Chapitre 7 - Nassau

Notes de l’auteur : Chapitre mis à jour le 27/04

Isiah était particulièrement fier de moi. En conséquence, il me laissait davantage prendre l'air sur le pont, entre la préparation du repas du midi et du soir. Je m'imbibais de l'odeur du sel, de la sueur, de la pêche et du bois moisi. La Guigne, quand il me croisait, me donnait une tape sur l'épaule pour me signifier que ma présence comptait. Mais Ferguson, de son côté, ne laissait rien paraître. Il restait la plupart du temps à la barre, les yeux rivés vers l'horizon, et quand il n'y était pas, il se trouvait dans sa cabine, à consulter des cartes. Je supposais qu'il valait mieux pour lui garder ses distances avec les autres forbans, après ce qu'il venait de se passer. Autrement dit, je n'avais aucun moyen de connaître le sort qui m'attendait.

Le doute régnait toujours dans mon esprit quand nous vîmes se dessiner à l'horizon la baie de New Providence. Sur la carte que Ferguson m'avait montrée, le premier jour, c'était une petite île au cœur de l'archipel des Bahamas, entre l'océan Atlantique et le Golfe du Mexique. Mais une fois devant moi, elle me parut gigantesque. Plus on se rapprochait, plus elle devenait imposante, engraissée par de nombreux rafiots.

Le Nerriah se rapprocha de la célèbre baie de Nassau, gardée par un îlot qui obligeait les navires à entrer par un côté et à sortir de l'autre. Honnêtement, gamine, qualifier Nassau de ville, c'est exagéré. À l'époque, il s'agissait d'une bourgade en ruine sur laquelle s'amassait des tentes, des tonneaux, des armes et du rhum. Sur la plage, on voyait des hommes, accompagnés de prostitués, se précipiter dans des tentes pour faire leur affaire. Alors que l'on s'apprêtait à jeter l'ancre, il parvenait sur le pont des odeurs nauséabondes. Cette ville sentait l'alcool, la sueur et l'homme. Bref, pour une fille de mon âge, il s'agissait probablement de l'endroit le plus dangereux au monde.

J'admirais le spectacle en compagnie d'Isiah. Ce dernier perçut ma nervosité et tenta de me rassurer :

« Ne t'en fais pas, Adrian, tu as sauvé la vie de notre capitaine ! Il n'a aucune raison de te virer. »

Mais le cuisinier était loin de connaître toute l'histoire. Même si j'avais secouru Ferguson à deux reprises, je restais une fille, et les filles n'avaient pas leurs places sur un navire. Je pris appui sur le bastingage pour mieux observer la plage, pensive. Mes yeux s'arrêtèrent alors sur un pirate qui tenait par la main une jeune prostituée, à peine plus vieille que moi. Lui, il devait avoir au moins le double de son âge. Je la regardai un moment. Je ne parvins pas à lire du bonheur sur son visage. Il la prit par la taille et l'embrassa fougueusement avant de l'entraîner à l'intérieur d'une petite tente. Ma gorge se noua brusquement. Est-ce que c'est ça qui m'attendait, une fois à terre ?

« Adrian ! »

Je me retournai, arrachée à mes pensées. C'était Ferguson qui venait de m'aboyer dessus, le regard sérieux.

« Tu descends à terre avec moi. »

Je déglutis.

Les gabiers venaient de terminer de préparer la chaloupe. Selon les règles, les marins descendent à terre par ordre d'ancienneté, mais Ferguson signala qu'il avait besoin de moi, si bien que je fis partie du premier débarquement.

La chaloupe tangua sous le poids des hommes. Une fois à flot, quatre pirates, dont Isiah et La Guigne, se dévouèrent pour prendre les rames. Il nous fallut une vingtaine de minute pour atteindre la plage. Le soleil tapait si fort ici ! Les palmiers se firent de plus en plus grand à mesure que l'on approchait, tout comme les rires et les jurons des flibustiers devenaient de plus en plus audible.

Quand mes pieds s’enfoncèrent enfin dans le sable, je n'eus pas le temps de rêvasser. Les hommes avaient besoin d'aide pour relancer la chaloupe en mer, un homme à son bord, pour retourner au bateau et ramener les autres. Une fois cette besogne terminée, Ferguson me prit par le bras et m'entraîna avec lui dans les allées de tentes.

Que dire d'autre ? Ce petit port de New Providence est devenu si célèbre depuis que je n'ai pas grande-chose à dire que tu ne saches déjà. Enfin, ce que vous autres, vous en savez, c'est ce qu'on a bien voulu vous raconter... Depuis mon retour en Europe, j'ai souvent eu vent de l'image glorieuse que les plus démunis avaient de Nassau. Le repère de la République des pirates, la baie encombrée de frégates aux pavillons noirs, les épaves d'anciens navires anglais échouées sur la plage, les plus belles femmes du monde, les criminels les plus recherchés d'Occident et, d'une manière tout à fait improbable, le premier véritable havre de liberté du Nouveau Monde depuis l'installation des colonies. Mais tu sais, gamine, quand j'y avais mis les pieds pour la première fois, Nassau était encore très loin de cette réputation. Cela faisait à peine quelques mois que la coalition de pirates venait de voler ce port stratégique aux anglais. Toutes les constructions n'étaient plus que ruines. Des toiles de tentes se dispersaient entre les murs encore debout, mais aussi sur la plage. Quant aux hommes, ils semblaient fonctionner dans le désordre le plus total, se prêtant à des jeux d'argents, à de basses besognes pour le profit de leurs capitaines ou bien à forniquer au point de rendre aveugle un prêtre.

J'assistai à tout ça dès le premier jour, bien sûr, mais cela ne me choqua pas autant que Ferguson l'aurait voulu. Alors que nous progressions dans les allées, le forban fut étonné de ne pas me voir une fois tourner de l’œil. À vrai dire, j'étais trop inquiète de mon propre sort pour m'en soucier.

À Nassau, l'organisation laissait à désirer, mais je compris très vite comment l'économie fonctionnait : les pirates pillaient, revenaient avec leurs butins, les vendaient aux marchands de l'île pour ensuite dépenser leurs gains dans la réparation du navire et dans les plaisirs. C'est la raison pour laquelle les seules femmes qui se trouvaient ici étaient principalement des prostituées, venant des quatre coins du monde. Elles portaient des robes bons marchés, appartenant autrefois à des dames de bonne conditions, mais sans rien dessous, de manière à pouvoir enlever et remettre facilement leurs vêtements. Mais parmi les flibustiers, pas une fois je ne croisai de femmes. Pourquoi ça ? Les conditions de travail, la superstition... appelle ça comme tu veux, gamine.

Face à ce constat, ma gorge se noua : les chances pour que le capitaine décide de me garder s'amoindrissaient. Comment avais-je pu croire que je pouvais rester sur le Nerriah ? Ferguson allait se débarrasser de moi, j'en étais certaine, et mon avenir serait celui de ces femmes débraillées qui restaient couchées sur le dos du matin au soir. J'avais envie de pleurer, de crier, de me révolter ! Mais je restai silencieuse, trottinant derrière le capitaine qui avançait à grandes enjambées.

Nous pénétrâmes dans les ruines de ce qui restait de l'ancien Nassau, celui qui avait été bâti par des colons anglais. Très peu de bâtiments se dressaient encore. Au loin, un fort, endommagé par des coups de canons, régnait sur a colline. Dans la rue principale, la taverne demeurait toujours une taverne, bien qu'elle ait été agrandie par une grande tente qui permettait de disposer plus de table. Il faut dire que les clients ne manquaient pas ! Dans les entrepôts encore debout, les marchands stockaient les butins volés avant leurs embarcations sur des navires de contrebandes. Le forgeron avait quant à lui récupéré une maison d'habitation dans laquelle il avait aménagé son atelier. Pour le reste, tout était occupé par des commerces de premières nécessités : poissonnerie, artillerie, boucher et marchand de fruits et légumes.

Mais un grand bâtiment s'élevait au-dessus des autres : la maison de l'ancien gouverneur. Il s'agissait d'un petit manoir de pierre avec une seule grande entrée, où l'on y avait disposé des fleurs. Les fenêtres ne laissaient rien entrevoir de l'intérieur : soit les volets demeuraient fermés, soit les rideaux épais étaient tirés. Une grande enseigne, fixée au-dessus de la grande porte, annonçait les services que l'on proposait à l'intérieur :

Chez Madame Morgane

Maison de plaisir de bonne réputation.

Il fallait un sacré culot pour transformer la maison d'un gouverneur anglais en bordel !

Ferguson avança vers l'entrée, déterminé. La panique me prit. Je me plantai devant le capitaine pour l'empêcher d'aller plus loin et tentai de le convaincre :

« Pitié m'sieur, je vous ai sauvé deux fois ! Vous ne pouvez quand même pas me laisser dans cette maison ! Je ferai tout ce que vous voulez : je récurerai seule votre navire, je réparerai les drisses, les écoutes et les haubans1, je lessiverai le pont et seconderai Isiah en cuisine avec sérieux... S'il vous plaît, m'sieur Forbes, ne...

— Tu vas te taire ? »

Le capitaine m'avait coupé avec froideur, me dévisageant comme un cafard. Il m'empoigna le bras et me conduisit à l'intérieur du bordel alors que je continuai de le supplier. Des larmes d'effroi commencèrent à déborder de mes yeux, mais le forban n'y prêta aucune attention. Il me tira sans difficulté jusqu'à me faire franchir le seuil.

L'intérieur du bordel faisait rudement contraste avec ce qui se passait dehors. Le calme y régnait, ainsi que la propreté. Des filles en robe de chambre de soie passaient le balai, débarrassaient les tables et rangeaient le bar. Elles avaient toutes leurs petits charmes, mais la fatigue se lisait sur leurs visages trop maquillés. Afrique, Asie, Europe, elles venaient manifestement de partout. Des anciennes prisonnières ? Des anciennes esclaves ? Des orphelines abandonnées ? Difficile de te répondre, gamine. Moi aussi, j'aurais bien voulu connaître leurs histoires. En tout cas, elles avaient fait de l'endroit une parfaite maison des illusions : les rideaux, les nappes, le mobilier, les fleurs et les odeurs de parfums, le tout nous embarquait dans le plus beau des rêves exotiques. L'ancienne maison du gouverneur reflétait l'image idéale du Nouveau Monde, telle que les marins n'avaient cessé de l'inventer et de la faire croire. Et oui, gamine, le Nouveau Monde raconté par les marins, c'est en fait le monde des bordels. De toute manière, pendant les escales, c'est tout ce qu'ils ont le temps de voir.

Une grande dame de forte stature, plus âgée que les autres et vêtue d'une robe de la dernière mode, nous aperçut et vint à notre rencontre. Ses cheveux bruns, parsemés de gris, étaient soigneusement coiffés en un gros chignon qui ne laissait dépasser aucune mèche, comme les femmes respectables. Ses yeux perçant nous jaugeait attentivement, comme s'ils cherchaient à déceler le moindre de nos désirs. Elle portait de grosses bagues en or et en argent à chacun de ses doigts, ainsi qu'un énorme collier de perle autour du cou. Pas de doute possible, il s'agissait de la fameuse Madame Morgane, la patronne de cet établissement. Quand elle reconnut Ferguson, elle se réjouit :

« Capitaine Forbes, quel plaisir ! Tout le monde croyait que vous aviez passé l'arme à gauche. Je suis heureuse que vous donniez tort aux mauvaises langues !

— On se demande bien d'où elles viennent, répliqua froidement le forban.

— Cela n'a pas d'importance, puisque vous êtes là. Je vous sers un verre ?

— Je suis pas venu pour ça, Madame. J'ai besoin de votre aide pour régler une affaire importante. »

Ferguson me prit par le bras et me mit sous le nez de la patronne. Son expression changea subitement, quittant le domaine de la séduction pour celui de l'expertise. Elle sortit de la petite sacoche accrochée à sa ceinture une paire de lunettes, qu'elle posa sur son nez, puis se pencha vers moi pour mieux examiner mon visage. Pas de doute, Madame Morgane connaissait assez bien la gent féminine pour ne pas se laisser avoir par mes cheveux coupés et mes vêtements de mousse. Elle me fixa un moment avant de se redresser et de s'adresser au capitaine. Elle perdit alors toutes ses bonnes manières :

« Mais enfin, Ferg, que veux tu que j'en fasse ? À l'exception de ses yeux, elle est maigre, laide comme un clou et encore dans l'enfance ! Pas besoin de lui demander si elle a déjà saigné ! Passe encore pour les quelques ribaudes que tu me ramènes de temps en temps, mais là c'est non ! »

Intérieurement, je soupirai de soulagement. La patronne ne voulait pas de moi ! La chance me souriait.

« Ça tombe bien, répondit Ferguson, parce que je ne compte pas te la céder. »

Nous fixâmes toutes deux le capitaine avec étonnement, comme s'il venait de nous frapper avec une massue. Mais la patronne fut la première à retrouver ses esprits. Ses légères rides reprirent un air sérieux. Les poings sur les hanches, elle se dirigea vers le bar.

« Venez, on va le prendre, ce verre. »

 

Devant une bouteille de rhum, la capitaine lui raconta tout : la fuite de Londres, comment je l'ai aidé à semer les tuniques rouges et comment je l'avais sauvé une seconde fois à bord du Nerriah.

« Cette gamine m'a sauvé la vie deux fois en quelques jours seulement à l'aide d'une fronde, tu te rends compte ? J'ai jamais vu quelqu'un tirer aussi juste, aussi loin et aussi vite ! T'imagines ce que ça donnerait, une vraie arme à la main ? Je vais pas te mentir, Morgane, on fait affaire ensemble depuis un moment déjà et on se connaît bien, et pas seulement en affaire hum, hum... Au début, je voulais pas la garder. Une fille sur un rafiot de pirate, tu penses bien qu'elle se ferait dévorer toute crue si ça se savait ! Mais aucun de mes hommes ne vise aussi bien, et avoir un tireur d'élite sur le grand mât pendant les abordages, c'est un véritable atout pour un équipage.

— Donc, si je comprends bien, tu veux la garder à bord ? T'as laissé ta tête à Londres, ou quoi ? Tu crois franchement qu'il suffira de lui couper les cheveux de temps en temps et que tout se passera bien ? Et tu feras comment quand sa poitrine va commencer à se former et, pire encore, quand elle va commencer à saigner ? Tu pourras jamais cacher ça à ton équipage, Ferg, tu le sais aussi bien que moi. Tu en a parlé à Isiah et à ton second renfrogné ?

— Mon second n'est pas renfrogné, Morgane, il n'aime pas ton bordel, c'est tout. Et non, je ne leur ai pas dit.

— Même à eux ? À l'évidence, tu ne leur en as pas touché un mot parce que tu sais qu'ils seraient contre. Enfin, je suppose que je ne peux pas t'en empêcher ! Alors que comptes-tu faire quand son corps de femme s'épanouira ?

— C'est pourquoi je suis venu te voir, j'ai besoin de ton aide pour ça. Je me suis dit que tu pourrais rendre son accoutrement plus... convaincant. »

Même si certains éléments de leur conversation m'échappaient, le discours de Ferguson me rassura. Honnêtement, je ne pensais pas que mon intervention lors de la mutinerie avait fait tant d'effet. J'étais loin d'imaginer que ce petit don me serait autant favorable. Quand je pense que Sawney Bean se moquait de mon arme de fortune ! Tu vois, gamine, parfois, il faut faire confiance en ses aptitudes, car on sait jamais quand est-ce qu'elle nous seront utiles, ni même quand elle pourront nous sauver la vie.

Madame Morgane se pencha de nouveau sur mon cas, ses lunettes sur le nez. Elle ne m'observait plus comme une employée potentielle, mais comme une créature qu'il fallait transformer pour créer l'illusion. Au bout d'un moment, elle me demanda :

« Comment tu t'appelles, gamine ?

— Saoirse Fowles.

— Quel nom à coucher dehors ! Et ton capitaine, il t'a dit de t’appeler comment ?

— Adrian Fowles, Madame.

— Je vois. Au moins, il ne t'a pas refilé un nom aussi grotesque que le vrai. Eh bien, Sirrr-chaaa, tu vas te reposer ici cette nuit, et demain, on fera de toi un Adrian concluant. Tu es d'accord, Ferg ? »

Le capitaine se contenta de hocher la tête.

L'affaire était donc conclue. Le forban me laissa chez Madame Morgane et me promettant de revenir demain.

« Dès que Madame en aura fini avec toi, je viendrais te donner pour ta première leçon de piraterie. »

Mon sang bouillonnait d'impatience rien qu'à cette idée. La peur déserta complètement mon esprit pour laisser place à un nouveau souffle. Voilà, gamine, comment je fus adoptée par la piraterie. Mais j'étais très loin de tout connaître de cet univers. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'à cet instant, alors que Ferguson était à peine sorti du bordel, il me tardait déjà de voir l'aube se lever.

 

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sifriane
Posté le 17/04/2022
Salut,
J'aurais bien aimé connaître le ressentit de l'homme qui a pris la pierre en pleine poire, il doit l'avoir mauvaise contre Saoirse, et ses acolytes aussi, non ?
Il me semble que tu commences presque tous tes chapitres par « les jours qui suivirent », ce serait intéressant de changer de temps à autre. Ici tu pourrais commencer tout de suite par la vue de providence.
Je crois pas que ce soit nécessaire de préciser que l'homme et la prostitué s'allongent dans la tente.

Les descriptions de l'environnement sont très bien, et tu nous fais bien ressentir l'angoisse de Saoirse.

J'ai beaucoup aimé la fin, et la discussion avec Madame Morgane.
A bientôt :)
M. de Mont-Tombe
Posté le 17/04/2022
Salut ! Merci pour tes retours. J'avais pas fait attentions avec "les jours qui suivirent", je vais corriger ça assez vite. ^^' Je prends en compte toute tes remarques pour la prochaine mise à jour des chapitres, qui ne devrait pas tarder à arriver. :)
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