Chapitre 7 : Starlight Kiss

Par Mary

Chapitre 7

Starlight kiss

 

 

Le lendemain matin, je compte les minutes en badminton, et après la pause déjeuner, Hikaru n’est pas arrivée depuis trois secondes que je me précipite vers elle, les cheveux encore humides de la douche après le sport. Dommage, pour un peu, j’aurais presque eu du style — j’ai eu la présence d’esprit d’enfiler un jean et un gilet en laine ce matin. On est loin du mannequinat, mais l’amélioration est déjà nette.

— Hikaru !

— Ah, salut Mimi ! Ça va ?

— Ouais, dis, tu fais quelque chose demain après-midi ?

Elle me regarde, surprise, puis répond :

— Non, enfin, rien que je ne peux annuler, pourquoi ? Il y a un problème ?

Je souris :

— Pas vraiment un problème, mais il y a eu un autre vol.

Ses yeux s’écarquillent et j’espère qu’elle ressent le même frisson que moi hier soir :

— Tu veux dire… Le Lémure ?

Je hoche la tête et propose :

— Je sais qu’on a pas tout à fait fini la frise et tout, mais est-ce que ça te dirait qu’on sorte… qu’on parte ensemble demain midi et qu’on aille manger au café ? On sera tranquilles et je pourrais tout te raconter.

Je retiens ma respiration, priant pour qu’elle ne relève pas mon lapsus digne d’une mauvaise romance.

Elle me saisit par le poignet :

— Ce serait absolument génial ! s’exclame-t-elle, surexcitée.

Puis elle s’arrête et fronce les sourcils :

— Enfin… Je devrais pas me réjouir, ça reste une mauvaise nouvelle pour l’artiste dont l’œuvre a été volée, mais…

Elle en met du temps, à lâcher mon poignet.

— Ouais, je termine en la regardant. Je vois ce que tu veux dire.

Un à un, je sens ses doigts relâcher leur étreinte. Presque à regret ? Ses yeux ne quittent pas les miens et ses joues se colorent :

— Mimi, tu sais, je…

— Alors comment ça va ?! fait la voix enjouée de Rashid derrière moi.

Fuck.

Il nous jauge, l’un après l’autre, et je vois les rouages de son cerveau brillant s’activer. Il doit noter la main d’Hikaru près de la mienne, notre air embarrassé et au vu de son sourire en coin, il remarque également mon changement de tenue.

Des fois, il me connaît si bien que ça en devient gênant.

— Ça va très bien, lui répond Hikaru comme si de rien n’était.

Elle se retourne vers moi et ajoute :

— Je dois filer en art. On se retrouve demain ?

— Ouais. Ouais d’accord.

Dubitatif, Rashid la suit des yeux pendant qu’elle s’en va vers l’escalier C.

— Mec, t’as vraiment pas choisi ton moment pour débarquer, hein… qu’est-ce que t’as ?

Il continue de fixer l’angle de l’escalier derrière lequel Hikaru a disparu.

— Rien, rien. Un instant j’ai cru que… putain je suis fatigué, pardon, s’excuse-t-il en se massant les yeux. Dis, c’est pour elle, ce look de tombeur canadien ?

Je peux pas m’empêcher de sourire, alors je lui renvoie un « Va te faire foutre » hilare.

— C’est moi où c’était un rencart, ce que je viens de voir ?

— Ouaip. Plus exactement, nous avons convenu d’un rencart. Demain après-midi.

— Yaaaaay.

On discute un peu, de tout et de rien, en se dirigeant vers ma salle de physique. On oublie les problèmes de l’un et de l’autre et on raconte n’importe quoi. Pour la première fois depuis des semaines, je vais en cours l’esprit léger.

 

Le lendemain midi, j’en mène tout de suite moins large. Hier soir, j’ai mis du temps à m’endormir, après avoir passé une éternité à la salle de bains. Papa doit se douter de quelque chose, mais il n’a fait aucune remarque. J’ai l’impression que ça se voit sur ma tronche que j’appréhende ce premier rendez-vous. Enfin, plus exactement, ce que je ressent comme un rendez-vous. Hikaru n’en a peut-être rien à foutre — et pourtant c’est bien elle qui m’a pris la main l’autre jour avant de m’embrasser sur la joue, non ? Ça doit bien vouloir dire quelque chose ? Ou alors je me fais des idées ?

Elle est arrivée ce matin et je la trouve encore plus belle qu’à l’ordinaire. Cheveux rassemblés en demi-queue, le même jean près du corps que la dernière fois, des guêtres et en haut… seigneur. Elle porte un t-shirt à manches longues, transparent au niveau des épaules jusque assez bas sur la poitrine. Elle a les muscles fins et allongés — ça doit être l’aikido. L’ensemble me fait voleter des petits papillons délicieux dans le ventre.

On sort en retard du cours et le temps de rejoindre le New Worlds, le café est bondé. On pousse jusqu’à la librairie histoire de passer le temps et qu’une table se libère, et si Hikaru semble aussi légère qu’un oiseau, j’ai un trac monstre. Alors qu’elle regarde les romans en anglais, de mon côté, c’est elle que je ne quitte pas des yeux. Cette fille est trilingue, potentiellement bisexuelle avec plus d’expérience que moi, a un style vestimentaire de malade, a vécu dans plusieurs pays exotiques… Décidément, entre elle et Lola, je ne sais pas comment je me débrouille pour sortir avec des canons pareils. Le pire, ce sont ces questions déplacées, et obsédantes parce que déplacées, que je me pose depuis ce matin : est-ce qu’elle aura la peau aussi douce que l’odeur qu’elle dégage ? Comment seront ses baisers ? Ça fera quoi de passer mes doigts dans ses cheveux ?

— Mimi ?

— Hein ?

— Ça fait deux fois que je t’appelle, rit Hikaru. Je vais prendre celui-là, on arrête pas de m’en dire du bien, c’est l’occasion.

Elle me tend le bouquin sous le nez et je fais semblant de m’y intéresser pour qu’elle ne devine pas ce à quoi je pensais.

— Jamais entendu parler.

— De la bonne fantasy apparemment légère, sans prise de tête. Ça me changera des grosses sagas.

Je la taquine :

— Pas de romans policiers ?

— Haha, bien envoyé. Et si on y allait ? Il doit y avoir moins de monde au café maintenant.

Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’en réalité, nous sommes restés à déambuler dans les rayons du magasin pendant près d’une heure.

— Bonne idée.

Hikaru paye son livre et me parle de fantasy. On a quelques goûts communs en manga et ça me rassure un peu, vu que je ne lis presque pas de romans.

On passe la porte du New Worlds où les derniers clients du midi en sont au café. La plupart des autres tables sont propres, un employé s’affaire autour du percolateur et quand il nous aperçoit, Mathieu lève les yeux de sa revue. Il lit Challenges, sans doute la plus improbable des lectures entre les mains de ce mec qui ressemble comme toujours à un surfeur hippie.

— Salut les jeunes ! Je vous ai vu passer devant, tout à l’heure, je savais pas si vous reviendriez.

— On a attendu qu’il y ait moins de monde.

— Vous mangez là ?

On acquiesce et je demande, la gorge un peu nouée :

— On peut se mettre sur la grande table avec les fauteuils ? On a du boulot.

— Pas de soucis, allez-y, accepte Mathieu avec un sourire. Je vous amène la carte.

On s’installe et comme le repas est vite prêt, on ne discute pas du Jack of Hearts. On profite des crêpes salées et du cheesecake. Quand les cafés arrivent — cappucino pour moi et double latte au soja pour Hikaru, les choses sérieuses commencent :

— Alors… Raconte-moi tout, chuchote Hikaru en conspiratrice.

Je m’éclaircis la voix et prends un ton faussement professoral — et ça la fait rire.

— Le vol a eu lieu dans une galerie privée du 16e arrondissement, un des quartiers les plus chics de Paris. Sécurité sur mesure : le Lémure a passé les grilles, les chiens, les caméras et la porte 3 points. Il y avait une soirée organisée dans la maison du propriétaire, que des gens triés sur le volet, des politiques, des chefs d’entreprises, des traders, autant dire des intouchables — surtout qu’en plus ils sont venus avec leurs familles.

— Attends, attends, me coupe Hikaru. Pourquoi une fête dans la maison, si c’est une galerie ?

— La maison est une galerie, que l’on peut visiter sur recommandation et sur rendez-vous uniquement. Enfin, jusqu’à maintenant. Le Lémure doit pas vraiment être le genre à prendre rendez-vous.

— Et le vol a eu lieu pendant la réception ?

— Oui, et ça fait tout un foin.

— Un quoi ?

— Toute une histoire. Parce que ces gens-là veulent pas que leur nom soit mentionné, et si la presse s’en mêle, vous vous rendez compte, et caetera, et caetera. Bref, le proprio de la galerie a acquis le mois dernier une estampe d’un artiste taïwanais mise aux enchères à Dubaï. Il la fait encadrer à grands frais dès son retour des Émirats et a organisé la fête pour se faire mousser. Enfin, se faire bien voir quoi.

Hikaru sort son carnet : on passe aux choses sérieuses. Elle demande :

— Donc le vol a eu lieu pendant la fête ?

— Pendant ou juste après. Il a bien fallu que les gens la voient une première fois.

Sur sa feuille, elle trace une flèche grossière pour reconstituer le déroulé de la soirée. Je lui indique les heures approximatives et on peut continuer :

— Donc les invités sont priés, après le cocktail de bienvenue, d’aller admirer la nouvelle pièce de collection.

— Avec tout ce que ça implique de… » networking » ? Il y a un mot en français pour ça ? Quand tu te fais des relations ?

Je hausse les épaules :

— Aucune idée, mais tu as saisi le truc. La porte de la pièce dédiée est ensuite refermée à clé par le chef de la sécurité, seul détenteur de la clé à part le propriétaire. Fin de la soirée, tour d’horizon avant de refermer la maison et BAM !

— Un emplacement vide sur un mur ?

Dans le coin de son carnet, elle griffonne le même genre de lapin qu’elle m’avait dessiné la dernière fois.

Je devrais le faire encadrer, ce lapin.

— Mieux que ça. Le Lémure s’est juste barré avec l’aquarelle et dans le cadre, il a laissé son valet de cœur.

L’air songeur, Hikaru termine ce qui reste de son café et soupire :

— On dirait que tu avais raison.

— Quand ?

— Quand tu étais petit. Ce mec, c’est Cat’s Eyes.

Je ris. J’en reviens pas qu’elle se souvienne d’un détail pareil.

— Je me demande pourquoi laisser le valet de cœur, tout de même. Un message à faire passer ? Ah tiens, au fait : à quoi ressemble l’estampe ?

Je m’empare de mon téléphone et cherche l’image sur Google. Résultat immédiat : un focus sur des belles-de-nuit sur une palissade, plus loin des fenêtres illuminées et dans le coin, deux silhouettes floues qui s’embrassent sous les rayons de la lune. « Starlight kiss ». Je vais pour la montrer à Hikaru quand je percute :

— Détail qui a son importance, les dimensions correspondent aux deux tiers d’une feuille A4. Pour faire simple, ça rentre dans une poche.

— Ton père doit être ravi, ironise Hikaru. J’imagine que tous les noms et empreintes des invités ont été récupérés ?

— Évidemment. Ils ont aussi été méticuleusement fouillés. On n’a rien retrouvé.

Je vais pour terminer ma tasse et m’aperçois qu’elle est déjà vide.

— Tu en veux un autre ?

— Excellente idée.

Je vais finir shooté à la caféine si ça continue, mais c’est pour la bonne cause. J’adresse un signe à Mathieu et on commande deux tasses de filtre.

— Elles sont pour moi ces deux-là ! fait Mathieu avec un clin d’œil. C’est pour m’avoir libéré la table la dernière fois.

— Merci, c’est sympa.

Le regard du serveur s’attarde quelques secondes sur Hikaru et elle le lui renvoie, plus intriguée qu’autre chose, puis il s’en retourne derrière son comptoir.

— J’ai un truc sur le visage pour qu’il m’observe comme ça ? s’inquiète Hikaru.

— Non, rien.

Et là, je sens une autre phrase venir. Une que j’ai pas envie de prononcer du tout, mais qui sort quand même :

— Peut-être que tu lui plais.

— Bwof. Je suis un peu jeune pour lui, non ? Puis c’est pas vraiment mon type.

De toutes les fois où j’aurais dû fermer ma gueule, celle-là rentre dans le top 3.

— Oh.

Quelle éloquence, Mimi !

Hikaru me sourit et une fois qu’on a nous a servi nos cafés, elle me dit :

— Je t’ai perturbé, l’autre jour, quand j’ai dit que j’étais sortie avec des garçons et des filles, non ?

— Euh… ben… Non, mais en fait, je… Je m’y attendais pas. J’ai été surpris, c’est tout. 

— Ça t’embête ?

— Pas du tout, c’est juste que…

Oh et puis merde.

— J’en suis pas encore là, moi. Ma seule histoire un peu sérieuse, c’était avec Lola et tu sais comment ça a fini. Sans compter que… j’ai jamais embrassé de garçon. Je me suis jamais posé ce genre de question.

Elle a les yeux rieurs et un petit sourire en coin que je ne peux pas m’empêcher de trouver charmant, quoiqu’un peu vexant compte tenu de la tournure que prends la discussion.

— Tu sais, embrasser une fille ou un garçon, franchement, j’ai pas vu de grande différence.

— Ouais, mais…

— Je vois ce que tu veux dire, t’inquiète.

Je me rends compte que jamais ouvertement parlé de sexualité avec qui que ce soit, à part l’inévitable discours de prudence avec Papa. En soi, ça me dérange pas, mais le fait que ce soit avec Hikaru, c’est-à-dire la fille qui me plaît… Ça pue le conflit d’intérêts, cette histoire.

— Bon alors imagine…, commence Hikaru en faisant racler son fauteuil sur le sol pour se rapprocher de moi.

Gloups.

— Imagine que quelqu’un te plaît.

— Euh, okay. Jusque-là, ça va.

Très bien, même.

— Vous vous plaisez, tu aimes son rire, ses activités, ses lectures, ses cheveux, ce que tu veux. Vous sortez enfin ensemble et vous vous embrassez.

— Ouaiiiiis ?

— Maintenant, imagine que ce garçon soit une fille ou que cette fille soit un garçon. Sa façon d’embrasser reste la même. La personne qu’il ou elle est aussi. Du coup, rien ne change vraiment en fait. C’est ce que je voulais dire quand je disais que je sortais avec des filles et des garçons indifféremment. C’est plus une question de personnalité et d’affinités communes que de physique, en ce qui me concerne. Le reste n’a finalement que peu d’importance.

La seule chose d’importance que je vois, là, c’est qu’elle est très proche de moi, avec ses grands yeux et ses lèvres roses, et que je crève d’envie de l’embrasser. Malgré moi, je me rapproche, alors je me fais violence et soupire :

— Ouais, t’as raison.

En vrai, je m’en branle un peu.

Pour me donner une contenance, je bois deux gorgées de café. J’espère qu’Hikaru n’a rien remarqué. À croire que non, elle attrape son carnet :

— Et si on… continuait sur cette histoire d’estampe ?

— Je t’ai presque tout dit, Papa m’a pas donné plus d’infos. C’est encore tout récent. J’en apprendrai plus bientôt, je pense.

— Concernant le premier vol, il y a eu du nouveau ?

Je secoue la tête :

— Non plus. Papa devait faire le point aujourd’hui avec certains de ses contacts, mais je sais pas si c’est toujours d’actualité vu qu’il y a eu celui de l’estampe depuis.

— OK. De mon côté, j’ai avancé là-dessus.

Elle se penche et farfouille dans son sac pour sortir la frise d’une chemise cartonnée.

— Mais… c’est trop beau ! je m’exclame.

Elle a mis des couleurs partout, reproduit plutôt fidèlement les œuvres miniatures, encadré des évènements, recroisé des informations dans des sections dédiées organisées en dépliants. Pour un peu, elle en aurait fait un livre pop-up.

— Je me suis dit que ça serait plus clair comme ça. Donc, récapitulons.

On ajoute les derniers évènements en date et quelques détails oubliés lors des autres enquêtes. Pour être exhaustifs, il faudrait qu’on aille chez moi reprendre les dossiers de Papa, mais bon. J’aime bien l’idée que le New Worlds devienne notre quartier général. Je trouve ça assez classe de mener l’enquête depuis un café.

À dix-sept heures, on se décide à s’arrêter. Hikaru prend tout ça très au sérieux ; de mon côté, vu que je connais déjà quasiment tout depuis des années, j’ai l’esprit qui divague souvent et toujours dans la même direction : elle. Les questions tournent et retournent. Plusieurs fois nos mains se sont frôlées, ou alors elle s’est penchée vers moi, ou elle a fait onduler ses bracelets sur son poignet en gommant quelque chose, bref, tout ce qui fait que plus ça va, moins je lui résiste. J’ai envie d’entrelacer ses doigts aux miens, j’ai envie de l’embrasser et le pire, c’est que je n’aurais que quelques centimètres à éliminer entre elle et moi.

Je crains d’être un livre ouvert. Je me suis jamais senti comme ça. C’est à la fois excitant et perturbant.

— Tu veux me raccompagner chez moi ? demande Hikaru avec un sourire.

— Euh… ouais. Si tu veux.

— Cool.

Maisheinmaisquoimaisouiilsepassequoi ?

On sort après avoir payé. L’air est frais, la nuit va tomber, c’est une belle fin d’après-midi. Une de celle où je prends volontiers mon appareil pour capturer cette lumière si particulière, les ombres qui s’allongent et finissent par s’estomper.

J’espère qu’Hikaru va me reprend la main, mais elle n’en fait rien, et moi j’ai pas les tripes pour tenter le coup. On arrive devant chez elle bien trop vite à mon goût. Par-dessus la barrière qui délimite leur terrain, je vois son père qui jardine près d’un buisson et Nao, qui court vers sa sœur pour la percuter comme une roquette à peine elle passe le portillon. Hikaru la réceptionne :

— Genki ka, Naochan ?

— Mmmm. Ani wa ? Doko de iteta no, aitakatta yo !

— Tadaima. Kissaten de benkyô shiteta. Mimi to.

La petite tourne ses grands yeux clairs vers moi et m’adresse un signe discret — le mieux que je puisse espérer.

— Ah, Samuel ! s’écrie sa mère depuis l’entrée. Entre !

Hikaru me lance un regard un peu gêné et m’invite à la suivre à l’intérieur.

— Venez par-là, vous deux !

On suit la voix jusque dans la cuisine, où Isabelle s’affaire à éplucher une quantité de légumes impressionnante. 

— Tu tombes bien, Samuel, je voulais te demander quelque chose. Attends deux minutes que je rince ça.

Elle se retourne vers l’évier et derrière moi, Hikaru semble mortifiée. Au mur est accrochée une série de photos. Une maison en bois et un jardin tropical. Hikaru au milieu d’autres élèves d’une école d’art martial. Ça doit être à Kyôto. Nao et deux amies, le Golden Gate en arrière plan. Toute la famille en kimono sous des lampions, avec une vieille dame au visage très digne que je suppose être la grand-mère paternelle. Hikaru porte une tenue beaucoup plus sobre que ce que j’aurais imaginé et pose une main sur l’épaule de Nao qui, malgré l’éclat des fleurs sur sa robe, a l’air éteinte.

— Je me demandais si ton père et toi voudriez venir dîner, un de ces soirs ? propose Isabelle en s’essuyant les mains sur un torchon. Nous ne connaissons plus grand monde dans cette région et c’est en grande partie grâce à toi que Hikaru s’intègre si bien au lycée. D’autant que je suis sûre que nous travaillons dans le même domaine, ton père et nous, je suis sûre que nous ne manquerons pas de sujet de conversation ! Qu’en dis-tu ?

— Oh, euh… je lui poserai la question. Merci beaucoup pour l’invitation.

— Mais avec grand plaisir. Hikaru, tu n’avais pas entraînement, ce soir ?

Elle semble vouloir rentrer sous terre et marmonne :

— On avait du travail, j’irai à la séance de demain soir.

— D’accord.

— Je vais vous laisser, je dois rentrer, dis-je en espérant que ça sauvera un peu la mise à Hikaru. Bonne soirée, Madame Kinoshita.

— Appelle-moi donc Isabelle. À bientôt !

Dans le couloir, Hikaru reprend une respiration normale :

— Désolée. Mes parents sont toujours très accueillants avec mes amis. Trop, parfois.

— En quoi c’est une mauvaise chose ?

— Des fois, c’est intimidant.

Nous sortons et après une pause, elle poursuit :

— On n’est jamais restés plus de quelques années au même endroit. Pour construire de vraies relations et se sentir vraiment chez soi, c’est un peu compliqué. Normalement, le poste de Maman ici est permanent, mais…

Je ne sais pas trop quoi répondre à ça. Je n’avais pas vraiment imaginé cet aspect-là de la famille globe-trotter. Tu m’étonnes qu’elle soit blasée à chaque changement d’établissement scolaire. Tout est à refaire, à reconstruire à partir de rien.

— C’était quoi, ton entraînement ? De l’aïkido ? je demande pour changer de sujet.

Mais c’est encore pire. Elle ne me regarde même pas quand elle répond :

— Non, c’était autre chose.

— Pardon, si t’as pas envie de m’en parler, je comprends. Je pensais pas que…

On est presque au portillon et j’ai officiellement foiré la fin du rendez-vous. Tout me paraît irrécupérable. Heureusement, Hikaru me rassure :

— Tu y es pour rien, t’inquiètes pas.

Avant de refermer, elle lance :

— J’ai passé une super après-midi, Mimi.

— Ouais, c’est vrai que c’était chouette. À demain ?

— À demain.

Hikaru referme et je commence à partir quand elle m’appelle depuis le jardin.

— Mimi ?

— Oui ?

Je me retourne et la vois qui agrippe la barrière, se penche par-dessus et avant que je comprenne quoi que ce soit, ses lèvres sont sur les miennes. Douces, tièdes, parfaites. J’ai même pas le temps de réagir que c’est déjà fini. Hikaru me sourit, retrouve une place sage sur la plate-bande et répète, sur un tout autre ton :

— À demain, Mimi.

Elle détale et moi je reste planté là, muet, sidéré et à deux doigts de la crise cardiaque. 

Elle m’a embrassé.

Je l’ai embrassé.

On s’est embrassé.

Alors quoi ?

On est ensemble ?

Je fais quoi ?

Je lui envoie un message ?

Et demain ?

Putain putain putain.

J’ai le cerveau en purée.

 

Je ne me rappelle pas bien comment je suis rentré à la maison, en mode automate, sûrement. Je reviens à moi quand je tourne la clé dans la serrure. Parka, basket, sac à dos. Boire un coup. Ouais.

J’ouvre le robinet et me sers un verre d’eau qui n’éteint absolument pas l’incendie d’émotions qui me ravage. Autant de trucs d’un coup, je sais pas faire.

Avec Hikaru, tout est plus intense. Quand j’embrassais Lola, c’était déjà bien, mais là…

Ça fait comme ça, alors, quand on aime vraiment quelqu’un ?

— Mimi ?

Papa sort de sa chambre, son kit mains libres encore engoncé dans une oreille.

— Salut Papa.

— Ça va ? T’es pâlichon.

— Eh ben… en fait… ben.

Papa pose son téléphone avec un sourire en coin :

— C’est Hikaru, c’est ça ?

— On… enfin… elle m’a embrassé.

Il se retient de rire. Je dois avoir l’air niais.

— C’est très bien, déclare doucement Papa. Non ?

— Si.

Je détourne les yeux et vide mon verre d’eau d’un trait.

— Tiens, au fait, tu devineras jamais.

— Quoi ?

— On a retrouvé les « Mécaniques ».

— Ah bon ?! Où ça ?

— Chez un receleur.

— Mais… c’est trop bizarre.

Papa hoche la tête :

— Tu l’as dit. Il doit y avoir un truc qu’on ne saisit pas dans ces affaires. Mes tripes me disent que c’est le Lémure, mais quelque chose a changé.

— Il a vingt ans de plus, pour commencer, je rappelle.

— Certes. Mais pourquoi la carte à jouer ? Et pourquoi avoir déposé le tableau chez ce mec là, précisément ?

Dans mon brouillard post-baiser, je repense à ce qu’a suggéré Hikaru :

— Pour attirer l’attention ?

Papa fronce les sourcils, brainstorming père-fils en approche :

— Mmmh. Développe.

— Ben… Il veut peut-être juste se faire remarquer.

— De qui ?

— De vous, peut-être ?

— Peu probable. Et pourquoi refourguer le larcin à un type dont tout le monde sait que les flics l’ont dans le viseur ?

— Alors là…

— C’est peut-être un faux, faudra qu’on le fasse examiner demain. Ou alors, il l’intéressait pas ? Dans ce cas, pourquoi s’embêter à le voler ?

Je hausse les épaules.

— Aucune idée. Par défi ?

Papa se frotte les tempes, fatigué de sa journée. J’en profite pour me défiler, lâchement.

Je m’effondre sur mon lit. Mon téléphone reste désespérément coi. Pas de notification, pas de message d’Hikaru. Je passe ma langue sur mes lèvres, encore nostalgique des trois secondes qu’a duré le baiser. Le film tourne en boucle dans ma tête. Je lui colle même une musique, comme une bande-son, dont les notes s’épanouissent au moment où la bouche d’Hikaru entre en contact avec la mienne.

Au bout d’une heure, la vérité me frappe. Je suis un triple imbécile. Je dégaine mon téléphone, ouvre WhatsApp et la discussion avec Hikaru.

 

"J’ai du nouveau pour les Mécaniques.

Il me tarde d’être à demain."

 

J’hésite, puis rajoute un smiley bisou et un smiley étoile, pour le ‘Starlight kiss’. 

Quelques secondes plus tard, la réponse arrive.

 

"Génial.

Moi aussi.

Smiley cœur blanc".

 

Et je souris.

 

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Flammy
Posté le 01/01/2023
Ok, les deux sont vraiment atrocement beaucoup trop pipou et c'est vraiment beaucoup trop mignon de voir comment leur relation avance, ça me fout un sourire de ouf, c'est trop bien <3 C'est vraiment très touchant de voir toutes les hésitations, espoirs et films que Mimis peut se faire, ça sonne très vrai, très vibrant et c'est vraiment très cool à lire =D

En face, Hiraku semble effectivement plus doué que lui, et être moins dans la panique et l'inquiétude, et j'avoue que ça rend ça aussi très mignon, de voir Hiraku prendre les devants, mais pas trop vite, juste à son rythme et petites touches par petites touches. De toute façon, peut-être que Mimi y survivrait pas malheureusement ='D

J'ai trouvé aussi touchant la discussion avec Lola dans le chapitre précédent. Je sais pas trop comment elle va réagir pour Mimi et Hiraku, pas trop mal j'espère, parce qu'elle est quand même grave cool jusqu'à maintenant ! C'est comme Rashid, je les aime bien même si on les voit moins ^^

Pour l'entraînement mystère d'Hiraku, j'ai pas pu m'empêcher de me dire que c'était peut-être un entraînement pour voler les tableaux ='D Enfin, ça impliquerait de quand même vachement bien jouer la comédie pour ensuite mener l'enquête avec tant d'entrain. Je me demande pas mal ce que ça va donner cette enquête et pourquoi toutes ces différences avec les affaires d'origine. On verra bien je suppose ^^ Si Mimi arrive à survivre à ce premier baise ='D

Bon courage pour la suite, je serai là pour la guetter quand tu auras l'occasion de t'y remettre =D
Gabhany
Posté le 02/09/2021
MWOOOOOOH décidément j'adore cette histoire <3 Comme HIna, je ne croyais pas du tout qu'ils allaient s'embrasser, rapport au titre du tableau, et puis BIM Hikaru prend les choses en main ^^ J'ai bien aimé aussi le petit teasing qu'elle fait à Mimi au café, quand elle lui parle de la drague et tout, pour moi c'est vraiment "Mais ouvre les yeux gros bêta" XD
Mary
Posté le 02/09/2021
C'est tout à fait ça XDDD
Mimi est en effet tout embrouillé dans ses émotions. Ca va aller mieux, petit à petit.

Et je suis RAVIE que mon plan machiavélique pour vous donner une fausse piste ait marché. Mouhahahahahha ! Et encore, ce n'est qu'une question de temps avant que je ne frappe à nouveau.

À bientôt !
Hinata
Posté le 31/08/2021
KYAAAAA!!!! Ce bisou volé était beaucoup trop bien !!! Ça colle tellement bien avec leur relation où Hikaru prend le plus souvent l'initiative sans se prendre trop la tête et Mimi se laisse faire avec des papillons dans le ventre huhu, c'était parfait! Nan mais tu sais qu'en plus je m'y attendais même plus ! À cause du tableau, je m'étais dit que cette histoire de kiss allait juste bien nous narguer et qu'on devrait encore attendre, mais heureusement non ^^

Bon, maintenant pour le reste du chapitre : ce que j'en retiens surtout, c'est une énorme puce dans l'oreille à cause de l'attitude pour le moins étrange de Rashid, c'est pas la première fois qu'on voit qu'il soupsonne un truc, et j'en viens à me dire qu'il a sûrement raison et que quelque chose cloche chez Hikaru (pas forcément un truc pas bien, mais en tout cas un secret qu'elle garde bien caché), et je pense que ça peut être en lien avec ce mystérieux "entraînement"... J'espère qu'elle a pas un problème de santé ou quelque chose comme ça... Bref, je reste aux aguets =.=

Ah et aussi c'était cool ce vol d'estampes un peu différent, la grande maison/galerie ça change des musées c'est cool !

PS : j'ai remarqué quelques fautes d'accord ou répétition mais je les ai pas relevées sorry (c'est pas très pratique sur téléphone), juste je me rappelle d'une phrase bizarre quand Isabelle parle d'un possible dîner avec le père de Mimi, voilà ^^
Mary
Posté le 01/09/2021
Mouhahahahaa t'as vu comme j'ai bien calculé mon coup pour ce titre XDDD
OUI Hikaru est bien plus libérée avec ses sentiments !

Alors Hikaru n'a pas franchement de "secret" mais oui il y a quand même un truc avec l'entraînement - et aussi avec Rashid d'ailleurs.

Pour les faites ou les répétitions, certaines ont du passer un peu à la trappe, mes révisions de textes sont un peu moins léchées que d'habitude, je saurais pas te dire pourquoi ^^"

À très vite !
Palmyyre
Posté le 30/08/2021
Salut Mary !
Tu m'as définitivement embarquée dans ton histoire ! Les relations entre les personnages me font fondre, que ce soit la complicité que Mimi entretient avec son père ou l'amitié qui le lie à Rashid. Ce sentiment de douceur atteint son point culminant lors du rendez-vous avec Hikaru, j'ai hâte de voir leur relation évoluer après ce baiser huhu ^^ J'ai beaucoup aimé le discours d'Hikaru sur la sexualité et les petites remarques intérieures de Mimi (qui me rappellent celles d'Agathe). Et bien entendu l'enquête m'intrigue de plus en plus, je me demande comment Mimi va l'impacter d'une manière ou d'une autre... J'attends la suite de pied ferme !
Mary
Posté le 01/09/2021
Coucou !!

Aaah ça me fait plaisir ! :D
Eh oui, question humour et pensées internes on se refait pas huhu.

À très vite pour la suite !
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