Chapitre 7 – Voyage en péniche

Par Cerise

Dans la maison de Leth, les trois garçons s’étaient levés bien avant l’aube. Seul un chiche quartier de lune éclairait leurs pas : en tête marchait Samson, furtif et silencieux comme ceux qui, parfois sont chasseurs, parfois sont chassés, puis venait Philidor, transformé depuis qu’il avait laissé aux bons soins de Leth sa tenue trop voyante, et enfin Hugo, dont les mouvements gourds révélaient sa fatigue. Malgré le voyage, son inactivité de la veille l’avait empêché de s’endormir avant tard dans la nuit. Ou peut-être était-ce Philidor, dont les soupirs et grognements n’avaient cessé qu’à l’aube. Ou encore, les questionnements que l’apparition du fils du Régent dans sa routine bien huilée avait soulevés, et qu’il n’avait pas pris le temps de se poser. Jusqu’à quel point s’impliquerait-il dans les recherches de Philidor ? Jusqu’à quel point pouvait-il l’aider sans risquer de devoir révéler à d’autres encore son double-talent ? Et à bien y réfléchir, pourquoi continuer à ne rien dire ? Que se passerait-il si d’autres étaient amenés à l’apprendre ?

Sa rencontre avec Samson l’ébranlait. Lui qui, par peur ou par faiblesse, n’avouait pas ce qu’il considérait comme une tare, son double-talent, il ouvrait finalement les yeux sur la réalité d’être un sans-talent. Pourrait-il vraiment mener à bien son travail à l’atelier sans recourir à ses talents cachés ? Sans ses parents, et Bathilde, il aurait sans doute échoué à la lisière. Son sort n’aurait guère été plus enviable que celui de Samson. Cette rencontre remettait en perspective la proposition de Philidor, et son désir de le suivre dans sa folie apparente grignotait les dernières bribes de sa raison.

S’il était honnête avec lui même, il se sentait lâche de toutes ces années de mensonges et de cachotteries, qui lui semblaient maintenant relever plus de la coquetterie que de la raison. Une journée ici, à saisir par l’attitude défensive de Samson, par la triste résignation de sa mère, la dure réalité d’être relégué en dessous de ceux-là même déjà en dessous de tout l’avait poussé à tenter de rééquilibrer les chances. Samson n’avait pas voulu. Quand bien même les aurait-il suivi, qu’auraient-ils pu faire, tous les trois ? Il ne le savait pas. Un sans-talent n’apparaîtrait jamais sur les pages crème de Philidor, mais cela importait peu. Seuls comptaient ces yeux au regard déjà trop vieux et le malaise qu’ils faisaient croître en lui. C’est pourquoi, sur une impulsion, il avait souhaité qu’il se joigne à eux.

Il manqua de se prendre les pieds dans une racine noueuse mise à nue et se rattrapa de justesse au nouveau veston de Philidor. La veille au soir, ce dernier avait demandé à Leth si elle ne disposait pas d’une tenue de rechange, quelque chose d’un peu plus passe-partout. Elle n’avait rien dit, avait pincé les lèvres, et s’était levée, pour revenir quelques minutes plus tard avec un tas informe de fripes. Hugo ne comprenait pas comment Philidor, qui avait partagé avec eux leur misère, pouvait encore se montrer d’un tel sans-gêne en en demandant plus. Il resta tête baissée mais mâchoires serrées tout le temps nécessaire pour enfiler ces frusques.

Les habits flottaient sur la silhouette dégingandée de Philidor, mais il n’en fit aucun cas. Il remercia la mère de Samson de l’un de ses sourires lumineux, et lui tendit ses propres vêtements soigneusement pliés :

– Gardez-les, lui avait-il simplement dit.

Leth les avait recueillis avec délicatesse, les berçant contre son cœur. Dans son déshabillage, Philidor avait retourné le riche velours sombre sur l’extérieur, et les précieux boutons de nacre miroitaient. Elle ne dit pas un mot, mais inclina la tête, et des étoffes s’échappa un léger, très léger tintement de pièces de monnaie, que seul Hugo sembla entendre. Il se morigéna longuement d’avoir si mal jugé Philidor.

Samson se retourna et, sans mot dire, il désigna au-dessus de leur tête la silhouette dominante de l’étrange tour-sentinelle. De jour comme de nuit, elle veillait. Elle, ou plutôt les sentinelles à leur poste. Ils en avaient parlé, avec Samson, avant de partir. On ne voyait jamais ceux qui y entraient, ceux qui en sortaient. Par le passé, oui, ils se mêlaient aux villageois. Plus maintenant.

De ce que lui avait expliqué Samson, à intervalles de temps réguliers, un dirigeable s’amarrait à la plateforme. De loin, impossible de deviner ce qui transitait : vivres ? Sentinelles elles-mêmes ? De près, seul le sol de la terrasse restait visible. On ne savait même pas si, parfois, la nichée de voyants régnant depuis leur aire en descendait.

Samson leur avait expliqué le peu qu’il savait : qu’il y avait eu, il y a des années déjà, des rixes avec des sentinelles, à propos de méfaits non résolus. La tour était plus basse à l’époque, moins gardée. Cela n’avait pas duré. L’Ordre Panoptique avait bien vite enrayé l’amorce de rébellion à l’aide des gardes-chasses, et depuis, au sommet de la tour, une petite troupe de chasseurs stationnait en permanence. Ils ne descendaient jamais dans le village, on ne les voyait pas. On supposait qu’ils étaient relevés avec chaque arrivée de dirigeable. Aussi bien, chasseurs comme sentinelles avaient déserté depuis longtemps, et pourtant : personne n’était prêt à faire comme si ils n'étaient plus là. Les habitants du village continuaient à se comporter comme si chacun de leurs faits et gestes faisaient l’objet d’une surveillance assidue.

Hugo écoutait tout cela avec circonspection. Il avait du mal à comprendre qu’on puisse remettre en cause l’autorité de l’Ordre Panoptique.

Cheminant cachés autant que possible, ils atteignirent sans encombre le quai. Hugo ne distinguait pas les péniches les unes des autres, pourtant Samson n’hésita pas lorsqu’il leur désigna sans un mot la plus en aval. Furtivement, ils montèrent à bord, se dirigeant vers la proue sur l’impulsion de Samson, en direction d’un coffre de rangement. Destiné à recevoir des lettres et colis cheminant d’une ville à l’autre, il n’était plus d’aucune utilité depuis l’arrivée des bateaux-courriers, plus rapides, plus maniables. Ils auraient largement la place de s’y installer, assis, genoux sous le menton, jusqu’au départ. Une fois lancés, ils auraient tout le loisir d’ouvrir le couvercle et de se redresser un peu : le minerai encore brut s’élevait haut au-dessus de leur cachette de fortune, et la péniche était longue, il était moins que probable que qui que ce soit vienne jusqu’à l’avant et les trouve. La journée suffirait pour atteindre Lämird, cela passerait vite.

Hugo remercia gauchement Samson, à petits mots bref, tandis que Philidor s’installait en premier dans le coffre. Samson fixait Hugo, et une hésitation, une étincelle, lui fit croire qu’il allait changer d’avis pour prendre place avec eux dans leur cachette. Mais il n’esquissa pas un geste, et avant que l’apprenti pût ajouter quoi que ce soit, il partit.

Hugo rejoignit Philidor, se pliant en trois, courbant la nuque. Il ne se rendit compte qu’à ce moment-là de la froideur de la nuit, au pied de ces montagnes, et lorsque le garçon blond referma sur eux le couvercle, il garda en image la lueur des étoiles. Elles brillaient encore fort : plus qu’à prendre patience. Les prochaines heures promettaient d’être longues.

Ce n’est que bien plus tard, le cou raide et les membres engourdis, qu’ils risquèrent un regard au-dehors. L’attente les avait mis au supplice, ils avaient tenu bon ce qui leur avait semblé une éternité avant d’entendre les premiers signes de vie à bord. Et pourtant, à ce moment-là, ils le savaient, ils auraient encore à prendre leur mal en patience. Lorsqu’enfin la péniche se décrocha de son point d’amarrage, que son allure forcit, et que le ronronnement des moteurs devint régulier, alors seulement osèrent-ils dérouiller leurs membres engourdis et soulever, pouce par pouce, le couvercle.


 

Autour d’eux s’élevaient, de chaque côté de la rivière, de monumentales barrières végétales vertes et brunes. Jusqu’au plus près de l’eau, les arbres régnaient en maître. Parfois, la péniche dérangeait une troupe de daims, quelques ratons laveurs, ou une portée de renardeaux profitant de l’heure encore matinale pour se désaltérer. À cet endroit, la rivière s’écoulait langoureusement en de longs méandres tortueux et changeants, et le courant faible favorisait l’émergence d’îles et de bras morts, dont la moindre parcelle de terre à sec abritait des touffes de pousses d’arbres.

Un instant, le soleil montant s’aligna avec le lit de la rivière, et ils savourèrent en silence la chaleur mordorée sur leurs visages frissonnants. Rabattant tout à fait le couvercle, ils osèrent se relever un peu, faisant jouer leurs articulations raidies de froid. Malgré tous ses questionnements de la nuit, Hugo se sentait à sa place. Dans ce jour naissant, en route vers une ville lointaine, vers un visage inconnu, il ne souhaitait rien d’autre que de croire Philidor, et d’enfin trouver, peut-être, des réponses à ses questions de toujours.

L’approche de bâtiments les obligea à réintégrer leur cachette. Se replier dans cet espace exigu lui fut plus difficile la deuxième fois que la première, mais Philidor parvint à caler le couvercle avec son sac, laissant face à eux une ouverture grande comme la main. C’était suffisant pour se faire une idée de la ville, mais trop peu pour qu’un badaud regardant le coffre depuis les quais s’aperçoive de leur présence. La péniche descendait le chenal central, plusieurs mètres la séparaient des trottoirs sur pilotis bordant leur route.

Ils commencèrent par croiser les faubourgs les plus éloignés et les plus travailleurs : docks de chargement, une manufacture, déjà bruyante et fumante, une minoterie, et juste derrière une centrale à gaz. Bifurquant dans un canal plus étroit, une péniche s’y dirigeait, dans laquelle s’amoncelait une pyramide monumentale de végétaux : leur décomposition contrôlée dans le fourneau de la centrale produirait le gaz précieux alimentant toute la cité. Hugo ne pouvait s’empêcher de se demander à quoi ressemblait la vie, avant : des dirigeables aux lampes à bec en passant par les manufactures flambant neuves, le gaz, et lui seul, permettait de faire avancer le monde. Ils seraient bien en peine aujourd’hui de faire sans.

Philidor lui donna un coup de coude, et pointa de l’autre côté un ensemble de bâtiments massifs, ordonnés géométriquement et reliés par des passerelles couvertes. Hugo s’apprêtait à questionner Philidor, lorsqu’un mouvement étrange attira son regard. Quelque chose venait de planer furtivement sous une arche, et réapparaissait plus loin. Un engin volant à silhouette de rapace, à peine plus grand qu’un homme assis, longeait une paroi de la construction. Hugo eut juste le temps de s’émerveiller de sa vélocité qu’il tourna à l’angle d’une rue et disparut. Sans dire un mot, Philidor referma le couvercle.

– Hé ! protesta Hugo.

– Tu sais ce que c’était ?

– Non, mais j’aurai bien aimé le savoir !

– C’était un vo-tour. On doit passer Erkesh, ce bâtiment doit être celui des recherches aérostatiques. J’ai entendu mon père en parler, ils développent de nouvelles techniques pour les sentinelles. Des planeurs, pour une seule personne, capable de naviguer partout, avec une grande autonomie. Et à son bord, une sentinelle.

Hugo n’avait jamais entendu rien de tel. Des sentinelles, mobiles, partout, tout le temps ?

– Mais elles voient déjà tout depuis les tours, pourquoi un tel engin ?

– Crois-moi, elles ne voient pas tout. Le maillage est plein de failles, au fur et à mesure que les constructions grandissent, elles bouchent la vue de certains quartiers. Quand elles ont été érigées, oui, elles voyaient tout, mais maintenant… Leurs champs de vision s’étriquent, et ça, ça n’est pas trop du goût de l’Ordre Panoptique. Avec les vo-tours, impossible de s’esquiver, et avec à leur bord des sentinelles nyctalopes, rien ne leur échappera.

Philidor se tut. Hugo n’avait pas envie de rouvrir le couvercle finalement, et il se cala un peu plus profondément au fond du coffre. Le chenal sinueux ralentissait la péniche, un long chemin l’attendait avant qu’elle ne sorte de la ville. Hugo ne savait pas quoi en penser, mais ne pouvait en rester là :

– Et bien… c’est tant mieux non ? Je veux dire, que l’Ordre améliore son maillage ?

– Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas.

Un silence lourd de réflexion tomba dans la quasi-obscurité de leur coffre. Même lorsque le ronronnement de la péniche remonta un peu dans les aigus et que les bruits de la ville cessèrent, ils hésitèrent avant de rouvrir le couvercle. L’insouciance du matin les avait quittés. Ils gardaient leurs sens en alerte.


 

Ils croisèrent encore deux bourgs, quoi que de moindres importances, ainsi que de nombreuses aires de déforestation sur les berges, juste en amont. D’énormes outils abattaient sans fioritures les arbres les plus proches de la rive, les segmentant assez pour leur permettre d’être chargé sur de longues péniches à fond plats amenées au plus près de la berge. La quantité de végétaux qu’elles étaient en mesure de supporter les impressionna, et Hugo se fit à nouveau la réflexion que c’est là qu’il aurait pu finir, dans l’un de ces chantiers mobiles où tout ce que l’on exigeait des ouvriers, en grande partie des sans-talents, c’était de se taire et de se tuer à la tâche. Et pourtant, sans ce travail ingrat et dangereux, impossible de faire fonctionner les centrales. Il remercia mentalement, plus sincèrement qu’il ne l’avait jamais fait, son père et Bathilde de lui avoir permis d’intégrer la fabrique de ballons.

Ils arrivèrent à l’approche de Lämird en toute fin de journée, alors que le soleil rougeoyant se nimbait de brume. Sans prévenir, une obscurité de bruine fondit sur la péniche, et ils se réfugièrent à nouveau au fond de leur cachette de bois, attentifs aux bruits alentour.

Comme le matin, ils durent attendre. Hugo somnola, rattrapé par le manque de sommeil, et il était sur le point de sombrer tout à fait lorsque Philidor le secoua :

– Viens, on peut y aller, ça fait longtemps maintenant que je n’ai pas entendu de bruit.

Hugo, réveillé en sursaut, heurta du coude un montant du coffre :

– Aïe !

Massant son articulation malmenée, il se redressa tant bien que mal aux côtés de Philidor, qui enjamba sans tarder l’ouverture. Passant son indéfectible sac sur son épaule, il commençait déjà à contourner le monticule de minerai, et Hugo dû se presser de le rejoindre.

À Ardtus, les lumières des habitations, des artisans travaillant tard, des réverbères suffisaient toujours pour cheminer, même au cœur de la nuit. Ici, à Lämird, l’obscurité s’invitait partout, glissait ses doigts humides dans chaque recoin, étouffant les reflets et les flammes plus sûrement qu’une pluie drue.

Remontant la péniche, ils ne virent pas la minuscule passerelle permettant de rejoindre le quai et continuèrent en direction de la poupe, mais s’interrompirent bien vite : une lampe à gaz brillait dans la cabine de pilotage, à la proue, et révélait en contre-jour la silhouette épaisse d’un gardien.

Ils firent demi-tour et, plus attentifs cette fois, aperçurent le ponton. Sur le quai, l’ombre charpentée d’un docker se profila, éclairée d’une lampe à main. La lumière bifurqua brusquement vers les lattes de bois au-dessus de l’eau. Cachés dans l’ombre du monticule, ils la virent aborder, et tourner dans leur direction. Entre le docker devant et le gardien derrière, ils étaient coincés.

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Gwenifaere
Posté le 25/02/2020
Chouette chapitre ! J'adore le nom de vo-tour (désolée, pas d'idée pour artefact... Un truc qui joue avec l'idée de miroir peut-être?)

Bon, pour chipoter un peu, il y a quand même un point qui m'a gênée dans ce chapitre : ça y est, on parle un peu plus des sentinelles... Mais justement, je trouve qu'Hugo, vivant dans ce monde, devrait quand même avoir une idée assez précise de leur rôle ; mais en tant que lectrice, je me pose encore la question à ce stade... J'imagine que c'est un genre de maintien de l'ordre, mais je n'arrive pas encore à savoir si c'est plutôt du style "police améliorée" ou carrément "dictature dystopique", et entre les deux il y a un monde !

En fait, je pense que ce qui me pose problème, c'est qu'il y a eu énormément de romans situés dans des univers passablement dystopiques ces dernières années ; donc mon premier réflexe quand une histoire me présente quelque chose d'un peu limite, c'est de basculer dans ce type d'univers. Mais je ne suis pas entièrement sûre que ce soit ce que tu veux atteindre ici, donc ça me fait douter ! C'est sans doute un défaut de lectrice, mais je ne suis sans doute pas la seule à avoir ce réflexe.

Sinon, j'ai bien aimé toute la partie de réflexions d'Hugo dans ce chapitre, notamment la remise en cause du fait de dissimuler son statut, ses pensées sur la chance qu'il a eu, c'est à la fois intéressant et bien dans ce qu'on a vu de son caractère jusqu'à maintenant. De manière générale, je trouve la caractérisation de tes personnages au top(je prends des notes !)
MbuTseTsefly
Posté le 02/02/2020
Bonjour, j'apprécie toujours autant le texte, merci pour ce magnifique univers. Une phrase me semble incomplète:
On supposait qu’ils étaient relevés avec chaque arrivée de dirigeable. Aussi bien, chasseurs comme sentinelles avaient déserté depuis longtemps, mais personne n’était prêt à prendre le risque.

le risque de... d'aller vérifier?
Cerise
Posté le 04/02/2020
Tu as raison, à la relecture ce n'est pas très clair. L'idée, c'est que personne ne tentera de faire comme s'il n'y avait plus de sentinelle pour surveiller, et que donc tous continueront à se tenir à carreaux, même si personne n'est vraiment certain qu'il y a toujours quelqu'un pour les voir.
C'est le principe même des panoptiques, et c'était une notion vraiment importante à faire passer pour moi, donc il faut vraiment que je complète. Merci pour cette remarque!
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