Chapitre 7 : Châtaigne

Par Luna
Notes de l’auteur : Où nos deux héros font une rencontre surprenante.

Chapitre 7 : Châtaigne

 

Ils étaient devenus des fuyards dans la nuit. L'obscurité enveloppait les dernières lueurs du jour. L'air était glacial, parfois ponctué de brises à peine perceptibles ; des soupçons de vent incongrus, tant la forêt était devenue dense, les feuillages touffus et la mousse abondante. Là où même les rayons du soleil semblaient impuissants à se frayer un chemin, le vent, lui, forçait son passage jusqu'aux profondeurs insoupçonnées de la forêt.

Dans cet environnement si confiné, Aaron et Evanna avaient pourtant le sentiment d'être protégés de tout ; même s'il leur arrivait de temps à autre d'avoir la désagréable impression d'être observés. Alors, ils se recroquevillaient sur eux-mêmes et osaient à peine respirer de peur d'être entendus. Parfois, l'étrange présence s'évanouissait aussi vite qu'elle était arrivée. De fait, le bruit était souvent causé par un petit animal qui les surprenait, puis disparaissait dans un fouillis de feuilles et de branches.

Un jour s'était écoulé depuis que la lande avait cédé la place à la forêt ; un jour que la vie d'Aaron était partie en lambeaux. Et un jour qu'ils étaient désormais condamnés à errer dans cette nature sauvage, qui donnait l'impression de n'avoir jamais été pénétrée par l'homme.

Elle ressemblait aux forêts primordiales de ces vieilles histoires que l'on contait avec ardeur au coin du feu les soirs de veillée, sans savoir s'il fallait en être plus fasciné qu'effrayé. On disait des arbres qu'ils étaient les derniers témoins d'une époque oubliée par les hommes, renfermant dans leur écorce les secrets du temps jadis. Autour de Dervenn, les gens voyaient dans la Forêt aux Esprits l'incarnation de l'un de ces lieux sacrés et impénétrables au soleil, où des hommes, autrefois, avaient eu l'audace de s'aventurer sans jamais pouvoir en ressortir.

Combien de fois Aaron avait-il entendu ce genre d'histoires à dormir debout ? Il n'aurait su le dire. Pourtant, il était incontestable que personne n'osait vraiment s'en approcher. Et malgré toute la rationalité dont il pouvait faire preuve, il devait bien reconnaître, maintenant qu'il y était confronté pour de bon, que cette forêt renfermait bien des mystères.

La veille, par exemple, il s'était aperçu que sa boussole se trouvait toujours dans sa poche. Il s'était d'abord réjoui à la perspective qu'Evanna et lui ne seraient pas livrés à eux-mêmes. Sauf que ce fut exactement ce qu'il se passa. Lorsqu'il l'ouvrit avec énergie pour s'en servir, le garçon découvrit simplement une aiguille qui tournait dans tous les sens de manière absurde. À l'évidence, l'objet s'était cassé au cours de sa fuite ; du moins, il essaya de s'en convaincre. Dépité, il l'avait remise à sa place. Ils tenteraient tant bien que mal de se frayer un chemin dans ce dédale de végétation sauvage.

Mais comment retrouver leur route ? Ferrec lui avait fait promettre de ne pas retourner à l'auberge.

Que faire à présent ?

 

Un gargouillis s'échappa de son ventre. La vie dans les bois était plus facile que ce qu'il avait imaginé. Il leur était facile de trouver des fruits et des noix, ce qui n'avait pas manqué de les étonner à cette saison de l'année : mûres, fraises, framboises, pommes et châtaignes se côtoyaient de manière surnaturelle. À dire vrai, il ne leur manquait pas grand chose. Un bon feu de bois rassérénant et la perspective de s'endormir au fond d'un lit chaud et moelleux. Si, bien sûr, on faisait fis d'oublier l'hygiène et les évènements récents.

— Arrêtons-nous ici pour la nuit, proposa Evanna à mi-voix.

Aaron sortit de ses pensées et acquiesça. L'endroit était idéal : une clairière minuscule positionnée légèrement en contrebas du reste de la forêt. Un épais toit de branchages, constitué des frondaisons de quelques arbustes courbés sur eux-mêmes, en faisait un parfait abri pour les yeux et regards indiscrets.

Ils vidèrent leurs poches de la cueillette du jour : deux pommes, quelques mûres et une poignée de noisettes. Evanna semblait étrangement mal à l'aise sans couvert, ce qui amusait assez Aaron – si tant est qu'il ait pu s'amuser au vu de leur situation actuelle. Troquer son train de vie luxueux contre celui d'une vagabonde dans des bois perdus au fin fond du pays constituait tout de même un sacré chamboulement. Plus tôt dans la journée, elle avait tout de même réussi à le surprendre en identifiant des petites baies toxiques qu'il l'aurait crue capable de confondre avec des canneberges. Bien que ces dernières ne poussent pas dans la forêt mais dans la lande. Jamais il n'aurait imaginé qu'une fille comme elle l'eût su.

De toute façon, il se forçait à ne pas penser aux Feginn pour le moment, ce qui était bigrement difficile. Tout semblait se rapporter à eux : le pull tricoté par Maïwenn qu'il portait, sa casquette rapiécée qui lui rappelait celle de Elouan, les bottines que lui avaient offertes M. Feginn, sa veste tant recousue par les mains habiles de l'épouse de ce dernier... Sans parler de M. Ferrec et de toutes ces révélations absurdes sur son père !

Non, il ne devait pas y songer. Pas avant d'être sorti de la forêt, pas avant d'être sûr qu'Evanna ne court plus aucun danger. Il ne comprenait pas pourquoi, mais un instinct profond le poussait à rester auprès d'elle.

 

*

 

L'obscurité avait dévoré la forêt. Au loin, le tonnerre gronda, puis s'éloigna. La nuit était pleine de bruits étranges qui n'existaient pas le jour. Des clapotis de gouttes de pluie que déversait le ciel sur les feuillages aux cris stridents des hiboux et des chouettes. Les rongeurs se réveillaient eux aussi pour gratter le sol avec ferveur, fouiller pour trouver de quoi se sustenter. Pourtant, tout ce qui reprenait vie s'éteindrait au petit jour. La forêt changerait de visage. Des bruits nouveaux s'y substitueraient, non moins effrayants, car les rayons du soleil sembleraient alors avoir déserté les lieux. Les oiseaux gazouilleraient parfois, avant de plonger dans un silence sacré. Quelques insectes aussi bourdonneraient autour d'eux, s'arrachant les gestes hystériques d'Evanna qui en avait une peur bleue.

Aaron tenta d'oublier ces sons inquiétants. Allongé dans l'excavation mousseuse au toit feuillu, il sentit finalement ses yeux se fermer tout seuls.

Il lutta quelques instants, puis sombra.

Le vent glacial de la lande mordait sa peau. La brume recouvrait tout, sans que les rafales ne parviennent à la chasser. À mesure qu'il marchait, il voyait se dessiner la lisière de la forêt devant lui. La peur pinçait son estomac. Le petit garçon qu'il était ne put s'empêcher de se tenir le ventre, geste vain qui sembla pourtant le rassurer. Quelques arbres immenses émergèrent peu à peu du brouillard.

Ce fut là qu'il l'entendit : la voix de sa mère qui l'appelait. L'enfant approcha à pas de loup, la gorge nouée. Mais la voix s'éloignait rapidement, et se mua bientôt en un écho presque inaudible.

Le vent s'était arrêté. Dans le silence lugubre de la nuit, un craquement de branche retentit devant lui. Il releva doucement la tête, ses mains potelées toujours crispées sur son estomac. Une forme inhumaine traversa les fougères en se ruant vers lui, écartant la moindre feuille sur son chemin. Aaron tomba sur les fesses. Cette chose terrifiante allait l'avaler. Ici ! Maintenant ! Il ferma les yeux et se protégea le visage, espérant très fort se réveiller de ce cauchemar. Mais il ne sentit qu'une bourrasque glacée traverser son corps frêle de petit garçon.

Le silence était revenu. Recroquevillé sur lui-même, l'enfant rouvrit les yeux. Un battement de cœur plus tard, un souffle traversa les fougères. La lumière avait chassé l'obscurité. Peu à peu, un son de cristal enveloppa les arbres ; une longue mélopée plaintive. Pour la première fois depuis des années, il l'entendait enfin. Tout aussi colorée, simple et douce que la musique de ses souvenirs.

La berceuse de son enfance.

 

— Aaron...

La mélodie s'évanouit. Tout fut soudain happé par le néant, et le petit garçon redevint un jeune homme.

— Aaron !

— Qu'est ce qu'il y a ? ronchonna-t-il en se frottant péniblement les yeux.

— Il y a... il y a des enfants là-bas... une fillette et un petit garçon. Tu ne les entends pas ? Ils rigolent.

Il se redressa tout à coup. Mais il eut beau se tordre dans tous les sens, tendre son oreille, plisser les yeux, scruter attentivement chaque recoin de la forêt, il dut se rendre à l'évidence : il n'y avait rien.

— Oh !

— Quoi ? Qu'est-ce que tu as vu ? s'angoissa Aaron.

— De la lumière...

Son cœur s'accéléra. S'agissait-il de Malgorn et de ses hommes ? Quoi qu'il en fût, il ne fallait surtout qu'ils se fassent repérer. La jeune fille le traîna hors de leur cachette et désigna du doigt quelque chose. Il faisait encore nuit, ou bien l'aube se levait à peine. L'obscurité enveloppait tellement les lieux qu'il lui était impossible d'en avoir le cœur net. Aaron se frotta de nouveau les paupières et plissa les yeux. Une minuscule lueur couleur de feu flottait au loin, baignant la végétation alentour d'un éclat éthéré.

— Allons voir ! fit Evanna en se levant brusquement.

— Eh... mais reviens ! Qu'est-ce qui te prend ?

Elle ne répondit pas. Il tenta de la retenir, mais la jeune fille partait déjà, sans prendre la peine de l'attendre.

— Evanna ! Tu ne vas pas dans la bonne direction ! On avait dit qu'on continuait tout droit ! Eva !

Ça ne servait à rien, elle ne semblait pas l'entendre. Il dut même ramasser le précieux carnet de cuir qu'elle avait laissé tomber au sol, comme s'il s'agissait d'un objet sans intérêt. Puis, manquant de glisser sur un rocher, il s'élança derrière elle afin de ne pas la perdre des yeux. Elle s'avançait avec assurance en direction de la lumière, littéralement hypnotisée. Lorsqu'elle se rua dessus pour l'attraper, la flamme s'évapora pour réapparaître quelques mètres plus loin. Elle s'y

 précipita et le même manège se répéta.

À mesure qu'il la suivait, Aaron sentit son inquiétude se dissiper progressivement, et bientôt son esprit se vida de toute pensée autre que celle de rester avec elle. Il fallait qu'il l'empêche de continuer. Pourquoi marchait-il si lentement ? Après tout, il n'y avait là rien de bien dangereux, ce n'était que de la lumière. Et puis, il devait bien reconnaître que cette flamme était extraordinairement fascinante.

Un besoin impérieux de l'attraper s'empara soudain de lui.

 

*

 

La lumière s'évanouit une ultime fois. Ils arrêtèrent soudain leur marche, puis échangèrent un regard déconcerté, reprenant possession de leurs sens. De hauts rochers dressés, recouverts par endroits d'une épaisse couche de mousse, les entouraient. Aaron s'approcha avec hésitation de la pierre la plus proche et y déposa sa main pour s'y appuyer.

Un picotement aigu traversa tout à coup son bras, lui arrachant un grognement de surprise. Mais là où ses doigts s'étaient trouvés un instant auparavant, il crut percevoir un lueur fugitive.

— Qu'est-ce que...

La phrase d'Evanna resta suspendue dans l'air, tandis qu'Aaron approchait de nouveau sa main avec prudence et entreprenait de dégager la mousse qui envahissait tout. Un signe à l'éclat ambré apparut sur la surface grisâtre. La marque semblait avoir été gravée dans la roche ; sans doute depuis des siècles vu le grain poli qu'elle affichait. Le dessin avait un aspect lisse et phosphorescent.

Ils échangèrent un regard incrédule et jetèrent un coup d'œil au reste de la clairière. Chacune des pierres dressées présentait un signe similaire. Mais aucun n'était exactement semblable.

— Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? souffla Evanna en frissonnant.

— Aucune idée...

— On dirait que ces pierres forment un cercle.

Aaron balaya l'endroit des yeux avec angoisse.

— Ça ressemble à ces vieilles légendes que les villageois racontent parfois à l'auberge. Et ces lumières tout à l'heure... on aurait dit...

Il se sentit bête à cette pensée, mais il fallait reconnaître que pour une fois tout ça paraissait bien réel. Et pour être honnête, les flammes volantes et les pierres lumineuses venaient de réduire en pièces les derniers rudiments de sa rationalité.

— On aurait dit des feux follets, comme ceux des histoires qui égarent les voyageurs dans la lande. Tu as senti comme on ne pouvait pas s'empêcher de les suivre ?

Evanna le considéra un instant sans répondre, un air sceptique figeant les traits de son visage. Évidemment : dit comme ça, il devait passer pour le dernier des crétins.

— De quoi parles-tu exactement ? finit-elle par demander. Des feux quoi ?

— Non, oublie ce que j'ai dit, ça n'a pas de sens. Ce sont des histoires à dormir debout...

— Oh ! Ça alors !

Evanna s'était précipitée sur l'un des rochers, arrachant au passage le petit carnet de cuir des mains du garçon. Elle se mit à en parcourir les pages à une vitesse fulgurante, si bien que l'une d'elles s'envola jusqu'à Aaron.

— Qu'est-ce qu'il y a ? s'étonna-t-il en courant après le feuillet.

— Regarde ça ! répondit une Evanna surexcitée en désignant l'un des signes.

— Eh bien quoi ?

— Là ! Et le carnet, regarde ! Je me disais bien que ça me faisait penser à quelque chose !

Aaron observa alternativement la pierre, puis le carnet, puis la pierre, puis... Elle avait raison. Si le tracé n'était pas exactement semblable, il y avait sans conteste un rapprochement à faire : la forme générale, l'épaisseur du trait, les courbes...

— Ce ne sont pas de simples ornements, affirma Evanna, sourcils froncés, essayant de déchiffrer les annotations qui fourmillaient sur le reste de la page.

— Mais... maintenant que j'y pense... intervint Aaron en se grattant la tête, j'ai déjà vu ces machins. Gravés sur des rochers de la lande. Sans les lumières bizarres bien sûr.

— Vraiment ?

— Oh que oui, ces trucs y'en a partout. Enfin, partout... disons que c'est pas ce qui manque dans le coin. Le plus souvent on dit que ce sont des incantations pour éloigner les mauvais esprits. Tu te rappelles   ce qu'on t'a raconté sur la Dame blanche ? Bref, des bêtises tu vois. Ce ne sont rien de plus que des trucs incompréhensibles que les hommes qui vivaient là autrefois ont gravés.

— Mais ce n'est pas un simple hasard, tout ça doit avoir un sens ! insista Evanna. Mes parents...

— Non, vraiment je ne crois pas. C'est très courant par ici, je t'assure.

La jeune fille ne paraissait pas convaincue.

— Après, je t'accorde que je n'ai aucune explication logique pour ces trucs lumineux...

Sur les nerfs, Evanna considéra de nouveau le feuillet du carnet.

— C'est ici... c'est sûrement une indication !

— Mais... si c'est bien ici, où faut-il aller maintenant ? Il n'y a aucune issue, rien. Seulement ce cercle.

Evanna balaya du regard le cercle de pierres dans l'espoir de trouver un indice. Mais au bout de quelques minutes, elle dut se rendre à l'évidence : il n'y avait rien.

Elle se laissa glisser au sol et prit son visage dans ses mains, tandis qu'une brise légère, venue d'on ne savait où, se levait au cœur de la clairière. La fatigue et le découragement la submergèrent. Et bientôt, des larmes lui montèrent aux yeux.

— Eva...

— Je ne comprends pas... je ne comprends pas.... se lamenta-t-elle.

— Eva ! répéta Aaron plus fermement.

Cette fois-ci, la jeune fille releva tout à fait la tête. Aaron lui fit signe de se taire. Quelque chose avait remué les fougères. Un soupçon de vent souleva quelques feuilles jusqu'à eux. Mais ils ne bougèrent pas d'un pouce et restèrent plantés là un moment, attendant d'avoir la certitude que rien ne les épiait.

— J'ai un mauvais pressentiment, murmura Aaron.

Comme pour lui répondre, la seconde qui suivit, le bruit tout à fait explicite d'une branche qui craquait retentit derrière eux. La même expression de terreur se dessina simultanément sur leurs visages ; terreur qui fut tout à fait atteinte lorsqu'ils se retournèrent en direction de l'ombre gigantesque qui se dressait face à eux.

Cette silhouette... Aaron l'avait déjà vue dans son rêve ; celle-la même qui lui était apparue à l'orée des bois deux jours plus tôt. Quelles sortes de créatures les profondeurs de la forêt pouvaient bien abriter ? La petite voix rationnelle du fin fond de sa tête – ou du moins ce qu'il en restait – le poussait à se convaincre que la chose ne pouvait exister. Pourtant, ses yeux pouvaient difficilement ne pas le persuader du contraire. Et après tout ce qu'il venait de vivre, il était prêt à envisager tout et n'importe quoi.

Ils prirent leurs jambes à leur cou et se précipitèrent dans la direction opposée. Les branches et les ronces cisaillèrent leur visage, s'accrochant au passage à leurs vêtements, tandis que la brise qui sifflait dans les feuillages alentours semblait s'être retournée contre eux. C'était comme si la forêt elle-même avait décidé de tout faire pour les empêcher de s'enfuir.

Aaron sentit ses doigts se comprimer. Evanna lui serrait la main avec vigueur ; aucun d'eux n'aurait voulu se retrouver sans l'autre. Aussi appuya-t-il son geste à s'en faire mal. Aussi mal que son cœur qui semblait sur le point d'exploser. Il risqua pourtant un coup d'œil derrière lui ; l'abondante végétation filait dans un tourbillon indistinct, engloutie par l'ombre gigantesque qui les poursuivait.

Le vent se mua en une bourrasque impossible.

Il eut soudain l'impression de ne plus pouvoir respirer et ce fut comme si ses pieds quittaient la surface de la terre.

Au bord d'un petit ravin, Evanna s'arrêta soudain, mais l'inertie de leur course ajoutée à l'inattention d'Aaron les entraîna tous deux dans un roulé-boulé au travers de buissons épineux. Ils dévalèrent la pente jusqu'à s'écraser contre le tronc d'un arbre qui s'était effondré sur des fougères. Sonné, Aaron sauta sur ses pieds et chercha son amie des yeux.

Il se rendit compte que son souffle était revenu. Il entreprit de calmer sa respiration, mais un cri abominable le fit sursauter. Evanna se tenait juste derrière lui, cramponnée à sa cheville droite.

— Oh non ! Je crois que je me suis foulé la cheville ! pleurnicha-t-elle. Aaron ! AARON, DERRIÈRE TOI !

Affolé, il se retourna aussitôt, le cœur battant. Des branches craquèrent. Devant lui, le feuillage des arbres remua avec fureur. Pétrifié, le garçon n'arriva pas à faire un pas en arrière. Même ses yeux qu'il aurait voulu fermer restaient obstinément ouverts.

Et contre toute attente, une minuscule silhouette surgit de la forêt.

— Oh ! fit l'apparition d'une voix fluette.

Stupéfaits, Aaron et Evanna se figèrent. Un petit être les regardait la tête en bas, accroché par les jambes à une branche.

— Zut !

La créature bondit sur le sol et atterrit sans le moindre bruit. D'un geste habile, elle épousseta son couvre-chef qui venait de tomber et le remit à sa place en un rien de temps.

Sous le choc, absolument incapable de faire le moindre geste, Aaron écarquilla les yeux. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il s'agissait bel et bien d'une fillette ; mais certainement de la plus étrange qu'il ait jamais eu l'occasion de rencontrer. Ses vêtements étaient constitués tout à la fois de fourrures d'animaux et de ce qui ressemblait à s'y méprendre à des feuilles ; certaines ornaient même ses longs cheveux tressés.

Un vrai lutin des bois.

— Mais, la... la bête... cette chose est partie ? balbutia Aaron, le souffle court.

— Quelle chose ? demanda la petite fille avec étonnement.

— Cet énorme animal qui nous poursuivait ! renchérit une Evanna partagée entre stupeur et agacement.

— Il était comment ?

— Je... je ne sais pas... je n'ai pas pu voir à quoi il ressemblait.

— Immense... avec comme des... des branches sur la tête, bafouilla Aaron.

L'enfant fit mine de réfléchir, puis un large sourire fendit son visage.

— Vous avez vu l'esprit cornu ! Le Passeur ! Il venait peut-être vous chercher tous les deux... fit-elle d'un air espiègle.

— Le Passeur ? répéta Aaron d'une voix sourde.

— Oui ! Kern le Cerf !

— Co... comment ça, il venait nous chercher ? bredouilla Evanna.

Elle ne prit pas la peine de répondre, considérant soudain avec le plus grand intérêt l'accoutrement d'Aaron. Ce dernier prit quelques secondes pour retourner à une vitesse folle ce qu'elle venait de leur dire. Un cerf ? Il aurait parié tout ce qu'il possédait que le monstre en question faisait bien trois mètres de haut.

— Mais enfin... qui es-tu ? demanda Evanna coupant court à ses réflexions.

La fillette sautilla sur place, avant de bomber le torse avec fierté.

— Moi ? On m'appelle Châtaigne !

— Châtaigne... ?

— Parce que mes yeux et mes cheveux sont aussi bruns que des marrons ! précisa-t-elle, un éclat de malice dans les yeux.

Evanna tenta de se relever, mais sa cheville ne supporta pas la masse de son corps. Elle s'étala de nouveau sur le sol, tête la première dans un amas de feuilles mortes. Bien qu'il s'en rendit compte, Aaron ne bougea pas, encore sous le choc de cette course poursuite et de l'irruption inopinée d'une fillette au beau milieu de ces bois lugubres.

C'était comme si son cerveau fonctionnait au ralenti.

— C'est drôle, vous êtes vraiment habillés bizarrement, ricana Châtaigne qui le détaillait de haut en bas.

Puis elle fut prise d'un fantastique fou-rire en découvrant Evanna qui se débattait au milieu des feuilles. Aaron finit par réagir et se précipita pour l'aider. Un millier de questions fulminaient dans sa tête. Était-ce la fillette que son amie avait vue plus tôt ? Dans ce cas, où était passé le petit garçon ?

Il jeta un regard à Châtaigne. Elle chantonnait, toute joyeuse, accroupie face à une grosse limace qui mâchonnait goulument une feuille.

— Waouh ! Elle est énorme ! lança-t-elle émerveillée.

— Dis-moi... Châtaigne ? Tu n'es pas seule ici, n'est-ce pas ? demanda Aaron, tâchant de rassembler ses idées. Où est passé le garçon qui t'accompagnait ?

La petite fille le considéra avec étonnement. Elle semblait si fragile et à la fois si débrouillarde que c'en était troublant. La peau claire de son visage était finement marquée par une multitude de taches de rousseur qui faisaient ressortir ses yeux noisette. Et ses joues roses, qu'encadraient de longs cheveux bruns, lui donnaient l'air d'une poupée de porcelaine. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire toute seule au beau milieu d'un endroit pareil ?

À dire vrai, tout ce qui s'était passé depuis qu'ils avaient pénétré cette forêt semblait complètement surréaliste, voire carrément absurde. Peut-être bien qu'il rêvait. Ou qu'il devenait fou. Il ferma les yeux en se jurant que lorsqu'il se réveillerait, il serait de retour dans son lit, bien au chaud et en sécurité au Vieux-Chêne.

Mais tout ce qu'il vit quand ses paupières se rouvrirent furent les yeux exorbités de Châtaigne qui le fixaient avec méfiance.

— Quel petit garçon ? Je traîne pas avec les garçons moi ! Ils sont sales, idiots et sentent mauvais !

Elle tira la langue dans un geste de dédain. Cette réponse détendit Aaron ; en temps normal, elle lui aurait certainement arraché un éclat de rire. Il se demanda un instant si elle le considérait comme un garçon. Certes, il ne s'était pas lavé depuis deux jours, mais il n'avait guère eu le choix. Mi-troublé, mi-amusé, il jeta un coup d'œil rapide à Evanna. Mais cette dernière ne réagit pas, trop occupée à ruminer ses malheurs.

— Écoute, mon amie a besoin d'aide, elle est blessée, reprit-il. Et pour être honnête, nous sommes perdus. Tu ne vis pas seule dans cette forêt, n'est-ce pas ?

— Bien sûr que non !

La fillette lui offrit un sourire pétillant, dévoilant deux dents de lait manquantes. Après quoi elle s'empara de sa précieuse découverte – une limace baveuse d'une bonne dizaine de centimètres de long – qu'elle fourra dans son petit sac, et bondit par-dessus le buisson le plus proche.

— Suivez-moi !

 

 

 

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