Chapitre 7

Par Flammy

Un morceau de béton particulièrement massif me fait face. Les autres garçons ont réussi à l’escalader sans trop de soucis, pour eux, toute cette sortie dans les décombres est juste une balade de santé. Ils sont plus vieux, plus grands et ils se moquent de mes difficultés sans même se poser de questions. Des crétins. J’aimerai bien voir comment ils se débrouilleraient avec ma taille.

 

Glenn me tend une main secourable. Contrairement à ses amis, il me surveille du coin de l’oeil et force le groupe à ralentir quand il remarque que je peine. J’ignore sa gentillesse trop prévenante et je m’élance seule dans l’ascension. Ruiner un peu plus mes ongles et mes genoux ne changera pas grand-chose, Laurine me grondera de toute façon. Ça m’entraîne au moins. Depuis le temps que je crapahute avec eux, j’ai appris à repérer les prises, à m’en servir pour m’élever, à bien positionner mon corps. Eux, ils y arrivent que grâce à leurs grandes jambes et à la force brute.

 

Et puis… Ces murmures indistincts qui ne me quittent plus à chaque fois que je suis à l’extérieur… J’ai l’impression qu’ils m’aident à grimper, qu’ils me conseillent. Ils ont un côté presque… réconfortant. Ça a commencé après l’attaque de l’entrepôt. Plus les mois filent et plus j’ai la sensation de les comprendre. La seule fois où je les ai évoqués, j’ai failli retourner à l’hôpital du coup, j’évite d’en parler. Paraît que c’est une conséquence classique des miasmes d’Yokai, mais que c’est pas du tout bon signe pour la suite. Moi, je suis sûre qu’ils me veulent du bien, alors je préfère les garder.

 

Parvenue en haut, là où les garçons se chamaillent sans tenir compte de leur environnement, Glenn m’adresse un sourire et m’ébouriffe les cheveux. Je me rebiffe pour la forme, mais j’aime bien quand il fait ça. C’est le seul qui a le droit. Depuis l’attaque du Yokai majeur, un an plus tôt, ses cheveux ont poussé et, maintenant, une grande mèche couvre la moitié de son visage, masquant son oeil crevé.

 

— Chuis sûre que t’es pas chiche d’aller encore plus loin dans l’huka, par là !

— C-C’est dangereux ! Les décombres risquent de s’effondrer ! répond la victime des tourmenteurs.

— Poule mouillée !

— T’es pire qu’un écolo putain !

— Retire ça, fils de Yokai !

 

La plupart des garçons reprennent l’insulte, hurlant de plus en plus fort tandis que les échos se répercutent sans fin contre les brumes, légèrement grises sans lumière pour les faire scintiller. À travers les volutes d’huka, je distingue la cible des moqueries qui refuse obstinément d’aller vers la zone la plus endommagée. Normalement, personne n’a le droit de venir dans les parties de la ville pas encore réparées, pour des questions de sécurité. Néo-Knossos a besoin de beaucoup de temps pour panser ses plaies et ce coin est pas du tout une priorité. Les aqueducs ont été reconstruits, c’est déjà pas mal. Paraît que ce sont les structures les plus fragiles, celles qui cassent en premier à chaque attaque.

 

Là, on se trouve au huitième niveau. Si certains débris sont en équilibre instable et qu’on les fait tomber, ce sont les bâtiments en dessous qui risquent d’en payer lourdement le prix. Cette bande d’ados boutonneux aime bien braver les interdits pour se sentir grands, mais s’il y a le moindre problème, ils iront chouiner dans les bras de papa maman.

 

Au début, Glenn, beaucoup plus posé qu’eux, n’a pas voulu suivre ses amis, encore moins m’emmener avec lui. J’ai dû beaucoup insister et menacer de lui faire la tête pour qu’il cède. Depuis, je vois bien qu’il regrette, mais il a qu’une parole. Et puis… Il savait que j’ai toujours eu envie de venir là depuis l’attaque. Il continue de répéter que ce n’est pas une bonne idée, qu’il faut arrêter de ressasser le passé et aller de l’avant, mais je peux pas oublier ce jour-là. Au contraire, plus le temps file et plus c’est important, un besoin presque vital. Glenn trouve mon intérêt un peu morbide, mais face à l’argument que ça pourrait m'aider avec mes cauchemars, il a cédé.  Il comprend quand même pas.

 

L’huka qui envahit tout, au point que plus aucune lumière n’est visible. Les brumes qui deviennent presque compactes… Je suis certaine que j’aurai pu marcher dessus… Et surtout, les volutes qui prennent forme d’un monstre sans apparence fixe, qui détruit absolument tout sur son passage. Les lieux sont identiques à ceux de mes rêves malgré que cela ne soit pas le bon niveau, et j’ai l’impression de revivre encore les mêmes événements. Sauf que cette fois-ci, rien ne peut m’arriver, je me sens en sécurité. Glenn et les murmures m’accompagnent.

 

Les intrusions de Yokais, même si y en a pas tous les jours, ça se produit régulièrement. Y a pas une décennie sans. Heureusement, les Palladiums ont la capacité de les repousser. C’est pas pour rien qu’ils sont en haut de la hiérarchie. Sans eux, il n’y aurait que des ruines depuis longtemps. Mais l’attaque d’un Yokai majeur, d’une telle puissance… C’est rarissime, presque autant que les nouveaux bouts de terres purifiés des angaes[1] par les Palladiums. Quand ça arrive tous les deux ou trois cents ans, on est content.

 

J’ai essayé de me renseigner un maximum sur l’attaque, mais les adultes refusent toujours de me répondre, prétendant que c’est mieux pour moi. Le contrôle parental me permet pas de rechercher sur l’intranet. De toute façon, je suis trop nulle avec l’informatique pour me débrouiller toute seule. Tout ce que j’ai pu glaner, c’est qu’il s’agissait d’un nouveau type de Yokai, immatériel, et c’est pour ça que les Palladiums ont eu autant de mal à le repousser. Néo-Knossos portera encore des cicatrices de cette attaque pendant des années.

 

— Aller poule mouillée ! Va par là ! Ou alors, t'as peur de rencontrer le Yokai ?

 

Les rires sont de plus en plus moqueurs, de plus en plus méchants, tandis que l’huka gagne en consistance autour d’eux. J’ai beau ne pas connaître leur bouc-émissaire, j’ai de la peine pour lui. Après, jamais j’irai l’aider. J’ai déjà eu assez de mal à venir avec eux jusque-là, je ne laisserai pas filer cette chance. Je peux quand même pas m’empêcher de commenter :

 

— Il était pas par là mais par là.

 

Je tends le doigt vers l’endroit où l’huka est la plus dense, tellement qu’on ne perçoit aucun des buildings aux alentours. Les projecteurs ont été débranchés dans les lieux à présent inhabités, pour économiser l’électricité. Étrangement, c’est loin d’être le coin le plus dévasté, mais je suis absolument sûre de moi. J’ai rêvé de cette rencontre trop de fois pour me tromper. Je reconnais le moindre détail, au point que j’ai l’impression que je vais me réveiller d’une seconde à l’autre. Je pourrai même dessiner la forme des corps au sol.

 

Immédiatement, les garçons arrêtent de charrier leur victime pour bondir à mes côtés. Ils m’encerclent, se redressent, espèrent probablement me faire peur. Glenn n’est pas très rassuré, mais sérieusement, ils pensent vraiment m’effrayer après ce que j’ai vu ?

 

— J’ai entendu parler de toi, commence le plus vieux, reconnaissable à son foulard en lurex brillant. T’es la gamine qui affirme avoir assisté de près à l’attaque ? Comme si c’était possible !

 

Il rigole et les autres l’accompagnent grassement. L’un d’eux essaie de tendre la main vers moi mais Glenn le repousse d’une petite tape sèche. Immédiatement, tous se mettent à le charrier. Ils cherchent juste une proie, ils s’en fichent de qui il s’agit.

 

— Ooooh, le preux chevalier vient sauver sa fiancée !

 

Ça m’embête quand même qu’ils s’acharnent sur Glenn comme ça. Lui il voulait pas être là.

 

— Arrêtez ça !

 

Je dois le crier plusieurs fois pour attirer de nouveau leur attention sur moi. Ils se moquent de mes hallucinations, me traitent de menteuse, mais je reste droite et le menton fièrement dressé. J’ai vu pire. Tellement pire. Et les murmures m’aident à ne pas baisser les yeux, j’ai l’impression que les volutes viennent danser auprès de moi pour me soutenir. Mon manque de réaction face à leurs attaques les perturbe et ils deviennent de plus en plus agressifs.

 

— Arrête de délirer fille de Yokai ! Comment t’aurais pu survivre d’aussi près ? Personne peut ! En plus, il était immatériel ! Il paraît qu’il était plus puissant que tous les autres, comment t’as fait alors ?!

 

Face à la remarque, je peux pas retenir un mouvement de recul. Normalement, les Yokais médiums et majeurs sont matériels, ils possèdent un corps, ce qui les rend d’autant plus effrayants, des brumes qui prennent consistance. Seuls les mineurs ne sont pas assez forts et restent vaporeux. Mais le dernier Yokai… Il a pris tout le monde de court avec une telle puissance sans corps. Comment j’ai pu survivre alors que tant de gens sont morts en étant plus loin que moi ?

 

Les garçons profitent de mes doutes pour s’engouffrer dans la brèche et ma confiance s’effrite. C’est vrai, j’étais beaucoup trop près. C’est plus de la chance, c’est juste impossible. Et pourtant… Et pourtant je suis là. Je suis même venue pour vérifier que, cette nuit-là, j’ai pas rêvé.

 

— Je… Je…

 

Les yeux baissés, je bégaie sans pouvoir me contrôler. Les larmes montent doucement tandis que le silence des murmures laisse un froid désagréable. Est-ce que j’ai tout imaginé ? Qu’est-ce que je me déteste dans ces moments-là.

 

— Je quoi ?

— Une… Une personne m’a protégée, fais-je dans un souffle. Quelqu’un a attaqué le Yokai.

 

Un blanc stupéfait suit ma réponse. Une fois qu’ils ont pleinement réalisé ce que je viens de dire, ils éclatent tous de rire.

 

— Qui serait assez fou pour affronter un Yokai ?!

— Même les Palladiums doivent rester à distance pour les repousser !

— Mais c’est le pire mensonge du monde !

— Elle est drôle ta fiancée Glenn !

 

Ils parlent tous en même temps et je vois bien que personne me croit. Devant les moqueries, je pète un câble.

 

— C’est vrai ! C’était une Lame de Sang ! Je l’ai reconnue aux cheveux blancs et aux yeux rouges ! Elle s’est battue contre le Yokai !

 

Après une seconde de surprise, tous les garçons éclatent de rire.

 

— Et puis quoi encore ?! C’est la mafia ! Pourquoi ils attaqueraient un Yokai ? Et pour te protéger en plus ?!

 

Ils ne pensent plus à me chahuter, ils sont juste tordus en deux à cause de ce que je viens d’affirmer. Ils me traitent de mytho et certains ont tellement perdu leur souffle qu’ils se laissent tomber au sol. Au milieu de leurs éclats qui ne sont même pas réellement méchants, je sens mon assurance disparaître. Je baisse la tête et je me recule d’un pas, jusqu’à retrouver la proximité de Glenn.

 

Quelques instants plus tôt, j’étais sûre de moi… Je sais que c’est totalement improbable, voir impossible. Qu’est-ce que la mafia ferait avec les Yokais ? Ils sont connus pour tuer, voler, gérer le marché noir… pas pour aider les fillettes en danger. D’accord, certains se demandent s’ils ont pas vendu leur âme aux Yokais, ce qui expliquerait la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux… Mais aller les affronter ? C’est du suicide sans les capacités des Palladiums.

 

Je voulais absolument revenir parce que j’étais certaine de trouver quelque chose, un indice, une preuve que j’étais pas folle, que j’avais pas rêvé. Un truc pour comprendre. Mais là, au milieu des brumes et des rires… Y a juste rien. J’ai dû halluciner. Les Lames de Sang avaient même aucun intérêt à intervenir, des rumeurs disent qu’ils occupent les niveaux les plus bas et que c’est pour ça qu’ils sont interdits d’accès. Alors pourquoi protéger d'autres endroits ?

 

Il… Il parait que les Yokais peuvent avoir des effets bizarres sur les gens. Est-ce que c’est juste ça ? Ou comme l’affirme Laurine, j’invente cette histoire pour m’aider à aller mieux ? J’ai toujours refusé de voir le psy comme elle le voulait parce que j’étais sûre de moi… Mais là…

 

Les réponses que j’espérais, elles existent pas.

 

Glenn me serre l’épaule. Il m’adresse un sourire et son oeil doux est posé sur moi, légèrement inquiet. Il avait raison de me dire de pas venir. Il s’apprête à me proposer de rentrer à la maison, mais l’hilarité des garçons s’est calmée et ils m'entourent de nouveau, probablement pour se foutre encore un peu de moi. Avant qu’ils puissent recommencer, l’adolescent à l’écharpe en lurex se rapproche de moi. Ignorant la tentative de Glenn pour le repousser, il se penche vers moi et me glisse quelques mots à l’oreille.

 

— Plutôt que de mentir, si les Lames de Sang t’intéressent tant que ça, viens me retrouver demain soir au square d’Hélios.

 

Il se redresse et il sourit largement, sans que j’arrive trop à déterminer ce que ça signifie. Quoi ? Il veut se moquer de moi en petit comité ? En profiter pour me tabasser et me voler ? Ou est-ce qu’il sait vraiment quelque chose ? Pourtant, il a ni les yeux rouges, ni les cheveux blancs caractéristiques de la mafia. Il m’adresse un clin d’oeil, laisse échapper un rire et se détourne, totalement sûr de lui.

 

Sans plus résister, je suis Glenn qui se dirige vers la sortie des décombres.

 

L’idée d’une piste me redonne confiance.

 

Demain soir… Demain soir je saurai.

 

[1] Angaes : Brumes corrosives et mortelles entourant la ville.

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