Chapitre 8 – Au coin du feu

Par jubibby

Leur fuite à travers la forêt dura de longues minutes au cours desquelles Édouard tenta d’oublier ce qu’il venait de se produire. Il ne voulait pas repenser à ces hommes, à ces garçons, qu’il avait blessés ni à ce colosse qu’il avait tué. Son corps entier s’était mis à trembler dès qu’Emma et lui se furent éloignés de leurs agresseurs, comme si ses muscles réalisaient peu à peu l’importance du combat qu’il avait mené. Heureusement pour lui, la voleuse semblait avoir gardé toute sa lucidité : elle l’avait guidé sans hésitation en direction du sentier où ils avaient rencontré les brigands et elle l’avait aidé à se reconcentrer sur leur fuite.

Le cheval qu’ils avaient subtilisé leur avait permis de rattraper le retard occasionné par ce contretemps mais les deux jeunes gens durent rapidement se rendre à l’évidence : ils ne pourraient atteindre leur destination avant la nuit. Lorsqu’il jugea qu’ils avaient mis suffisamment de distance entre leurs agresseurs et eux, Édouard fit ralentir leur monture. Ils avancèrent encore quelque peu, à la recherche d’un abri pour la nuit. La voleuse, qui semblait avoir l’habitude de cela, indiqua un endroit qui ferait l’affaire : un peu en hauteur, offrant une vue dégagée et protégé par un imposant rocher, l’espace était parfait. Édouard tira sur les rênes et le cheval s’arrêta. Emma mit pied à terre et le prince l’imita. La jeune femme se tourna vers lui, hésitante.

– Merci, lui dit-elle dans un souffle.

– Vous n’avez pas à me remercier. Cela serait plutôt à moi de le faire. Sans vous et vos armes, nous serions encore entre les mains de ces brigands.

Emma sembla hésiter une fois encore. Elle qui cachait toujours si bien ses émotions semblait tout à coup impuissante à le faire. Elle n’osait regarder Édouard droit dans les yeux, fuyant son regard tandis qu’elle cherchait ses mots.

– Vous auriez pu fuir et me laisser seule lorsque vous vous étiez débarrassé de ceux que vous combattiez. Mais vous n’en avait rien fait, vous êtes resté. Sans votre intervention, la hache de cet homme m’aurait certainement transpercée. Vous avez pris un risque en choisissant de me sauver. Vous n'aviez pas à faire cela.

– Je le sais. Mais quel homme aurais-je fait si je m’étais enfui en vous laissant seule face à ces brigands ? Il était hors de question d’abandonner ma guide à ces hommes sans scrupules.

Il lui adressa un sourire. Leur rencontre avec ces hors-la-loi aurait pu bien plus mal tourner et Édouard s’estimait heureux qu’ils s’en soient aussi bien sortis. Aussi étrange que cela paraisse envers une inconnue, il pensait sincèrement les paroles qu’il venait de prononcer : comment aurait-il pu se regarder dans un miroir en sachant qu’il avait mené à une mort certaine celle qui avait pris le risque de l’aider ? Non, il n’avait pas hésité, pas un seul instant : la secourir avait été une évidence. Même si ses mains étaient à présent tachées de sang, il ne regrettait pas son geste.

Emma finit par poser ses yeux sur lui, cessant de fuir son regard. Elle lui rendit son sourire.

– Vous n’aviez jamais réellement combattu par le passé, n’est-ce pas ? Vous sembliez sous le choc lorsque nous sommes partis.

– Je n’avais jamais eu à me battre en dehors d’un entraînement si c’est cela que vous voulez dire. Je n’avais jamais eu à volontairement blesser un adversaire, à le…

Il marqua une pause, sentant sa voix vaciller. L’absence de regret pouvait-elle réellement effacer ce sentiment d’amertume qu’il éprouvait à l’idée d’avoir ôté la vie, fusse à un malfrat ?

– À le tuer ?

Emma avait terminé sa phrase sans une pointe d’émotion. Édouard baissa ses yeux dans sa direction et il vit dans son regard une détermination sans faille.

– Cet homme avait choisi sa voie, reprit-elle. Ne vous demandez pas s’il avait une famille ou si les choses auraient pu se terminer autrement. Vous ne feriez que ressasser ce sur quoi vous n’avez aucun pouvoir. Ce genre de choses fait partie intégrante de la vie de fugitif, vous devez l’accepter. Pour votre propre bien.

La détermination qu’il lisait dans les yeux d’Emma sembla tout à coup décontracter ses muscles, apaiser ses tourments. La voleuse l’avait impressionné à bien des égards dans ces bois. Elle avait fait preuve de sang-froid et d’une maîtrise hors pair des armes. Elle avait réussi à elle seule à tenir tête à ce colosse qu’Édouard lui-même aurait peiné à combattre. Il était certain qu’elle aurait rivalisé sans peine avec nombre des gardes qu’il avait vu si souvent s’entraîner au palais. Il avait découvert une toute autre personne au cours de cette mésaventure et il devait reconnaître que le mystère autour de cette voleuse s’épaississait à chaque heure qu’il passait en sa compagnie. Cela commençait à l’intriguer.

Il poussa un profond soupir avant de reprendre la parole.

– Vous avez sans doute raison, je ne puis rien y changer. Mais je vous suis reconnaissant, ajouta-t-il pour détourner la conversation. Et sans doute un peu incrédule : ainsi vous aviez sur vous une épée et un poignard pendant tout ce temps. Ce n’est pas commun.

– Simple mesure de précaution. Et comme vous avez pu le constater, le royaume n’est pas toujours sûr, encore moins pour une femme qui voyage seule.

– Certainement, je n’aurais jamais imaginé que des brigands puissent vivre par ici. Qu’est-ce qui a pu pousser des hommes à agir si près du palais où le roi et ses gardes sont installées selon vous ? Cette région du royaume ne devrait-elle pas, au contraire, être la plus sûre ?

– Difficile à dire. J’imagine que la plupart des hommes et femmes de la région qui n’ont plus les moyens d’y demeurer s’enfuient vers d’autres villages, probablement plus au sud, là où la pauvreté et l’entraide se sont installées. Ceux qui restent trouvent une autre façon de vivre, quitte à devenir hors la loi. Quant au palais où le roi s’est terré, tout le monde sait depuis bien longtemps que les gardes n’en sortent pas, ou très rarement. Ils surveillent davantage l’intérieur de ses murs que l’extérieur. J’ignore depuis combien de temps vous étiez retenu enfermé mais les choses ont bien changé dans le royaume ces dernières années. La paix a laissé place à la misère pour bon nombre d’entre nous.

Édouard pouvait lire un mélange de tristesse et de résignation sur le visage de la jeune femme. Il n’était qu’un adolescent lorsqu’il vivait encore à Castelonde et qu’il se rendait avec sa mère dans les rues animées de la cité ; il n’avait pas gardé le souvenir d’une telle détresse parmi son peuple. Avait-il été aveugle à tout cela ? Ou était-il trop jeune alors pour y prêter attention ? Les choses avaient-elles pu à ce point changer en quelques années comme le prétendait Emma ? Il se fit la promesse de le vérifier à son retour au palais.

– La nuit ne va pas tarder à tomber, reprit-elle. Nous devrions nous installer tant qu’il fait jour. Je me charge du bois.

Elle tourna les talons sur ces paroles et s’enfonça dans le sous-bois. Édouard tira sur les rênes et amena le cheval près de la large roche qu’Emma lui avait indiquée tantôt. Le bloc de pierre lui arrivait à la taille et était légèrement renfoncé : cela les abriterait s’il se mettait à pleuvoir, songea-t-il.

Il noua les rênes à un arbre voisin et caressa le chanfrein du cheval. L’animal avait l’air en bonne santé et il regardait le jeune homme d’un œil bienveillant. Le remerciait-il de l’avoir libéré de ces brigands ?

– Merci à toi de nous avoir permis de leur échapper, lui chuchota Édouard en réponse.

Il sourit en constatant que l’animal agitait sa queue. Il lui adressa une dernière caresse puis se dirigea vers la selle. Délicatement, il la retira ainsi que le tapis qui se trouvait en dessous afin de permettre à son nouvel ami d’être plus à l’aise. Il s’agenouilla et déposa la selle et le tapis à côté de la roche. Il remarqua alors une petite bourse accrochée au cuir du harnachement. Il la saisit et desserra le cordon pour examiner son contenu. Quelques pièces d’argent et une pièce d’or s’y trouvaient. Voilà qui dédommagerait Emma pour le détour qu’elle faisait pour lui, songea-t-il.

Édouard entendit la jeune femme revenir derrière lui et rangea précipitamment la petite bourse sous la selle. Il n’avait pas l’intention d’amorcer une conversation à ce sujet avec elle – il était persuadé qu’elle refuserait de prendre la totalité du butin. Mais comment lui expliquer qu’il n’avait nul besoin de cet argent sans lui révéler sa véritable identité ?

Il se releva et se tourna vers elle. Emma avait les bras chargés de petit bois et il s’empressa d’aller l’aider.

– J’ai laissé quelques morceaux plus gros derrière moi pour que le feu puisse durer cette nuit.

– Parfait, je vais les chercher, proposa Édouard.

Il la laissa préparer le petit bois et se dirigea vers l’endroit qu’elle avait indiqué. Il trouva plusieurs épaisses branches mortes laissées en évidence. Il en attrapa une dont le poids fit instantanément protester les muscles de son dos. Il prit une profonde inspiration avant de saisir le reste, tout aussi lourd, et retourna près de leur campement improvisé. Il déposa les morceaux de bois à côté de la jeune femme et poussa un profond soupir de soulagement en se sentant allégé de ce poids.

Édouard constata qu’Emma avait déjà produit une petite flamme et s’activait pour faire grossir le feu. D’abord avec des feuilles séchées, brindilles et pommes de pin ; puis avec du petit bois et des branchages de plus en plus épais. Cela lui semblait aussi simple et banal qu’allumer un feu dans une cheminée, là où le vent ne risquait pas de souffler la première flammèche.

– Vous avez décidément plus d’une corde à votre arc. Vous ne cessez de me surprendre.

– Vous auriez pu plus mal tomber pour vous guider jusqu’à Chênevert, c’est certain, répondit-elle en souriant. Merci d’avoir apporté le reste du bois.

Édouard hocha la tête. La fatigue de la journée entière lui tomba alors dessus et il s’assit près du feu naissant. Il ôta sa cape de voyage et tendit les mains vers la source de chaleur tandis que le soleil entamait sa course descendante. La jeune femme sembla elle aussi se laisser aller à un peu de relâchement, enfin. Elle regardait le feu, les yeux dans le vide. Toutes ses journées se passaient-elles ainsi ? Vol, fuite, campement sommaire pour la nuit ? Cela ne ressemblait pas à une vie, songea Édouard.

– Je pourrai monter la garde cette nuit si vous avez besoin de vous reposer, finit-il par dire.

Il se sentait harassé mais savait qu’il retrouverait son lit confortable dès le lendemain. Il ne voulait pas priver sa guide d’un repos dont elle avait certainement autant si ce n’est plus besoin que lui.

– Je crois que je devrais au contraire prendre le premier tour de garde pour la nuit. Vous avez l’air de ne pas avoir dormi depuis bien trop longtemps, je ne voudrais pas que vous vous assoupissiez et que nous nous réveillions cernés par de nouveaux brigands.

Elle lui lança un fugace sourire tout en prononçant ces mots. Était-ce sa façon de lui faire comprendre qu’elle ne lui jetait pas la pierre mais qu’elle ne voulait prendre aucun risque ?

– Vous avez sans doute raison. Mais je tiens à avoir mon tour de garde. N’en profitez pas pour me laisser dormir toute la nuit.

– Oh, ne vous en faites pas pour cela. Je compte bien tirer profit de votre présence pour prendre ma part de repos. La journée a été longue et éreintante.

Elle s’étira, comme pour lier les gestes à la parole. Elle laissa ses bras en l’air quelques instants tandis que ses yeux s’étaient posés sur Édouard. Quelque chose semblait avoir attiré son attention. Elle se leva, ramenant ses bras le long de son corps et s’approcha du prince.

– Permettez ? demanda-t-elle en tendant la main vers lui.

Édouard ignorait ce que cela signifiait mais il acquiesça. Emma passa sa main sur le flanc du prince qui sentit un léger picotement à l’endroit précis où elle le palpait à travers sa vieille chemise. Elle retira sa main quelques instants plus tard, le bout des doigts recouvert de sang.

– Vous êtes blessé, constata-t-elle.

Édouard se contorsionna pour voir la blessure. Il avait effectivement sentit quelque chose lors du combat avec les brigands mais pensait que cela n’avait été qu’une simple coupure. Il voyait à présent sa cape déchirée et sa chemise rougie par le sang cachant une large entaille traversant son flanc.

– Ce n’est rien, répondit-il. La plaie se refermera elle-même d’ici quelques jours.

– Ce n’est rien ? Cela ne le sera plus si vous laissez cette plaie ainsi. Elle risque de s’infecter et vous regretterez alors de ne pas l’avoir soignée convenablement dès le départ. Comment pensez-vous qu’elle va réagir à cette nuit passée dans la terre ? Et à toutes celles qui suivront, vous qui fuyez les gardes à qui vous avez échappé ? Laissez-moi regarder cela.

Le médecin de son père aurait tôt fait de guérir cette plaie mais, une fois encore, Édouard ne pouvait révéler cette information à Emma sans se trahir. Il acquiesça.

– Bien. Retirez votre chemise à présent.

– Est-ce vraiment nécessaire ?

– Voulez-vous vraiment que je vous examine ?

Il sourit et s’exécuta. Il n’y avait pas à dire, on ne pouvait rien refuser à une telle force de caractère. Il remonta sa chemise sur ses épaules et la passa par-dessus sa tête. Il sentit son flanc le lancer alors qu’il finissait de la retirer.

La jeune femme s’était déplacée juste à côté de lui et avait ôté sa cape. Il voyait à présent distinctement le fourreau de son épée qu’elle portait accroché à la taille. Comment avait-il pu ne pas le remarquer plus tôt ? Il se sentait soudain bien naïf, quoique reconnaissant qu’elle ait eut une telle arme en sa possession.

Le temps de cette sommaire observation, Emma avait sorti de son sac une gourde en cuir et s’était rincé les mains avec. Puis elle se pencha vers Édouard et toucha sa peau tout autour de la plaie. Celle-ci se remit à saigner instantanément, confirmant ainsi qu’elle ne cicatriserait pas si facilement. Emma attrapa la chemise du prince et, d’un coup de dent, déchira le bord du tissu. Elle tira dessus pour en dégager une mince bandelette qu’elle roula en boule. Elle versa de l’eau dessus puis commença à nettoyer la plaie, d’abord tout autour pour éliminer le sang qui avait coulé puis directement dessus. Elle comprima la boule de tissu sur la blessure et Édouard laissa échapper une grimace.

– Tenez ceci, lui dit-elle en désignant la bandelette de fortune.

Édouard obéit tandis que la jeune femme s’éloignait pour récupérer son sac. Elle en sortit un petit pot et l’ouvrit. Elle revint vers Édouard qui sentit immédiatement l’odeur nauséabonde qui en émanait. Emma renifla le contenu du pot puis y trempa deux doigts.

– Ça risque de piquer un peu.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un cataplasme qui évitera que votre plaie ne s’infecte et l’aidera à cicatriser plus rapidement. Très efficace quoique désagréable au toucher. Puis-je ?

Le prince hocha la tête et retira la boule de tissu. Emma étala la pâte là où l’épée l’avait blessé. Une vive douleur le submergea aussitôt, d’abord au niveau de l’entaille, puis remontant le long de son flanc jusqu’à sa poitrine. Il serra les dents pendant qu’Emma recouvrait entièrement la plaie par le cataplasme. Peu à peu, il s’habitua à la douleur et prit conscience du contact des doigts de la jeune femme sur sa peau à nu. Elle le massait à présent tout autour de la plaie, tentant ainsi de calmer ses élancements. Édouard ferma les yeux, se laissant aller à cette sensation nouvelle qui l’envahissait. Il pouvait sentir que quelque chose en lui avait changé aujourd’hui. Quelque chose qui grandissait et envahissait chacun de ses muscles. Soudain, il n’y eut plus de douleur, il oublia sa blessure. Il prit conscience de son corps et de ces doigts qui parcouraient son flanc. Il rouvrit les yeux et observa celle qui l’hypnotisait par ses gestes méthodiques. Une ombre traversait son visage, ne laissant deviner que cette légère ride qu’il avait tantôt aperçue entre ses deux sourcils. La mélancolie qui se lisait dans ses yeux lui conférait une certaine beauté à laquelle il n’avait pas prêté attention. Avait-il vraiment pris le temps de regarder celle qui l’avait accompagné tout au long de cette journée ?

Le crépitement du feu le sortit de sa contemplation alors qu’Emma avait cessé ses soins et se lavait les mains. Édouard aperçut son flanc et sentit la pâte lui chauffer la peau. Il ne ressentait plus aucune douleur. Un frisson le parcourut tout à coup, dressant ses poils sur son épiderme tout autour de sa blessure.

– Vous devriez vous rhabiller avant d’attraper froid, dit-elle. Les nuits sont encore fraîches à cette époque de l’année.

Sans un mot, il s’exécuta. Le contact du vêtement contre son flanc lui parut très désagréable et il écarta son bras pour ne pas coller la chemise à sa peau. Il observa le bas du tissu, déchiré par la jeune femme. Le vêtement, légèrement trop grand pour lui, lui semblait tout à coup plus ajusté. Pendant ce temps, Emma était retournée s’asseoir contre la roche. Elle avait le visage fermé, son masque d’impassibilité de nouveau revêtu. Comment faisait-elle pour enlever et remettre ce masque aussi facilement ? Craignait-elle à ce point de trop se dévoiler en laissant paraître ses émotions ? Cela était une énigme pour Édouard.

– Merci, finit-il par dire. Vous n’étiez pas obligée de partager votre cataplasme avec moi.

– Disons que nous sommes quittes à présent. Vous ne m’avez pas abandonnée face à ces brigands, je vous ai épargné une vilaine infection.

Il la gratifia d’un mince sourire en guise de remerciement.

– Comment avez-vous appris tout cela ?

À peine eut-il posé sa question qu’Édouard vit la jeune femme se mordre la lèvre inférieure. Elle semblait avoir été désarçonnée. La solitude qu’elle s’imposait lui avait-elle à ce point fait oublier le sens de la conversation ? Elle se ressaisit aussitôt.

– Appris quoi ?

– Le maniement de l’épée, la guérison des blessures. Vous savez même faire un feu à partir de rien. Peu de gens sont capables de tout cela, je crois même n’avoir jamais vu personne le démontrer en une seule et même journée.

Le regard d’Emma se perdit dans les flammes. La mélancolie qu’Édouard avait pu y lire tantôt s’y refléta à nouveau, l’espace d’un instant. Elle entrouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Elle semblait hésiter.

– Je n’ai pas toujours été seule et livrée à moi-même. Mon père m’a enseigné tout cela – l’escrime, la confection de remèdes, le feu. C’était il y a bien longtemps.

Elle avait toujours le regard perdu dans les flammes mais elle ne feignait plus d’être insensible à tout ce qui l’environnait, elle ne se cachait plus. Son père avait-il quelque chose à voir avec la grande blessure qu’Édouard la soupçonnait de cacher derrière une solide carapace ?

– Vous avez perdu votre père, n’est-ce pas ?

Cette question lui avait échappé, sans même qu’il le réalise. L’évidence l’avait frappée : Emma lui renvoyait l’image de l’adolescent qu’il avait été, prostré après le décès de sa mère, regrettant de ne pas avoir pu passer davantage de temps avec elle, de ne pas l’avoir suffisamment questionnée sur elle, sur son passé. Il chérissait aujourd’hui plus que tout les valeurs qu’elle lui avait enseignées. C’était son legs le plus précieux.

Comme si elle lisait dans ses pensées, Emma releva la tête et plongea son regard dans le sien.

– Il est mort il y a des années, me jetant moi et mon inexpérience sur la route.

– Et votre mère ?

– Je ne l’ai jamais connue… Beaucoup d’enfants ont perdu leur père lors de la Grande Guerre. Moi, j’ai perdu ma mère.

– Votre mère a participé à la Grande Guerre ?

– En effet, oui. Elle a pris part aux combats aux côtés de mon père. En quoi cela vous semble-t-il si étonnant ? demanda-t-elle en riant devant l’air interloqué d’Édouard.

– C’est que, je n’ai jamais entendu parler de femmes dans les rangs des gardes royaux. Et je crois bien qu’aucune ne serait recrutée si une armée devait être levée demain.

– Dois-je vous refaire la démonstration de ma maîtrise d’une épée ? dit-elle en riant. Ce sont des préjugés comme ceux-là qui excluent les femmes de toute fonction militaire. J’imagine que ma mère partageait cette opinion et qu’elle avait réussi d’une manière ou d’une autre à se faire enrôler. Elle a mieux servi son roi que bon nombre d’hommes à l’époque. Et pour quelle reconnaissance ?

Emma avait attrapé un long bout de bois et remuait les braises de leur feu avec énergie. Elle se leva et saisit l’un des morceaux qu’Édouard avait déposés un peu plus tôt. Le poids ne sembla pas la gêner et elle déposa le combustible sur les braises rougeoyantes qui les réchauffaient. Elle se rassit, s’adossant à la roche, et poussa un profond soupir.

– N’en parlons plus. Ce n’est pas comme si l’un de nous deux pouvait y faire quoi que ce soit de toute façon.

Édouard n’osa pas répondre à cela. Il était précisément en position d’agir, de changer les choses établies. Il ne pouvait toutefois le faire aveuglément : il avait besoin qu’on lui ouvre les yeux et qu’on le guide pour cela. Mais comment le lui avouer sans se compromettre ? Cela lui était impossible, et il le savait. Le mensonge était sa seule protection face à l’inconnu que constituait le monde en dehors des murs du palais. Oserait-il avouer à cette jeune femme la vérité lorsque leurs chemins se sépareraient le lendemain ? Le fil des événements lui échappait depuis le début et il n’avait pas la moindre idée de comment son excursion loin de sa prison de pierre allait se terminer.

Le sortant de ses pensées, Emma lui lança un bout de pain qu’elle venait de sortir de son sac. Elle se servit elle-même un morceau et commença à le manger. Le silence s’était soudain installé entre eux sans qu’Édouard comprenne vraiment pourquoi. Les protestations de son estomac le ramenèrent à la réalité : il n’avait rien mangé depuis son passage à la taverne le matin même et les quelques oranges qu’ils avaient partagées tantôt n’avaient pas calmé sa faim d’alors. Il attaqua la miche de pain que la jeune femme lui avait généreusement offerte et se sentit mieux instantanément. Cela n’avait rien à voir avec les plats qu’il avait l’habitude de goûter et, pourtant, il trouvait ce pain savoureux. Le goût de la liberté, songea-t-il.

– Vous êtes une véritable énigme, finit par dire Emma.

Édouard releva la tête dans sa direction et remarqua qu’elle l’observait.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Vous parlez peu de vous pour commencer. Voilà plusieurs heures que je vous accompagne dans cette forêt et tout ce que j’ai appris de vous est que vous savez manier une épée, que vous connaissez des contes pour enfant et que vous vous êtes enfui du palais de Castelonde. Cela est bien peu, vous ne trouvez pas ?

– Auriez-vous peur que je sois un dangereux criminel ? demanda-t-il en riant.

– Cela, je n’y ai jamais cru. Et quand bien même, je vous ferais remarquer que les occasions pour me débarrasser de vous n’ont pas manqué, répondit-elle en lui adressant un clin d’œil. Trêve de plaisanteries, pourquoi étiez-vous retenus prisonnier ? Hormis le fait que vous êtes nés dans la mauvaise famille ?

Édouard avala sa salive. Il devait se montrer convaincant s’il ne voulait pas être démasqué.

– Disons que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment.

– Voilà qui reste bien énigmatique. Mais vous avez certainement vos raisons de rester si vague et je le respecte. Il n’y a qu’une question qui me taraude vraiment l’esprit, si vous me permettez de vous la poser ?

– Laquelle ?

– Comment vous êtes-vous enfui ? Le palais a été vidé de ses occupants il y a des années de cela et les portes en sont restées étroitement fermées depuis, gardées par une poignée de soldats à ce qu’on en dit. J’ignorais même que des prisonniers pouvaient y être gardés captifs.

Emma avait ses yeux plantés dans les siens et, bien que le feu les séparât, Édouard eut l’impression qu’elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Combien de questions piège allait-elle encore lui poser avant de s’apercevoir qu’il ne disait pas tout à fait la vérité ?

– Vous risquez d’être déçue, cela n’avait rien de spectaculaire, finit-il par répondre. Les gardes sont venus me réveiller aux aurores ce matin et m’ont conduit en ville pour une raison que j’ignore. J’ai profité d’un moment d’inattention pour leur fausser compagnie. Vous connaissez la suite.

Il espérait que cette réponse finirait de la convaincre : il commençait à être à court d’idées pour justifier sa couverture de fugitif. La jeune femme continuait de l’observer, attentive à ses réactions, guettant la moindre faille. À en juger par sa moue dubitative, elle voyait bien que son histoire ne tenait pas debout. Elle n’en dit toutefois rien.

– Vous n’avez pas l’air d’un criminel mais j’apprécie vos efforts pour tenter de m’en convaincre. Quoi que vous ayez fait, je crois que ce sont eux les véritables coupables.

– Eux ?

– Le roi, le prince, toutes ces personnes qui nous gouvernent. Ils vivent depuis trop longtemps enfermés dans leur palais si bien gardé au milieu de la forêt. Que savent-ils vraiment des besoins de leur peuple et de ce qui les pousse à parfois mal agir ?

– Vous n’aimez pas beaucoup nos souverains, je me trompe ? Était-ce là la signification de vos paroles près de l’arbre des amoureux ?

« Peut-être cette histoire devrait-elle être rappelée à certains de nos souverains. » avait-elle dit. Son père s’était-il à ce point éloigné de l’esprit de cette légende ? Il est vrai qu’Édouard le trouvait injuste parfois mais cela faisait-il de lui un si mauvais monarque ?

– Aimez-vous ceux qui vous ont enfermé et privé de votre liberté pendant tant d’années ?

– Vous avez sans doute raison sur ce point mais qu’ont-ils pu vous faire à vous ? De ce que j’en ai vu, la plupart des habitants de Castelonde avaient l’air de ne manquer de rien.

– Ici peut-être mais la vie n’est pas la même dans le reste du royaume. Le roi le saurait s’il prenait la peine de visiter celles et ceux qu’il taxe tout au long de l’année pour n’entretenir que ceux qui le servent directement au palais et dans ses environs.

– Vos paroles me semblent si dures… Je n’avais pas réalisé de là où j’étais que… L’état du royaume est-il donc si préoccupant ?

Un poids énorme sembla tomber tout à coup sur les épaules d’Édouard. Il espérait au plus profond de son être pouvoir apporter quelque chose à Zéphyros, rendre ses sujets heureux de partager la même terre. Mais comment pourrait-il y parvenir sans même connaître les conditions dans lesquelles son peuple vivait ? Son père l’avait toujours tenu à l’écart des affaires du royaume, le jugeant trop jeune, trop inexpérimenté pour comprendre la fonction de roi. Savait-il tout ce qu’Emma venait de lui dire ? Ou était-il simplement aveugle ? Cette simple idée lui était insupportable.

– Disons simplement que le royaume pourrait être dans un meilleur état. La Grande Guerre a fait de nombreux orphelins qui, faute de parents pour les nourrir ont dû apprendre à se débrouiller seuls dès le plus jeune âge. Beaucoup d’entre eux ont fini par travailler dans les champs pour pouvoir se mettre un toit sur la tête et un peu de nourriture dans leur assiette.

– Et vous ? Qu’avez-vous fait ? Vous ne semblez pas avoir pris la voie des champs lorsque vous avez perdu votre père.

– Non. J’ai appris à me débrouiller à ma façon. Je ne reste jamais longtemps au même endroit, j’essaye de me faire un peu d’argent en rendant service mais cela n’est pas toujours possible. Si vous me permettez un conseil pour votre cavale : partez en direction du Sud.

– Le Sud ? Vous disiez que la région était pauvre il me semble, pourquoi m’y rendrais-je ?

– Parce que la pauvreté rapproche les gens. Ils vous accueilleront comme nulle part ailleurs et vous proposeront une hospitalité dont vous ne pourriez que rêver dans cette partie du royaume. La solidarité existe encore mais ça n’est pas parmi les riches familles qui commercent le long du fleuve que vous la trouverez.

Édouard était sans voix. Il n’avait osé espérer une telle conversation de cette journée loin du palais. Une vraie discussion sans faux semblants, sans détours, sans mensonges. Une discussion qui s’affranchisse de son rang de prince. Alors que penser de celle qu’il venait d’avoir ? Emma disait-elle vrai ? Existait-il de telles inégalités entre les différentes contrées du royaume ? Son père avait-il abandonné ses sujets le jour où il avait décidé de s’enfermer dans sa forteresse de pierre au milieu de la forêt ? Il lui était impossible de démêler le vrai du faux. Pas ici. Pas maintenant. Il parlerait à son père de tout ce qu’il avait appris et, alors, il saurait.

La nuit était tombée depuis quelques temps déjà et Emma prit le premier tour de garde. Édouard s’allongea et ferma les yeux, prêt à sombrer dans un sommeil réparateur. Ils partiraient le lendemain dès l’aube afin de rejoindre Chênevert dans la matinée. Le prince commençait à redouter cet instant. Celui où leurs routes se sépareraient. Où il regarderait partir cette femme mystérieuse qui lui avait tant appris sur lui et sur le royaume en si peu de temps. La reverrait-elle un jour ? Mais surtout, oserait-il seulement lui dire la vérité sur qui il était vraiment ?

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