Chapitre 7 : A l'origine du vent

Par arno_01
Notes de l’auteur : Légère modification en date du 15/05, pour donner plus d'explication sur les oublis.

Le soir ils étaient encore là, autour d'un feu devant la maison, à écouter Davvy leur répéter de nombreuses fois l'ensemble de ses souvenirs. Petit à petit, comme on assemble un puzzle, ils se remémoraient leurs passés, leurs vies, puis Davvy. Ils émergeaient doucement d'un long rêve, prenant lentement conscience qu'il y a un passé. Un présent et un futur. Ratziel fut le premier qui reprit la parole :

« Cela fait bizarres de se rendre compte de tout cela. Je sens que c'est nouveau pour moi, mais que c'est tellement évident que j'aurais dû le savoir. C'est comme se réveiller d'un rêve brumeux qui ne laisse pas penser que la vraie vie existe. »

Il parlait tout haut, mais c'était plus un cheminement pour lui-même. Les mots, qu'il prononçait, renforçaient son assurance, ses propres souvenirs.

« Nous devons aller voir El. Il faut qu'il prenne conscience de tout cela. Davvy, viens avec nous, tu nous aideras à convaincre El. Avec cette compréhension, ce savoir, nous serons en mesure de trouver la porte, j'en suis sûr. »

Ratziel partis vers tous des Anges présent, exposant sa vision, ses idées des choses. Il connaissait les mots pour toucher, émouvoir ou rassurer. Davvy et Gabrielle était assis l'un à côté de l'autre, attendant chacun un geste un mot de l'autre permettant de briser ce froid qui s'était glissé entre eux deux.

« Tu as bien changé, Davvy. Même dans mes souvenirs du jour où je t'ai amené ici, tu n'étais pas aussi … grand, fort, assuré ».

Gabrielle avait raison, avant il avait toujours était plus petit que tous les archanges. Maintenant, malgré le peu de mois qui étaient passés depuis son évasion, il dépassait légèrement Gabrielle. D'un autre coté il avait passé des années, chez les anges sans grandir, restant indéfiniment l'enfant qu'il avait été. De même les quelques travaux qu'il avait faits n'expliquaient pas qu'il soit devenu plus musclé, plus endurant aussi. Il paraissait rattraper rapidement le temps « perdu », à ne pas changer, à ne pas grandir, dans la cité du ciel.

« Je dois être en train de rattraper tout le temps passé sans grandir dans votre cité. Te rappelles-tu la fille que nous avions croisé à Bangkok, puis de nouveau à Paris, elle semblait avoir trois ou quatre ans de plus que moi. A l'école, avant ma venue, nous étions dans la même classe. Et toi as-tu des souvenir d'avant que j'arrive ?

- Non tout commence, au moment où Mickaël t'a trouvé dans le palais.

- Et d'avant votre arrivé sur Terre.

- Non, ce fût Ratziel qui répondit. Mais je suis sûr qu'El s'en souviendra dès que nous lui auront parlé. Il comprendra comme nous, et se souviendra. Viens-tu avec nous, Davvy ? »

A l'extérieur du cercle il voyait Sayida, les ombres de ses rides dansant au gré des flammes. Derrières, la masse imposante de la falaise abritait la maison. Ses pierres étaient grossières, les murs ondulés. Ici il y avait Sayida et son silence. Là-bas au creux de la cité régnait El, et ses ordres « Oublie ! Oublie ! ». Maintenant qu'il n'oubliait plus, il se rappelait trop bien les tremblements des murs, les chocs des vents, quand El donnait un tel ordre. Rien ni personne ne semblait pouvoir lui tenir tête, il maîtrisait non seulement les éléments, mais aussi la mémoire de chacun.

Dans le saint des saints, même l'écriture lui obéissait. Le Livre, gravé dans la pierre, changeait en fonction des histoires qu’El racontait. Chaque histoire devenait leur réalité, à tous les anges, comme s’il n'y avait jamais eu qu'elle. Qu'importait que la veille l'histoire était différente, les mots d'El étaient au-dessus des lois, au-dessus du temps.

« Non je reste ! Il s'agit de votre histoire à vous les anges. Vous devez vous débrouillez seuls. »

A ces mots, il sentit une vague de doute saisir les anges. Ils avaient été assurés de l'existence du passé grâce à Davvy. Mais qu'en était-il si, une fois au loin, ils oubliaient tout cela, s’ils repartaient vers ce rêve sans signification, sans réelle existence, sans passé ni futur. Davvy sentait qu'il leur fallait plus que ses propres souvenirs, il leur fallait une nouvelle identité :

« Vous vous êtes souvenu de votre passé, vous ne l'oublierez plus maintenant. Vous êtes ceux qui se souviennent, vous n'êtes plus des anges comme les autres. Vous avez une vie qui vous est propre. A partir d'aujourd'hui, à chaque action que vous ferez vous vous rappellerez votre passé, et vous agirez en conséquence pour votre futur. Vous n'oublierez plus. »

Il était encore en train de leur crier ces mots, quand la nuit les avala tous, envolés vers la Cité des Anges.

* * * * * *

La vie repris quelques jours entre Davvy et Sayida, comme une routine, chacun ses tâches. Ayant terminé de réparer le toit, Davvy se mit à créer une pièce supplémentaire. Il passait beaucoup de temps à regarder à l'horizon attendant de voir des ailes surgir. Mais rien ne venait troubler le soleil brûlant la terre. Alors il se plongeait dans ses souvenirs, tentant de rassembler les dernières pièces du puzzle.

Depuis longtemps il avait repris conscience de sa famille, de son petit frère. Mais il se sentait bien incapable d'aller les voir – il ignorait d'ailleurs où il était actuellement. Qu'aurait-il pu leur dire ? Papa, maman c'est moi après tant d'année ? Oui je suis parti, mais je suis revenu ? Toutes les scènes de retrouvailles qu'il pouvait se jouer étaient tellement burlesques qu'il en riait, seul au milieu du désert, tout en pleurant de la joie que cela lui procurerait.

Et puis la question « Pourquoi est-tu donc parti ? » ne manquerait pas d'être posée. Et c'est bien la seule chose dont il ne se souvenait absolument pas. 

Il se rappelait son arrivé à la Cité des Anges. Sa toute première rencontre avec El, quand ce dernier avec voulu l’étrangler. Il revoyait la colère de El, quand il avait obligé les archanges et lui-même à oublier tout une année. Ils avaient de nouveau joué alors une première rencontre : El se jetant dans les bras de Davvy en pleurant. Plus tard, le seigneur des vents avait invoqué une tempête exceptionnelle pour de nouveau leur faire oublier les questions que soulevaient Davvy. La fois ou El l’avait jeté par la fenêtre était la dernière, la troisième tentative d’un cycle qui aurait pu durer une éternité.

En voyant Gabrielle et Ratziel, le rechercher comme leur ennemi, Davvy avait compris que lors de son départ, El, avait de nouveau fait balayer les tempêtes de la mémoire. Les vents s'étaient engouffrés dans la cité, les batiments avaient crissé, et s’étaient choqués. Puis comme la tempête de sable efface les traces de pas, les anges avaient oublié. Le vœu du Seigneur des vents avait à chaque fois été implacable.

Davvy espéraient juste que les rebelles ne perdraient plus leurs mémoires. N’avaient-ils pas, cette fois-ci, réussit à la retrouver, grâce à lui ?

Dans l’attente des anges rebelles ce fût de nouveau Sayida qui lui donna des nouvelles du monde, à la faveur d’une visite à la ville. Elle commença à raconter ce qu’elle avait appris sans y apporter plus d’importance que des ragots, comme pour meubler le silence :

« Au-delà, c’est le trouble ! Les anges ne viennent plus prendre les offrandes.

- Que dis-tu ?! Ils sont partis alors ? la question de Davvy trahissait autant la peur, la déception que le soulagement.

- Non, on les voit encore voler dans le ciel. Maintenant ils sont pressés, et ne s’occupent plus des hommes. Il parait que plusieurs grands pays vont recommencer leur jeu favori : la guerre. Puisque les anges nous laissent tomber. »

Après un silence, pendant qu’elle coupait les légumes pour le repas, elle rajouta « C’est pourtant bien la seule chose qu’ils avaient apportée. »

* * * * * * *

L’attente devenait insupportable pour Davvy. Il priait tous les jours Sayida d’aller à la ville, lui rapporter des nouvelles. Mais à chaque fois elle refusait, elle n’en avait pas besoin. Il se souvint alors des derniers mots de Gabrielle, quand elle l’avait laissé seul ici, la première fois :

« Quand tu voudras que l'un de nous vienne te chercher, dis notre nom dans le vent. Il nous transmettra le message » avait-elle dit.

Il se mit alors à réciter leurs noms doucement à la faveur de la brise du matinale : « Gabrielle. Ratziel. Gabrielle » Il ne se résolut pas à appeler les autres, qui n’avaient peut-être pas récupérés leurs souvenirs. Rien ne se passa, la brise ne s’amplifia pas, il n’y eut pas de bourrasque, ni d’ouragan porteur de message. Il cria alors leurs noms, de plus en plus fort « GABRIELLE ! RATZIEL ! » Sans plus d’effet.

Dans la journée Sayida retourna à la ville. Seul à attendre les anges, et des nouvelles de Sayida, il passa la journée à rêver à ce que serait sa vie, si El avait repris conscience de son passé. Peut-être alors reprendront-ils leur amitié telle qu’ils l’avaient vécu au début ? parcourant les vents, recherchant les portes.

Le soir arriva avec Sayida, elle paraissait pâle malgré sa peau hâlée par le soleil. Elle lui conta le chaos qu'était devenu le monde. Les anges délaissaient les affaires des hommes. Les vielles alliances ressortaient en même temps que les rancœurs et les haines. Déjà les pays se dressaient les uns contre les autres, les armés paradaient. Mais par-dessus tout, des rumeurs persistantes racontaient que les anges se battaient de nouveau, mais entre eux cette fois-ci.

* * * * * * *

Il les vit arriver de très loin, comme un essaim d'oiseau. Malgré le jour qui tombait, Davvy les attendit dehors. Il fit noir bien avant qu'ils arrivent, et Davvy fut obligé de se repérer au son des ailes brisant le vent, pour estimer leur avancée. Sayida était, elle, rentrée à l'intérieur de la maison. Quand ils furent assez près pour que Davvy entende les paroles, il s'étonna de n'entendre aucun son. Il aurait dû entendre leurs voix, les ordres qu'ils se donnaient. Où même leur rire si c'était Gabrielle et Ratziel. Mais seul un silence pesant régnait.

Les anges se répartirent autour du feu, que Davvy avait préparé à leur intention. Il vit Ratziel se poser doucement, pourtant une jeune humaine, mais nulle trace de Gabrielle. Apeuré Davvy se précipita vers l'archange. "Ratziel, où est donc Gabrielle ?"

Mais ce ne fut pas Ratziel qui répondit, mais l'humaine d’une voix lasse et fatiguée : " C'est moi, je suis ici, Davvy ". Il s'agissait bien de la voix de Gabrielle. Elle s'approcha du feu, qui éclaira le visage, celui de Gabrielle. Elle n'avait plus d'ailes. De son dos ressortaient, à l'emplacement des grandes ailes blanches, juste deux moignons noirâtres et ensanglantés. Le regard de Davvy du le trahir, car sans s'il ait eu à poser de questions, Gabrielle prit la parole :

"C'est El, il a réussi à me capturer. Il m'a enlevée tous les plumes, unes par une, puis les os. Me laissant juste les deux qui dépassent de mon dos. Afin, disait-il, que tout le monde sache que je ne suis pas humaine, mais bien une ange, déchue."

On sentait la douleur qui transpirait, l'amertume aussi, mais c'était surtout la grande déception que trahissait ses mots. El qu'ils avaient suivi aveuglément, le laissant décider de la tournure de toute leur vie, qu'ils avaient juré de protéger, était finalement capable d'une grande cruauté envers ses amis.

Sans ses ailes, Gabrielle pût rentrer à l'intérieur de la maison y passer la nuit, recroquevillée sur la paillasse de Davvy. Ce fût une nuit mouvementée, perturbée par les cris de Gabrielle tandis qu'elle revivait dans ses cauchemars les jours passés dans les cachots de la cité volante. Serré contre elle Davvy était impuissant, ne pouvant rien faire, il se contentait d'attendre la fin des cris, la fin des pleurs : la fin de la nuit.

* * * * * * *

Ce fût comme à l'habitude en ces régions, au petit matin qu'ils se réveillèrent, par la chaleur étouffante que le soleil transmettait déjà. A la voix de Ratziel qui les appelait, ils sortirent de la cabane, encore tout embrumés par la nuit passée. Les anges étaient agités, presque affolés, un courant d'électricité, de fébrilité, de grand départ parcourait la troupe ailée. Le groupe s'était d'ailleurs agrandi durant la nuit, désormais Davvy avait une centaine d'ange pour sa protection.

« Gabrielle, Davvy, il faut que nous partions d'ici ». Comme à leur habitude dans la cité volante, les anges restaient à l'écart du groupe d'archange, et de Davvy, seul Ratziel s'était approché.

« Les patrouilleurs nous ont averti que plusieurs troupes d'El se dirigeait vers ici. Ils doivent savoir que Davvy est avec nous. Il nous faut partir loin, et vite.

- Je ne comprends pas, Ratziel. Vous les anges, ne pouvez pas être blessés, que craignez-vous donc. »

Davvy, suivant le regard de Ratziel, qui parcouraient leur petite troupe se tût. Çà et là on voyait des blessures, de simples cicatrises à des amputations de bras ou de jambes. Le passage en revue s’arrêta sur Gabrielle, dans un silence pesant. Avec la perte de ses ailes elle était la plus à plaindre du groupe. La pâleur de son visage contrastait étrangement avec le soleil se reflétant dans ses cheveux.

Ils se préparèrent alors à partir, remettant des bandages propres aux blessés. Quelques patrouilleurs partirent de chaque côté, pour prévenir de l'avancée des anges de El. Davvy parti rassembler ses quelques possessions dans la maison, il passa alors devant Sayida. Sa peau toute ridée par le soleil et le vent, par les années aussi, lui donnait l'air d'être hors du temps, de ce temps-là et de tous les autres. L'un en face de l'autre, les yeux bleus de la vieille dame semblaient capables de percer les mystères de l'âme.

« Tu viens avec nous Sayida. Il ne faut pas que les anges te trouvent. A peine Davvy avait-il prononcé ces mots qu'il savait qu'elle allait refuser.

- Non, ma terre est ici. Puis tu le sais bien, je ne crois pas aux anges, puisqu'on les voit. Je ne crois qu’en Dieu, car on ne le voit pas. Que peuvent-ils donc bien me faire ? »

C'est dans ces silences-là, que Davvy aurait aimé que le vent souffle. Pour qu'il vienne briser cette gêne qui pesait sur leurs regards, sur leurs cœurs. Pour qu'il remplisse ce vide immense qu'aucun mot ne semblait pouvoir combler. Mais rien n’était assez puissant pour rompre ce silence-là. Alors par un effort qui le laissa vidé, il sortit, définitivement, de cette maison qui avait été la sienne, sans se retourner. Le regard sec mais la poitrine déchirée.

 

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