Chapitre 7 : Samedi 19 octobre

— Que c’est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait une toute petite fleur d’argent. Elle est froide et chaste, la lune… Je suis sûre qu’elle est vierge. Elle a la beauté d’une vierge… Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée. Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.

 

Christine tape d’un coup sec sur la scène. Aussitôt, Olympe se fige, dans l’expectative de la critique. Cette dernière ne se fait pas attendre.

 

— Je ne sais pas ce que tu me fais, Olympe, commence l’enseignante, Mais j’ai l’impression de voir une débutante devant moi. Salomé flotte, présente et absente, elle appelle à elle les forces à la manière de la Lune. Alors que toi, on dirait que tu nous joues une jeune bourgeoise de vaudeville.

 

— Désolée, bafouille-t-elle avant de reprendre sa place, Je vais recommencer.

 

— Très bien, conclut Christine, Christophe, tu reprends ta position, tu es le Jeune Syrien. Tu es censé être en adoration devant Salomé, ne l’oublie pas. Intensifie un peu plus ton expression, veux-tu ?

 

Tu cours sur scène reprendre ton poste pendant que tout le monde s’agite. Tu vois Lionel qui s’approche de Petronilla pour lui indiquer un marquage. Cette dernière ne le regarde même pas et regagne sa position dans un tournoiement de nattes dédaigneux. 

 

— Tout va bien ? te demande Iris depuis les coulisses, Christine ne t’a pas fait de remarques, c’est très bon signe.

 

Tu acquiesces, un peu nerveuse malgré tout. 

 

— D’ailleurs, lui demandes-tu alors que Christine explique un point à Olympe, C’était qui le gars en bas du studio hier ? Je ne l’ai jamais vu.

 

Malgré la pénombre des épais rideaux bleus, tu distingues de légères rougeurs apparaître sur le visage d’Iris.

 

— Il passait l’audition pour une figuration avec moi, il s’appelle David.

 

— Il était mignon, la taquines-tu.

 

Par réflexe, vous levez toute deux la tête vers Armand, qui vous rend un regard interrogateur. Iris lui fait un signe discret puis change de sujet :

 

— Ça va mieux depuis hier en tout cas ? Olympe m’a expliqué...

 

Tu hausses les épaules. Bien ou mal, l’important, c’est que ce soit passé. C’est à ce moment que Christine décide de reprendre la répétition.

 

— Salomé, on reprend à « Comme l’air est frais ici ». Je vous dirai quand arrêter. C’est une longue unique scène donc je préfère couper selon la nécessité du moment.

 

Elle regagne son gradin de premier rang, emmitouflée dans son châle rouge pâle.

 

— Vous pouvez y aller.

 

Alors, la scène se transforme. Une simple reproduction du plus grand mensonge : celui du monde. Les êtres sensibles expérimentent la terre, l’homme l’a remodelée pour en tirer ce concept où il joue de manière constante à la vie. Car, il est bien connu que la moindre question tue la spontanéité de la vérité.

 

L’homme a perdu dès lors où il l’a interrogée et s’est condamné à un éternel théâtre où il rejoue le pouvoir fondateur de l’oubli, l’oubli de sa condition. L’oubli de ce que certains appellent sa Chute mais qui est sa simple condition.

 

Olympe recule, Salomé avance. 


Alors, tous font semblant,

 

Comme lors des jours dorés de l’enfance,

 

Au milieu du coffre à jouets ouvert à tous vents.

 

Désormais, ne reste plus que Salomé.

 

— Comme l’air est frais ici ! soupire la princesse perdue dans des songes glacés, Enfin, ici on respire ! Là­-dedans il y a des Juifs de Jérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des Égyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots.

 

Ainsi danse la Lune Salomé, rivée à la Terre mais prête à s’envoler.

 

— Ah ! que je déteste les Romains ! continue-t-elle, Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs. 

 

Alors, le jeune Syrien, sous les traits d’un Christophe tendre et amoureux, se précipite vers son aimée.

 

 

— Ne voulez­vous pas vous asseoir, princesse ?


Enfin, c’est à ton tour, petit page d’un grand souverain. La chaude journée sous le soleil de Judée t’aura laissé exsangue. Et, à présent, cette froide lumière de la Lune projetée sur la scène du palais t’éblouit à nouveau. Trop, c’est trop pour toi.

 

— Pourquoi lui parler ? gémis-tu devant le spectacle du jeune Syrien fasciné par Salomé, Pourquoi la regarder ? Oh... Il va arriver malheur !

 

Ce sombre pressentiment accentue la gravité de tes propos. Tu te tortilles les mains mais, trop timide, tu n’oses t’approcher de la princesse Salomé pour convaincre le jeune Syrien de revenir à tes côtés.

 

Tu oses, enfin. Mais c’est alors que la conjuration de Salomé au ciel, mystique, d’une froide fièvre glacée sape ton ardeur.

 

— Que c’est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie, s’exclame la princesse d’une voix tirée des gouffres de l’insomnie, On dirait une toute petite fleur d’argent. Elle est froide et chaste, la lune… Je suis sûre qu’elle est vierge. Elle a la beauté d’une vierge… Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée. Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.

 

— Stop ! interrompt de nouveau Christine, C’est un massacre.

 

Alors, le fragile édifice de sable s’effondre dans un silence fracassant. Olympe rougit. Toi aussi. 

 

Et, alors que l’enseignante prend son souffle pour débuter la litanie des problèmes, un vibreur de portable résonne dans les gradins. Armand, juste à côté de la pile de manteau, se saisit du portable de Duncan dans son perfecto de cuir.

 

— La fille de samedi soir a bien kiffé le cuni apparemment.

 

Duncan vire rouge écarlate tandis que la salle, tendue une seconde plus tôt, explose de rire. Jusqu’à Christine qui profite de l’instant pour savourer cette fraction de bonheur avec ses élèves.

 

— Rends-le moi, grogne Duncan, seul renfrogné, T’as pas le droit de lire mes messages comme ça.

 

— Ça va, rétorque Iris entre deux petits hoquets, Armand a rien fait de mal.

 

Cela n’a pas l’air d’être l’avis du garçon qui arrache à moitié le mobile des mains d’un Armand hilare.

 

— Si tu faisais un peu moins le con à te mêler des affaires des autres, gronde alors Duncan tandis que l’hilarité repart de plus belle, Tu aurais peut-être enfin décroché un rôle, plutôt que passer ton temps à courir derrière ta meuf.

 

Aussitôt, la moiteur étouffante de la salle revient. Christine siffle suffisamment fort pour attirer l’attention de Duncan sur elle.

 

— Et toi, tu n’en passes même pas, répond Christine, sérieuse cette fois, Je ne te permettrai pas de t’attaquer à quelqu’un d’aussi investi qu’Armand. Que cela te serve de punition pour ne pas avoir mis ton portable en silencieux. Bien, maintenant, retour sur la scène...

 

Mais Duncan n’a pas dit son dernier mot. Il attrape son perfecto, bouscule Armand au passage puis sort en prenant soin de claquer la porte derrière lui.

 

— Quel enfant, soupire Christine, Si c’est la photo qui l’intéresse, je me demande pourquoi il continue à venir ici.

 

Olympe laisse alors glisser ses jambes le long de l’estrade. Quand la professeure baissait ainsi la voix, c’était d’ordinaire le signe de la pause. Et, malgré le départ de tragédien de leur ami, certains acteurs peinaient à effacer le sourire nerveux sur leur visage. Jusqu’à Petronilla, prise d’une brusque quinte de toux à force de pouffer.

 

— Vous avez vu son travail ? demandes-tu, intriguée, Il poste beaucoup sur son blog Internet.

 

Christine dénoue son châle pour le poser sur un dossier.

 

— J’ai vu, oui, dit-elle, Arnaud m’a montré.

 

Lionel, jusqu’alors en retrait, commence à ranger quelques câbles dans le fond.

 

— C’est vrai qu’il est doué, relève-t-il, D’ailleurs, tant qu’on fait une pause, on comptait vous en avertir d’ici la fin de séance mais je serai absent une dizaine de jour.

 

— Tu as été retenu pour le rôle ? dit Arnaud, toujours à moitié dans les coulisses.

 

— Oui, c’est un petit travail, mais la production est intéressante et ils ont un peu de budget.

 

— Eh bien, chuinte Olympe, la voix enrouée par le rire, La troupe a vraiment de multiples talents. 

 

— Et toi, mannequin, rajoutes-tu, rigolarde, Arnaud...

 

Soudain, la voix glacée de Christine t’arrête net. Pétronilla te lance un regard lourd tandis que Christophe opère un repli tactique vers le fond de la scène.

 

— Olympe ? tranche Christine, Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quand est-ce que tu comptais m’en parler ?

 

Soudain livide, Olympe se crispe, les phalanges serrées sur le rebord de la scène.

 

— C’était juste un coup de main, tente-t-elle de rassurer, Pour Daya. Mais ne t’inquiètes pas, je sais que Salomé me demandera beaucoup de travail, et c’est ma priorité.

 

La professeure pince les lèvres, visiblement peu convaincue :

 

— À l’avenir, j’aimerais être renseignée sur ce type d’initiative. Surtout si tu t’engages dans une activité aussi chronophage en parallèle. 

 

— Pas de problème, esquive Olympe, De toute façon, ça ne se reproduira pas. 

 

Tout le monde paraît alors se détendre. Lionel se relève, un câble à la main :

 

— Si tout le monde est prêt, propose-t-il, Je pense que l’on peut reprendre. Tu ne penses pas, Christine ?

 

— Tout à fait, tout le monde en place. Puisque Duncan est parti, nous allons changer d’extrait...

 

Tu rejoins alors les recoins troublants de mystère des coulisses enchanteresses. Les plis masquent et dévoilent les recoins de la pénombre sensuelle. Au loin, le spectacle de la vie continue. Salomé et Hérode jouent. Et toi, déesse inconnue, tu observes la scène avec la curiosité de celle qui détient la vérité sur le vaste mensonge représenté.

 

— Tu joues très bien, te chuchotes alors Arnaud, Christine a bien fait de te recruter.

Tout aussi concentré que tu l’étais, il fixe le ballet des acteurs. Sous l’effet du compliment, tu te tortilles, ce qui n’a que pour effet d’intensifier les effluves capiteux dégagés par ton voisin.

 

— Peut-être, bredouilles-tu, Je ne sais pas trop quoi répondre.

 

— Je te le dis.

 

Tu regardes cette histoire qui reprend son cours alors que Duncan est parti. Combien l’absence a-t-elle vite été comblée ! Il n’aura fallu que changer de scène pour que toute trace de son existence disparaisse.

 

— Tu voudras qu’on aille prendre un verre, tous les deux, après, t’entends-tu dire, catastrophée, Enfin...

 

Arnaud détache alors brièvement son regard pour le planter dans le tien.

 

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, vraiment. J’ai pas mal de travail et des rôles à préparer.

 

Alors, sous les sons de la tragédie de Salomé répudiée, tu ravales la petite boule de plomb qui roule dans ta gorge et obstrue tes larmes, prêtes à couler.

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