien plus précieux que toutes les réputations du monde.

J’enfile ma tenue de nuit et mets un temps infini à démêler mes cheveux. Le moelleux des couvertures m’enveloppe ; cette chambre est chaude et accueillante. Je me sens d’humeur à une dernière poésie. J’hésite même à chercher directement une de Tennyson tant j’ai aimé son style, tout à l’heure, mais je décide de lire les œuvres dans l’ordre. Je me demande si j’arriverais à trouver les préférées d’Adrian.

J’ouvre doucement le recueil, tourne la page de garde pour commencer le premier poème, quand une petite feuille glisse soudain d’entre les deux premières pages. J’ai dû feuilleter trop vite. Le livre m’en tombe des mains et mon cœur bat à tout rompre alors que je la déplie.

 

Je ne me reconnais plus, tout cela est trop intense.

Je ne savais pas que vivre pouvait être si plaisant et si douloureux.

Votre regard me transperce, votre voix me transporte.

Vous prononcez mon nom et pour la première fois, j’existe pour une raison.

J’ai souvent l’impression tenace de n’avoir aucun secret pour vous.

Peut-être ignorez-vous les sentiments que j’éprouve pour vous, peut-être ne les partagez-vous pas, mais qu’importe.

Laissez-moi vous aimer, même de loin.

Cela suffirait à mon bonheur.

Pardonnez-moi.

 

À vous, à jamais.

 

J’en frissonne. « Laissez-moi vous aimer, même de loin. » J’ignore encore à qui est destinée cette lettre, mais cette personne a de la chance. Celui ou celle qui l’a écrit a le sens de la formule.

Demain, il faudra que je pense à vérifier à quoi ressemble l’écriture de Stone.

 

*

 

Déjà une semaine que Stone et moi travaillons sans relâche. Nous avons mis la bibliothèque sens dessus dessous pour compulser tous les ouvrages qui pourraient nous être utiles. Pour compléter, le libraire de Londres a reçu une avance très généreuse pour nous fournir tous les livres qui pourraient nous manquer. Mes carnets de notes s’accumulent, j’espère que j’arriverai à me relire.

Les recherches bibliographiques se révèlent aussi passionnantes que profondément ennuyeuses, par moments. Trier les informations prend un temps considérable pour des résultats parfois peu probants. Surtout, nous avons commencé la mise en forme de la structure du dossier. J’avoue que le format académique me pose franchement question. On jurerait un de ces vieux traités de l’Antiquité ou de la Renaissance, l’organisation n’a pas changé. À croire que les scientifiques se plaisent à s’imposer des carcans archaïques dans la rédaction de leurs publications — comme s’ils n’avaient pas d’autres occupations plus intéressantes.

Un soir, j’étais tellement agacée que j’en ai reparlé à table. Quand j’ai remis en cause la logique de certains procédés et protesté contre le conservatisme mal placé des universitaires dans une longue diatribe, j’ai eu moins eu la surprise de voir Adrian rire, une première depuis mon arrivée. Apparemment, lui aussi a mal vécu le rigorisme d’Oxford.

La routine de travail s’installe doucement. Le matin, lorsque le temps est clément, nous profitons de courtes promenades à cheval à travers le domaine. River, la jument, s’habitue à moi et moi à elle alors que nous parcourons l’immense parc autour de la maison. L’automne progresse. Les arbres nus créent une cathédrale de branches au-dessus de nos têtes, les dernières feuilles se flétrissent et tombent, recouvrant le sol des bois d’une couche aérienne d’or et de bronze. J’aime l’odeur de la forêt juste après la pluie de la nuit, ce moment où les fougères et les buissons s’ébrouent pour s’alléger des gouttelettes qu’elle a laissées là. Nous croisons plusieurs fois des chevreuils qui se confondent parmi les troncs puis s’enfuient en deux bonds ; nous perturbons le calme, nous faisons trop de bruit. Le ruisseau, dans son murmure liquide, paraît glacé. Le plus souvent, nous rentrons de ces sorties à demi frigorifiés et le petit-déjeuner de Hazel nous revigore en un clin d’œil.

Avant le déjeuner, je prends désormais une petite heure pour mes exercices de violon. La salle de musique, douce et confortable, se prête à merveille à la pratique d’un instrument. Je ne saurais pas dire exactement pourquoi, mais son ambiance m’apaise et j’ai l’impression que je joue mieux, ou que j’y mets plus de cœur. Certains passages que je trouvais ardus finissent par s’épanouir sous l’archer. Au-delà de mes progrès, la musique me réchauffe. J’adore Rosewood Manor, je ne peux le nier, toutefois, cela ne m’empêche pas d’être encore un peu amère au sujet de mes parents et de Miss Davies.

Je n’ai pas écrit à Euphemia, car elle m’a devancé. Bien évidemment, elle se range du côté de Mère, s’inquiète de mon avenir et m’implore de présenter mes excuses. En outre, elle m’annonce un heureux évènement : elle attend un enfant pour l'été et ne contient plus sa joie. Cela, au moins, je le partage.

Ma relation avec Lucy s’étoffe au fil des jours. Elle se montre toujours aussi bavarde, mais se livre plus qu’avant. Je me sens coupable. Je pourrais m’ouvrir plus à elle, au sujet de ces mystérieuses lettres, par exemple. Je n’ai pas encore pris l’habitude d’avoir une amie. Nous avons bu hier un thé avec Tillie, Clara et Ruth, les deux filles de Miss Cherry. Elles doivent avoir entre seize et dix-huit ans, et apparemment, je les intimidais un peu. Si elles savaient que l’intimité qu’elles partagent, elles quatre, me fait exactement le même effet !

Concernant ces lettres, je n’ai rien découvert de plus. Je m’y attendais, ce n’est pas Stone qui les rédige. Son écriture, quoique soignée, est plus petite et toute serrée. Le mystère restant entier, et ma frustration avec, j’ai décidé de prendre le problème à bras le corps. Un matin, j’ai pioché au hasard dans les rayonnages pour voir si d’autres missives ne seraient pas cachées dans les ouvrages. Je suis une piètre fouineuse : je n’avais pas ouvert trois livres qu’Adrian arrivait — comme tous les jours à cette heure. Il m’a regardé, dubitatif, et je me suis éclipsée en marmonnant une excuse pitoyable, les joues en feu.

Nous attendons la visite d’Iris dans l’après-midi et j’ai bon espoir d’en apprendre plus. Stone ne m’a rien révélé à son sujet et ma curiosité est à son comble. Je guette son fiacre avec impatience depuis la fenêtre de la bibliothèque. Je commence à la croire en retard quand un cheval alezan sort en trombe de la forêt et s’arrête dans la cour. Sa cavalière en descend, ou devrais-je plutôt dire en saute, et se dirige à grands pas vers l’entrée. Je me poste derrière la porte entrouverte qui donne sur le vestibule :

— Bonjour, Kenneth. Alors, quelle bêtise Stone a-t-il encore faite ?

— Je ne les compte plus, Lady Rutherford. Bienvenue, je vous en prie, entrez.

— Iris ! appelle la voix de Stone depuis la coursive de l’étage. Comment allez-vous ?

— Et vous-même ? Que me vaut le plaisir d’une invitation aussi formelle que celle que vous m’avez envoyée ? J’ai même cru à une blague.

— Je savais que je vous intriguerais. Figurez-vous que j’ai quelqu’un à vous présenter.

Quoi ?

— Ne faites pas dans le mystère, j’ai passé l’âge de jouer aux devinettes.

— Allons dans la salle à manger, voulez-vous ? Hazel vous a préparé une montagne de scones.

— Qu’est-ce que vous mijotez ?

Ils s’éloignent. Stone l’aurait faite venir pour moi ? Kenneth l’a appelée Lady Rutherford, ce nom m’est inconnu, mais rien qu’à l’entendre parler, j’aurais deviné qu’elle était de bonne famille. Son accent est impeccable ; si on fait abstraction de la familiarité des propos, je me serais crue de retour à Londres.

Je traverse le bureau de Stone pour rejoindre le corridor au moment où Adrian pénètre dans la salle à manger. Avec un peu d’appréhension, je m’engage à sa suite. Mes yeux se posent sur notre invitée et je la détaille avec stupeur. Si nous n’étions pas à Rosewood Manor, je penserais avoir été jetée dans un autre monde.

La femme qui se tient en face de moi est très belle. Elle doit avoir trente-cinq ans au plus, le port de tête altier, des membres élancés et des yeux marrons en amande sur un visage fin aux pommettes hautes. Une tresse châtain, épaisse et serrée, descend jusqu’en bas de son dos. En somme, elle est extrêmement féminine, si ce n’est qu’elle porte une tenue de chasse typiquement masculine.

— Ah, vous voilà, mon amie ! s’exclame Stone. Iris, permettez-moi de vous présenter Miss Agathe Langley. Agathe, voici Lady Iris Rutherford.

— Enchantée, Agathe. Ainsi donc, vous aussi faites les frais des excentricités de Stone ? sourit-elle en lui lançant un regard amusé.

Seriez-vous celle qui lui envoie des lettres passionnées que je retrouve ensuite dans mes livres ?

— Je pense plutôt qu’il fait les frais des miennes.

Une lueur s’allume dans les yeux d’Iris, comme si j’éveillais soudainement son intérêt. D’habitude, mon audace ne produit pas cet effet-là chez les femmes.

— Stone, espèce de cachottier. Asseyons-nous et racontez-moi ça.

L’aristocrate relate donc tous les évènements qui ont mené à ma présence ici pendant que je continue d’observer Iris entre deux bouchées de scone recouvert de marmelade. Ses manières sont parfaites — exactement ce que Mère aurait voulu que je devienne. Pourtant, sa tenue, sa façon de parler, et plus généralement la confiance que Stone semble lui accorder, détonnent dans cet ensemble. Celui-ci finit son récit :

— C’est ainsi qu’Agathe a donc rejoint la maison.

— Je vois.

Elle repose gracieusement ses couverts dans un petit tintement distingué puis me demande :

— Cette maison est décidément un havre de paix et son propriétaire ne cessera jamais de m’étonner. J’espère que vous vous plaisez ici, Agathe.

— Oui. Le concours occupe beaucoup mes journées, mais je prends aussi le temps de jouer du violon. Je lis beaucoup également.

Son regard passe alternativement d’Adrian à moi, de moi à Adrian, avant de terminer sur Stone, ce qui la fait sourire.

— Puis-je savoir en quoi consiste votre projet ?

Je réponds :

— Nous avons l’ambition de démontrer mathématiquement la présence d’une neuvième planète dans notre système solaire.

— Rien de moins ! s’étonne-t-elle en se retournant vers moi. C’est fascinant !

— Nous n’en sommes qu’à la rédaction de la bibliographie. Dès que nous aurons fini, nous pourrons nous lancer dans les calculs.

Elle hoche sobrement la tête, sans rien ajouter de plus.

Stone lui demande des nouvelles de sa maisonnée, que je devine plus grande que Rosewood Manor. Je m’empare d’un saladier : la compote de pomme est encore tiède, onctueuse et douce, c’est un véritable régal. Je prends mon temps pour la déguster, en les observant tous les deux, cherchant un contact, un indice, n’importe quoi qui pourrait me renseigner sur un lien quelconque entre eux. Rien. À ma gauche, Adrian profite d’un dernier scone, discret comme à l’accoutumée, ponctuant seulement la discussion de remarques ou de questions pertinentes de temps à autre.

Quand il ne reste plus la moindre goutte de thé, Iris s’approche des fenêtres et déclare :

— Il ne va pas falloir que je tarde, la nuit va vite tomber et je crains une averse.

Je demande :

— Avez-vous beaucoup de chemin à faire ?

— Non, trois miles en passant par la forêt, mais je n’aime pas la traverser de nuit, elle est un peu sombre et cela rend mon cheval nerveux. Agathe, m’accompagneriez-vous jusqu’aux écuries ? Nous aurons l’occasion de discuter entre femmes, de sujets qui ne concernent pas les hommes, ajoute-t-elle, moqueuse. Stone, merci pour l’invitation et adressez mes compliments à Hazel. Adrian, à bientôt. C’est toujours un plaisir.

Elle m’entraîne à sa suite et j’ai à peine le temps de passer la veste que me tend Kenneth que nous sommes déjà dehors. Le manoir dégage une odeur prégnante de feu de cheminée qui se mêle à celle de l’humidité de la fin d’après-midi. Cette journée est un cliché automnal.

— Désolée de vous avoir arrachée à nos amis de cette façon.

— Ce n’est pas grave.

— Je vais être franche, Agathe. Ce que vous avez fait est très courageux. Je vous envie un peu : j’aurais aimé avoir votre bravoure lorsque j’avais votre âge.

Stone ne l’a pas explicitement dit, mais je ne crois pas me tromper en supposant que vos parents avaient arrangé un mariage ?

Je me rembrunis

— Non.

— Alors, vous avez doublement bien fait. Ne laissez personne vous dire le contraire.

Je m’arrête. Ce n’est pas un discours conventionnel. Pourquoi cela m’étonne-t-il encore ? Devant ma perplexité, Iris poursuit :

— Je me suis retrouvée coincée dans mon propre mariage à dix-huit ans. Mes parents m’ont vendue, ni plus ni moins. Mon mari a vingt ans de plus que moi, je vous laisse imaginer ma terreur. J’ai appris à faire avec, mais j’ai eu de longues périodes de désespoir et je ne souhaite cela à personne. Je trouve mon bonheur ailleurs.

Avec Stone ?

— Pourquoi me racontez-vous cela ?

— J’aurais aimé qu’on me conforte dans ma décision, à votre place. Et croyez-moi Agathe, malgré les apparences, il y a quelques avantages à être une femme en ce bas monde. Nous disposons certes de peu d’armes, qui peuvent toutefois s’avérer redoutables quand elles sont bien utilisées. La détermination, la force de volonté, l’intelligence… nous en sommes bien plus pourvues que ce que les hommes nous laissent croire. Heureusement, tous ne sont pas comme ça. Il arrive d’en trouver de bons.

— Vous parlez de Stone ?

On y est.

Je retiens mon souffle. Nous arrivons près des écuries, le gravier crisse sous nos pieds et quelque part dans la forêt, le sifflement des merles accompagne la descente du soleil.

— Entre autres, oui.

Je le savais !

C’est à son tour de s’arrêter et de me dévisager. Puis, elle est soudainement prise d’un rire franc qui la laisse hors d’haleine pendant plusieurs secondes extrêmement gênantes.

— Vous avez cru que… Stone et moi ?

— Eh bien, je…

Zut.

— Grands dieux, non, vous n’y êtes pas ! Stone est charmant, mais ce n’est pas du tout mon type d’homme !

— Je suis désolée, vraiment. En vous voyant si proches, j’ai… je ne sais pas. Désolée.

Je devrais faire breveter mes capacités à me mettre dans l’embarras total en quelques minutes.

— Nous vous excusez pas, il n’y a pas de mal. Stone est mon ami le plus cher, pas de doute à ça. Jamais ne l’ai imaginé sous un angle différent.

— Pardon. Je ne connais pas grand-chose aux relations amoureuses.

— Arrêter de vous excuser. Cela viendra en temps et en heure si c’est ce que vous désirez. Vous êtes encore jeune. Moi aussi, j’étais incapable de décrypter les symptômes d’une passion.

Elle dit cela d’un ton étonnamment sérieux alors qu’Alexander lui donne les rênes de son cheval. Elle grimpe en selle avec souplesse et un instant après, contourne le manoir et s’enfonce dans les bois.

Je marche en direction de la maison en essayant de mettre de l’ordre dans mes pensées. Miss Davies avait raison sur un point, je suis véritablement incapable de maîtriser ce qui sort de ma bouche. Cela aurait pu me jouer un mauvais tour aujourd’hui. Heureusement qu’Iris est une sorte de Stone au féminin.

Le mystère des lettres reste malheureusement entier. Cela dit, je suis contente que nous ayons été présentées. Je crois en effet que nous allons bien nous entendre. Toutes les connaissances et amitiés de l’aristocrate sont-elles à ce point-là en marge de notre temps ? Peut-être. J’imagine que le tri s’est effectué de lui-même, avec toute la tristesse que cela implique. Les convictions et les engagements de Stone ne plaisent pas à tout le monde et certaines pertes ont dû lui coûter.

J’atteins la grande cour quand j’aperçois Lucy sur la route principale, qui rentre à grandes enjambées. Je m’avance vers elle. D’ordinaire si enjouée, je la trouve préoccupée.

— Lucy ? Tout va bien ?

— Oh, c’est vous. Qu’est-ce que vous faites dehors à cette heure-ci ?

— Je raccompagnais Lady Rutherford aux écuries. Et vous ? Quelque chose vous soucie.

Dans le soleil couchant, ses cheveux s’enflamment alors qu’elle baisse la tête. Je crois comprendre :

— Est-ce à cause d’un garçon ?

Elle relève les yeux, surprise.

— Depuis quand vous… ?

— L’autre jour, quand vous êtes entrée en trombe dans la bibliothèque. Je ne sais pas mentir non plus. Allez-y, dites-moi tout.

— Je ne veux pas vous ennuyer avec mes histoires !

— Vous ne m’ennuyez pas.

Allez, Agathe, un peu de cran.

Je continue :

— Avant vous, Lucy, je n’avais jamais eu l’occasion de me vanter d’avoir une amie. Ne me dites pas qui c’est, si cela vous gêne. Racontez-moi seulement ce qui a l’air de vous rendre si triste.

Elle esquisse un sourire, qui s’agrandit quand elle comprend que je suis sincère.

— Oui, c’est au sujet d’un garçon. Nous sommes… très épris, je crois. Moi je le suis, en tous cas, mais… Je commence à me demander s’il est vraiment quelqu’un de bien et cela m’ennuie.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien… il se montre un peu pressant.

Un frisson désagréable me remonte le long de la colonne vertébrale.

— Oh.

— Voilà.

Aujourd’hui, les hommes en prennent pour leur grade !

Je réfléchis avant de répondre :

— Pour être honnête, je n’entends pas grand-chose à l’amour. Néanmoins, je ne crois pas me tromper en vous conseillant de lui expliquer la situation. Si ses sentiments sont sincères, je suis sûre qu’il patientera.

— Vous avez sans doute raison.

Elle patiente un peu, puis ajoute, les traits plus détendus :

— Oui, je vais faire ça. Merci, Agathe.

Nous regagnons les marches. Sur le perron, elle me glisse :

— Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour amie.

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Eulalie
Posté le 14/05/2020
Youhou ! Quel ouragan cette Iris ! Je regrette que sa visite soit aussi courte. J'aurais aimé plus de description, la conversation au complet, je ne sais quoi de plus pour rester encore un peu avec elle.
Pour la lettre, je suis un peu mal à l'aise de la curiosité d'Agathe mais je comprends aussi que c'est de son âge. Je reste sur ma supposition : c'est Adrian qui les lui écrit.
J'aime les description de la forêt et de la saison, je me dis que c'est sans doute parce qu'elle se détend et qu'elle fait plus attention à ce qui l'entoure. En tant qu'auteure, je pense que c'est bien trouvé.
Lucy a des peines de cœur elle aussi, c'est un vrai feuilleton !
Je me régale toujours autant.
A bientôt :-)
Mary
Posté le 14/05/2020
Coucou !

Tu avais donc bien raison au sujet d'Iris, ce n'est pas vraiment ce à quoi on s'attendait héhé.
Pour les lettres, non seulement c'est de son âge, mais c'est que ça lui arrive dans les pattes non pas une mais DEUX fois, donc bon... :D
Oui, j'ai plus d'intrigues secondaires que dans le Lotus (des fois c'est un peu le bazar pour tout caser mais...^^#)
Merci beaucoup pour ton retour, à bientôt !
peneplop
Posté le 24/04/2020
Coucou !
Encore un chapitre très agréable à lire. J'aime cette Iris qui s'impose, je trouve, comme un modèle d'indépendance pour Agathe. J'aurais aimé qu'elle lui apprenne plus de chose, peut-être au sujet des lettres. Je ne sais pas. En tout cas, il est bon de se dire qu'Iris n'est pas la femme dont il est question dans les lettres ! Concernant Lucy, je ne peux pas m'empêcher de penser que tu n'as pas dû glisser ce passage là, au hasard. Je tente de percer tes intentions :D
En route pour la suite !
Mary
Posté le 24/04/2020
Hahahaha te voilà promue enquêtrice ! Rien n'est dû au hasard, RIEN XD
Tout est relatif sur le côté indépendant d'Iris. Elle a une personnalité forte et un peu rebelle, mais uniquement parce qu'elle est piégée depuis trop longtemps dans le carcan traditionnel. Il y a encore quelques détails que vous ne connaissez pas sur elle ^^
Ah les lettres.... Je ne dirais rien :p
À bientôt pour la suite !
Isapass
Posté le 22/04/2020
Ce chapitre me fait le même effet que le précédent : charmant, agréable à lire car trèèèès bien écrit (je n'ai même pas eu l'occasion de pinailler !), juste ce qu'il faut de descriptions (les arbres cathédrale... ♥), toujours cette ambiance délicieusement feutrée et smart de Rosewood manor... Et en prime, un nouveau personnage !
J'ai d'abord redouté le cliché de la femme forte et indépendante qui se moque de sa réputation et tombe dans la provocation, mais pas du tout : c'est bien plus fin que ça. En quelques mots, on comprend qu'elle est ce qu'elle est justement parce qu'elle n'a pas été assez forte à l'âge d'Agathe et que c'est son expérience qui étaye ses choix, et pas seulement sa personnalité. Avec mon parcours et mon âge, je suis très sensible à cette nuance ! Ceci dit, c'est vrai aussi pour Agathe : certes, elle a une personnalité qui lui permet de rebondir, mais finalement, ce sont aussi les circonstances qui la poussent dans ses choix. Et c'est bien plus cohérent, réaliste et crédible que la classique héroïne à la personnalité innée surpuissante ! Ce sont ces petites touches qui donnent à mon avis beaucoup de finesse à ta fiction !
J'ai aussi beaucoup aimé les encouragements d'Iris à Agathe et le partage de son expérience : très touchant !
En termes d'intrigue, mon côté impatient aurait voulu en avoir un petit peu plus à se mettre sous la dent. Soit par rapport aux mystères en cours (les lettres, les secrets du bel Adrian, la vie de Stone...), soit en matière d'antagonisme. Si l'on y réfléchit, mis à part qu'Agathe est vaguement contrariée de ne pas en savoir plus sur les lettres, et l'introduction d'Iris, il n'y a pas vraiment de rebondissement dans ce chapitre.
Attention, ma remarque n'est qu'un constat, pas forcément une critique. En effet, ce côté "ronronnant" peut avoir des bénéfices autant que des inconvénients, en fonction des lecteurs. Certains peuvent trouver ça trop frustrant et être agacés, tandis que d'autres peuvent apprécier qu'on les soumette à un peu de suspense, d'autant qu'on ne s'ennuie quand même pas et que, encore une fois, ta plume est un plaisir à déguster.
Après tout, ce n'est peut-être pas mal de prendre son temps ;)
A voir avec les autres commentaires (que je n'ai pas encore lus, tiens, je vais jeter un œil).
Une dernière petite remarque (que je me suis déjà faite au chapitre précédent) : je me mélange dans les domestiques. J'ai enfin repéré Lucy, Kenneth et Hazel, mais les autres... Les noms, fonctions, âges, liens de parenté... Je ne sais pas s'ils auront des rôles importants, mais si c'est le cas, il faudrait qu'on puisse les identifier plus en amont. Si ce ne sont que des figurants, ce n'est pas grave.
Je serai là pour la suite, sans faute !
Bises !
Mary
Posté le 22/04/2020
Ah ça me fait super plaisir pour le personnage d'Iris, parce que je redoutais de tomber dans le cliché !
Ce chapitre est volontairement plus calme car on va en apprendre plus d'un coup dans les deux prochains chapitres (au moins). Il fallait que j'installe Agathe dans sa routine avant. Pour les domestiques, ce sont les trois plus importants, c'est déjà ça. Je suis pas encore au point sur le rôle précis que je vais donner aux autres, pour le coup je jardine encore là-dessus.
Merci pour tous ces jolis compliments et à très vite pour la suite !
SalynaCushing-P
Posté le 22/04/2020
Introduction d'un nouveau personnage, et le mystère demeure (très subtile ou pas). Un chapitre un peu plus calme peut être que les autres, attention à ce que ça ne stagne pas.
Mary
Posté le 22/04/2020
C'est vrai que ce chapitre est plus calme que les autres. Il vaut mieux vu ce qui arrive après (héhé).
Merci d'être passée !
Alice_Lath
Posté le 21/04/2020
Eh bien, c'est vraiment un chapitre charmant haha, tu décris vraiment bien et les personnages sont vraiment attachants! Il y a juste peut-être un point de détail que je regrette, mais c'est une question de goût personnel je pense huhu: Je trouve que la romance fait assez mignonne et douce (après une des rares romances qui trouve grâce à mes yeux c'est les Hauts de Hurlevent de cette époque huhu). Sinon, tout ça m'a donné envie d'aller faire des scones, allez zou, aux fourneaux!
Mary
Posté le 21/04/2020
Je comprends ton point de vue. Promis, j'essaie de faire le moins niais possible, mais je n'aime pas spécialement les histoires d'amour de base (même si Catherine et Heathcliiiiff <3 ) Paradoxalement, Noctis est avant tout une histoire d'amour à mon corps défendant. Je n'aurais jamais cru écrire ce genre de choses un jour, et pourtant....
Merci encore de ton commentaire !
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