Chapitre 7

L'eau était froide, chose certaine. C'était particulièrement déplaisant, mais parfois il fallait savoir ce que l'on voulait et en assumer les conséquences. Alors j'ai nagé vers le fond, en direction de la cavité aux cristaux.

Celui qui répondait au nom de Théos ne s'était pas trompé. Cette grotte était recouverte de cristaux violets luisants dans l'obscurité. Je suis entrée dedans, me suis appuyée sur les roches sombres et ai posé mon doigt sur un cristal. Mes capteurs l'ont aussitôt analysé : composition exacte inconnue. Du moins c'était ce qu'il s'affichait derrière mes rétines. Mais le message d'erreur était différent de d'habitude. On aurait dit que mon processeur demandait une identification, pas qu'il me montrait son savoir lacunaire.

J'ai laissé le cristal et ai poursuivi ma route vers le fond de la grotte. Il m'a fallu peu de temps pour voir que le conduit était gigantesque : j'avais l'impression de m'enfoncer toujours plus profondément dans les entrailles de cette cavité étrange. Heureusement que mes yeux voyaient bien dans l'obscurité.

Finalement, j'ai atteint la limite. Des grosses pierres me bouchaient la voie, encastrées les unes au dessus des autres.

Alors comme ça des cailloux voulaient m'empêcher de passer ? Oh que non, certainement pas.

Vu l'agencement des pierres, je savais qu'elles avaient volontairement été placées là. Il y avait quelque chose de l'autre côté. J'ai attrapé l'une d'elles et ai tiré dessus. Mes doigts ont plusieurs fois glissé de la surface lisse avant de finalement déloger le caillou. Il est retombé lentement vers le fond de la grotte.

J'ai continué ainsi jusqu'à dégager un passage assez grand pour que mon corps passe. De la lumière abondante s'écoulait du trou, comme une lampe torche que l'on aurait orientée jusqu'ici. Rapidement, je suis passée de l'autre côté de la crevasse. Il me restait 6 minutes et 48 secondes pour revenir vers l'équipage.

Ce que j'ai vu ici m'a laissée perplexe. Oui, d'accord, c'était magnifique : de grands bâtiments de pierre grise couverts de vase, illuminés par la lumière du jour à son paroxysme – 10152 lux pour être exacte –, de longues algues qui flottaient au gré du courant et des cristaux violets qui répandaient leurs reflets surnaturels partout où ils se trouvaient. Mais c'était aussi très étrange. Déjà, parce que cette cité était recouverte par les eaux. Et ensuite parce que vu l'état des pierres, son enfoncement sous-marin était récent, quelques années tout au plus. Que s'était-il passé ? Un architecte stupide avait-il poussé une population à construire sa ville dans une zone potentiellement submersible ? J'avais quelques doutes. Simplement, la seule hypothèse qu'il restait pour expliquer la présence de cette ville sous-marine était assez difficile à concevoir : les habitants l'avaient eux-mêmes recouverte d'eau. Questions : pourquoi ? Et quel était le rapport avec les I.A. et un vaisseau spatial Suédois ?

J'ai avancé un peu plus loin, mon processeur fonctionnant à plein régime. Selon mes hypothèses, la ville avait été construite spécialement en profondeur pour être facilement submersible. La population devait donc avoir migré ailleurs, car s'ils étaient morts noyés, j'aurais repéré de l'être vivant décomposé en analysant l'eau. Or, il ne restait que des plantes.

Alors où étaient tous ces gens ? Peut-être étaient-ils encore sur la planète, peut-être étaient-ils ailleurs dans l'immensité de l'univers.

Il n'y avait qu'en explorant que j'obtiendrais mes réponses.

J'ai nagé jusqu'à l'un des bâtiments à la magnifique pierre grise qui n'avait pas encore trop souffert des attaques de l'eau. Il ressemblait à une petite maison tout ce qu'il y avait de plus normal, à la seule différence que l'architecture était bien trop travaillée pour que les habitants ici soient issus des classes moyennes ou populaires.

Nous étions donc sur une planète pour riches.

Une pensée m'a traversé l'esprit : peut-être les I.A. vivaient-elles ici, après leur création, avant qu'elles ne soient envoyées un peu partout dans la voie lactée. Peut-être étais-je déjà venue ici, sans même m'en rappeler.

Sans réfléchir plus longtemps, je suis entrée dans la maison.

Si j'avais pu ressentir de la peur, mon sang se serait sans aucun doute glacé : les murs étaient totalement recouverts de griffures profondes, comme si un animal sauvage avait souhaité lacérer la peinture désormais écaillée avec une passion sanguinaire.

J'ai avancé en utilisant les murs pour me propulser jusqu'à arriver dans la pièce suivante.

Cela ressemblait étrangement à un plagiat de la salle hantée du vaisseau. L'oeil au rouage était gravé sur les murs, le sol et le plafond selon un modèle très précis. Seulement, ma base de donnée avait beau analyser celui-ci, aucune coordonnée concrète n'en ressortait – ou quoi que ce soit d'autre. Je devais être dans le mauvais angle de vue.

Je me suis appuyée sur les murs du bout des doigts pour me déplacer et changer de point du vue. J'ai fait le tour de la pièce de cette façon, mais rien, aucun élément n'a miraculeusement éclairé mon processeur. Puis j'ai regardé le sol et ai entrevu la solution à mon problème : sans doute fallait-il être allongé dessus pour obtenir les coordonnées justes.

Alors ç'a été ce que j'ai fait avec quelques difficultées, et le résultat a été très concluant. Seulement, je n'ai pas eu le temps d'analyser le modèle que des vibrations sourdes se sont faites ressentir sur les pierres de l'édifice.

Je me suis redressée vivement – enfin, dans la mesure du possible avec l'eau qui ralentissait mes mouvements – et j'ai analysé l'environnement de mes capteurs visuels. Ici, rien. Mais il fallait que je sorte pour vérifier ce qui se passait. De toute façon, il ne me restait que 3 minutes et 2 secondes pour rejoindre les pirates, alors autant quitter les lieux.

Lors de mon trajet pour quitter la maison, de nouvelles vibrations sont parvenues jusqu'à moi. Et quand j'ai enfin pu sortir en traversant une fenêtre brisée, mes capteurs visuels ont surligné du mouvement en rouge derrière mes rétines. Le tout accompagné par divers messages d'alertes et points d'exclamation clignotants.

Il semblait bien que je n'étais pas seule ici.

J'ai tourné la tête pour évaluer la menace et me suis figée.

Oh, bon sang.

Des robots.

D'ignobles robots rouillés aux articulations tout sauf réalistes, aux câbles étanches qui dépassaient de partout et à l'horrible visage fiché de globes rouges lumineux.

Je suis partie en nageant aussi vite que mes bras et mes jambes me le permettaient, mais comble de la malchance, les robots avaient des hélices dans leur dos pour se propulser. Comment mon mètre et demi pouvait-il rivaliser face à ça ? J'ai arrêté de me poser des questions et ai redoublé d'efforts, espérant grandement qu'ils ne parviendraient pas à me rattraper – ils avaient des pinces à la place des mains et je ne tenais pas à finir coupée en morceaux.

Seulement, je voyais bien qu'ils gagnaient du terrain. Et quand une vague de chaleur m'a traversée, je me suis retournée sans arrêter de nager.

Petite correction, ils n'avaient pas que des pinces à la place des mains. Ils avaient aussi des lance-flammes. Même si sous l'eau, cela la faisait juste bouillir joyeusement.

Je n'avais pas particulièrement envie de mourir de la même façon que l'on cuisait des pâtes – hors de question que ma peau fragile subisse la moindre attaque. J'avais tendance à détester la texture fripée des parchemins et des vieilles prunes. Je me suis donc retournée pour nager un peu plus vite, mais mes bras ainsi que mes jambes commençaient à fatiguer considérablement.

Quand je suis arrivée devant le trou de la grotte, un robot m'a agrippé la cheville pour me tirer en arrière. J'ai juste eu le temps d'attraper un bord de la pierre avant de me sentir partir dans la direction opposée. Mes doigts glissaient, mais je refusais de lâcher. J'ai donné des coups de pieds comme je pouvais pour que cette boîte de conserve daigne me lâcher, mais bien évidemment, sous l'eau et sans mes platerfomes aux semelles de dix centimètres, cela faisait l'effet d'une mouche agressant un éléphant.

Et je haissais les mouches.

J'ai usé des dernières forces qui habitaient mes bras pour me tirer dans la grotte, mais je n'ai réussi qu'à passer mon buste à travers le passage. Un autre robot a saisi ma cheville libre et j'ai dû redoubler d'efforts pour ne pas me voir chassée hors de mon nid.

Tout cet effort physique me pompait beaucoup d'oxygène, et en plus d'avoir 13 secondes de retard sur mon retour annoncé à l'équipage, je voyais en bas de la vision que je n'avais plus qu'une minute trente pour respirer avant de devoir me retenir. Moins si je m'agitais encore. Pourtant, je n'avais pas le choix si je voulais m'échapper de l'emprise des deux robots.

J'ai poussé sur les roches autour de moi pour avancer un peu plus et j'ai réussi à atteindre un cristal violet qui gisait devant moi. Je me suis hissée dessus et ai réitéré l'expérience là où je pouvais trouver des prises. Mes cuisses sont passées dans la grotte.

Les robots ont tiré sur mes chevilles d'un coup et à cause du choc, une partie de mon oxygène s'est retrouvé expulsé de mes poumons pour se mélanger à l'eau. J'ai agi de la même façon qu'eux et me suis poussée en avant d'un coup pour les surprendre. Mes chevilles ont glissé de leur prise et je suis immédiatement entrée dans la grotte pour ne pas qu'ils puissent les atteindre de nouveau. Je me suis retournée distraitement et la dernière image que j'ai vu d'eux a été leurs horribles globes rouges lumineux.

Du même rouge que le message d'alerte qui s'affichait derrière mes rétines indiquant qu'il me restait 15 secondes d'oxygène.

Je me suis dépêchée d'avancer vers la sortie de la grotte, mais mes poumons ont commencé à brûler. Le message d'alerte envahissait tout mon champ visuel, clignotant de façon frénétique et particulièrement gênante.

Après 28 secondes à nager, j'ai su que je ne tiendrais plus. Pourtant, la sortie était toute proche. La lumière aveuglante se rapprochait. De plus en plus, jusqu'à être à portée de main. Ma vision s'est cependant brouillée quand de l'eau est entrée dans mes poumons.

J'avouais que je ne pensais pas mourir noyée. Tuée par un fanatique qui me vénérait un peu trop était une possibilité que j'avais émise. Mourir de vieillesse était la plus probable. Mais noyée ? Ridicule. Je me décevais moi-même.

On m'a attrapée par le buste et mon corps a recommencé à se déplacer. Les yeux fermés, je sentais que je remontais vers la lumière, à la surface. Mes messages d'alerte se sont arrêtés.

Après une éternité, j'ai brièvement senti l'air autour de moi.

Et je me suis prise un coup de poing dans la cage thoracique.

Toute l'eau de mes poumons s'est retrouvée éjectée hors de mon corps, accompagnée par des toussements très peu mélodiques à mes oreilles. J'ai enfin pu respirer.

Je venais juste de découvrir ce que cela faisait de se noyer. Très peu plaisant.

― Lua, ça va ? s'est exclamé Chrono.

J'ai ouvert les yeux pour les poser sur lui : il était trempé et des gouttes d'eau roulaient de ses cheveux blonds rejetés en arrière jusqu'à son cou. C'était donc cet idiot qui avait plongé pour me sauver ?

― Je me porte à merveille, merci, ai-je répliqué.

Il m'a scrutée avec attention.

― Tu as failli te noyer, a-t-il fait remarquer.

― Et donc ? Je suis vivante, le monde continue de tourner, passe à autre chose.

― Et surtout ne me remercie pas, a-t-il grommelé.

― Ne t'inquiète pas, je ne comptais pas le faire.

Je me suis relevée en même temps que lui. Mes vêtements collaient à ma peau de façon désagréable et je mourrais de froid. Chrono, en face de moi, semblait vivre la même situation horripilante. Et il devait me haïr un peu plus pour avoir été obligé de venir secourir ma petite personne.

De quoi remettre de la joie dans mon coeur.

Hazel s'est approchée de moi et m'a pris la main, un air inquiet collé au visage. Comment une enfant pouvait-être elle aussi adorable ?

― Qu'est-ce qui t'es arrivée ? a-t-elle demandé. Tu t'es absentée treize minutes, mais tu as dit que tu avais une autonomie de quinze. Tu n'aurais pas dû te noyer.

J'ai serré sa main dans la mienne. Toujours se montrer attentionnée envers ses fidèles.

― Je pense qu'il faudrait que j'explique la situation à tout le monde, vois-tu.

J'ai levé la main pour que les autres membres de l'équipage qui me fixaient avec des yeux de merlan frit écoutent ce que j'avais à dire.

― Alors, ce n'est pas pour faire peur à vos petits cerveaux humains, mais il semble que ces eaux soient infestées de robots équipés de pinces et de lance-flammes.

Des exclamations de stupeur ont retenti chez ces chers pirates de l'espace. Chrono m'a regardée, non plus avec de la haine dans les yeux, mais avec de l'horreur. Sans doute venait-il de comprendre que j'avais dû batailler avec certains de ces indésirables.

― Tu en as affrontés ? a demandé Théos.

― Plus ou moins. Disons que deux d'entre eux se plaisaient à caresser mes chevilles.

La plupart des membres ont jeté un regard à mes pieds trempés. Mon collant noir était déchiré au niveau de mes pauvres chevilles meurtries. Des paroles surperposées sont parvenues à mes oreilles, si bien que j'ai été incapable de les déchiffrer convenablement. Voulaient-ils bien arrêter de parler tous en même temps ou c'était trop leur demander ?

― Qu'est-ce qu'ils gardaient ? a demandé Hazel, coupant court au bruit de fond insupportable.

Cette fille était vraiment remarquable. Quand tous les autres étaient restés focalisés sur la partie "ma-Grandeur-vs-robots-immondes" de l'histoire, Hazel, elle, s'était posé la bonne question : pourquoi y avait-il des robots en premier lieu ?

― Il gardent une cité sous-marine, lui ai-je dit.

Ses yeux bleu glacés se sont mis à pétiller.

― Atlantis ! s'est-elle exclamée.

― Il y a vraiment une cité ? m'a interrogée Chrono.

― Oui, de l'autre côté de la grotte. J'ai exploré une maison qui ressemble étrangement à la salle hantée de votre vaisseau.

Kira a froncé les sourcils.

― Tu veux dire qu'il y a des yeux bizarres gravés un peu partout pour faire des coordonnées ?

― Exactement, lui ai-je dit. J'étais d'ailleurs en train de les analyser quand je me suis fait interrompre par les robots. Et il serait...

Un clapotis d'eau a coupé court à mes paroles. J'ai tourné la tête vers le canyon pour voir un robot en sortir, ses horribles bras agrippés au bord de la falaise et ses pinces enfoncées dans la pierre.

Un, puis deux.

Et enfin trois.

Ainsi donc ils m'interrompaient une seconde fois.

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Melau
Posté le 09/09/2020
Coucou !
J'ai beaucoup aimé ce chapitre, et j'ai bien hâte de savoir ce que nous réserver la suite contre ces robots et cette histoire de cité sous-marine.
Bizarrement, j'ai trouvé le texte un peu moins fluide que d'habitude, mais ce n'en était pas gênant pour la lecture.
En tous les cas, bravo à toi pour cet univers que tu nous proposes et dans lequel tu parviens à nous faire entrer sans problème !
AlysDemester
Posté le 09/09/2020
Hey !
Merci pour ton commentaire ^^ pour la fluidité du texte, je note et je la retravaillerai !
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