Chapitre 7 : Malédiction

En pénétrant Élégare, Zoya ressentit tout de suite la différence entre la capitale et Silenis. Ici, nulle place pour les excentricités, il y avait tant d’habitants que les bâtisses de la cité se devaient d'être spacieux tout en laissant de la place pour la circulation. Les rues étaient souvent étroites, semblables aux descriptions laissées par Pankraz dans ses livres.

Ils étaient arrivés la veille, alors que la nuit tombait : la jeune fille n'avait pas eu l’occasion d'en visiter les rues. Trop épuisés par le voyage, mais aussi par la lutte contre les brigands, ils avaient à peine eu la force de trouver une auberge dans laquelle passer la nuit. Seule Ylaïda était dans un état normal, et Zoya s’était demandée si elle était vraiment habituée aux combats et aux voyages, ou si elle parvenait juste à rester impassible en apparence.

Zoya n'avait pas peiné à trouver le sommeil, et le lendemain elle se retrouvait requinquée. Ylaïda avait une affaire à mener à la capitale, et quitta l'auberge tôt dans la matinée, presque sans prévenir les autres. C’était Ankinée qui l'avait aperçue sortir à l’aube.


 

—Je n'ai pas eu le temps de la remercier qu'elle est partie, dit-elle après leur avoir apportée la nouvelle.


 

Céleste et Kyan semblaient eux aussi en forme, ce qui rassura leur amie. Après avoir manger quelque chose, ils quittèrent à leur tour l'auberge pour se diriger vers le palais royal. Ankinee semblait préoccupée. Sûrement appréhendait-elle sa rencontre avec son premier patient en tant que mège. Elle n'avait jamais quitté Silenis, ni la bienveillance d’Ayse, elle était livrée à sa première mission.


 

—Tu vas gérer la situation, la rassura Kyan. Si ta mentor t'a laissée t'y rendre seule, c'est parce qu'elle te fait confiance.


 

La brune le remercia d'un chaleureux sourire, ce qui ne rassurait pas Zoya. Leur dernière conversation à trois au sujet de la trame narrative datait d'à peine deux jours que son ami d’enfance se permettait de n'en faire qu'à sa tête. En plus de ne pas savoir ni pourquoi, ni comment ils avaient atterri à Aradæïa, ils ne connaissaient rien de l'impact de leurs actes sur le déroulement de l’histoire.

Elle voulut lui faire signe, mais cela aurait été trop indiscret. Elle se retint et croisa le regard de Céleste, lui aussi perplexe quant à la situation. Tous deux partageaient la même inquiétude pour leur meilleur ami. Elle comprenait que Kyan désirait se rapprocher de la jeune fille, mais il devait garder en tête qu'elle n’était que le personnage d'un roman. Il ne pouvait pas se perdre dans ce monde et oublier leur objectif. Elle aussi éprouvait l'envie d'exprimer son excitation, en apprendre plus sur Aradæïa, apprendre à user de sa magie et y trouver sa place… mais elle préférait se contenir.

Marchant rue après rue, ils s'approchaient maintenant des portes du palais royal. Le portail semblait être de métal, forgé de sorte à ce que les barreaux décrivaient les différents blasons de la nation, de la ville et de la famille royale. La jeune fille admira ce travail d’orfèvre et voulut même le dessiner. Mais elle n'avait pas le temps pour ça. Devant le portail, des gardes surveillaient l’entrée.


 

—Étrange, dit Ankinée. Ayse m'avait pourtant dit que l’entrée était libre.


 

Aradæïa étant un royaume pacifiste et en période de paix, les portes du palais royal étaient toujours ouvertes à ceux qui voulaient visiter les lieux. Plus encore, lorsqu'elle le pouvait, la famille royale se montrait abordable et accessible. Zoya se demanda pourquoi la réalité ne correspondait pas aux livres. Ils se rapprochèrent des miliciens, et l'un d'eux leur adressa la parole :


 

—Annoncez-vous.


 

Anikee s’exécuta et expliqua la raison de leur venue.


 

—Et eux ? Dit-il en désignant Kyan, Céleste et Zoya.

—Ils souhaiteraient visiter le palais.


 

Le soldat les considéra du regard.


 

—Le palais est exceptionnellement fermé aux visites aujourd’hui. Ils devront vous attendre ici.


 

Ankinée se retourna vers eux, leur lançant un regard désolé. Les trois amis se regardaient, ne sachant comment prendre la nouvelle.


 

—Ne te fais pas de souci, lui dit Céleste. Nous attendrons ici.

—J’espère ne pas vous faire attendre longtemps, soupira-t-elle.


 

Elle leur tourna le dos et pénétra à l’intérieur du palais, laissant les trois adolescents face au portail fermé.


 

—Et bien, dit Kyan, on va avoir du temps à tuer.


 

Elle ressentit la déception dans la voix de son ami. Sûrement aurait-il aimé l'accompagner et rencontrer Mihran. Qui ne voulait pas rencontrer le protagoniste de son roman préféré ? Ils étaient désormais obligés à attendre sans savoir ce qu'il allait advenir d'Ankinée. Elle se souvenait que dans le premier tome de la série, Ankinée et Mihran se rencontraient à la bibliothèque de Silenis, alors que le milicien cherchait des informations sur la rune des ténèbres Othala et ce qu'elle impliquait. C'était ainsi qu’ils s’étaient lancés dans une longue discussion sur le destin, jusqu’à ce que la mège ne décide de le suivre dans sa quête.


 

Ankinée disparut rapidement de leur champ de vision. Mais Zoya ne s’était pas résignée à laisser les choses se passaient ainsi. Non, elle voulait connaître la suite comme lorsqu’elle feuilletait les pages du livre. Elle voulait savoir ce qu'il allait arriver à Ankinée et craignait le pire. Ses deux amis fixaient la grille d'un air las.


 

—Je vais me promener un peu, jeter un œil autour du palais, dit-elle.

—Ne t'éloigne pas trop, lui dit Céleste. On ne doit pas se perdre.


 

Elle hocha la tête puis s'écarta de la grille, marchant d'un pas tranquille en regardant autour d'elle. En vérité, elle réfléchissait. Il devait y avoir un moyen d'entrer à l’intérieur du palais, non ? Il y avait toujours des portes à la dérobée, des entrées cachées. Zoya commença par faire le tour de l’édifice, à la recherche d'une possible entrée. Elle sentit soudainement une irrégularité au sol, au-dessous de son pied. Elle se pencha pour toucher de sa main, et reconnue comme une forme qui lui était familière, faite pour l'homme.

Ses yeux s’illuminèrent de joie. Elle était là, son entrée. Elle regarda autour d'elle : la rue était vide, et devait sûrement l’être souvent. Elle analysa un peu plus ce qui semblait n'être qu'un défaut des dalles pour comprendre qu'il s'agissait bel et bien d'une trappe. Vu son emplacement, elle devait certainement conduire à l’intérieur du palais. Elle finit par saisir la poignée de la trappe, la souleva et se glissa à l’intérieur.

Elle descendit doucement l'échelle et se retrouva plongée dans l’obscurité. Elle devait maintenant s'orienter pour retrouver le palais. Elle réfléchit, puis avança sur sa gauche, comme avant d'entrer par la trappe elle se souvenait que le palais était à sa gauche. Ce passage souterrain était visiblement simple. Zoya s'aidait en s'appuyant contre le mur pour éviter de perdre son orientation. Finalement, elle sentit contre son bras ce qui semblait être le bout d'une échelle. Elle songea que ce devait être la sortie vers le palais. Elle emprunta l’échelle, puis poussa de sa main droite la trappe pour l'ouvrir. Elle dut forcer un peu, mais la trappe finit par céder, la conduisant à la sortie.

Elle fut d’abord éblouie par la lumière du jour. Elle fut ensuite agréablement surprise en constatant qu'elle était bien arrivée à l’intérieur du palais. La première partie visible était les jardins : un chemin était tracé au milieu de l'herbe, des plantes et des arbres d'une beauté féerique. Les feuilles des arbres avaient des couleurs vives, bleus, roses, oranges, mais aussi des tons de vert. Au milieu du chemin se trouvait une place où l'on pouvait flâner et se poser : une fontaine était entourée de plusieurs bancs. L'architecture était travaillée au détail pour creuser la fontaine de pierre blanche.

Au loin, elle pouvait voir Céleste et Kyan, qui attendaient toujours à l’extérieur, devant les grilles du palais. Elle approcha prudemment du côté du portail et leur fit des signes de la main. L’avaient-ils remarqué ? Elle pouvait les distinguer au loin faire des mouvements, mais elle ne savait pas si c’était parce qu'ils étaient surpris de la voir ou si cela était juste parce qu'ils parlaient ensemble. Elle haussa les épaules, puis se tourna vers la porte d’entrée du palais, trop pressée de retrouver Ankinée. Cette dernière marchait encore le long du jardin et se dirigeait vers la porte.

Elle courut vers elle. Ankinée avait senti qu'il y avait du mouvement près d'elle, car elle s’était s’était retournée. La surprise se lut dans ses yeux.


 

—Zoya, comment es-tu venue ?

—J'ai eu de la chance, dit-elle simplement en souriant.

—Je suis heureuse qu'un milicien t'ait laissé entrer, s'exclama-t-elle. Je dois t'avouer que j'ai peur de passer ma première consultation seule.

—Mais un mège ne doit-il pas être seul avec son patient ?

—Si, bien sûr… mais je pensais que j'allais d'abord assister Ayse.


 

Zoya se sentit chanceuse qu'Ankinée n'eut pas compris qu'elle était entrée dans le palais de façon interdite. Passée la surprise, elles continuèrent le long du chemin de pierre jusqu’à ce qu'elles arrivent face aux portes du palais. Le château était haut et impressionnant, et les portes étaient aussi gardées par des miliciens. Zoya sentit la pression monter et avait l'impression qu'un milicien la fixait. Lorsqu'Ankinée s’annonça, l'un des gardes répondit aussitôt :


 

—Mihran Arakel vous attend.


 

Sans plus de cérémonie, la porte s'ouvrit à elle, et un domestique se présenta pour les conduire jusqu'aux appartements de Mihran. Zoya fut soulagée de comprendre que les miliciens croyaient qu'elle était tout aussi autorisée qu'Ankinée à entrer au palais. Les miliciens ordinaires étaient affectés au quartier général de la Milice, située dans un autre bâtiment de la Capitale, cependant Mihran était membre de la Milice Royale. Cette dernière habitait au sein même du palais, puisqu'elle était chargée de protéger la famille royale et de l'encadrer. L’une des ailes du palais était dédiée à leurs appartements. Escortées par le domestique, Ankinée et Zoya en prirent la direction. Arrivés devant une porte au sein d'un couloir, le domestique ouvrit la porte et annonça l’arrivée de la mège.


 

—Faites la entrer, dit une voix à l’intérieur de la pièce.


 

Le domestique s’exécuta, et toutes deux entrèrent dans la chambre de Mihran. Zoya était curieuse de rencontrer ce personnage à la fois tant aimé et détesté des fans. Son caractère prononcé, son côté mystérieux avaient attiré la sympathie de certains, mais aussi les foudres d’autres lecteurs. Elle avait été surprise de constater que cette réalité dans laquelle elle se trouvait, était parfois différente de celle relatée dans les livres. En était-il de même pour le jeune homme ?

Assis sur un fauteuil, un jeune homme aux cheveux de jais leur faisait face. Ses yeux étaient tous aussi sombres, les traits de son visage étaient fins, et il ne semblait pas être ravi de voir deux jeunes filles arriver. Il s'adressa à Ankinée sans jeter un regard vers Zoya :


 

—Je croyais qu’il était convenu que vous viendriez seule.

—En effet, répondit la mège, c’était cela. Cependant, il y a eu quelques imprévus.


 

La jeune fille désigna la blonde de la main :


 

—Zoya est une étrangère tout juste arrivée à Aradæïa. Elle m'a aidé à me rendre jusque vous, et je lui dois beaucoup. Je tenais à ce qu'elle m'accompagne pour la remercier.

—Je vois. Et bien, qu'elle tache de ne pas nous déranger.


 

En voilà un qui correspondait bien à la description du livre. En même temps, si cela était le cas pour Ylaïda ou Ankinée, pourquoi en serait-il une exception ? Il était hautain et distant. Zoya avait espéré voir en lui quelque chose de plus en le voyant d’aussi près, mais aussi en chair et en os. Elle constatait qu’elle n'allait pas en savoir plus de lui de sitôt.

Mihran ne paraissait pas prendre sa présence au sérieux, car elle était une étrangère. Si elle lui disait qu’elle avait déjà lu son avenir, peut-être la considérerait-il autrement ? Jamais Zoya ne prendrait ce risque, et au contraire, elle pensait que sa position lui conférait un petit avantage. Elle pourrait les écouter discrètement. Le milicien leur fit signe de s’asseoir et les deux jeunes filles prirent place sur des chaises. Sur la table, il y avait un breuvage qu'elle ne parvint pas à identifier. Comme ils n’étaient que eux trois et que le domestique était parti, Mihran servit lui-même les verres.

Il but quelques gorgées de son verre, puis s'adressa à Ankinée


 

—Je suppose que vous connaissez déjà ma famille.

—Comment ne pas la connaître ? La famille Arakel a intégré la Milice Royale depuis plusieurs générations maintenant. Le premier serait votre arrière grand-père, si je ne me trompe pas.

—C'est bien cela, dit-il d'une voix lasse.


 

Zoya perçut un certain mal aise dans l'attitude du jeune homme. Bien qu'il paraissait toujours détaché lorsqu'il parlait, le sujet de sa famille demeurait délicat. La blonde connaissait une partie de ces raisons, mais elle préférait ne pas couper cet échange. Et puis, elle ne voulait pas interférer plus qu'elle ne l'avait déjà fait dans le déroulement de l’histoire.


 

—Mais il y a une ombre au tableau. Ayse vous l'a expliqué, n’est-ce pas ?

—Oui… cela a un rapport avec votre père…


 

Mihran fronça les sourcils :


 

—La raison de votre venue est liée à son passé. Mon oncle m'a élevé à sa place car il a failli dans sa mission en tant que milicien.


 

La colère était perceptible dans sa voix, si bien que Ankinée avait détournée le regard, éprise d'un intérêt pour son verre qu'elle paraissait siroter. Zoya, agacée du comportement de Mihran, le regardait toujours, droite sur sa chaise. Lui l'avait remarqué, et elle crut un instant qu'il avait tourné les yeux vers elle, sans tourner la tête. Mihran poursuivit :


 

—Il était devenu un criminel de la pire espèce. Un assassin, un bandit de bas étage qui usait de son expérience militaire pour ôter la vie. Je ne sais combien de personne il a abattu, et jamais je ne voudrai le savoir.


 

Enfin, il baissa la tête, lâchant un soupir. Ankinée osait redresser la sienne, Zoya n'avait pas changer sa posture. Quelques secondes s’écoulèrent silencieusement. Puis Mihran reprit :


 

—La Guilde des Mèges et le Culte des Déesses savent combien les runes et leurs symboles sont importants dans la vie d'une personne. Ma rune de naissance est Othala. Elle est liée à l’héritage familial. Je ne veux pas que les méfaits de mon père pèsent sur mon existence et celle de ma lignée.


 

Ankinée ne répondit pas, gardait le silence et dévisageait Mihran. Zoya non plus n'avait pas de réponse à cette question. A vrai dire, l'objet des aventures des protagonistes de la série de romans tournait autour de cette malédiction liait à la rune de naissance du milicien. Il lui était difficile de dire quoi que ce soit.


 

—Comment se manifeste votre rune dans votre vie quotidienne ? L'interrogea Ankinée.

—J'ai l'impression d'avoir hérité du poids des péchés de mon père. Ma propre famille ne me fait pas confiance, comme ceux qui connaissent la vérité sur mon père. Je dois faire face à de nombreux obstacles et de grandes difficultés, c’est comme si la destinée s’acharnait sur moi.


 

La conversation se poursuivit ainsi, entre les questions de Ankinée et les réponses de Mihran, qui poursuivait dans ses explications, contait les épreuves qu'il avait enduré depuis son enfance, de ceux qui le condamnaient sans même l'avoir connu, de la pression due à son rang. Zoya reconnaissait en cela les personnages et le roman d'origine, la compassion dans les yeux de la mège la confortant dans le sentiment que l'histoire semblait revenir dans son cours normal.

Cependant, la jeune fille appréhendait ce moment, parce qu'elle se souvenait encore des dernières lignes du dernier tome, du destin de Ankinée, de ses souffrances et de ses sacrifices afin de porter secours à Mihran. Elle se souvenait aussi de cette façon dont il ne l'avait jamais vraiment prise au sérieux. Et même si elle espérait que l'histoire se déroulerait comme dans les livres, si cela pouvait l'aider à rentrer chez elle, quelque part elle espérait que les mêmes erreurs ne se répéteraient pas.

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Notsil
Posté le 08/01/2021
Coucou !

On apprend des choses, ici. Curieuse d'en apprendre plus sur ce Mihran.
Je sais qu'ils sont pacifistes mais je trouve un peu trop facile le moyen d'entrer dans un palais "bouclé". Personne ne connait ce passage qu'une étrangère a trouvé sans même chercher ? Comment la trappe est dissimulée côté jardins ?

On sent Zoya plus inquiète de modifier le cours de l'histoire. Mais, ils ne savent donc toujours pas comment ils pourraient rentrer chez eux ? On ne sait pas s'ils doivent faire en sorte que tout se passe comme prévu pour rentrer ou a contrario modifier le destin ?

Curieuse de la suite.
Encre de Calame
Posté le 08/01/2021
Coucou !

Merci pour ton commentaire ! Oui, c'est un passage un peu bancal que je devrai corriger plus tard (le premier jet n'est pas encore fini).

Actuellement, non ils ne savent toujours pas comment rentrer chez eux.

Merci encore pour ce message :)
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