Chapitre 7

Notes de l’auteur : Bonjour à toute la plumosphère !

Je vous présente le septième chapitre de L'Apprentie : Mémoire perdue.

J'espère qu'il vous plaira et j'ai hâte de vous lire en commentaires :)

Assis sur son bureau dans la plus grande nonchalance qui soit, le Dr Cormac O’Brien invite Elena à prendre place sur le divan. Cette pièce à la décoration pauvre : murs blanc sales, bureau en bois reconstitué, divan marron ayant bien vécu, peu de mobilier ou de fioriture. Au-delà de l’aspect décoratif, il semble à Elena que la température de la pièce est toujours étonnamment basse dans cette pièce déjà peu avenante. Ce qui ajoute à la sensation de malaise qu’elle ressent systématiquement en présence du docteur. Il faut dire que sa propension à vouloir la gaver de pilules en tous genres et à la faire culpabiliser d’être ce qu’elle est participe en grande partie à cette sensation.

« Alors Elena, où en est-on avec ces cauchemars ?

— Ça continue…

— Toujours le même ?

— Oui et non…

— C’est-à-dire ? Vous faites de nouveaux cauchemars ?

— Non… Enfin, pas vraiment. C’est toujours la même base : je brûle sur un bûcher. Mais ils paraissent de plus en plus réels… Je ressens les brûlures des flammes, je sens les effets sur MON corps comme si ça m’arrivait vraiment ! C’est effrayant… J’ai même eu le réflexe de vérifier l’état de ma peau en me réveillant, l’autre jour. Et j’ai remarqué également qu’ils évoluent…

— Qu’ils évoluent ?

— Eh bien, j’ai l’impression qu’ils sont de plus en plus longs. Et puis, dernièrement, le rêve bascule complètement vers autre chose de tout autant angoissant, mais dans un contexte que je connais. Je ne sais pas si je suis claire…

— …

— Par exemple, l’autre nuit, au moment où je mourrais, dans mon rêve je veux dire, c’est dans mon rêve que je mourrais, pas en vrai. » Elena tente tant bien que mal de s’expliquer. « Bref. À l’instant où je mourrais, je me suis retrouvée ici même, dans votre bureau, emprisonnée dans une camisole de force. Et votre visage était complètement déformé, vous faisiez franchement peur à voir… »

— Je vois… il faut que vous compreniez que vos rêves, Mlle Byrne, ne sont que des rêves. Ils sont le reflet inconscient de vos propres angoisses. Un peu comme une chasse d’eau que l’on tire pour faire partir ce dont on souhaite se débarrasser. Ce qu’il est primordial que vous compreniez, c’est que vous devez cesser de leur accorder tant d’importance si vous souhaitez progresser.

— Je… D’accord, se résigne-t-elle comprenant qu’elle n’a pas d’autre choix que d’acquiescer si elle veut qu’il lui lâche un peu la bride avec le traitement.

— Bien. Et votre semaine, comment s’est-elle passée ?

— Ah… Eh bien, j’ai connu mieux.

— …

— Je me suis disputé avec mon copain. C’était plutôt violent. Et incompréhensible. Et je n’ai plus de nouvelle de lui depuis trois jours…

— Que s’est-il passé pour que cette dispute éclate ?

— Je n’en ai pas la moindre idée… Tout allait bien. Enfin, il était de mauvaise humeur depuis le matin parce que je suis arrivée avec dix minutes de retard au cours. Il a très mal réagi. Comme si j’avais fait quelque chose de vraiment grave. Tout le reste de la matinée, il a été très tendu et ne m’a pas beaucoup parlé. Ensuite, le midi, nous avons été manger au Supermac’s avec ma meilleure amie, Deirdre. On passait un super moment tous les trois. Maintenant que j’y repense, il était toujours d’une humeur massacrante et il a très peu parlé… Du coup, je parlais avec mon amie de tout et de rien, et il a complètement explosé. Il m’a dit que je ne voulais pas faire d’efforts pour aller mieux et que je ne respectais pas les gens qui me soutiennent. Ou quelque chose dans le genre. Il hurlait devant tout le monde. Il faisait carrément une scène. Lui. Alors qu’il voue un amour inconditionnel à la discrétion… Et il est parti en trombe du restaurant, en claquant la porte… Je ne sais pas ce qui lui a pris.

— Eh bien, eh bien… Sacrée histoire… Ce que j’entends de ce que vous me dites, c’est que ce garçon semble avant tout vouloir votre bien… Vous protéger… Et peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort, dans le fond ?

— Bien sûr qu’il a tort ! Je suis consciente que mes proches essaient de m’aider ! Et je fais des efforts ! Je prends tous les traitements que vous me prescrivez, je viens régulièrement à vos rendez-vous…

— Et pourtant, vous continuez de faire des crises…

— Mais je n’y peux rien… Et même si je sais qu’ils pensent tous agir pour mon bien et pour me protéger, j’en ai conscience, c’est trop. Beaucoup trop. J’étouffe ! J’ai besoin de retrouver un peu de liberté, qu’on me laisse grandir et me prendre en charge comme une adulte au lieu de constamment me couver comme si j’étais une enfant impotente !

— J’entends… Cependant, je ne peux pas vous donner raison, à l’heure actuelle. Nous en avons déjà longuement parlé, Mlle Byrne. Vous n’êtes pas, actuellement, en capacité d’être responsable de vous-même. Vous êtes encore trop fragile et pouvez présenter un risque pour vous-même et pour les autres. En tant que médecin psychiatre, je ne peux que vous encourager dans votre processus de guérison… Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, voulez-vous ? Vous prenez toujours votre traitement, n’est-ce pas ?

— Évidemment, s’agace-t-elle alors qu’il prend note de sa réponse.

— Est-ce que vous vous souvenez de l’élément déclencheur de la colère de votre ami ? Vous m’avez dit que vous parliez avec votre amie quand c’est arrivé. De quoi parliez-vous ? »

Elena est gênée. Elle avait volontairement évité d’aborder le sujet, imaginant très bien quelle pourrait être la réaction de son médecin au récit de ses différentes mésaventures de la semaine.

— J’ai rencontré une vieille dame étrange. Ça m’a fait super peur. Je leur racontais ça…

— Une vieille dame étrange ? demanda-t-il, soudainement intéressé, la dévisageant par-dessus ses lunettes. Pourquoi étrange ?

— Elle semblait me connaître. Elle connaissait mon prénom en tous cas. Elle m’attendait, là, au milieu de la rue, alors que je rentrais du travail. Elle voulait que je la suive parce que selon elle, je cours un grave danger, ou un truc du genre… »

Le médecin semble tout à coup déstabilisé. Elena pense même percevoir un éclair de colère dans son regard, parti aussi vite qu’il était arrivé, en une fraction de seconde. Elle est surprise de cette réaction improbable. Pourquoi cette histoire de vieille dame met-elle en colère toutes les personnes à qui elle la raconte. À part, Deidre, évidemment…

            Le médecin se contient, mais son ton est tendu, presque agressif, lorsqu’il reprend la parole.

« Êtes-vous vraiment certaine que les choses se sont réellement passées et que ce n’est pas votre imagination qui vous joue des tours, comme cela a pu se produire par le passé ? » Elena baisse les yeux, et ne répond pas. Elle se sent humiliée. Bien sûr qu’elle est certaine que c’est vraiment arrivé. Ce n’est pas dans sa tête. Elle n’est pas folle… Mais elle sait cette bataille perdue d’avance et s’abstient.

« Et cette voix ? Vous l’avez de nouveau entendu ? » Elle détourne le regard et acquiesce, honteuse de lui donner raison et de valider son diagnostic qu’elle pense erroné.

« Écoutez, mademoiselle, il est évident que vous n’allez pas bien. Avoir des hallucinations, entendre des voix, se sentir persécutée par les mêmes personnes qui s’échinent à vous porter secours depuis tant d’années n’est pas une chose normale qu’une personne saine d’esprit fait. En ce sens, même si je comprends que vous puissiez être frustrée par votre situation, je ne peux que vous conseiller d’être patiente et de saisir l’importance et la richesse de ce soutien qui vous est offert. Vous vous rendez compte de la chance que vous avez d’avoir tous ces gens autour de vous, j’espère ? Essayez de mettre votre ego de côté quelque temps et de faire un peu preuve de gratitude. De mon côté je ne vois pas d’autre solution que d’augmenter un petit peu vos dosages, je remplace également votre somnifère qui semble peu efficace. Ce n’est pas si étonnant dans le fond. Il n’est pas rare que les patients développent une forme d’accoutumance aux traitements de ce genre, c’est pourquoi il est bon de changer régulièrement de molécule pour préserver la pleine efficacité. Vous avez des questions ? 

— Non, pas de question. Répond Elena complètement abattue par cet entretien. »

Lorsqu’elle quitte la clinique, Elena est plus déboussolée que jamais. Elle en vient à douter d’elle-même, de la réalité des derniers évènements ? Est-ce que Dr O’Brien dit vrai ? Est-ce qu’elle n’est qu’une gamine ingrate et malade ? Est-ce que tout ça, c’est uniquement dans sa tête ? Après tout, le médecin n’a fait que lui redire ce que Padraig et sa mère s’accordent à penser et à lui reprocher régulièrement… Elle est décidée à ne pas se laisser rechuter dans la maladie. Elle s’est trop battue pour avancer, s’en sortir. Elle ne veut pas retourner en institut. Elle va veiller à être encore plus vigilante qu’elle ne l’a été jusqu’à présent. Plus jamais, elle ne laissera ces visions et cette voix la déborder, l’envahir et l’entraîner vers une réalité imaginaire.

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