Chapitre 7 - Suivre la voie

Notes de l’auteur : Ce chapitre marque le passage de la seconde moitié du livre (environ XD). La fin se rapproche lentement mais sûrement... N'hésitez pas à faire part de vos remarques concernant cette première partie ;)

Le jour se levait.

            L’aube teintait d’une lumière orange le sous-sol crasseux. Les courants d’air faisaient grelotter l’occupant des lieux, qui réclama une nouvelle couverture.

            Une silhouette d’homme entra par une porte dérobée, chargée d’un plateau et d’une couverture. Il recouvrit à l’aide de la couverture le corps du vieil homme transi de froid, puis déposa un bol de soupe fumante sur le guéridon à côté du lit. Le malade refusa de manger, prétextant qu’il n’avait pas faim. L’homme lui posa la main sur le front et grimaça en comprenant que la fièvre n’était pas retombée.

            – Il faut vous alimenter. Vous dépérissez a vu d’œil.

            Il n’eut droit qu’à un faible grognement en guise de réponse.

            L’homme soupira. Il se sentait impuissant face à l’entêtement du vieil homme. Mais que pouvait-il faire ? Il avait déjà essayé de le faire manger de force, mais cela n’avait fait qu’aggraver les choses, le vieil homme ayant vomi le peu que contenait alors son estomac.

            Soudain, celui-ci s’agita. Il donnait de grand coup dans le vide avec ses bras frêles. Une nouvelle crise de délire dû à la fièvre. L’homme se précipita pour le retenir, afin qu’il ne se blesse pas lors de son excès de folie.

            – Le garçon ! Le garçon ! cria-t-il alors.

            L’homme n’eut de mal à l’immobiliser tant il était faible. La crise se calma rapidement. Seules de faibles paroles resonnèrent encore au sein du sous-sol. 

            – Le garçon… Mon garçon… murmura-t-il.

Des larmes vinrent rouler sur ses joues creuses. 

Dehors, des éclats de voix retentirent. Les rues étaient bien plus agitées que d’ordinaire, même dans ce quartier résidentiel. Tout le monde se hâtait pour mettre en place les derniers préparatifs de Panabe. Le coup d’envoi de la fête aurait lieu ce midi, sur la place de la cathédrale. La princesse et le Saint-Premier réciteraient la prière rituelle puis le peuple aurait quartier libre durant les cinq jours suivants.

            Le premier jour serait réservé à Calih, déesse qui régissait chaque étape par lesquelles les hommes et femmes sont censés passer durant leur vie. La naissance, l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, le mariage puis la parentalité (ou maturité selon les versions) et pour finir la mort.

            Pour l’occasion, les jeunes qui atteignaient l’âge adulte cette année se voyaient offrir une enveloppe généreuse par leur famille, afin qu’ils puissent bien démarrer dans la vie. Ou alors des objets utiles tels que des vêtements ou accessoires de cuisines pour les plus modestes.

            On encourageait également le maximum de couples à se marier et faire des enfants. Si bien qu’au final, une grande partie de la population du royaume était née le même mois.

            L’homme soupira. Il allait devoir quitter le chevet du malade pour aller apporter son aide pour les préparatifs. Certain étaient peut-être même déjà en train de le chercher. Laisser le vieil homme à d’autres l’inquiétait. Non pas qu’il ne leur fasse pas confiance, mais il lui devait beaucoup. Il lui avait ouvert les yeux quand il ne pensait pas être aveugle.

            Il essaya une nouvelle fois de le faire manger. Sans succès. Il laissa le bol dans la pièce, des fois qu’il changerait d’avis. Maddy repasserait plus tard, peut-être même aurait-elle plus de succès que lui.

            L’homme posa un dernier regard sur le malade, puis sortit sans se retourner.       

 

*

 

            La foule était rassemblée devant la cathédrale. Le brouhaha crée par les nombreuses conversations se mêlait à la musique des divers orchestres indépendants présents tout autour. L’occasion pour des musiciens en herbe de montrer leurs talents à toute la cité – et d’arrondir les fins de mois difficiles pour certains.     

            La cathédrale avait elle aussi été décorée aux couleurs de Panabe. Des fanions colorés étaient suspendus le long des murs et autour des gargouilles et clochers. Aujourd’hui étant le jour de Calih, son symbole était peint sur deux gigantesques toiles qui encadraient l’entrée de l’édifice. Une fleur à sept pétales, de couleur rose, qui changeaient de taille et se flétrissaient au fur et à mesure qu’une nouvelle étape de la vie était franchie.

            Une fois la journée terminée, les toiles étaient simplement rangées dans un bâtiment annexe, puis à minuit pile, elles laissaient place à celles d’Itolt. Devant la cathédrale, une haute estrade avait été installée, afin de permettre aux orateurs de s’exprimer.

            Depuis l’intérieur, Carminia pouvait entendre les voix qui se répercutaient contre les murs. Le tout formait un espèce d’écho persistant qui pouvait vous donner la migraine. La jeune femme patientait en attendant l’arrivée du Saint-Premier. C’est ensemble que souverains et chefs religieux se devaient de lancer les festivités.

            Pour l’occasion, les couturières royales avaient confectionné une nouvelle robe à la princesse. Taillée dans un tissus rouge écarlate, l’étoffe fluide tombait en une cascade de drapés fin, parfois agrémentés de dentelles ou de tulle. Le laçage complexe qui ornait le dos de la robe donnait l’impression qu’un immense tatouage au henné avait été dessiné sur sa peau, comme les femmes le faisaient parfois dans certains royaumes d’Orient que Carminia avait eu la chance de visiter.

Il se passa la même chose étrange que la veille. Elle qui n’avait jamais eu le moindre égard pour les petites mains qui s’occupaient de sa garde-robe, se prenait à admirer la beauté de la discrète dentelle, et la régularité des coutures. La coupe, le choix du tissu, tout était pensé pour mettre Carminia en valeur. Celle-ci n’avait jamais vraiment songé au travail titanesque qui se cachait derrière ses robes.

Seule ombre au tableau, la bague de fiançailles offerte par Virgil de Sabror. Elle sembla lourde et imposante à la jeune femme, qui faisait tout son possible pour la cacher au mieux. Il était prévu d’annoncer le futur mariage royale à la fin de Panabe. Autrement dit, il restait à Carminia cinq jours pour revoir Elsa Montarginaud. 

– Vous êtes nerveuse ma chère ?

La princesse sursauta à l’approche du Saint-Premier. 

– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? demanda Carminia d’une voix plus dure qu’elle ne l’avait imaginé.

– Je le vois simplement dans vos yeux Votre Altesse, répondit Abel avec un sourire énigmatique. Panabe est pourtant l’occasion de se réjouir.

– Il est vrai, Votre Sainteté.

Sergio apparu soudain devant eux. Il fit signe au couple qu’il pouvait avancer pour rejoindre l’estrade. Abel offrit son bras à la jeune femme, qui le remercia chaleureusement.

– Au fait, je ne vous ai pas vu à la prière ce matin, remarqua-t-il tandis qu’ils avançaient.

Carminia sentit son dos se raidir.

– J’ai été retenue. Panabe exige beaucoup de préparation, or certains détails de dernières minutes ont exigé ma présence.

Abel ne répondit pas.

La foule applaudit lorsqu’ils émergèrent en haut de l’estrade. Le duo salua la foule d’un geste de la main. Sergio se tenait à l’écart, dans les escaliers, prêt à répondre à toute demande de sa maitresse.

Un moine apporta un présentoir un bois qu’il installa devant le Saint-Premier. Un second religieux arriva l’instant d’après, un énorme grimoire entre les mains. Il le posa sur le socle et l’ouvrit à la page demandée par Abel. Les feuillets jaunies craquèrent légèrement sous ses doigts tandis qu’il cherchait le passage qui l’intéressait.  

L’auditoire se fit soudain silencieux. Le Saint-Premier se racla la gorge et entama sa lecture, d’une voix étonnement forte et puissante pour quelqu’un de son âge.

 

« Au commencement il n’y avait rien.

      Seules la poussière et l’aridité se répondaient sur nos terres.

      Puis Païos se pencha sur notre sort.

De la poussière, il créa la chair, et changea nos sols craquelés en domaines de verdure et océans.

L’humain était né.

      « Mais il lui manquait encore la conscience qui lui permettrait de vivre et d’adorer ses créateurs. Il fit alors appel à ses frères et sœurs.

Calih ramassa une fleur de cerisier, la posa sur la poitrine de l’homme et lui dit : ‘‘Avec cette fleur, je te donne la capacité de rendre ta vie certes éphémère, mais pleine de sens. Tu vivras de nouvelles expériences à mesure que tu grandiras’’

Itolt se saisit d’une branche et d’une pierre, puis les assembla pour former un marteau, qu’il donna à l’homme : ‘‘Avec cet outil, je te donne de quoi créer et prospérer, pour que toi et ta famille ne manquiez jamais de rien.’’

Modros et Phénone s’avancèrent. Cette dernière déversa une poignée de sable argenté dans les cheveux de l’homme. ‘‘Je te donne la capacité de ressentir des émotions. Aimer mais aussi haïr, espérer mais aussi renoncer, réfléchir mais aussi agir, et surtout rêver tout ce que tu peux imaginer. Mais en échange, mon frère prendra ta vie le jour où il décidera de te rappeler à ses côtés.’’ Modros versa alors à son tour une poignée de sable sur l’homme.

      « L’humain était prêt à servir.

            Mais il manquait encore quelque chose d’important : une élite. Des élus au cœur pur qui pourraient être leurs voix sur terre et amèneraient paix et justice quand les Dieux seraient absents.

            Ces élus se virent offrir le plus généreux des dons qui soit : la magie.

            Ainsi étaient nés les Magisners.

            Dans leur infini bonté, les Dieux ne demandèrent qu’une chose : que chacun d’entre eux soit célébré un jour par an, durant une grande célébration en leur honneur. Ainsi personne n’oubliera jamais ce qu’il fut fait pour nous »

 

            Le Saint-Premier referma son livre.

            La foule applaudit de nouveau, avant de se disperser. Il tardait à chacun de s’amuser et d’oublier pendant un temps ses problèmes.

            – Qu’il est bon de voir ses ouailles célébrer ainsi ceux qui les ont créés, fit tout à coup le Saint-Premier.

            Il parla tant pour lui-même que pour qui voulait bien l’écouter. Carminia se sentit soudain mal à l’aise en sa présence. Il fixait la masse de son regard pénétrant, immobile tel une statue. La princesse songea aux rumeurs qui circulaient depuis quelques temps à son sujet. Des phrases surprises au détour d’un couloir, ou des échos entendue dans le vent. Il se murmurait qu’il devenait fou. En cet instant la jeune femme aurait pu y croire.

            – Votre Sainteté ?

            Le moine qui l’interpella sembla le ramener à la réalité. Il cligna plusieurs fois des yeux et se tourna vers le religieux.

            – Des couples qui souhaitent se marier commencent à se rassembler devant la cathédrale, expliqua-t-il. Les cardinaux sont trop peu nombreux pour réguler le flux, nous aurions besoin de votre concourt.

            Le Saint-Premier fixa une dernière fois la foule. Puis il réajusta sa robe comme si de rien n’était, et suivit le moine d’une allure tranquille, les mains derrière le dos.

 

*

 

            Venzio s’éveilla en sursaut.

            Immobile sur son matelas, il scrutait chaque recoin de sa cellule obscure. Les rayons de lune bleutés qui filtraient au travers de sa minuscule fenêtre se reflétaient sur les barreaux de la cellule.

            Au dehors, des cris de joies et de la musique se faisaient entendre. Panabe battait son plein. Le premier jour n’allait pas tarder à s’achever pour laisser place à la célébration d’Itolt.

            Une sensation déplaisante avait réveillé Venzio. Celle d’être observé. Il se redressa doucement, jetant des coups d’œil partout où son regard pouvait se poser. Le mercenaire ne trouva rien d’anormal, l’impression d’être épiée sembla même s’être dissipée. Par précaution, il se saisit d’une fourchette subtilisée lors de son dernier repas, et qu’il gardait depuis sous son matelas.

            Soudain, il remarqua une forme blanche qui n’était pas là la veille. Il s’en approcha avec prudence et l’examina sans le toucher. Il s’agissait d’un cube. Identique à celui que lui avait donné la princesse juste avant son départ.

            Venzio ne put résister à la curiosité. Comme le premier qu’il avait eu entre les mains, celui-ci était tiède et parfaitement lisse. Il brillait d’une légère lueur blanchâtre qui pulsait à un rythme régulier. Venzio le tourna dans tous les sens et toucha toutes les faces, afin de l’activer. Voyant qu’il ne se passait rien, il envisagea de le jeter contre le mur, jusqu’à ce qu’il se mette soudain à briller de manière plus vive. Le halo de lumière se fit de plus en plus large et plus aveuglant. Puis il quitta le cube et fonça comme une flèche vers le visage de Venzio. 

            Celui-ci ne ressentit aucun choc, mais une intense chaleur se fit à l’intérieur de son crâne. Le mercenaire lâcha le cube et s’effondra sur le sol, tenant sa tête entre ses mains. La douleur était trop intense pour qu’il parvienne à crier. Il se sentait assez proche du coma et avait la sensation que sa tête allait exploser et rependre sa cervelle sur les murs. Une larme glissa le long de sa joue.

            Puis plus rien. La douleur cessa aussi vite qu’elle avait commencé. Son crane retrouva sa température normale, et la sensation de gonflement s’était dissipée. Venzio inspira et expira fortement, comme il le faisait après d’être dépensé lors de ses premiers entrainements militaires. Le calme revenu, il se redressa, encore un peu vacillant. Mis à part ça il se sentait parfaitement bien.

            Il entendit alors un murmure dans sa tête.

            Le mercenaire pensa immédiatement à Etel. Plein d’espoir, il se remit debout, et regarda autour de lui, comme si son ami pouvait apparaitre sous ses yeux. Il l’appela, mais seul le silence lui répondit.

            – La porte…

            Un nouveau murmure. Ce n’était pas Etel. Ce n’était pas sa voix, ni sa… sensation. C’est ainsi que Venzio « ressentait » la présence de son ami. Il dégageait une sorte d’énergie, qui entrait en résonnance avec son propre corps, et permettait au mercenaire de savoir qu’elles étaient les états d’âmes du démon et de partager en partie ses émotions, même sans visage pour les lire. D’où cette profonde sensation de manque au moment de sa disparition.  

            – La porte… répéta la voix.

            Venzio n’aurait su dire si elle appartenait à un homme ou une femme, mais elle était douce et parlait faiblement, comme s’il ne fallait pas être entendu. Il ne parvenait cependant pas à interagir avec elle. Elle répétait simplement ces deux mots, en continu. La porte. Mais quelle porte ? La seule présente était celle de la cellule. Qu’attendait-elle exactement ? Qu’il l’ouvre ? Encore fallait-il que cela soit possible !

            Hésitant mais n’ayant pas d’autres options, Venzio s’approcha des barreaux. Il tendit doucement la main et les effleura. Il eut alors la surprise de voir la grille bouger légèrement. Pourtant, le mercenaire aurait juré que les gardes l’avaient bien refermé après qu’il eut dîné. 

            Prudent, Venzio jeta un œil alentour et sortit de la cellule sans un bruit. Aucun soldat en vue. Avec Panabe qui battait son plein, ils avaient dû être mobilisé pour prévenir d’éventuels débordements.

            – Sors, dit alors la voix.

            Le mercenaire remonta le couloir jusqu’à la sortie. En passant, il s’aperçut que la salle de repos des gardes n’était pas aussi vide qu’il le pensait. Heureusement, ses deux occupants étaient occupés à dormir, probablement à cause de la bouteille de vin qu’ils avaient bu, et dont il ne restait que le cadavre sur le sol. Vexés de n’avoir pu s’amuser dans les rues de Pont-Rouge, ils auront participé aux festivités à leur manière. Venzio n’allait certainement pas s’en plaindre. Mais alors qu’il allait partir, il aperçut sur le mur du fond ses deux précieuses lames qui l’attendaient sagement. Hors de question de repartir sans. Venzio se fit le plus silencieux possible en passant à côtés des soldats, mais réalisa que les ronflements suffisaient amplement à couvrir ses bruits de pas. Il se saisit alors de ses armes et les glissa dans sa ceinture.   

            Revenu dans le couloir, il poussa doucement la porte d’entrée de la prison et se glissa dans la rue. Le mercenaire savoura l’air frais sur son visage. Il se rendit compte que les rues de Pont-Rouge lui avaient manqué durant son enfermement. Il avait beau détester la manière dont la ville (et le royaume) étaient dirigés, le fait est qu’il y avait passé toute sa vie. L’orphelinat où il avait grandi, l’école militaire, son premier poste en caserne, la rencontre avec sa future fiancée. Puis finalement ses dérives dans les quartiers malfamés à la recherche de menus larcins suite à son renvois de l’armée.

            Pont-Rouge l’avait vu grandir. Et il ne réalisait que maintenant qu’il ne voulait pas en partir. Au final, ses souvenirs perdus ne lui manquaient pas tant que ça.

            – A gauche, ordonna la voix.

            Venzio délaissa la prison et ses murs tristes, puis se dirigea vers la direction indiquée. Il réalisa alors qu’elle l’emmenait droit vers le centre-ville, là où les rues étaient les plus animées. Il lui fallait un déguisement, sinon les soldats en faction le reconnaitraient sans difficultés.  

            Il resta dans l’ombre des murs jusqu’à l’approche d’un quartier résidentiel modeste. Il leva le nez à la recherche d’une solution et repéra des vêtements séchant sur un fil à linge. Venzio s’en voulut de voler ainsi ce qui appartenait à d’autres et se promit de rendre les vêtements dès que possible – ou à défaut, de laisser une compensation financière.      

            A contre-cœur, il dut se séparer de son manteau. Le mercenaire le cacha entre deux pierres, espérant qu’il serait toujours là s’il repassait un jour. Il le remplaça par un autre manteau, de couleur marron et trop grand pour lui. Mais au moins avait-il une capuche, que Venzio rabattit sur sa tête.

            Il remonta ensuite la rue. Au fur et à mesure, les bâtiments changèrent d’allure. Les maisons modestes firent place aux magasins et hôtels particuliers, puis pour finir, aux sièges de commerces et immeubles luxueux.  

            La foule aussi se faisait bien plus dense. Les petits groupes éparts se muaient en un immense rassemblement sur le boulevard principal.

            Des artistes de tous les genres et de tous les milieux sociaux se produisaient le long des trottoirs. Des acrobates de cirques jonglaient avec des couteaux, assistés par des cracheurs de feu qui appâtaient le chaland. De célèbres chanteurs d’opéras faisaient profiter gratuitement de leurs talents à qui voulaient les entendre, parfois à seulement quelques mètres de familles sans le sous qui s’étaient rassemblées en orchestre.

            La plupart des fêtards couraient et dansaient en tous sens, les mains encombrées de bouteilles d’alcool fort qui les enivraient jusqu’au bout de la nuit. Les femmes osaient afficher leurs formes sous des vêtements légers, celles-là même que la bienséance leur ordonnait de cacher le reste de l’année. Les messieurs bien élevés partageaient des rires gras et des blagues grivoises avec des employés qu’ils ignoraient en temps normal ; ces mêmes gens modestes qui avaient revêtus leurs plus beaux atours pour vivre dans le peau d’un riche marchands ou noble le temps d’une semaine.

            Les parents peignaient les visages de leurs enfants avec des couleurs vives, espérant ainsi qu’ils attirent l’attention des Dieux et reçoivent leurs bonnes grâces. On avait également érigé de grands feux de joie au centre du boulevard. De temps à autre, quelqu’un jetait de la poudre dans les flammes, qui prenaient alors de l’ampleur et changeaient de couleur pour devenir violettes, vertes ou bleues.

            Venzio prit un instant pour savourer l’instant. Immobile au milieu du boulevard, il observa avec un sourire sur les lèvres les gens euphoriques qui riaient et laissaient exprimer leur nature profonde. Un petit groupe de femme passa à côté de lui. L’une d’elle s’arrêta et l’embrassa à pleine bouche. Le mercenaire ne la repoussa pas, malgré son haleine chargée d’alcool. Il ferma simplement les yeux de plaisir.

            Un profond sentiment de nostalgie s’empara de lui. Depuis combien de temps n’avait-il pas fêté Panabe ? La dernière fois, c’était il a bientôt six ans, quand Adeline l’y avait emmené. Avant ça, il n’était pas vraiment sûr d’y avoir participé non plus.

            Il se surprit soudain à espérer la croiser au détour d’un rue. Venzio n’avait plus pensé à elle depuis qu’elle l’avait quitté, lasse de le voir sombrer dans des affaires illégales. L’oublier au plus vite avait été préférable.

            La femme le lâcha soudain, rompant le charme de l’instant. Un air de déception passa dans les yeux de Venzio, qui avait espéré l’espace d’un instant que ce visage fut celui d’Adeline. L’inconnue crut que cela lui était adressé. Elle l’insulta vivement avant de partir à la recherche d’un autre homme à conquérir.

            Venzio n’en prit pas ombrage et poursuivi son chemin. La voix venait de lui murmurer d’aller sur la place principale. Circulaire, immense, avec en son centre une statue à l’effigie du roi Abel II, la place impressionnait toujours Venzio. Même lorsqu’il la franchissait en tant que criminel, pour se rendre au tribunal qui siégeait face à l’avenue.

            Ici aussi, les pavés de la ville disparaissaient sous une horde de fêtards enivrés et de brasiers colorés.

            – Le palais…

            Venzio redressa la tête vers le splendide palais blanc et or. Fallait-il vraiment qu’il aille là-bas ? Ce serait se jeter dans la gueule du loup ! Durant un instant, il songea à fuir. Panabe offrait l’occasion idéale. Alors pourquoi se dirigeait-il malgré tout vers le château ? Décidant de faire confiance à son instinct, Venzio tût définitivement ses hésitations. Il prit l’une des deux rues parallèles au tribunal, et s’enfonça dans la pénombre, loin des cris et de la musique.

 

*

 

            Lora alluma la torche que lui tendait Séraphin. Elle eut d’abord peur de se brûler avec les cendres du bois, mais prit assez rapidement l’habitude d’avoir la flamme si près du visage. C’était curieux d’utiliser encore des torches. Les lampes à huiles faisaient pourtant très bien l’affaire. C’était encore plus curieux de trouver ces même torches dans un sous-sol désert, caché derrière une porte secrète, construite à proximité du palais royal.

            Mais ce n’était certes pas aussi incroyable que le fait d’avoir pu entrer aussi facilement. Obéron et Séraphin s’étaient chargés sans difficultés des deux seuls soldats qu’ils avaient croisé. Sans doute grâce à Panabe. Les incidents survenant durant cette fête étaient suffisamment rares pour que les soldats relâchent leur vigilance. Même les voyous aimaient faire le fête.

            – Vous avez tous de quoi vous défendre ? demanda Obéron.

            Les quatre autres personnes présentent opinèrent du chef, ou tâtèrent leurs couteaux accrochés à leurs ceintures. Lora vérifia également que le sien était toujours en place. La jeune femme n’était pas très à l’aise avec le fait de porter ainsi une arme sur elle. Mais elle devait admettre qu’à cet instant, sa présence était rassurante. D’autant que Séraphin lui avait appris à s’en servir au cours des derniers jours. Au moins saurait-elle se défendre avant de prendre la fuite.

            – Alors on y va.

            Obéron prit la tête du groupe. Eloïse et Jonas prirent place juste derrière lui, tant que Lora et Séraphin fermaient la marche. La jeune femme garda les yeux rivés sur les boucles rousses de sa camarade, incapable de fixer le couloir, qui regorgeait de coins sombres d’où semblaient prêt à surgir des créatures de cauchemars.

            Sa camarade dût sentir son regard et se retourna. Elle la gratifia d’un regard méprisant. Dès le départ, les deux femmes avaient été incapables de s’entendre. Eloïse ne voyait Lora que comme une femme gauche et inutile. Une mère de famille bonne à rester dans sa cuisine pour astiquer les casseroles et faire à manger. Peut-être n’avait-elle pas tout à fait tort. Lora de son côté, percevait la rouquine avec un mélange d’admiration et de mépris. Elle était très douée au combat et ne semblait craindre rien n’y personne. Sauf que cette habitude lui était monté à la tête et qu’elle demeurait persuadée d’être une grande héroïne au sein de la résistance.

            Jonas lui avait été plus sympathique. Du moins cela en avait l’air. Le jeune homme était discret et ne parlait presque jamais. Au repaire, il s’enfermait généralement dans son alcôve et n’en ressortait que pour manger. Depuis que Lora avait rejoint le groupe, ils n’avaient pas dû échanger plus de deux phrases. Toutefois, elle avait été scotchée par les connaissances qu’il possédait. Aucun sujet ne semblait hors de sa portée. Les rares fois où il ouvrait la bouche, ses auditeurs étaient bluffés par l’étendue de son savoir.

            Soudain, le groupe s’arrêta devant une porte. Obéron sortit alors un drôle d’objet de sa poche. Lora n’y voyait pas très bien, mais ce qu’elle vit ressemblait à une sorte de tube assez fin, et gravé d’inscriptions linéaires sur sa longueur.

            Obéron l’introduisit dans la serrure qui s’ouvrit comme par miracle.

            – Mais qu’est-ce c’était ? murmura Lora.

            – Probablement de la magie, répondit Séraphin.

             

            Lora ramassa son couteau.

            Amère, elle fixa l’objet avec une moue dépitée. Puis sur la cible en bois adossée au mur. Puis sur les nombreuses éraflures laissées sur le mur en pierre. La cible quant à elle, était parfaitement vierge de toute trace de coup.   

            Le lancé de couteau n’était vraiment pas le point fort de Lora. Elle maitrisait plus le corps à corps, ce qui était étonnant compte tenu de ce que sa grossesse et son mode de vie de couturière sédentaire avaient fait à son corps. Son ventre plat et son visage fin avaient depuis longtemps laissés place à des rondeurs bien installées.

            Au moins, isolée au fond des égouts, elle ne risquait pas de blesser quelqu’un.

            Eloïse renifla de mépris. La rouquine n’avait rien perdu de la tentative de la mère de famille pour planter correctement le couteau dans le bois. Ou même simplement toucher la cible et non pas le mur. Lora lui adressa son plus beau regard noir. Cela aussi dût être un échec, car la rouquine ne répliqua même pas. Elle se contenta de boire dans sa gourde et de reprendre son entrainement.

            Lora admira un instant ses fines jambes musclées qui frappaient adroitement le mannequin de bois. Elle enchainait les coups sans jamais faiblir, ses muscles puissants se tendaient sous sa peau avant de se relâcher avec grâce. Même ici, au milieu des égouts et de tous les désagréments que cela pouvait entrainer, la rouquine restait imperturbable. Puis la mère de famille se rappela qu’elle la détestait.

            Dépitée, elle rangea son couteau à sa ceinture et soupira en maudissant sa courbature à l’épaule que son entrainement lui avait causé. Elle s’assit et but à son tour. L’eau fraiche lui fit du bien. Puis elle sursauta avec un petit cri quand elle sentit une main sur son bras.

            – Pardon ! Je ne voulais pas te faire peur !

            Séraphin se tenait penché au-dessus d’elle. Un sourire amusé ornait son visage.

            – Non… c’est moi qui… Peu importe, laissa tomber la jeune femme.

            – Je t’ai apporté de quoi manger ! s’exclama-t-il.

            Il désigna une assiette en bois remplie de gâteaux au miel, posée sur les marches d’un tunnel annexe. Lora lui adressa un sourire reconnaissant. Le duo s’assit sur le sol et dégusta les pâtisseries avec gourmandises.

            – Alors ? Comment se passe ton entrainement ?

            – Je crois que ce n’est définitivement pas mon truc. Je suis plus douée au corps à corps. Je devrais peut-être me concentrer sur ça d’abord non ?

            – Si tu veux ! Je te montrerais d’autres techniques tout à l’heure. Il faut que tu saches te défendre.

            Lora tritura son gâteau, perdue dans ses réflexions.

            – Il faut vraiment que je vienne avec vous ? Accomplir cette mission ? Je veux dire… Je viens d’arriver et je ne sais même pas me battre.

– Mais tu as la volonté. Tu progresses vite, je t’assure. Et le Masqué a dit que toute l’équipe devait venir.

– Et les autres groupes alors ? Personne ne peut venir en renfort ?

– Nous ne sommes pas censés nous connaitre entre nous. J’imagine qu’ils ont leur propre mission.

– Ou alors il n’y a pas d’autre groupe et nous sommes seuls face à tout un royaume, lâcha Lora.

Séraphin la regarda d’un air surpris, presque choqué qu’elle est aussi peu foi en leur cause.

– Ho Séraphin… je suis désolée. C’est juste que…

            Un silence gêné s’installa entre eux.

– Tu es sûre que ça va ? lui demanda-t-il.

            – Oui. Je suis pleine d’hésitations c’est tout. Je me demande ce que le Masqué attend de nous exactement ? Je passe mon temps à me poser des questions à son sujet. Si ça se trouve tout cela n’est qu’un vaste piège destiné à éliminer les opposants à la couronne.

            Séraphin pouffa de rire.

            – Tu as vraiment une imagination débordante !

            – Tu ne te poses jamais de questions ?

            Séraphin soupira.

            – Crois-moi, il vaut mieux éviter de se torturer inutilement.

            – Mais qu’est-ce que tu en penses ? insista Lora.

            Un sourire fugace apparut sur le visage du jeune garçon.

– Moi je crois que c’est un Magisner. Ou au moins de quelqu’un qui est proche de la noblesse. Je veux dire… il connait beaucoup de choses sur la couronne, regarde un peu ce qu’il nous a envoyé hier !  

Lora s’en souvenait parfaitement. Obéron s’était absenté sans crier gare, puis était revenu avec des rouleaux de parchemins. Ils représentaient des plans du quartier autour du palais royal. Ainsi que de tunnels qui ne semblaient pas appartenir aux égouts de la ville. Obéron avait ensuite expliqué que c’était là qu’ils devaient se rendre, puis relaté en détail leur ordre de mission. Le groupe devait s’introduire dans une pièce situé sous la cathédrale et en rapporter quelque chose. Mais il n’avait pas encore dit quoi.

– Il semble toujours savoir ce qu’il se passe au sein de la noblesse. Et même de l’église, ajouta Séraphin.

– Parce que… vous avez déjà effectué ce genre de missions ? Je croyais qu’il se contentait pour le moment de vous rassembler.

– Oui, mais il arrive parfois qu’il nous demande de récupérer des choses pour lui. Des cargaisons plus précisément. Le plus souvent destinées à la couronne. Parfois il faut les voler dans un entrepôts, d’autres fois, directement dans le bateau qui l’a acheminé… Mais on se fait jamais prendre. Le Masqué nous donne d’avance les rondes des gardes, les emplacements des entrées secrètes…

– Qu’est-ce qu’il vous demande de récupérer ?

– Aucune idée. Les caisses sont fermées magiquement. Mais une fois j’ai aperçu quelque chose. La caisse avait un côté qui été cassé. C’était du métal. Beaucoup de métal. Mais il était bizarre. Crois le ou non mais il était tiède.

Après un silence Séraphin ajouta :

– Je crois qu’il construit quelque chose.

Lora ne répondit pas. Elle préférait ne pas en savoir davantage. Elle n’était pas le genre à se laisser mener par le bout du nez, mais elle acceptait volontiers d’avancer à l’aveuglette si cela pouvait lui permettre de donner un sens à la mort de son fils. La jeune femme termina son gâteau et se releva sans prévenir. Elle se saisit de sa dague et se planta face à la cible.

Elle planterait ce maudit couteau.

 

            Obéron poussa un cri.

            Les moines les avaient repérés. Trois d’entre eux s’étaient saisi d’une épée et fonçaient droit sur les intrus. L’autre s’enfuyait déjà en direction d’une porte dérobée. Nul doute qu’il allait revenir d’ici peu avec toute une garnison.

            – Empêchez le de… !

            L’ordre d’Obéron se perdit dans le fracas des épées. Il combattait en tête à tête avec l’un des religieux. Séraphin était également aux prises avec un ennemi, tandis qu’Eloïse et Jonas se partageait le dernier, visiblement plus habile que ces camarades. Il ne restait donc que Lora pour rattraper le fuyard.

            La jeune femme était pétrifiée de se retrouver en plein combat pour la première fois. Sa main tremblante avait du mal à se saisir de sa dague. Elle regardait dans toutes les directions, ne sachant où donner priorité étant donné qu’elle ne savait rien faire.

            – Lora !

            Le cri de Séraphin lui donna le coup de fouet nécessaire. Elle rangea sa dague et fonça sans réfléchir vers la porte que venait de franchir le moine. En partant, elle entendit que le jeune garçon poussait un gémissement de douleur. Elle résista à l’envie de faire demi-tour pour lui porter secours. Elle ne ferait que le gêner.

La porte s’ouvrait sur un escalier étroit en spirale qui s’enfonçait dans les profondeurs du sous-sol. L’obscurité était à peine chassée par les quelques torches éparses. Lora sentit son ventre se tordre d’appréhension. Elle avait toujours détesté les endroits sombres. Elle secoua la tête pour chasser ses angoisses et dévala les escaliers.

            Les pas du moine résonnaient devant elle. Il ne devait donc pas avoir tant d’avance. Sans doute sa bure le gênait-elle. Lora quant à elle se félicita d’avoir troqué ses jupes contre un pantalon et une tunique.

            L’escalier déboucha soudain sur un couloir. Le moine n’était qu’à quelques mètres devant elle, le bas de sa robe relevé pour courir plus vite. Lora accéléra brusquement. Ses muscles criaient pitié et son souffle se faisait de plus en plus court, mais au final elle parvint à rattraper le moine.

Elle se jeta contre lui. Ils basculèrent tous les deux par terre, dans un entremêlement de bras et de jambes. A califourchon sur le moine, Lora tenta de l’assommer en lui frappant la tempe. Hélas elle était encore trop lente et trop empotée, si bien que le moine parvint à se retourner et à la pousser. 

Ils se débattaient mutuellement et tentaient de se donner des coups, roulant sur le sol de manière assez pitoyable. On aurait dit deux enfants qui se chamaillaient.

Lora reprit le dessus lorsqu’elle assena un coup de tête dans le nez du religieux. Malheureusement, cela ne fit que le rendre encore plus agressif. Il rendit son coup à la jeune femme en lui abattant son poing sur la mâchoire.

Lora sentit un gout métallique emplir rapidement sa bouche. Elle voulut cracher le sang qui remontait, mais deux mains puissantes se refermèrent tout à coup sur sa gorge. Comprenant qu’il était en train de l’étrangler, la jeune femme paniqua. Elle ouvrait désespérément la bouche à la recherche d’air.  

Elle agrippa les bras de son ennemi et commença à les griffer. Mais celui-ci l’ignora et continua son affreuse besogne. Après de longues minutes passées à se débattre furieusement, Lora se sentit faiblir. Sa vue se teintait de noir et ses pensées se faisaient fuyantes. Elle finit par lâcher le moine. Ses bras retombèrent lentement le long de son corps et ses jambes cessèrent petit à petit de s’agiter.

Lora pensa tendrement à son fils chéri. Bientôt, elle allait le rejoindre et pourrait enfin le serrer de nouveau dans ses bras. Elle respirerait son odeur si familière, mélange de la terre dans laquelle il adorait se chamailler et de lait chaud.

Soudain, la jeune femme sentit quelque chose de froid sous ses doigts. Ils se refermèrent instinctivement sur le métal.

Sa dague !

N’écoutant que son corps, Lora rassembla ses dernières forces pour tirer l’arme de son fourreau et la planter dans le cou du moine.

            Ce dernier relâcha aussitôt la pression sur sa gorge. Il plaqua ses mains sur sa blessure, tentant d’arrêter le flot de sang qui s’en échappait. Lora se retrouva arrosée de liquide chaud. Il lui aspergea le visage et coula le long de ses joues. Elle poussa un cri d’horreur. Elle se releva et poussa le moine, qui n’opposa aucune résistance.

            La jeune femme recula et l’observa tandis qu’il mourrait à petit feu. Pétrifiée, elle ne parvenait pas à détacher son regard du religieux. Soudain, les petits cris rauques qu’il poussait alors cessèrent. Son corps retomba sur le sol et ne bougea plus, tandis qu’une mare de sang se formait autour de lui.

            Le silence s’abattit dans le couloir.

            Lora ne réalisa pas immédiatement toute la portée de son geste. Puis elle fondit en larmes. Son corps fût secoué de sanglots tandis que ses joues devenaient humides. L’eau salée se mélangeait au sang, teintant ses joues de tâches rosées.

            Elle avait tué un homme !

De sang-froid. Sans réfléchir, uniquement motivée par la survie. Elle réalisa alors qu’elle tenait toujours sa dague serrée dans sa main. Elle la jeta au loin d’une main tremblante.

            Comment cela avait-il pu arriver ? Prendre une vie humaine ! Ce n’était pas elle ! La jeune femme se sentit tout à coup sale et hideuse. Aussi monstrueuse que les Magisners.

            Pendant un instant, elle envisagea même de retourner la dague contre elle, avant de se raviser. Elle ne voulait plus jamais toucher cette chose.

            Soudain, Lora sentit ses entrailles se tordre violemment. Elle courut en direction du mur pour vomir les restes de son dernier repas. La jeune femme voulut s’essuyer avec l’une de ses manches, mais réalisa que du sang avait coulé sur ses bras. Il fallait qu’elle trouve de quoi l’enlever. Ce n’était peut-être pas la priorité, mais son esprit avait du mal à se montrer logique après ce qui s’était passé. Lora rebroussa chemin vers les escaliers.

            Elle remarqua alors que les murs n’étaient pas tout à fait des murs. Ceux-ci étaient parcourus de cellules de prison. La jeune femme jeta un œil à l’intérieur, toujours à la recherche d’une serviette, mais n’y trouva que de vieux restes de nourritures et parfois des matelas usés jusqu’à la corde. Elle renonça finalement à trouver son bonheur ici. Une effroyable odeur d’urine et de pourriture se dégageait des cellules et flottait doucement dans l’air. Elle n’y avait pas pris garde alors qu’elle poursuivait le moine, mais à présent elle se pinçait le nez de dégout.

            La jeune femme avisa alors une petite porte dérobée juste à côté des escaliers. Hésitante, mais mû par un étrange désir de curiosité – et par le choc encore tenace, de son récent meurtre – elle l’ouvrit. Une intense vague de froid jaillit alors de la pièce, obligeant Lora à se serrer sur elle-même pour supporter un minimum la température glaciale.  

            Puis ce fut au tour de la lumière de la surprendre. La grande pièce se retrouva éclairée d’une vive lumière blanche, sans que Lora n’eût à toucher quoique ce soit. L’éclairage venait directement du plafond, par ce qui semblait être d’étranges tubes en verre.

            Lora put alors discerner les étranges formes qui se balançaient dans le vide. Elle étudia les longs crochets qui les retenaient avant de baisser le regard vers ce qu’ils retenaient. 

La jeune femme sentit ses jambes céder sous son poids. Elle ne s’évita une chute totale sur le sol que parce qu’elle tenait encore fermement la poignée de la porte.

            Le souffle court, Lora resta figée devant sa découverte. Elle n’osait pas fermer les yeux, de peur de voir apparaitre quelque chose d’encore pire en les rouvrant.

            C’était pourtant bien un homme qui se balançait au bout de ce crochet. Son teint était livide et son regard mort.

Il en allait de même pour tous les autres. Il y avait aussi des femmes. Et même des…

Lora ne put y penser. Et son fils… ?

Non, impossible. Mon fils est mort écrasé sous des décombres. Je n’ai rien pu récupérer, pas même son bracelet préféré.

En tout, la jeune femme dénombra environ une trentaine de personne. Ne trouvant les mots pour comprendre ce qu’elle voyait devant ses yeux, Lora hurla.

 

            – Lora !

            Reconnaissant le cri de sa camarade, Séraphin courut en direction des escaliers. Obéron lui cria d’attendre, que cela pouvait être dangereux. Le jeune garçon l’ignora. Ils avaient tué tous les moines, et bloqué les portes qui permettaient d’entrer dans la pièce. Aucun risque donc que d’autres ennemis ne viennent les attaquer. En revanche, Lora pouvait se retrouver en difficulté si le religieux restant lui avait échappé.

            N’écoutant que son cœur, Séraphin dévala les marches quatre à quatre, au risque de se tordre une cheville. Il découvrit son amie en pleurs, adossée à un mur. Elle avait enroulé ses bras autour de ses jambes, remenées contre son torse. Le jeune garçon se précipita vers elle. Voyant le sang sur son visage et ses habits, il l’a cru d’abord gravement blessée. Mais un rapide examen lui apprit que ce sang n’était pas le sien.

            – Lora ! Mais enfin que t’arrive-t-il ?

            La jeune femme haletait, peinant à arrêter ses sanglots pour articuler une phrase.

            – Ces gens… Dans la p… pièce. Mais… pour…quoi ?

            Elle tourna la tête pour désigner une pièce sur sa droite. Séraphin s’y dirigea. L’étrange lumière le surpris, de même que la sensation de froid digne d’un rude hiver.

            – Ho mer…

            Les cadavres alignés par dizaines les laissèrent muet. De même que l’étrange salle dans laquelle ils étaient entreposés. En plus de sa température et de sa luminosité inexplicable, les murs et le sol étaient couverts de plaques de métal, elles-mêmes couvertes d’un léger givre. Séraphin en avait assez vu. Il sortit en claquant la porte derrière lui.

            – Séraphin… tu n’aurais pas une serviette ?

            Le jeune garçon trouva sa question étrange et déplacée. Il mit cela sur le compte du choc.

            – Je regrette Lora je n’ai rien.

            – Ho… tant pis.

            C’est à ce moment qu’arrivèrent leurs camarades, menés par un Obéron en colère.

            – Bon sang Séraphin ! Je te l’ai déjà dit des milliers de fois ! Apprend à…

            Il s’interrompit devant la mine abattue de ses compagnons. Séraphin ne dit pas un mot, se contentant d’ouvrir légèrement la porte et de faire signe aux autres d’entrer.

            La même réaction d’incompréhension se dessina sur leurs visages. Même Eloïse la dure à cuir resta muette devant ce spectacle. Soudain, Obéron attrapa la rouquine et Jonas, chacun par un bras.

– Ca suffit. Tout le monde sort.

Il poussa sans ménagement ses compagnons, et referma la porte.

– Ce qui se passe là-dedans ne nous concerne pas.

Un masque de stupeur recouvrit le visage de Séraphin.

– Pardon ? Obéron tu plaisantes j’espère ? Il y a des cadavres à l’intérieur ! On ne peut pas rester indifférents !

Obéron planta droit son regard dans celui de son cousin.

– Je n’ai pas dit qu’il ne fallait rien ressentir, je dis que nous avons une mission à mener. Récupérons cet androïde et partons. Chaque minute de plus que nous passons ici nous met en danger.

– Mais il y a des gens là-dedans ! Je ne sais pas ce qui se passe exactement, mais c’est ignoble ! On ne peut laisser faire ça !

– Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse Séraphin ? On ne va pas s’amuser à tous les récupérer pour les enterrer dignement ! Je mentionnerai ce que nous avons vu dans mon rapport au Masqué, mais en attendant, il est hors de question de se préoccuper du sort de cadavres ! On perd du temps. On ne peut pas courir le risque que l’un de nous se fasse attraper.

Il tourna les talons en direction des escalier, mettant fin à la discussion. Séraphin resta figé, incapable d’admettre que son cousin avait raison. Ce fut Eloïse qui le poussa gentiment vers les escaliers, pendant que Jonas aidait une Lora encore en état de choc à se relever.

            Le groupe remonta les marches en silence. Ils se réunirent atour de la table sur laquelle reposait l’androïde. Entre temps, Lora avait repris quelques couleurs. Elle remercia chaleureusement Jonas de l’avoir aidé.

Le silence s’installa. Personne ne semblait vouloir toucher l’armure de métal.

– Allez, ne trainons pas, fit Obéron.

Il s’empara d’un drap qui reposait sur un meuble non loin, et en recouvrit la créature, aidé par Eloïse.

– Dès que l’on sort d’ici, on fonce vers la première bouche d’égout visible. Les tunnels sont tous reliés entre eux. Il n’y aura qu’à…

L’ouverture soudaine de la porte principale jeta un froid. Une silhouette encapuchonnée se présenta, puis se stoppa en apercevant le groupe.

Obéron n’attendit pas qu’il réagisse. Le révolutionnaire avait aperçu les manches de deux sabres courts à sa ceinture. Hors de question de lui laisser l’opportunité de s’en servir. Lui et Eloïse attaquèrent. Lora, Séraphin et Jonas se tenait devant l’androïde, prêts à le protéger si le besoin s’en faisait sentir.

            L’intru avait de sacrés reflexes. Il parait facilement les coups d’épées de ses adversaires. Il fut un instant désarçonné quand Eloïse abandonna son arme pour le frapper avec sa jambe, mais il s’adapta rapidement.

            En revanche, il ne vit pas venir le coup assené par Lora au moyen d’un crochet trouvé sur une table. Il s’effondra sur le sol. Seuls ses gémissements indiquèrent qu’il n’était pas inconscient, juste sonné. Eloïse lui confisqua ses sabres tandis qu’Obéron lui maintenait les bras dans le dos.

            – Waouh Lora… siffla un Séraphin admiratif.

            – Je… j’ai agis sans réfléchir. Il nous menaçait et je…

            Atterrée par sa propre attitude, la jeune femme reposa son arme de fortune et se mura dans le silence.

            – T’es qui toi encore ? demanda Obéron à l’inconnu.

            Il lui remonta un bras dans le dos, lui arrachant un gémissement plaintif. Obéron ne l’accepta pas comme une réponse satisfaisante et s’en prit à son autre bras.

            – T’es de quel côté ? Qui t’envoie ?

            – Obéron ! Assomme le simplement ! le pressa Eloïse. Tu as dit toi-même qu’on ne devait pas s’attarder !

            – Il a vu nos visage ! Et entendu nos noms ! Vous partez, je vais m’en occuper.

            – Hé oh non ! Attendez ! s’écria l’inconnu. Il y a un malentendu !

            – A d’autre mon gars ! Je doute que tu aies découvert cette entrée par hasard !

            – Le Masqué…

            – Quoi ? fit Venzio.

            – J’ai dit que tu allais passer un sale quart d’heure !

            – Non, je ne parlais pas à…

            – Le Masqué… insista la voix mystérieuse. Dis-leur que tu viens de la part du masqué !

            – Je… je viens de la part du Masqué !

            On relâcha la pression sur son bras. Avant de la faire encore plus intense.

            – T’as dit quoi ? D’où tu le connais ?

            Venzio serra les dents pour faire abstraction de la douleur. Ce gamin avait une sacré force !

            – Je… je sais pas. Il m’a juste demandé de venir ici. Je ne sais pas qui c’est !

            Obéron hésita. Devait-il oui ou non accorder du crédit aux propos de cet inconnu ? Il connaissait pourtant l’existence du Masqué. Ferait-il parti d’un autre groupe de révolutionnaires ?

            Finalement, il relâcha les bras de l’intru. Il le saisit ensuite par le col de son manteau pour le forcer à se relever, tout en maintenant la pointe de son épée sur son dos. Puis Eloïse lui retira sa capuche. Ils découvrirent un homme tout ce qu’il y a de plus normal. Ses yeux gris clair brillaient à la lueur des torches. Ses cheveux sombres lui tombaient sur la nuque et le front. Des traces de coups marquaient son visage à plusieurs endroits. Obéron estima qu’il avait une trentaine d’années, peut-être un peu plus.

            – C’est quoi ton nom ? demanda Obéron.

            Le mercenaire hésita. Il ne connaissait pas ces gens, ni le fameux « Masqué » qui l’avait conduit jusqu’ici. Son visage et son nom étaient certes parfois connus ou reconnus, mais en cet instant précis, il était un fugitif. Néanmoins il n’avait pas d’autres options pour le moment.

            – Venzio Salomon.

            Le dénommé Obéron se tourna aussitôt vers un autre membre du groupe, resté en retrait. Un gamin jugea Venzio. Peut-être même pas majeur. Ce dernier l’observa fixement pendant quelques instants. Le mercenaire se sentit un peu mal à l’aise durant cet examen.

            – Il dit la vérité, déclara-t-il finalement.

            Obéron se tourna vers son prisonnier.

            – Un bon point pour toi l’ami. On s’en va ! ordonna-t-il à ses compagnons. Puis revenant à Venzio : tu viens avec nous. Ne t’avise pas de vouloir t’enfuir.

            Le mercenaire hocha la tête pour montrer qu’il avait compris. Les révolutionnaires récupèrent un long objet dissimulé dans un drap, et le groupe rebroussa chemin vers l’extérieur.  

            Plus tard, ils s’enfoncèrent dans les égouts, accompagnés uniquement des échos des festivités, qui résonnaient au loin. Venzio se dit alors qu’il était décidément bien souvent fait prisonnier ces temps-ci.

           

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