Chapitre 8

Par AliceH
Notes de l’auteur : Toujours vivante, rassurez-vous... ♫
J'ai édité les chapitres précédents pour qu'ils ne soient plus racontés à la première personne pour rendre la lecture plus fluide. Mais il risque d'il y avoir pas mal de coquilles, notamment des "me" ou "je".

Et aussi, j'ai 28 ans aujourd'hui, youbi youbida.

Quand Agathe était enfant, sa grande sœur s'amusait à la terrifier en lui contant les terribles exploits du Croquemitaine. Elle avait passé les années suivantes à regarder sous son lit avant d'aller se coucher avec une appréhension qui lui nouait l'estomac. Au fil des ans et malgré le fait que le Croquemitaine ne lui faisait plus aussi peur qu'autrefois, elle faisait bien attention à ne jamais laisser ses pieds dépasser des couvertures de peur qu'un monstre ne sorte des ténèbres pour la tirer du lit. Depuis son arrivée au château des Saint-Nattier, ses monstres d'enfant avaient été vite remplacées par un monstre d'adulte, bien tangible celui-ci. Agathe avait du mal à s'endormir car elle craignait entendre la voix de la Bête à tout instant ou de surprendre sa silhouette entre les rideaux entrouverts. Elle aurait souhaité pouvoir avoir quelqu'un avec qui parler ou du moins, avec qui partager ce silence si assourdissant qui lui pesait, la faisait sentir encore plus seule et apeurée que jamais, dans ce grand château froid. Le matin semblait toujours arriver par surprise. Au fil des jours, le dessous de ses yeux s'assombrit sérieusement. Son travail devint de moins en moins précis malgré ses efforts. Elle terminait de réparer une nappe dans la bibliothèque quand Eudoxie surgit, une malle dans les bras, Porewit et Siwa sur les talons. Elle lui avait permis de travailler dans cette pièce car elle était la plus lumineuse du château. Agathe se réveilla d'un demi-sommeil avant de baisser la tête. Il lui était difficile de lui faire face alors qu'elle savait bien qu'elle ne rendait pas honneur à sa maison avec son travail bâclé. Eudoxie avait la gentillesse de ne pas la reprendre et en échange, Agathe avait la politesse de ne pas lui demander des explications sur la malédiction familiale. Et ce même si c'était bien cette malédiction qui l'empêchait de bien travailler, pour commencer. Eudoxie mit les mains les hanches et ouvrit la malle avant de l'inviter à voir ce qu'elle contenait. Elle se pencha pour voir une dizaine de toilettes dans des tissus précieux, aux broderies fines et à la coupe parfaite. Elle entendit Eudoxie ricaner puis rire franchement.

– Des années que je ne mets de robes que contrainte et forcée et voilà ce qu'il m'envoie ! Espère-il que je vais soudain trouver ces vêtements confortables ?

– Qui vous envoie ça et pourquoi ?

– Le prince Maxence, pour honorer mon arrivée à la tête des Saint-Nattier je suppose, mais pas que. Vous savez peut-être que les princes royaux sont mes cousins.

– Oui, et ?

– Il y a des rumeurs qui courent à propos de l'aîné, le prince Maxence. Vous vous rappelez peut-être que sa mère, la première reine, a été accusée d'infidélité et condamnée à l'exil. À l'heure où il devrait être reconnu pour l'héritier légitime de part son droit d'aînesse, beaucoup doutent de son lien de filiation avec le roi. Il cherche donc à se trouver des alliés dans sa lutte pour le pouvoir contre son frère ou plutôt demi-frère, né de l'union entre son père et sa seconde épouse. À présent que je suis le Seigneur des Saint-Nattier et m'occupe d'un territoire avec des richesses agricoles considérables, je soupçonne qu'il cherche à m'avoir de son côté.

– D'où ce vraisemblable pot-de-vin.

– Voilà. Un pot-de-vin raté, ponctua Eudoxie qui sortit une robe rouge sang de la malle. Regardez cette robe, elle doit m'arriver à peine aux genoux. Je crains que ce ne soit la même chose pour le reste.

– Exact, confirma-t-elle après avoir déplié d'autres tenues. Que comptez-vous en faire ? 

– Mmmm...

Eudoxie se saisit de la robe rouge, la scruta de haut en bas avant de la plaquer contre le torse d'Agathe sans préavis.

– Elle doit vous aller. Les autres aussi. Gardez-les, sourit-elle avant de reposer la tenue avec les autres.

– Vous êtes sûre de vous ?

– Oui. Je ne vais pas les rendre car cela pourrait nuire non seulement à mon cousin, mais aussi à moi-même. Je n'ai pas envie d'être mal considérée par la Cour. Qui sait ce qu'il pourrait m'arriver.

Agathe hocha la tête avant de la remercier vivement. Elle se saisit de la robe violette, ébahie par le talent de son couturier. Absorbée par l'étude des centaines de détails de la tenue, elle fut interrompue par Eudoxie qui était partie chercher un livre.

– -Curiosité professionnelle ou gratitude ?

– Les deux, ainsi qu'un certain affolement face à la somme que cette seule robe a dû coûter. Si je la revendais, je pourrais acheter de quoi gâter ma sœur et peut-être même guérir mon père, dit Agathe sans réfléchir.

– Oh. J'ai entendu dire qu'il se remettait doucement avec les médicaments que j'ai pu lui envoyer. Je l'ai su à l'instant par lettre.

– Je suis rassurée.

Elle sourit, mais le cœur n'y était pas. Le silence s'installa, et elle se remit à son ouvrage sans trouver quelconque sujet de conversation. Agathe se rapprocha le plus possible de l'ultime accroc de cette nappe centenaire, les yeux focalisés sur un trou minuscule... avant de les fermer sans qu'elle ne trouve la force de les rouvrir.

–  Agathe ? Agathe ?

Elle grommela, la bouche entrouverte et l'esprit encore ailleurs. Faustine pouvait bien encore attendre cinq minutes avant qu'elle revienne dans l'atelier, non mais.

– Vous avez fait un malaise ou l'heure de la sieste a été avancée ?

Attendez, depuis quand sa sœur la vouvoyait ? Agathe ouvrit les yeux sans avoir l'énergie de mouvoir le reste. Elle vit une grande main s'agiter devant son visage alors qu'on lui demandait si elle était bien tout à fait là. Ses esprits lui revinrent : elle se redressa brutalement, ce qui lui provoqua un vertige.

– Pardon Madame, je-

– Vous dormez mal, l'interrompit Eudoxie qui prit place sur la chaise voisine. Vous semblez de plus en plus pâle chaque jour.

– Euh... bredouilla-t-elle sans savoir quoi répondre.

– Je comprends qu'il vous soit ardu de pouvoir trouver le sommeil. Comment puis-je vous aider ?

Eudoxie semblait si sûre d'elle avec sa tenue d'un noir parfait et d'un blanc éclatant. Elle dégagea quelques mèches de ses yeux avant de tapoter le lourd bois de la table de travail du bout de doigts aux ongles très courts. Pendant une seconde, Agathe eut envie de lui dire qu'elle ne voulait pas dormir seule, avant de se reprendre. Cela aurait été inapproprié.

– C'est le fait de dormir dans cette demeure, je sais. Mais si je vous laisse repartir, vous serez vite mariée au jeune Brieux et cela me discréditerait par rapport au mensonge que j'ai raconté à votre famille, comme quoi je vous prenais à mon service en guise de punition pour le coup de râteau. Comment... soupira-t-elle, comment vous apaiser du mieux que je le peux ?

– Je ne veux pas dormir seule.

Et voilà, c'était sorti. Agathe ne savait pas si je devais blâmer son honnêteté, la fatigue, ou les deux. Étrangement, elle n'était même pas en colère envers elle-même. Elle se sentait même contente d'être enfin délestée de cette pensée. Les yeux d'Eudoxie s'écarquillèrent, mais elle ne protesta pas. Elle sembla considérer la question avant de répondre :

– L'aile Est est réservée aux domestiques normalement. Même ma gouvernante ne dormait pas près de moi quand j'étais enfant. Seule Adèle a dormi avec moi.

– Qui est Adèle ?

 

_____

 

Ces trois mots frappèrent Eudoxie aussi fort qu'une vague lors d'une tempête. Elle et sa fâcheuse manie de réfléchir à voix haute ! Elle n'avait jamais confié son lesbianisme à qui que ce soit ni connu qui que ce soit depuis Adèle, dont la disparition la hantait encore chaque jour. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle dormait mal, et non à cause de l'ombre de la Bête qui flottait sur son domaine. Cela ne concernait personne qu'elle, mais elle savait que beaucoup parlaient dans son dos. Parler était un mot gentil : médire était plus juste. Depuis son accession à la tête des Saint-Nattier, elle avait entendu de nouvelles versions expliquant la disparition des filles, dont la plupart mettaient sa vie romantique et sexuelle dans l'équation. Mais quand Eudoxie regarda Agathe, elle ne vit que son visage fatigué à l'expression sincèrement inquiète et intriguée. Ses cheveux blonds étaient attachés en deux longues tresses qui scintillaient comme de l'or sous la lumière du soleil qui créait une sorte de halo autour de sa silhouette. Eudoxie se décida à être franche, quoiqu'Agathe puisse en penser.

– C'était une des blanchisseuses ici, il y a quelques années. Elle a été... la première personne que j'ai aimée.

– Ah.

Ce n'était pas un « Ah » hautain ni désapprobateur. Eudoxie ne sut pas quoi en penser. Elle s'en inquiéta et s'inquiéta de s'en inquiéter. Agathe était une jeune femme adorable, sincère, compétente mais... Mais ce n'était pas possible. Elle ne pouvait pas risquer de perdre quelqu'un d'autre, encore moins quelqu'un à qui elle tenait. Que tu aimes, chantonna une petite voix moqueuse dans son esprit. Elle secoua la tête comme pour la dégager. Avant que Agathe ne puisse répondre, Eudoxie continua d'une voix qu'elle espérait sûre :

– Je peux vous offrir de dormir dans la chambre adjacente à la mienne, si... commença-t-elle avant de stopper.

– J'aimerais beaucoup, répondit Agathe qui lui sourit gentiment.

– Je peux aussi dire à Porewit de vous tenir compagnie, si cela peut vous rassurer.

– Cela me ferait plaisir. Par contre, je peux vous poser une question personnelle ?

Eudoxie se mordit la lèvre et accepta, tout en priant pour que la jeune fille ne la dénigre pas ou ne pose de question un peu trop personnelle sur ses amours.

– Comme vous n'aimez que les femmes, si j'ai compris, débuta Agathe d'une voix hésitante, comment... Comment votre famille va perdurer, comme vous ne pourrez pas avoir d'enfant de façon... naturelle ?

Eudoxie cilla. Elle n'avait encore jamais pensé à cela, aussi étrange que cela paraisse. Depuis Adèle, elle avait eu l'occasion de le faire. Cela n'était jamais arrivé car elle n'avait jamais pensé pouvoir devenir la Seigneure de Saint-Nattier. Son père l'avait traitée depuis l'enfance comme une héritière par défaut, ce qui l'avait faite très tôt soupçonner qu'il ferait de son possible pour l'empêcher de lui céder son titre. Mais les circonstances avaient fait que...

– Est-ce que vous pouvez désigner un enfant adopté comme légitime ? Je demande car nous parlions de votre cousin le Prince tantôt et il me semble que cela n'est pas très orthodoxe comme choix. Vous allez bien ?

Eudoxie retenait sa respiration depuis une bonne minute sans même le réaliser. Elle lâcha tout l'air qu'elle contenait dans ses poumons avant de s'affaisser sur elle-même et de commencer à parler, autant pour elle-même que pour répondre à la question d'Agathe :

– Je pourrais faire mon héritier un enfant abandonné, oui. D'ailleurs, mon père aurait pu adopter un garçon et le faire héritier bien longtemps avant moi. Ou même me tuer et avoir un enfant avec une autre femme que ma mère. Mais il ne l'a jamais fait. Pourquoi a-t-il absolument tenu à me garder en vie alors qu'il me méprisait ?

Depuis sa crise de larmes devant Agathe, Eudoxie s'était résolue à regarder la vérité crue de ses souvenirs en face. Son père avait beau lui avoir offert un titre, des terres et une éducation de haute qualité, il nen 'avait pas été moins méprisant et abusif pour autant. C'était la première fois qu'une critique envers son père sortait aussi clairement de sa bouche.

 

_____

– Je ne... Je ne sais pas, Eudoxie.

Ce fut ce qui sortit de la bouche d'Agathe qui se gifla intérieurement. Si c'est pour dire ça, autant te taire ! Elle n'osait pas le dire, mais Eudoxie l'inquiétait un peu à fixer le vide devant elle sans dire mot. Elle craignait qu'elle ne soit sur le point de faire une crise d'apoplexie. Elle tenta de la faire sortir de sa bulle en posant délicatement ma main sur le haut de son dos, à la naissance de sa nuque. Agathe sentit la chaleur de son corps du bout des doigts. Elle regarda brièvement le portrait de Adolphe de Saint-Nattier puis le profil d'Eudoxie. Elle ne lui ressemblait pas vraiment, mis à part cette couleur des cheveux très sombre qu'ils partageaient. Ses yeux étaient plus fins, noirs, sa peau était d'un brun chaud aux reflets dorés et son nez était légèrement épaté. Elle doit tenir de sa mère, tout comme Philippe tient ses cheveux crépus et sa peau foncée de sa mère, songea-t-elle avant de se décider à parler.

– Peut-être voulait-il absolument que ce soit son 'véritable', mima-t-elle d'une main, enfant qui prenne sa succession ?

– Pardon ? s'étouffa Eudoxie qui semblait revenir de très loin.

– Je ne voulais pas vous vexer !

– Non, ce n'est pas ça. Redites-le, Agathe.

– Peut-être que votre père voulait à tout prix que ce soit son aîné·e biologique qui prenne sa succession ? Une question de... sang bleu...

Le menton d'Eudoxie ne trouvait à hauteur de ses yeux alors qu'elle prononçait ces mots. Au lieu de regarder le vide en direction de la bibliothèque, celle-ci se leva pour contempler l'entrée des Bois Sombres qui se dressait à leurs pieds. Agathe la suivit. Sous le soleil d'or pâle de l'hiver, celui-ci semblait comme endormi, paisible. Cependant, toutes deux savaient que ce n'était qu'une apparence. Eudoxie se retourna brutalement après de pénibles minutes de silence qui parurent durer des années. La bouche entrouverte qu'elle referma vite, elle se précipita vers Agathe avant de la serrer de tout cœur dans ses bras. Elle sentait bon. Elle avait chaud. Agathe se sentait en sécurité contre elle, au milieu de ces couloirs froids, de ce labyrinthe au monstre sanguinaire, éloignée de sa famille. Agathe s'y sentait si bien qu'elle eut envie que cette enlace ne cesse jamais. Son cœur battait à tout rompre, si bien qu'elle eut l'impression qu'Eudoxie pouvait l'entendre, clair comme le jour. Ce dernier manqua un battement quand elle lui murmura à l'oreille :

– Je crois que vous avez trouvé le premier phrase qui mènera les Saint-Nattier la vallée hors des ténèbres, Agathe. Vous méritez de savoir ce que je sais sur la malédiction.

 

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