Chapitre 7

Par AliceH
Notes de l’auteur : Ici, on va avoir des chiens et de la backstory ben ben triste.

Les chiens dont je parle, ce sont les Barzoï, j'ai juste changé une lettre... parce que j'avais envie, voilà. Et les noms des chiens, justement, viennent de la mythologie slave.

Eudoxie lui fit recoudre et réparer plusieurs tissus à travers la maison, en commençant par le petit salon, qui n'était petit que de nom. Même si Agathe avait ouvert les rideaux pour laisser passer la lumière du jour, cette pièce lui semblait toujours aussi lugubre que lorsqu'elle était plongée dans les ténèbres. Elle prit les outils nécessaires puis prit place à même le sol, le dos contre un grand fauteuil encore intact. Plongée dans son ouvrage, il lui fallut un instant avant de réaliser que quelque chose arrivait dans sa direction. Elle entendit qu'on reniflait, comme un animal qui traque sa proie, et elle se raidit. S'était-elle piqué le doigt avec son aiguille et attiré la Bête ? Eudoxie lui avait confié à demi-mot de faire attention à ne pas se couper, mais une erreur était vite arrivée. Alors qu'elle cherchait frénétiquement la moindre minuscule entaille, les reniflements se firent de plus en plus proches et bruyants. Agathe se décida à faire face au danger et prit le premier objet à sa portée afin de s'en faire un bouclier. Elle surgit de sa cachette pour affronter son ennemi du regard.

– Wouf !

Aussitôt, elle lâcha son bouclier (un bête coussin qui avait connu des jours meilleurs) avant de se mettre à piailler comme l'amoureuse des chiens qu'elle était. Elle était face à un chien comme elle n'en avait jamais vu : il était immense et noir, avec des poils soyeux et surtout, il possédait un museau étrangement long et étroit. Son cou semblait bien court comparé à sa tête, ses pattes étaient fines mais visiblement puissantes, comme elle le nota quand il lui sauta dans les bras, l'air béat.

– Tu es bien beau toi, hein ! C'est qui le plus beau ? C'est qui ? C'est toi !

Son nouvel ami ne voulut pas la quitter alors qu'elle tentait de reprendre son ouvrage. Il lui poussait l'épaule de son long museau, l'empêchait de pouvoir travailler correctement... et Agathe était incapable de lui en vouloir. Avec un rire, elle se releva puis se mit à la recherche de sa maîtresse. Eudoxie lui avait dit quelques jours auparavant qu'elle laissait rarement ses chiens se promener dans le château, car ils effrayaient parfois les domestiques. Agathe n'avait pas pensé à lui demander leurs noms, ainsi se pencha-t-elle vers le cou de son nouvel ami afin de lire la médaille d'argent accroché à un robuste collier de cuir.

– Porewit, comme le dieu protecteur de la forêt ? Pas étonnant que tu essaies de t'y rendre, vu ce qu'il semble y rôder.

Elle était contente de ne pas avoir à errer seule dans le château à la recherche de sa Seigneure. Porewit resta sagement à son côté alors qu'elle ouvrait une porte après l'autre sans succès. Agathe termina son inspection du rez-de-chaussée en passant devant une porte fermée à clef, quasi dissimulée par l'obscurité, comme cachée sous les escaliers. Alors qu'elle posait sa main sur la poignée, un frisson l'envahit, accompagné d'une puissante nausée. Elle entendit la voix de la Bête sonner à ses oreilles, lointaine et proche à la fois :

– La curiosité est ce qui vous perd, vous autres femmes...

Elle recula et s'avança à grands pas jusqu'à l'escalier où elle prit la direction de l'aile Ouest, où Eudoxie lui avait dit travailler. Elle n'avait pas grande idée de en quoi consistait son travail, mais elle pouvait imaginer qu'il devait être prenant. Agathe avait parfois eu envie de lui rappeler qu'elle lui avait dit essayer de savoir en quoi consistait la malédiction des Saint-Nattier avec son aide, sans oser le faire. Porewit lui donna un gentil coup de museau entre les genoux avant de la devancer gaiement puis d'entrer dans une pièce proche, à la porte entrebâillée. Elle le suivit pour arriver dans une immense et impeccable bibliothèque, du moins en ce qui concernait la partie à sa droite. L'autre moitié de la pièce était dans un piteux état, visiblement ravagée par un feu qui avait laissé cendres, poussières et minuscules lambeaux de papier et de bois presque calcinés sur le sol. Elle était si absorbée par l'ampleur des dégâts qu'elle sursauta quand Eudoxie lança :

– Un incendie.

Elle se retourna pour la voir abattue, les épaules basses. Elle lâcha un lourd soupir et se tint le front en fermant les yeux avant de continuer douloureusement :

– C'est mon père qui a mis le feu à cette partie de la bibliothèque. Je pense qu'il essayait de la brûler entièrement mais qu'il n'a pas réussi.

– Pourquoi votre père a-t-il fait ça ? s'exclama Agathe, ahurie.

– Je pense que cela a à voir avec notre malédiction, comme on l'appelle. Vous vous êtes fait un nouvel ami ? demanda-t-elle dans une vaine tentative de changer de sujet.

– Oui. Nous nous aimons déjà beaucoup.

– Tant mieux. J'ai toujours adoré les chiens, bien plus que les humains, sourit-elle en grattant le crâne de Porewit. Non pas que... Je ne suis pas à l'aise en société et je suis souvent indélicate ou au mieux étrange ou fantasque aux yeux d'autrui.

– Je vous trouve très bien. Vous m'avez beaucoup impressionnée lors du dîner des Brieux.

– Ah ? Dans mon souvenir, cette première rencontre avec les Grandbourgeois fut un désastre. Mes vêtements faisaient tache à côté de vos robes, j'ai volé votre chaise, je n'ai pas été vraiment capable de faire la conversation car je hais les mondanités et parler pour parler comme cela se fait, et je n'ai même pas pensé à vous demander votre nom avant de vous parler. Je suis rentrée en vitesse et suis allée me coucher avec mes chiens en tentant de me convaincre qu'un jour, j'arriverai à... à être un Seigneur digne de ce nom, malgré ce que disait mon père.

Son regard se posa sur un portrait soigneusement accroché au mur, même si son cadre avait été attaqué par les flammes. Agathe y vit Adolphe de Saint-Nattier les scruter de son regard acier perçant. Son imposante barbe d'un noir bleuté semblait vouloir manger son visage, ses vêtements et même le cadre d'or du tableau. Eudoxie le regarda avec l'expression désolée d'une enfant qu'on dispute, avant de fondre en larmes. Agathe se précipita à son côté alors qu'elle cachait son visage.

– Je vais bien, pas de-pas de souci, renifla-t-elle.

– Vous n'êtes absolument pas convaincante Eudoxie.

– Quand je vous disais que j'étais désastreuse en situations sociales, je ne sais même pas mentir une poussille !

– N'essayez pas de faire du sarcasme pour me convaincre que ces larmes ne sont pas sincères, l'avertit-elle avant de saisir son coude et de la guider jusqu'à un des fauteuils de la bibliothèque. Pleurez une bonne fois pour toutes, quelle qu'en soit la raison.

– Mon père m'a toujours dit de cacher mes larmes car cela n'est pas digne de mon rang ni de mes tâches.

– Et mon père m'a toujours dit 'Braie, tu pisseras moins'.

– Un fameux exemple de sagesse provinciale.

Elle fut tout d'abord vexée de l'utilisation de « provinciale » dans le sens de « cul-terreux » (enfin, il lui semblait) puis elle se mit à rire avant de s'arrêter aussitôt. Porewit se faufila et posa sa tête sur les genoux de sa maîtresse qui lâchait un éclat de rire entre deux sanglots. Ses yeux en amande brillaient encore de larmes mal contenues, ses joues étaient rouges d'avoir pleuré et son nez coulait. Agathe sortit un mouchoir qui dépassait de la poche de poitrine de sa veste pour le lui donner : Eudoxie se moucha de toutes ses forces.

– Ça va mieux ? demanda Agathe, accroupie à ses pieds.

– Un peu, dit-elle d'une voix rauque. Navrée de... Ce n'est pas...

– Vous en aviez visiblement besoin. Il n'y a rien de mal dans le fait de pleurer, quoiqu'en disait votre père. Avec tout mon respect.

– Il n'a pas besoin de votre respect vu où il se trouve maintenant. Il ne l'aurait pas mérité de son vivant si... Si vous l'aviez eu comme père. C'est à peine croyable, mon père n'est pas mort depuis six mois que je l'insulte, murmura Eudoxie.

– Si vous pensez qu'il le mérite... osa-t-elle avec précaution.

– Il le mérite. Mais ça ne m'empêche pas de penser parfois que je suis ingrate ou qu'il avait raison quand...

Elle nota que les larmes lui remontaient aux yeux et elle saisit une extrémité propre de son mouchoir pour les essuyer alors qu'elles ruisselaient sur son visage. Eudoxie respirait difficilement mais elle se laissa faire, plongée dans ses pensées. Agathe rassembla tout son courage avant de lui dire droit dans les yeux :

– Votre père ne peut plus vous faire de mal, maintenant. Mais... Le mal qu'il vous a visiblement fait peut toujours continuer à vous blesser, d'autant plus si vous refusez d'admettre sa responsabilité dans ces blessures. Vous n'êtes peut-être pas parfaite, mais personne ne l'est, même pas lui. Un parent n'a pas à maltraiter ainsi son enfant, qu'il soit paysan ou roi, et quelles qu'en soient les raisons.

 

Agathe ne savait pas à quelle réaction s'attendre. Elle espérait juste ne pas la faire pleurer une nouvelle fois. Elle fut donc heureuse de la voir sourire avant de souffler bruyamment.

– Votre honnêteté est à toute épreuve, Agathe, nota Eudoxie avec un sourire magnifique malgré son visage rougi et bouffi par les larmes.

– Ravie de voir que c'est un trait positif.

– Je n'ai pas l'habitude des gens honnêtes. Mon père m'a toujours dit de douter de la sincérité d'autrui, et je lui vouais une confiance absolue. Ce n'est que dans ses dernières années que j'ai réalisé qu'il abusait justement de ma confiance et depuis... Je ne sais pas qui croire. J'ai renvoyé les anciennes domestiques dans un accès de colère qui ne me ressemble absolument pas. Je me suis fait peur moi-même, avoua-t-elle. Seule Adeline m'a tenu tête mais elle a du partir peu après. Je suis seule et-

– Vous n'êtes pas seule. Je suis là. Avec vous. Vous m'aviez dit que vous auriez peut-être besoin de mon aide pour terrasser votre malédiction, et je suis prête à vous la donner. Je suis prête à vous aider dans d'autres tâches, Eudoxie. Vous n'êtes pas seule.

Alors qu'elle assénait ces propos avec une confiance qui l'impressionna elle-même, ses mains étaient montées jusqu'aux larges épaules d'Eudoxie qu'elle serra doucement – presque tendrement. Elle avait repris contenance, mais elle lui semblait impressionnante qu'auparavant : était-ce parce que Agathe l'avait vue pleurer ? Entendue se confier ? Mais elle voyait dans son expression qu'un cap avait été franchi, sans retour en arrière possible. Eudoxie se pencha vers elle et posa son front contre le sien avant de murmurer :

– Merci, Agathe.

Celle-ci prit soudain consciente de sa proximité et ce fut à son tour d'être toute rouge. Elle lança la première diversion qui lui vint à l'esprit :

– C'est quoi comme race de chien ?! clamai-t-elle maladroitement en pointant Porewit du doigt, et il la regarda comme s'il la jugeait intérieurement.

– Un Borzoï. Ce sont des chiens de course et de chasse. Porewit a deux sœurs, Dogoda et Siwa. Je les ai depuis quelques années. Vous voulez bien que je les laisse se promener dans le château ? Adeline avait une atroce peur des chiens et je craignais qu'ils ne partent dans la forêt sans revenir, mais j'ai réussi à les dresser pour qu'ils ne quittent pas la maison sans moi.

– Bien sûr ! Vous voulez quelque chose ? À boire, peut-être ? Il va bientôt être l'heure de déjeuner après tout.

– Un verre ne me fera pas de mal, et je ne parle pas d'eau, maugréa Eudoxie qui se redressa. Je peux vous laisser vous occuper du repas ? Je vous rejoins d'ici une vingtaine de minutes.

Agathe acquiesça et descendit les escaliers quatre à quatre, Porewit sur les talons. Dans l'étrange pièce, Eudoxie s'étira de tout son long avant de contempler ce qui était autrefois la moitié de la bibliothèque. Celle où les générations précédentes avaient laissé cahiers, carnets, notes... Des siècles d'archives partis en fumée en quelques minutes devant ses yeux sans qu'elle ne puisse intervenir. Elle se remémora brièvement cette funeste nuit avec un frisson. Elle entendit ses chiens aboyer et revint à la réalité, même s'il lui fallut quelques instants pour pouvoir reprendre totalement ses esprits. Eudoxie quitta la bibliothèque en refermant soigneusement derrière elle, descendit les escaliers puis se rendit au rez-de-chaussée, dans une salle dédiée à ses compagnons canins. Son père n'avait accepté leur présence qu'à une condition : qu'ils restent soigneusement à leur place. Qu'ils ne fassent pas de fausses idées sur ce qu'ils sont.

 

Il n'avait même pas eu besoin de regarder sa fille pour qu'Eudoxie comprenne que ses mots s'adressaient directement à elle. La violence de ceux-ci lui firent aussi mal que des coups de couteau en pleine poitrine. Un mois auparavant, son père l'avait surprise en train d'embrasser une des blanchisseuse, la jeune Adèle de toute juste dix-sept ans, comme elle. Dogoda sautilla sur ses pattes arrière tandis que Siwa attendait sagement près de sa gamelle. Eudoxie leur remit de l'eau fraîche (son père avait dépensé une fortune pour que le château ait l'eau courante, sans avoir le temps d'y installer l'électricité) et se saisit des restes de nourriture de la veille qu'elle avait préparés à leur intention. Adèle avait de jolies taches de rousseur, un petit ruban blanc dans les cheveux et une tache de naissance en forme de cœur sous la clavicule droite. Il avait fallut des semaines à Eudoxie pour reconnaître qu'elle n'éprouvait pas que de la curiosité à l'encontre de la jeune fille. Quand elle eut fini par admettre, seule dans sa chambre, allongée sur son lit, que cette dernière l'attirait, tout lui sembla soudain très clair. Elle s'était rendue de plus en plus souvent à la blanchisserie remettre personnellement son linge, demander comment nettoyer certaines taches pour alléger le travail de l'adolescente, pour aller lui faire (plus que maladroitement) la conversation... jusqu'à ce jour où Adèle lui avait pris la main et avait bredouillé alors qu'Eudoxie avait raconté que son père n'aimait pas qu'elle porte des « tenues d'homme »:

– Je... Je vous trouve très belle comme ça et si vous étiez un homme, je vous épouserais sans hésitation !

Elle fit bien attention à ne pas mettre de la nourriture à côté des gamelles avant de prendre place à même le sol, assise à côté de ses chiennes qui avalaient goulûment leur repas. Elle avait également préparé la portion de Porewit qu'elle avait mise légèrement à l'écart. Quand Eudoxie avait noté les joues rosies d'Adèle, elle s'était mise à rougir à son tour alors que son cœur semblait sur le point d'éclater de joie. Elle s'était contentée alors de la remercier, et elle s'en était flagellée intérieurement toute la nuit durant. Dès le lendemain matin, elle s'était rendue à la blanchisserie revoir l'adolescente qui la suivit à l'écart dans oser lever les yeux. Celle-ci avait commencé à s'excuser mais Eudoxie lui avait pris la main avant de lui embrasser la joue. Puis, ses yeux noirs rencontrèrent le regard amande d'Adèle qui l'embrassa en retour. Elles avaient passé plusieurs semaines à se rencontrer en secret, mais elles n'avaient pas été assez discrètes. Adolphe de Saint-Nattier avait finit par les surprendre dans les bras l'une de l'autre derrière le grand chêne du jardin. Il n'avait pas crié. Il ne les avait pas giflée. Il s'était contenté de les regarder de ce regard assassin qu'il avait encore sur ce maudit portrait accroché dans la bibliothèque. Eudoxie était allée se coucher ce soir-là tout en sachant pertinemment qu'elle n'arrivait pas à fermer l’œil de la nuit. C'était la fin de l'hiver et le vent était furieux, comme s'il reflétait la propre colère de son père. Malgré elle, Eudoxie s'était endormie. Quand elle s'était réveillée, elle avait ouvert les lourds rideaux de sa chambre avant de s'effondrer sans un bruit.

 

À l'orée des Bois Sombres sur lesquels elle avait pleine vue, accroché aux branches, se trouvait un petit ruban blanc.

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Perle
Posté le 02/11/2020
J'ai ADORE ce chapitre (je ne sais plus si j'ai dit ça pour les autres mais je suis trop contente de retrouver ton histoire), il était très agréable à lire. Avec les petites touches d'humour, le rapprochement entre Agathe et Eudoxie qui va pile au bon rythme, le passé touchant d'Eudoxie - c'était intéressant d'être de son point de vue d'ailleurs, ça la rend un peu plus approchable. Bref je file lire la suite !!

(Et juste deux fautes de frappe : « auparvant → auparavant », et « clamai-t-elle → clama-t-elle »)
AliceH
Posté le 02/11/2020
Oh, merci ! ♥
Et merci pour les fautes, je vais corriger ça !
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