Chapitre 8

Par Edorra

Sarah

L’avion vient de se poser dans le petit aéroport de Rutog, et je peux enfin relâcher le souffle que je retenais depuis notre départ de Lhassa. Je ne me suis jamais sentie très à l’aise dans ces vols avec les moyens du bord, surtout quand ils ont lieu en montagne. Je défais ma ceinture avec soulagement et me lève de mon siège. Je vais enfin pouvoir retrouver la terre ferme.

En quelques pas, j’atteins la sortie du cockpit et descends l’escalier. Je saute à pied joint les deux dernières marches et respire un bon coup. Enfin, je suis arrivée à bon port !

Je sonde l’horizon du regard. La nuit est déjà tombée malgré le fait qu’il ne soit que 17 heures. Quelques rares lampadaires éclairent le terrain vague servant de piste d’atterrissage. Le blizzard s’est levé, emportant de ci de là quelques flocons de neige. Il ne vaut mieux pas traîner à l’extérieur. J’aperçois enfin mon comité d’accueil. Devon m’attend à quelques dizaines de mètres, impassible. J’attrape mon sac à dos que le chauffeur me rend et me dirige vers mon beau-frère. Ce dernier m’observe en levant un sourcil interrogateur. Il garde les bras croisés sur sa parka bleu marine. Je l’examine à mon tour. Depuis son départ, ses cernes se sont encore creusées sous ses yeux, son teint est encore plus pale. Et je jurerais qu’il a perdu du poids. À ses côtés, se tient un tibétain pur souche, attendant patiemment, les mains dans ses poches.

J’arrive enfin à leur hauteur.

— Salut Devon.

— Sarah. Tu as fait bon voyage ?

Je fais la moue.

— Je suis encore en vie, c’est le principal.

Un éclat de rire s’échappe de ses lèvres.

— Sans doute. Je te présente Gyatsho, mon guide, ajoute-t-il en me désignant son accompagnateur.

Je lui serre la main sans pouvoir empêcher un sourire amusé de fleurir sur mes lèvres. Devon fronce les sourcils.

— Je peux savoir ce qu’il y a de drôle ?

Je réprime un éclat de rire avant d’expliquer.

— Il ne te manque plus que la houppette et on se croirait dans Tintin au Tibet.

Il lève les yeux au ciel.

— Dans ce cas, qui est Milou ? Allez, mettons les voiles avant de geler sur place.

Il me fait signe de l’accompagner pendant que Gyatsho prend les devants.

— Alors, comment vont Will et les filles ?

— Très bien. Morgane a énormément poussé depuis que tu es parti. Et Rose s’épanouit à l’école, malgré le fait qu’elle n’arrête pas de réclamer son tonton Dev.

Il pousse un léger grognement. Je continue sans en tenir compte.

— Et toi, comment vas-tu ?

Il soupire.

— Pas trop mal vu les circonstances, mais je me caille les miches.

Il n’en dit pas plus et nous continuons notre marche en silence. Je me vois mal avoir une discussion sérieuse avec lui en pleine nature. Nous arrivons bientôt devant les véhicules. Je hausse un sourcil surpris dans la direction de Dev.

— Des motoneiges ?

— Ils sont très maniables et se glissent partout. C’est l’idéal.

Il m’adresse un sourire ravi. On dirait un gamin qui vient de recevoir un jouet tant attendu.

— Rassure-toi, avec moi, tu ne crains rien. Je suis bon conducteur. Mais si tu préfères, tu peux monter avec Gyatsho.

Je jette un coup d’œil au guide. Il est déjà prêt et attend notre feu vert pour partir. Il sait assurément ce qu’il fait. Je reporte mon regard sur Devon.

— Non, c’est bon. Je te fais confiance.

— Ça me va droit au cœur.

Il attrape un casque et me le tend. Je l’enfile ; il fait de même de son côté puis s’installe au volant. Je m’assois derrière lui. Il attend que je sois placée correctement, avant de lancer.

— Gyatsho, Let’s go ! Sarah, cramponne-toi, ça risque de secouer un peu.

L’engin démarre aussitôt en faisant un bond sur la neige. Je réprime un cri surpris et rassure ma prise sur le siège. L’air file autour de moi, sifflant à mes oreilles. J’ai beau être bien couverte, le froid s’infiltre sous mes vêtements et me glace les veines. J’espère que notre virée ne va pas durer trop longtemps.

Approximativement un quart d’heure plus tard, Devon s’arrête sur une sorte de parking devant une auberge. Quelques autres véhicules y sont garés, mais il n’y a pas foule.

Je me relève et retire mon casque. Mes cheveux retombent en boucles brunes autour de mon visage.

Dev cale son casque sous son bras et m’indique.

— On va passer la nuit ici avant de reprendre la route

— Il va surtout falloir que tu m’expliques ce que tu as fait ces sept derniers mois.

Il fait la moue.

— Ouais…

Il rappelle Gyatsho et lui demande en anglais.

— Tu veux bien t’occuper des motos ? Et merci pour ce soir, on se donne rendez-vous demain matin. Bonne soirée !

Gyatsho s’éloigne après avoir baragouiné quelques mots. Je commente :

— Il n’a pas l’air très bavard.

— Non, c’est parfait. Rentrons.

Il me laisse le précéder jusqu’au bâtiment. Dès que j’ouvre la porte, une bouffée d’air chaud m’accueille. Ma peau se couvre de chair de poule. Il va falloir que je m’habitue à ces brusques changements de températures.

Devon s’engouffre derrière moi et me propose.

— Tu veux boire un verre ou tu préfères monter directement dans ta chambre ?

— Offre-moi quelque chose, j’en ai besoin.

Sur un sourire, il se dirige vers une table du bar et s’y installe. Je le rejoins en détaillant les lieux. Quelques clients sont présents, buvant ou jouant aux cartes. L’installation est très archaïque. On se croirait resté bloqué au début du vingtième siècle. Les seuls signes de technologie visibles sont les ampoules électriques qui pendent du plafond. Malgré cette rusticité, l’ambiance est calme et sympathique. 

Je m’assois face à Devon sur une chaise en bois qui a dû faire son temps. Je relève mon regard dans celui de mon beau-frère. Ce dernier ne m’a pas quitté des yeux. Ses iris azur ressortent de façon presque surnaturelle dans ce décor terne.

Ses yeux dérivent quelques instants sur le décor. Dev hèle le serveur avant de me faire remarquer.

— Pour l’instant c’est calme, mais d’ici quelques heures, ce sera la foire. Il vaut mieux qu’on parle maintenant.

J’acquiesce pendant que le serveur arrive à notre hauteur. Dev prend une vodka, moi un whisky. Le garçon repart avec notre commande, nous laissant seuls dans le silence. Nous avons beaucoup de choses à dire, mais je ne sais pas comment les aborder. Il suffit parfois de si peu pour qu’il prenne la mouche. Finalement, je me décide :

— Donc, tu ne l’as pas retrouvé.

Il serre les dents, avant de pousser un long soupir.

— Non.

— Ça va faire sept mois que tu cherches, Devon.

Il grogne.

— Je sais, mais le Tibet, c’est grand. Et puis, l’hiver m’a bloqué pendant deux mois à Gartok. Je vais reprendre la route et cette fois-ci, je la trouverai.

— Devon… Tu es parti sur un coup de tête. Tu as choisi un itinéraire aléatoire en te disant qu’Océane s’y trouverait.

— Il n’était pas aléatoire, me coupe-t-il. Je me suis souvenu d’une discussion avec Ellie, dans lequel elle me décrivait ce périple.

Je me pince les lèvres.

— Et au final, tu es bredouille. Qu’est-ce qui te fait croire que tu la trouveras ailleurs ?

— Il existe encore un bon paquet de monastères que je n’ai pas fouillé. Je sens qu’elle est toute proche. Je suis près du but.

— Et ça ne t’est pas venu à l’esprit qu’elle ait pu partir de ce pays, qu’elle soit retournée en France ou je ne sais où ?

Il me fusille du regard.

— Pourquoi es-tu là au juste, Sarah ? Si c’est simplement pour me raisonner, ça fait cher pour un voyage inutile.

Le barman arrive avec nos boissons, repoussant ma réponse. Une fois qu’il a tourné les talons, j’explique.

— Tu es seul ici depuis trop longtemps. Tu as besoin d’un soutien. Will et moi sommes d’accord sur ce point.

— Tu t’es donc dévouée ? C’est trop aimable de ta part… fait-il avec sarcasme.

Je fronce les sourcils.

— Tu crois vraiment être le seul à te soucier d’Océane ? Tu n’imagines pas à quel point Will et moi nous rongeons les sangs à l’idée de la savoir Dieu seul sait où. D’autant plus que tu as décidé de la rejoindre. Ces sept derniers mois ont été plus que pénibles pour nous.

Il me fixe un long moment sans rien dire, avant de céder.

— D’accord, désolé. Mais il faut que tu comprennes une chose, je ne partirai pas d’ici avant d’avoir retrouvé ma sœur, ou d’avoir eu de ses nouvelles. Dès demain, je pars pour Gerze, avec ou sans toi.

Je lève les yeux au ciel.

— Je pars avec toi bien sûr, mais il y a une chose que tu dois savoir.

Après avoir avalé sa boisson cul-sec, il repose son verre.

— Dis-moi.

J’hésite quelques instants avant de déclarer.

— Hensford commence à s’impatienter. Il veut te renvoyer en mission. Tu es le meilleur de l’agence en ce qui concerne l’infiltration.

Il grogne.

— Cet enfoiré attendra le temps qu’il faudra.

Son ton est limpide : il ne veut pas en discuter davantage.

Il sort son portefeuille pour régler les consommations. J’y aperçois le coin d’une photo, je m’en saisis rapidement avant qu’il ne puisse m’en empêcher.

— Eh ! Rends-moi ça.

Je l’éloigne de sa portée et la détaille sous son air fulminant. C’est un cliché des trois enfants Lippman, quand ils étaient encore ados, à un camp de vacances, je dirais. Ils sont choupis tout pleins. Je souris.

— Vous êtes adorables là-dessus. On dirait des anges.

Il lève les yeux au ciel.

— C’est ça… Arrête de faire ta chieuse et rends la moi, maintenant.

— D’accord, d’accord.

Je m’arrête en constatant de mes doigts qu’une deuxième photo est collée sous la précédente. Je la détache avec soin. Elle n’oppose qu’une faible résistance.

Devon essaye à nouveau de me reprendre ses photos, avec plus de force ce coup-ci. Je m’éloigne et détaille le nouveau cliché. Il s’agit d’un photomaton de Devon et Océane, alors qu’ils avaient dix-sept ou dix-huit ans. Océane embrasse son frère sur la joue en lui faisant des oreilles de lapin. Devon est détendu, d’une façon que je n’ai jamais constatée chez lui.

Je relève mes yeux vers lui. Son regard est noir de fureur.

— Redonne les moi.

— La façon dont-elle te regarde, c’est…

Il se lève soudain et m’arrache les photos des mains. Il les range rapidement, avant de m’assassiner du regard.

— Oublie cette photo. Et ne fouille plus jamais dans mes affaires.

J’acquiesce faiblement. Mon beau-frère me fiche vraiment les jetons parfois. C’est peut-être pour ça qu’Océane est parti, peut-être qu’il s’est montré violent avec elle ? Non, je ne peux pas le croire. Il s’explique soudain, s’excusant presque :

— Océane et moi étions très complices. C’est tout.

— Oui, bien sûr. Elle te manque, c’est normal que tu veuilles la retrouver et veiller sur sa santé.

— Ouais… Bon, si ça ne te dérange pas, je vais aller me reposer dans ma chambre. J’ai réservé la tienne au nom de Mme Lippman. La réceptionniste parle anglais. On dîne ensemble ?

— D’accord. On se retrouve ici à vingt-et-une heure ?

— Parfait. À toute à l’heure.

Il se lève et s’éloigne d’un pas vif. Je l’observe partir en réfléchissant. J’aurais aimé qu’il m’en dise plus sur ce qu’il a vécu ces derniers mois, sur le périple qu’il a accompli, mais il s’est emporté avant que je ne puisse le lui demander. Il est vraiment plus qu’à cran. Ouais, je vais avoir du boulot ces prochaines semaines.

 

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Devon

Je me sens comme un mort-vivant, un cadavre qui serait mort de froid, évidemment. Quand cette histoire sera finie, je m’exile à Tahiti et plus jamais je ne reverrai de neige. Je hais la neige.

Je hais ce camion dans lequel je viens de passer des mois sur les routes du Tibet. Et tout ça pour quoi ? Rien que pour attraper des engelures sur les doigts. D’Océane ? Aucun signe, aucune trace. Le vide total. C’est comme si elle n’était jamais venue ici. Ce qui est peut-être le cas après tout. Peut-être qu’elle est restée dans l’est de la région ? Je finirai bien par la retrouver. Avec de l’obstination, on arrive à tout.

Sarah est arrivée hier soir. J’avoue que ça me soulage de la savoir ici. Bien sûr, je ne vais pas le lui dire, elle risquerait d’attraper la grosse tête, et je tiens à conserver la direction de cette expédition.

Pour le moment, elle est assise à mes côtés et regarde le paysage montagneux défiler par le pare-brise. À ma gauche, Gyatsho conduit prudemment. J’ai eu de la chance de tomber sur un gars comme ça. Il connaît le pays comme sa poche, et jamais il ne me prend la tête. En même temps, vu ce que je le paye…

Sarah se tourne soudainement vers moi.

— À quelle heure devrait-on arriver à Gerze ?

— Si on continuait sur notre lancée, on y serait en fin de soirée, mais ce n’est pas notre première étape.

— Ah non ?

— Non. Il y a plusieurs monastères le long de la route. Tu vas adorer ça : il va falloir reprendre les motoneiges.

Elle me jette un regard incrédule. Je clarifie.

— Le camion ne passe pas sur les petites routes de montagnes qu’on va devoir emprunter. Gyatsho connaît le coin comme sa poche. Il n’y a pas de soucis.

Elle hoche la tête.

— OK. Mais tu crois vraiment qu’Océane est dans un monastère ? Tu penses qu’elle aurait eu la patience de rester dans un coin reculé comme ça pendant des mois ?

J’esquisse une moue gênée. Sarah n’a pas forcément tort, mais je me refuse à croire que tout ce que j’ai accompli jusqu’ici ait été complètement vain.

— Elle venait de perdre son mari, elle aurait pu faire n’importe quoi.

— Certes, mais elle a pu changer d’avis depuis.

— Elle m’aurait appelé.

Elle fronce le nez dubitativement, mais n’ajoute rien.

Gyatsho s’arrête alors sur le bas-côté. Il me désigne le carrefour et le chemin qui serpente parmi deux montagnes et m’explique que c’est le chemin jusqu’au monastère. J’acquiesce, défait ma ceinture et fais signe à Sarah d’en faire de même.

Pendant ce temps, Gyatsho est sorti et a défait la bâche à l’extérieur. Je le rejoins et l’aide à descendre les deux motoneiges. Nous sommes rôdés dans cette manipulation depuis le temps.

Sarah nous observe en silence. Le doute est clairement lisible dans ses yeux. Elle n’a vraiment pas l’air rassuré. 

— Tu sais Sarah, on devrait en avoir seulement pour quelques heures. Tu peux rester dans le camion si tu préfères.

— Je tiens à vous accompagner.

— Si tu le dis.

Je lui tends un casque pendant que notre guide referme le camion avec soin. En attendant, j’explique.

— C’est un petit monastère : il n’y a qu’une cinquantaine d’âmes à y vivre. S’ils sont cool, ça ne devrait pas prendre trop longtemps. J’espère qu’Océane s’y trouve…

J’ai beau essayé de cacher l’espoir dans ma voix, je ne trompe personne. Je ne dois pas me laisser décourager, non, jamais.

— Tu en as visité beaucoup ? interroge ma belle-sœur.

— C’est ma routine depuis mon arrivée ici. J’ai vu assez de mecs en toge pour toute une vie. J’ai même visité le monastère de Rombuk, tu sais, en bas du mont Everest. Je suis sûr qu’Océane aurait adoré.

Gyatsho me tape soudain sur l’épaule et me fait signe qu’il est prêt. J’acquiesce et enfile mon casque. Sarah m’imite aussitôt et s’installe derrière moi. J’esquisse un sourire.

— Si tu as trop froid, tu peux te coller à moi. Je te promets que je ne fantasmerai pas.

Elle me tape l’épaule sans aucune merci. J’émets un léger rire avant de démarrer et de suivre Gyatsho. Le chemin défile devant nous en virages sinueux. J’en ai plus que marre de ce pays où la teinte du ciel se perd dans celle de la terre. Je vis dans un monde uniforme depuis mon arrivée ici. Moi qui pensais n’y rester que quelques jours, le temps de retrouver mon Ellie. Une fois de plus, je me suis trompé, comme toujours quand il s’agit de ma sœur. Par moment, je me demande si une volonté divine ne nous empêcherait pas de nous retrouver. Mais je n’ai jamais cru en toutes ces conneries de destin. Tout n’est que choix et manipulation.

Après une bonne dizaine de minutes, nous arrivons aux portes du monastère. Il est constitué de deux bâtiments rectangulaires ceints d’une forte muraille crénelée : à l’image de tous les autres. Je ne me rappelle plus quand je suis devenu blasé par ce spectacle.

Ce n’est pas le cas de Sarah. Dès que j’arrête le véhicule, elle descend, ôte son casque et pousse un « oh » ébahi. Ses yeux ne semblent jamais rassasiés du paysage.

Je secoue la tête de dépit avant de me lever à mon tour. Je m’approche de Gyatsho. Il va être mon interprète pour la visite.

— On procède comme d’habitude.

Il acquiesce avant de se diriger vers la porte d’entrée. Je le suis. Sarah nous rejoint en quelques foulées.

— C’est magnifique ! souffle-t-elle à mon oreille.

Je me contente de hausser les épaules.

— Comment vas-tu faire ? continue-t-elle.

Je lève les yeux au ciel et désigne Gyatsho qui s’est arrêté parler avec un moine.

— Il est en train de lui demander une entrevue avec le dirigeant. En général, ça ne pose pas problème. Et à mon tour, je lui demanderai s’il a déjà vu Océane, et si elle est ici.

Elle hoche la tête avant de froncer les sourcils dans la direction du moine.

— Et là, que dit-il ?

— Il demande si nous avons des armes sur nous.

Elle me jette un coup d’œil surpris.

— Tu parles tibétain ?

— Ça fait sept mois, et ils répètent toujours les mêmes choses.

Sous l’invite de Gyatsho et du moine, je les rejoins, Sarah sur mes talons. Nous pénétrons bientôt dans le bâtiment principal. Le moine nous ordonne de rester discrets alors qu’il nous conduit à la salle de prières. La majorité de ses confrères y sont assis et psalmodient quelques mantras. Le son de toutes ces voix paraît un bourdonnement désagréable à mon oreille. J’embrasse la salle du regard : rien que des crânes rasés et des formes masculines. Je soupire. Si Océane est ici, ce n’est pas dans cette salle.

Le dirigeant du monastère s’approche alors de nous et s’enquiert de la raison de notre présence. Je sors alors une photo d’Océane. C’est une photo récente que j’ai trouvé dans un magazine. Quelle pitié !

Je la glisse sous les yeux du bouddhiste et questionne.

— Avez-vous déjà vu cette femme ? Est-elle ici ?

Gyatsho traduit mes mots aussitôt. Le religieux observe l’image un long moment avant de relever ses yeux sur moi. Il prononce un mot que je ne supporte plus d’entendre.

— Non.

Le découragement s’abat sur moi. Face à moi, l’homme continue. Gyatsho interprète en quasi simultané.

— Je ne l’ai jamais vu. Notre monastère reçoit très peu de voyageurs. Vous êtes les premiers depuis presque deux ans.

Je l’écoute à peine. Encore une fois, je suis face à un échec. Non, je ne partirai pas d’ici sans en avoir le cœur net, quitte à fouiller ce fichu monastère de fond en comble.

Brusquement, je tourne les talons et me dirige vers le couloir menant aux cellules. Derrière moi, j’entends des cris surpris et des pas précipités. J’augmente  mon allure et ouvre une première chambre : vide de toute présence humaine.

La voix choquée et furieuse du dirigeant me parvient de loin, ainsi que le cri de Sarah :

— Devon !

Je n’en tiens pas compte et appelle à mon tour :

— Océane !

Aucune réponse. J’ouvre une nouvelle porte. Rien, toujours rien. En moi, mes nerfs forment une boule qui ne cesse de prendre de l’ampleur. J’ai de plus en plus de mal à l’empêcher d’exploser.

Des échos retentissent derrière moi et je sens soudain une main sur mon bras. Je me retourne vivement pour faire face à ma belle-sœur. Je la darde d’un regard furieux. Elle ne se démonte pas et serre à nouveau mes bras de ses mains.

— Devon, arrête ton cirque ! Tu effraies les habitants des lieux.

Je me dégage violemment.

— J’en ai rien à foutre ! Qu’ils aillent en enfer !

Elle me rattrape à nouveau et plonge ses yeux dans les miens.

— Elle n’est pas ici, Devon. Elle n’est pas ici.

Ses mots font lentement chemin dans mon cerveau et j’ai la soudaine impression de manquer d’air. J’inspire à grandes goulées, mais ça n’arrange rien. Ça y est, mes nerfs ont explosés. Un sanglot remonte de ma gorge, m’immobilise. J’ai tout oublié. Une seule chose tourne dans mon esprit : Océane n’est pas ici. Océane. Pas. Ici. Un autre sanglot arrive, précédant une multitude de ses frères.

Sarah en reste ébahie, puis fait la seule chose qui lui vient en tête. Elle me serre contre elle et me caresse maternellement le dos. Je suppose que je devrais avoir honte, mais je m’en fiche. Juste trois mots, une vérité plus lancinante qu’un coup de couteau. Océane. Pas. Ici.

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