Chapitre 7 : Le projet

Par Mary

Chapitre 7

Le projet

 

 

 

Stone a du courrier dont il doit s’occuper pour des affaires urgentes. Après le déjeuner, je m’installe donc avec ma tasse de café et l’Astronomical Journal sur la méridienne satinée de la bibliothèque, près des hautes fenêtres. Dehors, de gros nuages noirs s’accumulent à l’horizon, mais pour l’heure, le soleil inonde la pièce et me réchauffe jusqu’à la moelle. Quelques particules de poussière flottent autour des rayonnages et dansent à la moindre caresse d’un rai de lumière. Le feu de la matinée a beau s’être éteint, quelques braises vivotent encore sous les cendres en petites lueurs ambrées et son odeur se mêle à celle, si caractéristique, de l’encre et du papier.

Je m’étonne moi-même de mon si grand calme, compte tenu de ce qui s’est passé hier. Je devrais paniquer, pourtant il n’en est rien, au contraire. J’ai l’impression qu’on a enlevé un poids de mes épaules, que je respire mieux. Je me sens… libérée, je suppose, alors que ma situation est clairement au plus bas. Sans Stone, j’aurais été emprisonnée à vie auprès d’un homme stupide et sans le moindre intérêt, ou je me serais retrouvée à la rue.

Comment Stone est-il devenu Stone ? Est-ce que cela a un lien avec cette lettre, ou bien est-ce autre chose ? Adrian ne fait jamais allusion aux affaires familiales qui justifient sa présence ici. Quant à son valet, Wellington, je l’ai croisé trois fois au plus en une semaine. Je crois que je n’ai pas fini d’en apprendre sur eux tous. Peut-être ont-ils un héritage en litige, quelque chose comme ça.

Je termine ma tasse et commence enfin ma lecture. Je savoure le moment : les pages de l’Astronomical ont un toucher incomparable sous mes doigts, à la fois doux et granuleux, et une couleur grisée que d’aucuns nommeraient terne, mais que j’adore. J’entame à peine le troisième article qu’un drôle de bruit me sort de ma concentration.

Est-ce que c’est moi, ou j’entends gratter ?

Je m’approche de la source. On dirait que ça vient de l’intérieur du mur. Je fais encore trois pas pour arriver contre la cloison qui sépare la bibliothèque du bureau de Stone. Entre l’encadrement de la porte et le dernier meuble vitré où reposent de vieux exemplaires de classiques anglais, je distingue une très légère ligne de démarcation.

— …… miaaaw ?

— Lancelot ?

— Miaw.

Je tire, pousse, rien n’y fait jusqu’à ce que j’essaie d’appuyer doucement sur la cloison qui émet un bref déclic avant de s’ouvrir. Lancelot sort de sa cachette, frotte son pelage à mes jambes en plissant les yeux pour me remercier, et s’en va royalement.

À l’intérieur du passage, un recoin sombre semble s’encastrer dans ce que je devine être les placards muraux dans le bureau de Stone. Sur la gauche, un couloir étroit et bas de plafond s’enfonce dans l’obscurité. Un corridor de service ? Je ne savais pas que cela se faisait encore — cela dit, le manoir est bâti sur une vieille construction, peut-être que certaines parties en ont été conservées. Au moins, il y en a un qui doit y trouver son compte de souris.

Je retourne à ma lecture et peine à me concentrer, intriguée par toutes les surprises que me réserve Rosewood Manor. Les articles s’enchaînent les uns aux autres, annonçant ici la création d’un nouvel observatoire, là, un rapport sur Vénus. Un dossier entier est consacré à la lunette révolutionnaire mise au point par les Allemands, dont l’installation est prévue pour l’année prochaine à Postdam. Un encart dans les pages de brèves attire toutefois mon attention : apparemment, un groupe d’astronomes français ont mesuré une suite de perturbations orbitales sur les ellipses d’Uranus et Neptune.

Je me redresse sur la méridienne et relis plusieurs fois les deux petits paragraphes. Ce sont ces mêmes perturbations orbitales qui ont mené Alexis Bouvard puis Urbain Le Verrier à découvrir Neptune il y a cinquante ans. Ce dernier a établi un modèle mathématique qui a permis de prédire la présence de la planète en fonction de la force qu’elle exerçait sur l’orbite d’Uranus.

Dans ce cas, pourquoi les perturbations persistent-elles, y compris sur Neptune, la dernière planète du système solaire ?

De fait… est-elle véritablement la dernière ?

Tout d’un coup, le soleil me donne chaud. Mon esprit s’emplit de théories, de souvenirs de lectures, d’équations, de représentations schématiques. J’en deviens incapable de parler : je réfléchis trop vite pour pouvoir d’articuler. Mes yeux parcourent les rayonnages. Je n’ai pas le temps de tout fouiller toute seule. J’appelle alors, d’une voix bien trop aiguë :

— Stone ! Stooone !

Celui-ci ouvre en grand la porte de son bureau, surpris.

— Tout va bien ?

— Je crois que j’ai trouvé ! Stone, j’ai trouvé ! Avez-vous des livres sur les travaux de Bouvard et la découverte de Neptune ? Les calculs de Le Verrier ? Sur les publications de Georges Forbes ? Oh, et aussi sur les comptes rendus d’observation des comètes de ce Français… comment s’appelle-t-il, déjà ? Mais si ! Camille Flammarion !

— Moins vite, Agathe, moins vite !

Mais mon enthousiasme semble l’enchanter. Il ajoute :

— Oui, je dois avoir ça. Sinon, je connais un très bon libraire à Londres.

Il s’empare de l’échelle et grimpe jusqu’au milieu des étagères. Adrian arrive depuis le couloir central et traverse le bureau de Stone :

— Que se passe-t-il ?

— Je crois que j’ai trouvé mon sujet pour le concours !

Il sourit et s’apprête à me répondre quand Hazel Blackwood apparaît à son tour en s’essuyant les mains sur son tablier :

— Qu’est-ce que c’est que ce raffut ?

— Miss Agathe semble avoir trouvé son sujet, explique Stone du haut de son perchoir. Tenez, attrapez ces livres. Je suis déjà tombé de cette échelle une fois et je préférerais ne pas recommencer. Maintenant, veuillez m’expliquer de quoi il retourne.

Je lui montre l’encart dans l’Astronomical Journal et m’entends partir dans une argumentation enflammée, sous les yeux ébahis d’Adrian et Hazel. Stone hoche la tête avec concentration le long de mon monologue et quand je termine enfin, à bout de souffle, il me demande posément :

— Donc, si je vous suis, vous voudriez qu’on tente de prouver qu’il y a une neuvième planète dans notre système solaire, au-delà de Neptune ? Cela va être extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. Neptune est à peine observable qu’avec quelques instruments dans le monde et dans les bonnes conditions.

— C’est là toute la nuance ! Rappelez-vous le règlement du concours. Il ne s’agit pas de prouver qu’elle existe, il s’agit de démontrer que cette hypothèse est mathématiquement vérifiable. Il nous suffirait de reprendre les travaux de Le Verrier et des autres et de les adapter à la situation. Ce n’est rien d’autre qu’une énorme équation à de multiples inconnues ! Alors, qu’en dites-vous ?

Stone fronce les sourcils et je retiens mon souffle. Je devine presque les rouages de son cerveau qui s’activent à toute vitesse. J’espère qu’il ne va pas démonter mon raisonnement en trois objections parfaitement dosées, comme il l’a fait l’autre jour.

— J’en dis que nous pouvons commencer la bibliographie.

Un « Oui ! » surexcité s’échappe malgré moi. Ma joie déborde et déferle pour m’envahir toute entière. Je dois avoir l’air folle et je m’en moque.

— Hazel, est-il possible que vous nous prépariez du thé, s’il vous plaît ? demande Stone. Nous devons fêter ça.

Il se retourne vers moi :

— Bravo, Agathe. Votre proposition est audacieuse et ambitieuse sans pour autant être démesurée. Je n’en attendais pas moins de vous. Votre émotion fait plaisir à voir.

Dire que je ne me contiens pas est un euphémisme. Hazel nous amène le thé dans le petit salon, accompagné de pain, de beurre et de confiture, et enlève son tablier pour s’installer à table avec nous, sur l’invitation de Stone. Elle garnit amoureusement sa tartine quand son regard se braque quelque part derrière moi :

— Te voilà, toi !

En tournant la tête, j’aperçois Lancelot, assis sur le dossier du canapé, manifestement très intéressé à l’idée d’apposer l’empreinte de ses coussinets dans la motte de beurre. Il s’arrête net, patte en l’air, déçu d’avoir été repéré. Je me rappelle soudain :

— Au fait, Stone, votre chat est rentré par la cloison mobile de la bibliothèque tout à l’heure. Imaginez ma surprise en entendant le mur miauler.

— Ah oui, la maison est truffée de passages dérobés et de vieux couloirs pour les domestiques. Celui que vous avez découvert passe par la cuisine et mène ensuite jusqu’aux écuries.

— Si loin ?

— Mon père avait une paranoïa latente.

Adrian s’éclaircit la gorge :

— Agathe, puis-je avoir le citron, s’il vous plaît ? Merci. Pour ce qui est des passages secrets, il y en a d’autres un peu partout dans la structure du rez-de-chaussée. Certains sont en mauvais état. Faites très attention.

Cette voix.

— Serait-ce un défi, Adrian ?

Plus le temps passe, plus j’ai le sentiment qu’il essaie d’effacer un peu de sa timidité. Un sourire en coin étire ses lèvres et je décèle dans ses yeux noirs une lueur de malice.

— C’est tentant, mais je dois décliner par fair-play : j’ai consulté les plans du manoir. En parlant de défi, j’ai presque terminé le livre que vous m’aviez conseillé. Une lecture intéressante à bien des aspects. J’avoue humblement avoir sauté plusieurs chapitres, tout particulièrement ceux qui s’attardaient sur des problèmes logistiques en Belgique. Je cerne mieux la démarche scientifique dont vous parliez.

Stone observe notre échange avec intérêt. Je goûte mon thé brûlant tout en réfléchissant, avant de répondre :

— Je terminerai le roman de Stevenson ce soir. Plus qu’une réflexion sur l’homme et la science, j’ai été fort surprise par la dualité de chaque aspect : le docteur et monsieur Hyde, l’intérieur et l’extérieur, la différence entre les apparences et la réalité. Je ne sais pas encore comment tout cela va finir, mais je trouve ça triste que Jekyll ne parvienne pas à concilier les deux aspects de sa vie.

— Pas même si les actes de Hyde sont répréhensibles ?

— Je ne cautionne pas Hyde, bien entendu, quoique je ne sois pas encore certaine de la nature exacte de ses soi-disant péchés. La morale ne devrait être qu’un garde-fou et la société en a fait une arme. C’est ce qui transparaît dans le discours d’Utterson, pour moi, et je ne peux guère lui donner tort. Regardez Rosewood Manor ! Dans n’importe quel autre endroit d’Angleterre, Hazel nous priverait de sa compagnie et mangerait aux cuisines. Pour tout le monde, je suis une femme chez deux hommes célibataires sans chaperon, autant dire une fille de joie. Rien que ce thé serait un scandale à tous les niveaux. Cela fait-il vraiment de nous des pêcheurs ?

Stone s’essuie poliment la bouche, prenant soudain un ton très sérieux :

— Cette maison est une exception, indéniablement. J’ai voulu en faire un havre de paix, hors du monde. Pour cela, il a fallu que je m’en retire. C’était le prix à payer.

J’ai un mauvais pressentiment.

— Est-ce pour cela que vous avez dû arrêter l’enseignement ?

— En partie.

Je n’en apprendrais pas plus aujourd’hui. Je ne veux pas lui extorquer cette vérité qui semble si douloureuse même des années après. Il conclut :

— Adrian, je crois que vous avez enfin trouvé quelqu’un à votre niveau. L’analyse d’Agathe est très pertinente. En attendant, vous devrez donc avoir demain chacun une nouvelle lecture de prête pour l’autre, si vous souhaitez renouveler l’expérience.

— J’ai déjà deux ou trois idées, murmure Adrian.

Je n’en ai aucune.

— Voulez-vous que nous restions sur le même thème ? demandé-je.

— À votre guise.

Je dois trouver quelque chose.

— Je tâcherais donc de vous surprendre.

Stone ressert une tasse de thé à tout le monde et vide le reste du pot à lait dans une soucoupe. Sous l’œil réprobateur de Hazel, il la pose par terre ; Lancelot se jette dessus et lape passionnément son contenu en vrombissant comme un bourdon.

— Vous gâtez trop cette bête, déclare la cuisinière. Miss Agathe, voulez-vous que j’envoie Lucy vous aider à réinstaller vos vêtements dans les placards ?

— Oh, eh bien… pour tout vous dire, je n’y pensais plus.

— Vous aurez plus vite fini à deux.

— Je suis d’accord avec Hazel, intervient Stone en se levant. Je vous propose que nous reléguions tout ce qui concerne le concours à demain, si vous le voulez bien. J’ai encore du courrier qui m’attend et je préfère vous savoir installée confortablement pour les semaines à venir. Nous nous retrouverons pour le dîner.

J’acquiesce et retourne à la bibliothèque. Je tiens à prouver à Adrian que les sciences mènent à tout, y compris à l’art. Le problème est ardu, je dois bien l’admettre, pourtant, hors de question que je renonce. J’inspecte les étagères et au bout de vingt bonnes minutes, déniche un candidat potentiel : une biographie de Léonard de Vinci. J’ai lu deux ou trois choses sur lui, sans pour autant creuser le sujet. Il aimait l’art autant que les sciences, ses deux passions se nourrissaient l’une de l’autre. Oui, définitivement, cela me semble idéal.

Je remonte à ma chambre, le livre sous le bras. Toutes mes affaires dans la malle me rappellent la trahison de Miss Davies. Je déplie deux jupons avec un pincement tenace au cœur quand soudain :

— Miss Agathe ?

— Entrez, Lucy.

— Vous vous sentez mieux ?

Je n’ai pas envie d’être seule ici.

— Oui beaucoup mieux. Merci encore pour hier. Rien ne vous obligeait à me veiller toute la nuit.

— Vous aviez tellement de chagrin, je ne voulais pas vous laisser seule.

— Je… merci.

Elle secoue la tête.

— Ce n’est rien, Miss.

Si, c’est profondément touchant, mais elle ne s’en rend pas compte. Avec entrain, elle pend mes tenues dans l’armoire en bavardant comme pourrait le faire une sœur :

— J’ai bien dit à Tillie de faire attention à elle. Sa naïveté la perdra, mais elle a vraiment bon cœur. Clara a beau protester, je suis certaine que le fils du boulanger a des vues sur elle. C’est un gentil garçon, lui, elle devrait lui laisser sa chance.

Je ris doucement en m’asseyant sur le lit :

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle, Miss ?

— D’ordinaire je n’ai jamais ce genre de conversation.

— Pas même avec vos amies ? s’étonne-t-elle en ouvrant grand ses yeux noisette.

Encore eût-il fallu que j’en aie.

Je baisse la tête.

— Je n’étais pas… je veux dire… Je passais le plus clair de mon temps à la bibliothèque avec Miss Davies. Les autres jeunes filles que je côtoyais avaient peu d’intérêts autres que le mariage, ou la mode, ces choses-là.

Lucy soupire.

— Je suis désolée pour Miss Davies. J’aurais aimé que vous ne fâchiez pas avec vos parents, mais personnellement, je suis contente que vous restiez, Miss.

— Appelez-moi Agathe, ce sera plus simple pour tout le monde, répliqué-je avec un sourire. Malgré ma situation tout à fait désastreuse, moi aussi je suis contente d’être ici. Oh, savez-vous que j’ai enfin trouvé mon sujet pour le concours ? Je vais étudier la possibilité d’une neuvième planète dans le système solaire.

— Je sais, dit-elle en éclatant de rire, et je crois que toute la maison également. D’après Maman, vous avez la voix qui porte !

Je rougis, un peu honteuse.

— Papa dit que Stone est ravi d’avoir trouvé quelqu’un comme vous. Vous lui rappelez ses étudiants.

— Je n’ose pas lui demander pourquoi il a quitté l’université. Je ne veux pas être indiscrète, mais ça a l’air de tellement lui manquer.

Elle secoue la tête, les joues toutes roses :

— Stone est Stone, et vous connaissez la bonne société. Vous êtes bien placée pour savoir ce qu’il en coûte de ne pas rentrer dans le moule.

— Oui. J’imagine que cela suffit.

Il y a autre chose.

Nous terminons de vider la malle et sans ce gros cube au milieu du tapis, ma chambre devient tout de suite bien plus chaleureuse. En fermant l’armoire, Lucy tombe sur mon étui à violon :

— Vous jouez donc ? Vous avez de multiples talents ! Je suis un désastre en musique, même quand j’essaie de chanter, je suis incapable de rester juste. Autant demander à une bouilloire !

— Il est vrai que je n’ai pas fait mes exercices depuis que je suis ici. Je rattraperai mon retard demain. En attendant le dîner, je vais me préparer un bain.

— Ne bougez pas, je vais le faire. Si vous voulez, je pourrais vous recoiffer pour ce soir.

— Dites tout de suite que je ressemble à épouvantail.

Lucy me dévisage, interloquée. Je m’excuse :

— J’ai des progrès à faire en humour encore plus qu’en coiffure, n’est-ce pas ?

Elle éclate d’un rire rafraîchissant qui secoue ses épaules et libère quelques mèches enflammées autour de ses joues : 

— Cette maison vous fait le plus grand bien, Agathe.

 

Dans la chaleur réconfortante du bain, je ferme les yeux et m’allonge dans la baignoire pour que l’eau caresse ma nuque. J’ai versé quelques pincées de sel au jasmin, le parfum embaume la pièce. J’ignore comment, j’ignore pourquoi, la mélodie de ce matin me revient dans la tête. Juste quelques notes, si bien que je ne peux pas la reconnaître — ce qui est extrêmement frustrant.

Demain, le vrai travail commencera. J’ai lu plusieurs bibliographies dans des publications, mais je n’ai aucune idée de comment la rédiger. J’espère ne pas décevoir Stone. Il y a tellement à faire ; je sais d’avance que les équations seront compliquées, pour ne pas dire alambiquées. Je reste pourtant convaincue que c’est faisable. Prions que personne d’autre n’ait eu la même idée que moi.

Je me rince et sors, en m’enveloppant dans une grande serviette en coton moelleux. Une fois sèche, je m’habille de mon ensemble prune. Sur ces entrefaites, Lucy revient avec un sac de bûches pour nourrir le feu qu’elle vient d’allumer. De grosses gouttes de pluie s’écrasent maintenant sur les carreaux des fenêtres et ruissellent le long des montants. Il est trop tard pour ça, mais je prendrais bien une tasse de thé.

— Comment voulez-vous que j’attache vos cheveux ?

— Eh bien…

J’ai envie de me sentir jolie. Pourquoi ?

— Je n’aurais pas le temps pour un chignon complexe, murmure-t-elle en les démêlant avec douceur. Je peux les tresser, qu’en pensez-vous ?

— Si vous voulez.

— J’ai vu quelque chose dans un magazine, l’autre jour, je vais tenter.

Elle peigne, crêpe, repeigne par-dessus, coince des barrettes les unes après les autres avec concentration. Dans le miroir, je la regarde faire avec attention :

— Dites-moi si je me trompe, mais vous semblez trouver mes cheveux passionnants.

Elle articule, une épingle entre les lèvres :

— J’ai toujours aimé coiffer les gens. Cela me détend. Quand Miss Cherry est arrivée il y a quelques années, Clara et Ruth ont fait les frais de mes expériences capillaires. Dieu merci, je me suis nettement améliorée depuis.

Pour finir, elle noue un ruban noir et laisse retomber une torsade épaisse sur ma poitrine.

— Lucy, c’est ravissant. Merci. Je ne sais pas quoi dire.

Je me reconnais à peine.

— Je suis heureuse que ça vous plaise. Je vais vous laisser, il est presque l’heure du dîner.

Je jette un œil à la pendule : je n’ai pas vu le temps filer. Lucy s’éclipse et j’affronte à nouveau mon reflet dans le miroir. Les mêmes yeux verts, le même nez fin, les mêmes pommettes, et pourtant. Hier soir, déjà, j’avais remarqué un changement. Est-ce mon expression ? Ma posture ? Ma perception de moi-même ?

Je soupire en ouvrant ma boîte à bijoux et y récupère une paire de boucles d’oreilles. Il me reste assez de temps pour terminer les dernières pages de mon roman, ce que je fais. La fin me conforte dans l’avis que j’en ai donné à Adrian tout à l’heure. Je le retrouve d’ailleurs peu avant le dîner pour lui proposer la biographie de de Vinci. En retour, celui-ci me tend un tout petit livre de poèmes. Devant mon air surpris, il explique :

— Cette magie que vous conférez aux étoiles et aux planètes, je la trouve dans les mots. J’espère que cela vous émerveillera d’une semblable manière. Dans ce recueil figurent nombre de mes poètes préférées, quelques romantiques, d’autres plus modernes comme les époux Browning, Rossetti… et Tennyson, bien entendu, mais vous devez déjà le connaître.

— De nom. Je dois vous avouer que cela fait des années que je n’ai pas lu de poésie.

— Souhaitez-vous autre chose ?

La pointe de déception dans sa voix m’étreint le cœur.

— Non, surtout pas ! C’est l’occasion de renouer avec le genre.

Ravi, il me tend le bras et je me laisse volontiers entraîner à la salle à manger où Stone nous attend.

— Ah, vous voilà ! Agathe, une lettre est arrivée pour vous.

Sur l’enveloppe posée à côté de mon assiette, je reconnais l’écriture de Miss Davies.

Si c’est pour me faire la leçon, c’est un peu tard.

— Je la lirai tout à l’heure, dis-je en la déposant sur la console derrière moi.

— Puisque nous parlons de courrier, j’ai invité une très bonne amie à venir passer l’après-midi ici, la semaine prochaine.

Une très bonne amie ?

— Je suis certain qu’Iris et vous vous entendrez à merveille !

Le dîner se déroule tout à fait normalement, le sujet semble clos, toutefois, une question me hante : cette Iris serait-elle liée à la mystérieuse lettre  ?

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Eulalie
Posté le 13/05/2020
Mmmh je me régale une fois de plus. Quelle joie d'avoir trouvé son sujet, j'ai rit de son expansivité. J'aime beaucoup la relation qu'elle tisse avec Lucy aussi. Je sens qu'Agathe est en train de se libérer d'elle-même et c'est bon de le lire. Je n'ai pas grand chose à ajouter si ce n'est peut-être que je ne crois pas qu'Iris soit celle qu'on veut nous faire croire. J'aime l'analyse de Jeckyll et Hyde ainsi que l'aperçu que tu nous donnes des théories d'astronomie de l'époque. Cela nourrit mon plaisir d'apprendre.
Je suis fan de Lancelot.
A bientôt !
Mary
Posté le 13/05/2020
Oh merci <3
Oui c'est tout à fait ça : une libération ! Quant à Iris...tu verras bien : p
À bientôt et merci encore pour ton retour !
Mary
Posté le 13/05/2020
Oh merci <3
Oui c'est tout à fait ça : une libération ! Quant à Iris...tu verras bien : p
À bientôt et merci encore pour ton retour !
Sorryf
Posté le 20/04/2020
Oooh, sympa le projet ! t'as du te renseigner à fond pour tous ces dialogues scientifiques (a moins que ce soit une branche que tu maitrises de base), je suis impressionnée !
Ce chapitre était chouette, j'ai beaucoup aimé quand elle a son idée et le crie partout dans la maison ! Tu me donnes envie de lire Dr Jeckyll er Mr Hyde, tu fais plain de réflexions intéressantes !
Mary
Posté le 20/04/2020
Coucou Sorryf, et merci ! Je me suis bien renseignée, oui, mais j'aime bien l'astrophysique de base :D
J'avais adoré Jekyll et Hyde quand je l'avais lu à la fac. De manière générale, je trouve que toute la littérature victorienne est fascinante. Mention spéciale à Oscar Wilde, j'y reviendrai un peu plus tard... :p
Merci encore pour ton commentaire et à très très vite pour le chapitre 8 !
SalynaCushing-P
Posté le 19/04/2020
Toujours du mystère distillé au cours des chapitres, ce qui donne bien sûr envi de lire la suite. La gestion du rythme de tes chapitres est agréable, ça se lit tout seul.
Et c'est parti pour la découverte de Pluton ! La pauvre petite planète qui n'est plus une planète maintenant !
Mary
Posté le 19/04/2020
RIP petite planète partie trop tôt XD
Merci beaucoup pour ton retour, à très vite pour la suite !
Alice_Lath
Posté le 18/04/2020
Haha, okk, il faut que je craque, parce que le "Stone est-il devenu Stone", c'est vraiment trop de souvenirs: j'ai taffé à Hong Kong et un de mes collègues chinois s'appelait Stone. Et donc, à chaque fois qu'il avait l'air dans les vapes (souvent), on s'amusait à l'interpeller d'un "Stone, are you stoned?" on est cons je sais, voilà, c'était la partie: anecdote de ma life
Sinon, je suis très contente qu'elle ait choisi ce sujet huhu même si je me doute qu'elle aura beaucoup de compétition dessus, elle saura être plus rapide que les autres et tirer son épingle du jeu, j'en suis certaine! Puis tous ces corridors... ça fait si mystérieux, on a envie d'aller les explorer
Mary
Posté le 18/04/2020
Hahahaha j'avoue l'anecdote est très drôle :D Non, Stone ne prends pas de drogue, il est suffisamment exubérant de base, pas la peine d'en rajouter XDD
Le concours couvre de vastes sujets, tous les domaines des sciences sont touchés, donc il y a quand même un espoir que personne ne soit dessus.
Merci de ton retour, à très vite pour la suite !
Isapass
Posté le 17/04/2020
Charmant ! C'est vraiment le mot qui me vient à chaque fin de chapitre. C'est tellement bien écrit, délicat, tout emprunt de sobriété britannique qui participe à l'ambiance sans pour autant qu'on s'ennuie une seconde...
Bien évidemment, je suis quand même gourmande à l'idée d'en apprendre plus sur Stone et sur le troublant Adrian (dont je pense que c'est pour lui qu'Agathe a envie d'être jolie !). Je pensais que la découverte de la porte dérobée allait déboucher sur une découverte croustillante et/ou compromettante, mais pas du tout. M'est avis qu'ils seront un jour ou l'autre le théâtre d'une fuite ou de rendez-vous... troublants ? Comme le bel Adrian ? Quoi qu'il en soit, l'atmosphère se charge délicieusement de passion. Pour les sciences, surtout, mais il faut un début à tout ! ;)
J'ai mis plus haut le terme "gourmande", mais je crois que c'est exactement ça : ce début de roman (et sans doute tout le reste, je n'en doute pas) est une sucrerie qui se déguste à petites bouchées !
Comme tu le vois, à part mes deux-trois pinaillages habituels ci-dessous, je n'ai aucune critique ! Un plaisir !
Détails :
"J’en deviens incapable de parler : je réfléchis trop vite pour pouvoir d’articuler." : un d' en trop
"Neptune est à peine observable qu’avec quelques instruments dans le monde et dans les bonnes conditions." : problème de négation. Je dirais "Neptune n'est qu'à peine observable avec les bons instruments et les bonnes conditions"
"Encore eût-il fallu que j’en aie." : je crois qu'en termes de concordances, il vaudrait mieux "Encore faudrait-il que j'en aie"
A+, bises !
Mary
Posté le 18/04/2020
Oh la la Isa, je me sens rougir autant qu'Agathe <3 Quel retour enthousiaste ! Alors que j'ai eu énormément de mal à écrire ce chapitre, je pensais qu'il risquait d'être mou à côté des précédents, ça me rassure.
Tu auras ton compte de passages dérobés ;)
Merci encore et à bientôt pour la suite !
peneplop
Posté le 17/04/2020
Coucou ! Encore un chapitre très agréable où l'on commence à sentir que Rosewood Manor est un lieu qui possède de nombreux secrets, comme son propriétaire. Agathe est sage, moi je m'y serais engouffré dans le couloir dérobé ! Je suis convaincue par le projet qu'elle a choisi. C'est très réaliste. On sent que tu as très bien potasser ! Agathe va-t-elle découvrir un autre mot dans son livre ? Et si c'était Adrian ?! Je pense que tu as dissimulé plein de petits indices dans ce chapitre... Tu dis qu'Agathe se trouve changer... Et puis cette mélodie...
"J’ai envie de me sentir jolie. Pourquoi ?" : j'aurais plus accentué sur le fait que ça ne lui ressemble peut-être pas, au lieu de mettre le "pourquoi". Agathe a déjà remarqué que la voix d'Adrian lui faisait de l'effet donc... Elle peut se douter que sa volonté de plaire est liée :) C'est du pinaillage ;)
LA SUITE ! :) <3
Mary
Posté le 18/04/2020
Coucou ! Merci beaucoup, ce chapitre-là a pas été évident à sortir, je suis contente qu'il plaise - les changements de partie, je pense qu'il n'y a rien de pire.
Il y a effectivement pas mal de petits détails...mais comme d'habitude je ne dirai rien ! :p
Pour le "Pourquoi" je n'étais même pas sûre en l'écrivant XD je trancherai aux corrections.
Merci encore de ton commentaire, ça me fait bien plaisir, comme toujours.
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