Chapitre 7

Par Flammy

Je serre les mâchoires au point que mes dents crissent tandis que je m’appuie sur mes béquilles pour me traîner lamentablement dans l’appartement. Ça fait putain de mal, mais je me débrouillerai seule. Lumi me fixe depuis le canapé, inquiet, mais sans proposer son aide. Il a enfin compris que s’il suggère encore d’amener un fauteuil roulant, il va se le bouffer. J’ai toujours été capable de me démerder, je vois pas pourquoi de multiples fractures et des plaies à peine refermées y changent quelque chose.

 

Quand je reviens des toilettes, Lumi a mis des écouteurs et accroché un micro à sa cravate. Il parle avec sa secrétaire, évoquant différents stocks de nourriture et le travail de certains Intendants. Depuis que je suis sortie de la clinique privée hors de prix, où tout a été fait pour que mon existence ne laisse aucune trace, j’ai emménagé dans l’appartement au sommet de Néo-Knossos. Deux avantages : Lumi peut continuer à s’entraîner à la purification sur moi et je peux me remettre au calme. Paraît que l’altitude, c’est mieux que les souterrains pour ça.

 

— Ellen, je veux que vous alliez vous même vérifier les stocks de soja du quartier d’Erwan. Je soupçonne Maximilien de falsifier ses rapports. Essayez d’enquêter en toute discrétion, mais si vous vous sentez en danger, n’hésitez pas à faire intervenir la police en mon nom.

 

Lumi éteint la tablette qu’il manipulait jusque-là et la repose sur la table.

 

— Bonne soirée à vous aussi. Tenez-moi au courant le plus rapidement possible.

 

Il raccroche ensuite, retire son attirail et s’écroule contre le dossier du canapé, claqué. Il mentait pas quand il affirmait crouler sous le boulot. Le même spectacle se reproduit à chacune de ses visites, il bosse une partie de la nuit sans en voir le bout. Il paraît que c’est pire les rares fois où il reste chez lui. En général, il essaie toujours de passer à l’appartement, même si c’est juste pour dormir, histoire de vérifier que je vais bien.

 

Heureusement qu’il vient. Même si je l’ai jamais dit, y a encore beaucoup de choses que je suis incapable de faire, changer mes draps, lancer une lessive… La première fois, il m’a laissée seule plusieurs jours et c’était le bordel quand il est revenu. Malgré ses cernes et sa fatigue plus qu’évidente, il a pas commenté, il s’est mis au ménage. Il est pas doué, mais c’est toujours mieux que rien. Dans ces cas-là, j’apprécie son silence. J'ai horreur qu’on me rejette mon incompétence à la gueule.

 

Je me laisse tomber dans le canapé à côté de Lumi et je ferme les yeux en essayant de contenir une grimace de douleur. Lumi commente pas. Je déteste l’idée de devoir m’installer à côté de lui, mais c’est de loin l'assise la plus confortable. Vu tout son bazar étalé un peu partout pour son boulot, j’ai pas le coeur de lui dire de tout déménager pour aller travailler dans un endroit moins pratique pour lui. Il gère les stocks de nourriture avec un sérieux qui me rappelle Laurine, je peux pas lui mettre des bâtons dans les roues, je connais trop l’importance de ces vérifications sans fin.

 

Après un moment à comater, Lumi émerge péniblement. Je pensais pourtant qu’il était parti pour la nuit, ça lui arrive souvent. Au moins, dans ces cas-là, il a appris à basculer du bon côté du canapé pour dormir et pas sur moi. La première et seule fois où il a fait l’erreur, il a été réveillé en sursaut par mon cri de douleur. J’ai même pas eu besoin de le menacer pour qu’il recommence pas.

 

Lumi se frotte les yeux et s’étire en bâillant. Il se force pour tenter une fois de plus de sociabiliser avec moi. Putain, le con.

 

— Est-ce qu’une activité en particulier vous ferez plaisir, Ari ? demande-t-il poliment.

 

Ok. Là, je craque, j’en peux plus.

 

— Putain, mais arrête de me vouvoyer, tu me gonfles !

 

Je sais qu’il faut qu’on entretienne des relations cordiales, qu’il fait beaucoup d’efforts et vraiment, j’ai essayé aussi de mon côté. Je trouve que je me maîtrise plutôt très bien, je m’énerve pas tant que ça alors que mon état et mon enfermement me donnent des envies de meurtres. Lumi me détaille, surpris. Il comprend même pas ce que je lui reproche.

 

— Jamais personne m’a vouvoyé. Arrête, ça me crispe, j’ai l’impression que c’est pas à moi que tu parles.

— Je souhaitais juste montrer mon respect et…

— Je tutoie Érika, c’est pas pour ça que je la respecte pas !

 

Lumi me fixe, troublé. Ça va trop à l’encontre de son éducation, il ne sait pas comment réagir. Il détourne les yeux et vient poser ses coudes sur ses genoux, pensif. Je lui demande pas le soleil pourtant !

 

— Je… Il s’agit du contraire pour moi. Mes instructeurs m’ont toujours enseigné à vouvoyer tout le monde.

— Mais tu tutoies jamais personne ?

 

Lumi laisse échapper un petit rire et me coule un regard de côté avec un sourire en coin. Je crois que c’est la première fois que je le vois aussi naturel, c’est étrange, mais tellement mieux que le robot bien formaté habituel.

 

— Je ne tutoie que les hommes avec qui je m’apprête à avoir des relations sexuelles et j’arrête ensuite.

 

Ok. Je ne voulais pas savoir ça et je ne veux surtout pas imaginer ça. Merde, trop tard. Mon expression doit valoir le détour parce que Lumi éclate de rire. Il se redresse et reprend :

 

— Je ferai un effort à l’avenir… pour toi, Ari.

 

Je hoche la tête, satisfaite. Au moins un truc chiant de réglé.

 

— Du coup, une activité en particulier qui te ferait plaisir ?

 

Personnellement, attendre d’être rétablie pour recommencer mes entraînements me convient, mais je me doute que Lumi espère une réponse un peu plus conventionnelle. Je ne sais pas ce qu’on est censé faire. Pendant mon noviciat, les rares fois où j’interagissais avec les autres, c’était quand eux me posaient des questions ou lorsque je cherchais un adversaire. Je me vois mal proposer un combat de sabre à Lumi. Même dans mon état je le rétame.

 

— Qu’est-ce que tu fais toi dans ce genre de situation ?

— Hum… J’ai peu l’occasion de me prélasser en compagnie de connaissances, mais il m’arrive de regarder un épisode de série avec Eliott.

— Eliott ?

 

Lumi m’adresse un sourire charmeur. Ok, je sais déjà que je ne vais pas aimer la réponse.

 

— Un beau de brume à qui je rends régulièrement visite pour… d’autres raisons que les séries.

 

Non mais sérieusement, il pense qu’à ça ?! Lumi rit de nouveau devant mon air exaspéré. En plus, ça l’amuse. J’arriverai jamais à le comprendre. Sans plus insister, il se lève et récupère l’ordinateur qu’il a ramené pour moi. Je l'utilise jamais, incapable ne serait-ce que de l’allumer. Lumi a plus de chance de se servir de mon sabre que moi de cet engin, mais jamais je ne l’admettrai.

 

— Va pour une série. C’est plus simple d’en commencer une nouvelle que de continuer celle que je suis. Une préférence pour le thème ?

 

Je reste impassible devant sa question et je le laisse choisir. Je m’en fiche un peu, je m’y colle juste pour lui faire plaisir vu qu’il me tutoie. Pas du tout parce que je suis quand même vaguement curieuse et que j’ai que ça à faire de toute façon. Il propose une nouvelle série à la mode qu’il n’a pas encore eu l’occasion de regarder.

 

— D’après certains échos, il s’agit d’une grande réussite audiovisuelle et, pour une fois, les Lames de Sang sont évoquées avec un minimum de réalisme.

 

Là, j’avoue qu’il m’intéresse. Mine de rien, ça titille ma curiosité de voir comment nous sommes perçus par la population. Je me demande à quel point les habitants de Néo-Knossos connaissent des choses sur nous et à quel point ils sont proches de la vérité. Quand j’étais petite, on me racontait surtout des histoires à dormir debout, des contes pour effrayer et forcer les enfants à bien se comporter. Je m’installe confortablement à côté de Lumi, intriguée.

 

Je déchante rapidement. J’y capte que dalle. Je me perds entre tous les différents personnages, j’arrive pas à retenir leur nom et leur fonction. Ils font référence à des personnalités publiques que je connais pas, à chaque fois Lumi est obligé de mettre sur pause pour m’expliquer. L’intrigue est ridiculement compliquée et à peine exposée, mais je m’accroche. Je perds totalement patience quand les Lames de Sang apparaissent.

 

— Putain ?! Mais ils pensent vraiment qu’on sacrifie des bébés pour réaliser des rituels, vendre notre âme aux brumes et obtenir des pouvoirs ? C’est n’importe quoi !

 

Lumi se contente de lever sa main vers moi pour me montrer sa paume, où la blessure qu’il s’était infligée avec mon sabre termine de cicatriser.

 

— Malgré les quelques approximations, je suis au contraire plutôt surpris de l’exactitude de ce qu’ils affirment.

 

Je lui adresse un regard noir et dresse mon majeur dans sa direction. Qu’il aille se faire foutre. C’est pas juste ça les Lames de Sang, c’est tellement plus que ça, il comprend pas. Le délire avec la mistergie, ça me semble encore anecdotique par rapport au reste. Lumi a au moins le bon goût de retenir son rire et de passer à autre chose sans commenter plus. Quelques minutes plus tard, je craque définitivement et, malgré la douleur, je balance un coussin sur l’ordinateur.

 

— Non mais là, c’est n’importe quoi ! m’exclamé-je. Je veux bien les sacrifices de bébés, mais ça, non !

 

Lumi me fixe sans comprendre. Est-ce qu’il voit pas l’énorme incohérence qui vient de se produire dans la série ?

 

— Personne ne vole son sabre à une Lame de Sang, jamais !

— Elle dormait et le héros est justement formé pour être particulièrement discret, tente Lumi.

 

Je secoue la tête et regrette immédiatement. Mes cervicales ne sont pas encore totalement remises.

 

— Pendant le noviciat, on est entraîné pour ce genre de choses. Il y a des Tachis qui nous testent pour vérifier qu’on y arrive et, si c’est pas le cas, on est salement puni.

 

Lumi paraît un peu perplexe. Il essaie sincèrement de comprendre, ça je dis pas, mais ça lui semble surréaliste.

 

— Et vous… tu n’as jamais été prise en défaut ? Même une nuit où tu étais particulièrement fatiguée ?

— La seule fois où un Tachi a tenté de me voler mon sabre dans mon sommeil, il a perdu un doigt. Je ne l’ai jamais revu ensuite.

 

Lumi s'efforce de sauver la face, mais il pâlit et déglutit difficilement. Je… Je lui ai fait peur sans le vouloir. C’était pas le but pourtant, je me sens un peu penaude. Érika nous a ordonné qu’on s’entende bien, pas pour que je le terrorise. Lumi toussote pour retrouver contenance.

 

— Et… Et tu te demandes pourquoi je préfère le canapé ? lance-t-il avec un semblant de désinvolture. Je tiens à mes mains.

 

Je le fixe, consciente qu’il prend sur lui pour ne pas trop laisser paraître son trouble. Charitable, j’insiste pas trop, mais je me sens quand même obligée de préciser :

 

— Tant que tu ne t’approches pas de mon sabre, c’est bon. Et ça serait plus confortable pour toi qu’on dorme à deux dans le lit, il est assez grand.

 

De toute façon, en ce moment, c’est Érika qui garde mon arme, je peux pas le protéger. Personnellement, tant que Lumi tente rien, je m’en fiche de partager un matelas, mais il a toujours refusé. Il ne peut même pas demander à faire installer un autre lit, puisqu’il s’agit de sa garçonnière, ça semblerait louche. Lumi rejette sa mèche sur le côté avant de répondre :

 

— J’ai parfois le sommeil agité, je ne voudrais pas te bousculer par mégarde. Puisque… Puisque tu as été accidentée à cause de moi, je dois prendre mes responsabilités.

— Tes responsabilités ?

— C’est ma faute si tu as été si gravement blessée et je compte en prendre l’entière la responsabilité.

 

Mon sang se glace dans mes veines et je me fige, furieuse. On évite de parler du passé et du coup, on a jamais révoquer le soir où j’ai bu ou même de notre altercation à l’hôpital, mais il aurait fallu en fait. Qu’est-ce qu’il me fout là ? « Prendre l’entière la responsabilité » ? Parce qu’il aurait été capable de me maîtriser et de me pousser par la fenêtre peut-être ? Je suis une pauvre petite chose qu’il a échoué à protéger ? Certes, sans son aide, j’aurai jamais fait le grand saut, mais son putain d’alcool, je l’ai pris volontairement. J’aurai aussi juste pu me casser ce jour-là. Sa réaction là… Si je pouvais, je lui aurais déjà collé mon poing dans la figure.

 

— Ta main, ordonné-je sèchement.

 

Lumi comprends sans soucis que je suis en colère mais il capte pas où il a merdé. Il s’exécute néanmoins, perplexe et légèrement craintif. J’attrape sa paume et plante mes ongles dans sa plaie. Il pousse un cri et tente par réflexe de dégager sa main avant de se forcer à me la laisser. Il est moins con qu’il y paraît. Il lève vers moi des yeux larmoyants vers moi et je le toise durement.

 

— Que les choses soient claires. Tu as une responsabilité dans ce qui est arrivé, mais moi aussi, et je refuse que tu me traites comme une victime. On prend chacun sa part de responsabilité, on en assume les conséquences et on passe à autre chose, c’est compris ? Refourguer ses responsabilités aux autres, c’est de la lâcheté et c’est pas mon genre.

 

Pris au dépourvu, Lumi me fixe. Il s’attendait pas à une déclaration pareille. Il est tellement figé que j’ai l’impression qu’il ne respire plus. Une larme coule le long de sa joue. Oh putain. Je lâche sa main. J’y suis peut-être allée un peu trop fort, j’oublie parfois qu’on a pas eu le même genre d’éducation. Ma réaction semble le réveiller et il se plie en deux et pleure. Ok. Il est beaucoup plus fragile que moi.

 

Au bout de longues minutes où je reste tétanisée, Lumi récupère enfin le contrôle de ses nerfs. Il respire plusieurs fois profondément, se redresse et m’offre un magnifique sourire de façade tout en passant sa main dans ses cheveux. Il aurait eu l’air plus crédible sans les yeux rouges et les larmes.

 

— Depuis que je suis né, on exige de moi que j'endosse la responsabilité pour tous les maux de ma famille et de Néo-Knossos. J-Je commençais enfin à l’accepter et toi, tu… tu…

 

Lumi parvient pas à terminer, un rire un peu hystérique l’interrompt. Il me ferait presque flipper. J’aurais dû lui laisser le lit, la fatigue lui réussit pas. Je reste silencieuse, le temps qu'il retrouve ses esprits. C’est pas comme si je pouvais me casser ailleurs.

 

— Ari ?

 

Lumi reprend, sans oser me regarder dans les yeux. Il paraît à bout de nerfs, pas loin de s’effondrer.

 

— Merci. Merci infiniment. Je… J’avais besoin d’entendre ces mots.

 

Je ne réponds rien, y a rien à dire de toute façon. Je me penche juste vers l’ordinateur pour relancer la série. Je ragerai encore, mais… ça me va.

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