Chapitre 8

Par Flammy
Notes de l’auteur : Attention : Le terme "Akuma" a été modifié par "Yokai", pour éviter les termes qui se ressemblent trop.

J’ai dormi une bonne partie de l’après-midi pour être sûre d’être en forme ce soir. J’ai inquiété Laurine avec mon prétexte d’être un peu malade, mais heureusement, après un repas où j’ai bien mangé, elle m’a laissée tranquille. C’est maintenant la nuit, surtout représentée par le changement de teinte des lumières des projecteurs. Seuls les principaux restent allumés, puisqu’ils ne profitent qu’aux rares noctambules. Il paraît que dans le niveau des divertissements, ce n’est pas le cas et qu’il est du coup très difficile de différencier la nuit et le jour.

 

Une fois que Glenn est endormi dans la chambre d’à côté, je me faufile hors des draps. Je récupère sous mon lit les vêtements sombres que j’ai préparés et je m'habille en essayant de limiter le bruit. De l’autre côté de la vitre, l’huka danse doucement, plus dense qu’habituellement. J’ai presque l’impression qu’elle me fait la morale de fuguer comme ça. Je vérifie dans ma poche que les clés de l’appartement s’y trouvent bien. Je les ai volées avant le repas. Nathan laisse toujours sa veste traîner n’importe où, c’était facile. Il suffira de tout bien remettre avant demain matin.

 

Il me reste plus qu’à aller discrètement retrouver l’autre idiot au lurex. J’ai besoin de ces réponses et j’espère qu’il pourra me les donner, qu’il me tourne pas juste en bourrique. Si c’est ça, il se prendra un coup de pied bien placé. On se moque pas de moi sans conséquence.

 

Silencieusement, je quitte ma chambre et referme la porte derrière moi. Sur la pointe des pieds, mes chaussures à la main, j’avance dans le couloir. J’ai une hésitation face à la lumière qui provient du salon. Je vérifie rapidement à ma montre. Il est onze heure. Normalement Nathan et Laurine sont toujours couchés ou en train de travailler à cette heure. Ils ont bien choisi leur soir pour changer de leurs habitudes.

 

Qu’est-ce que je fais ? Avec un peu de chance, ils regardent la télé et je pourrais passer discrètement. Je tends l’oreille en croisant les doigts pour reconnaître une émission quelconque. Pas de bol. Nathan et Laurine discutent. En faisant un peu plus attention, je constate qu’ils ont même l’air pas mal énervés. Laurine surtout. Nathan est pas capable de s’agacer de quelque chose.

 

— Arrête de faire comme si tout allait bien ! s’exclame Laurine. Les premiers mois, je voulais bien croire à l’état de choc, mais là… Le comportement d’Ariane est tout sauf normal ! Elle… Elle ne ressemble pas à une enfant normale, tu l’aurais remarqué si tu ne fuyais pas dans le travail !

 

Un silence, pendant lequel Nathan tente probablement de calmer la situation d’une voix douce.

 

— Elle a bon dos, l’amnésie ! Les médecins avaient tous affirmé que sa mémoire reviendrait avec le temps, mais rien. Cela fait déjà un an ! Tu verrais sa tête quand j’essaie de réveiller ses souvenirs en parlant du passé… J’ai l’impression d'avoir ma mère qui me lance son regard glacial, comme à chaque fois qu’elle me réprimandait… Ce n’est absolument pas le comportement d’une enfant de dix ans ! Parfois, elle a des réflexions d’adulte et la seconde d’après, elle va s’extasier sur une crêpe comme si elle en avait jamais mangé !

— Elle… Elle a besoin de temps. Tu ne voudrais quand même pas qu’on l’abandonne, non ? Les Asuka risquent de mal le prendre…

— Non, bien sûr que non, soupire Laurine.

 

D’un coup, elle paraît fatiguée, toute colère envolée.

 

— C’est juste que… je pense que le souci est plus grave que ça et qu’on n’est pas capable de l’aider comme il le faudrait… Il existe des structures plus… compétentes que nous pour ce genre de problème. Ce n’est pas en continuant de faire comme si tout allait bien que ça s'améliorera. Je… Elle ne parvenait quasiment pas lire, et parfois, certaines réactions réflexes… Je suis quasiment certaine qu’elle a été battue avant. Au début, quand j’avais des mouvements trop brusques, elle reculait instinctivement… Il faut que tu te renseignes, on ne pourra pas l’aider sinon.

 

Pendant un long moment, Nathan ne répond pas. Je l’imagine sans mal pencher la tête d’un côté puis de l’autre, comme à chaque fois qu’il hésite ou qu’il sait pas quoi dire.

 

— Je… Laissons-lui un petit peu de temps, d’accord ? La période est difficile pour beaucoup, ce n’est sûrement que ça. Je ne vais pas déranger les Asuka pour… des suspicions.

 

J’entends le soupir de Laurine depuis le couloir. Cette solution ne lui convient visiblement pas, mais elle rend les armes pour ce soir-là.

 

— D’accord… Encore un mois de plus. Mais si son état ne s’améliore pas, je ne te demande plus ton avis, compris ? Je ne pense qu’à son bien, et ne pas soigner des traumatismes, ce n’est clairement pas une bonne idée. À force de vouloir faire plaisir aux Asuka, tu vas juste ruiner la santé de la petite. Elle a besoin d’aide, on ne peut pas faire comme si de rien n’était pour t'arranger. Ce n’est pas parce qu’elle est peut-être une bâtarde Palladium qu’on peut la laisser souffrir.

 

Des bruits de pas accompagnent ses derniers mots. Immédiatement, je me cache derrière la commode du couloir, en espérant que les ombres me masqueront. Heureusement, Laurine est trop fatiguée pour allumer la lumière et elle se dirige directement vers sa chambre sans prêter attention à ce qui l’entoure. Quelques minutes plus tard, Nathan suit le mouvement, les épaules basses, perdu dans ses pensées. Même moi je capte qu’il fuit la réalité. Il faut pas être un génie pour saisir l’inquiétude de Laurine et de Glenn à son égard. Même s’il le dira jamais, ça le perturbe, il comprend pas pourquoi on m’a imposée à eux. D’un sens, on a tous peur d’apprendre une vérité dérangeante, mais Laurine est pas du genre à se défiler.

 

Je reste un instant immobile dans le couloir, mal à l’aise. Je sais que Laurine veut que mon bien. Qu’elle est beaucoup plus maladroite que Glenn, qu’elle me comprend moins, mais qu’elle est pas méchante. Mais après un an… Elle pense toujours à m’emmener dans un institut ? C’est vraiment pour que j’aille mieux ou c’est pour s’enlever une épine du pied ? Je secoue la tête pour dissiper le malaise qui revient régulièrement. Je suppose qu’il faudra que je fasse encore plus semblant que tout va bien et Nathan l’en empêchera encore une fois. Je veux pas partir. J’aime bien ici, je veux juste qu’on me laisse faire tranquillement ce que je veux sans poser de questions. Mon amnésie, je veux pas y toucher. Les murmures approuvent.

 

Une fois que j’entends plus de bruits en provenance de la chambre, je me dirige sur la pointe des pieds vers la porte de l’appartement. Je l’ouvre le plus délicatement possible, je me faufile à l’extérieur et referme doucement. Une fois dehors, je prends juste le temps d’enfiler mes chaussures et je file en courant. J’espère ne pas être en retard et que l’autre idiot au lurex m’a attendue.

 

J’ai trop besoin de réponses. Celles-là, elles m’intéressent.

 

~0~

 

Je suis sortie de l’immeuble sans souci.

 

Heureusement, j’ai croisé personne, mais de toute façon, je compte bien courir et me laisser arrêter par aucun adulte. Le square est à peine à quelques avenues suspendues de chez moi, je peux pas me perdre, surtout que les lumières publiques sont allumées, d’un orangé plus pâle qu’en journée. Bon, elles ne réussissent pas totalement à repousser l’huka, mais rares sont les projecteurs qui y parviennent. On a tous appris à évoluer avec la brume qui fraîchit le visage, bloque la vue, dessine des volutes qui s’enroulent autour des mollets…

 

Je me souviens de rien avant l’attaque, mais ça, je suis sûre que j’ai toujours vécu avec. Je me sens beaucoup trop bien dedans, c’est mon élément.

 

Au loin, j’ai parfois l’impression d’entendre quelqu’un me héler, mais je m’arrête pas. L’ombre d’un adulte tente de savoir ce que je fais dehors à cette heure, mais je file sans lui jeter un coup d’oeil. Avec l’huka si dense cette nuit-là, il est impossible de poursuivre correctement quelqu’un. Même pour les policiers et leur frontale, c’est compliqué.

 

Le reste du temps, le silence m’accompagne. Les murmures se sont tus, sans que je comprenne pourquoi. J’ai peut-être juste rêvé avant. Je suppose que je vais en apprendre plus sur ça aussi avec Lurex.

 

Je finis par arriver au square Helios. J’ai pas de lieu de rendez-vous plus précis, alors je ne sais pas trop où l’attendre. Je m’installe sur une balançoire dont la lumière est cassée. Je me balance un peu, tirant aux chaînes un grincement qui ressemble à un cri étrange, suraigu. Mes pieds dansent avec les volutes de brumes, je trouve ça amusant, on pourrait presque tracer des dessins dedans.

 

Au bout d’un moment, je vois Lurex passer devant moi, sur le chemin éclairé qui traverse le square. Il avance lentement comme s’il cherchait quelque chose, mais il manque d’assurance, il semble terrifié par quelque chose. Je saute par terre et je me dirige tranquillement vers lui. Il sursaute à cause du bruit, mais il se recompose rapidement un sourire moqueur et une expression un peu hautaine, mais le résultat est pas très convaincant. Si ça lui fait plaisir hein…

 

— T’es en retard, attaque-t-il directement. Les Lames de Sang t’intéressent plus ?

 

Au début, je hausse juste les épaules, mais je comprends que ça ne lui suffira pas.

 

— J’ai eu un problème.

 

Un silence plane dans les brumes. Je crois qu’il espérait que je m’excuse et que je perde mes moyens, mais je reste droite sans un mot. Il craque rapidement et reprend la parole, un air mécontent sur le visage.

 

— Bref, tu as réussi la première partie !

— La première partie ?

 

Je parviens pas à retenir ma surprise. Je m’attendais pas à un truc du genre. Lurex rigole et tente de m’ébouriffer les cheveux mais je m’éloigne d’un bond et lui lance un regard mauvais.

 

— Tu croyais pas que ça serait si facile que ça ? Tu veux les secrets les mieux gardés de Néo-Knossos quand même ! On les donne pas à n’importe qui !

 

Lurex rejette un pan de son écharpe brillante derrière son épaule et il commence à marcher autour de moi en décrivant de larges cercles.

 

— Il va falloir que tu montres ta bonne volonté !

 

La situation a l’air de beaucoup plaire à Lurex, qui prend plaisir à s’écouter parler. Moi j’oscille entre curiosité et énervement. J’aimerai bien être rentrée avant le mois prochain si possible. L’huka se fait de plus en plus présente mais j’ai l’impression qu’il le remarque même pas.

 

— Il faut que tu passes un… petit test d’admission, dirons-nous. Pour voir si ça vaut le coup de te répondre ou pas. Tu comprends, nous…

— C’est quoi le test ?

 

J’en peux plus, je suis obligée de le couper ou je vais juste m’endormir. Pris de court, il sait d’abord pas comment réagir, puis il se renfrogne. Il jette un regard à sa montre, secoue la tête et se décide enfin à accélérer.

 

— Un cambriolage chez des Palladiums, chez les Asuka. Il faut que tu voles une lettre qui se trouve dans la chambre de Lumi Asuka. Voici une photo.

 

Je reste un instant surprise de voir le morceau de papier brillant que tend Lurex. Qui imprime encore ses photos ? Tout le monde a un smartphone, des cadres électroniques ou autre. Quel intérêt ? Je regarde quand même l’objet à récupérer. Rien que l’enveloppe a l’air de coûter plus cher que tous les vêtements que je porte, entre l’épaisseur du papier, les dorures et le cachet de cire rouge.

 

— Normalement, elle est dans la chambre de Lumi. Il te suffira de la choper et de me la donner. Là je répondrai à tes questions. Ça marche ?

 

Je hoche la tête.

 

— Ah, et ramène-moi ça avant le matin.

 

Je me fige et je redresse le nez. Rien que pour monter tout en haut de la ville me prendrait une bonne partie de la nuit en voiture et je parle même pas de tous les contrôles qu’il faudrait éviter. Il espère quoi là ? C’est juste impossible dans un temps aussi court !

 

Le sourire de Lurex s’élargit. Est-ce qu’il s’agissait d’un piège depuis le début ou d’une façon de se moquer de moi ? Exiger n'importe quoi et me regarder fondre en larmes ? J’ai tellement envie de lui écraser mon pied dans le mollet, mais je me retiens.

 

— T’inquiète pas gamine. Je connais un moyen pour t’emmener en haut rapidement. Faudra juste me promettre de ne pas pleurer et de ne pas crier, ok ?

 

Je comprends pas trop pourquoi il demande ça, mais j’accepte. Comme si j’étais du genre à m’effondrer au premier problème. Il me fait signe et je le suis hors du square, vers des petites rues peu fréquentées. Les volutes d’huka nous suivent et continuent de jouer avec nous. Lurex leur lance parfois un regard de travers, mal à l’aise.

 

On finit par arriver dans une cour plongée dans l’obscurité, entourée par des hauts immeubles. Lurex se dirige vers l’un des recoins cachés par la brume, sûr de lui. Une fois à proximité, je découvre une structure que je n’ai jamais vue avant. Un filin d’acier est fixé au sol et s’élance vers les étages supérieurs. En bas, un équipement étrange est accroché.

 

Sans me demander mon avis, Lurex commence à me passer un harnais et à le régler à ma taille. Il coince ensuite mon pied dans une sorte de cale et le maintien avec des lanières. À ce moment-là, je perds l’équilibre et je me rattrape à sa veste. Énervé, il me remet droite et finit de me préparer, notamment en attachant ma main à une poignée sur le filin.

 

— Tu as bien compris ? Pas de pleurs, pas de cris ni rien ? Une fois en haut, il te suffira de te détacher, tu devrais y arriver la demi-portion, non ?

 

Je lui réponds même pas. Déçu de mon manque de réaction, il se contente de tirer sur un fil. Immédiatement, la structure à laquelle je suis accrochée s’élance vers le haut à toute allure. Au début, je ferme les et je me mords l’intérieur des joues pour pas hurler. Un sifflement assaille mes oreilles et la montée loge mon estomac dans mes talons. La vitesse diminue pas, bien au contraire. Rapidement, le vent vient se rajouter à toutes les sensations qui m’agressent et, malgré le harnais, je me sens ballottée dans tous les coins. Heureusement que je suis attachée de partout.

 

Je suis terrifiée, je n’ai aucune idée de ce qui va m’arriver, et pourtant, quelque part, je trouve la force d’ouvrir les yeux, ne serait-ce qu’une seconde, pour vérifier ce qui se passe.

 

La vue est magnifique.

 

Les néons multicolores laissent des traînées lumineuses dans les volutes d’huka tandis que je grimpe à toute allure. Plus je m’élève et moins les moyas sont denses, ce qui me permet de porter mon regard tellement loin, je reste ébahie. Le nombre d’immeubles et de routes suspendues est de plus en plus faible.

 

C’est incroyable, juste merveilleux. C’est ça Néo-Knossos. La vraie.

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