Chapitre 69 : Hans

Par Zoju
Notes de l’auteur : J'aimerais avoir votre avis sur la temporalité de ce chapitre. Sur ce, bonne lecture ! :-) Modifié le 08/11/2020

Je replace la bouteille de morphine dans l’armoire au-dessus de mon lavabo. J’ai de nouveau évité de peu une crise. Cela va faire presque trois jours que l’on m’a injecté le Projet 66. Hier, je pensais que ça irait mieux, mais je me leurrais. Au contraire, j’ai la désagréable impression que chaque nouvelle crise est pire que la précédente. J’émets un grognement en sentant une nouvelle douleur dans la poitrine. Et Vincent qui ne m’a toujours rien proposé. Je me retiens de ressortir la bouteille de morphine pour prendre une autre dose. Cela m’effraye, je deviens de plus en plus dépendant de cette saleté. Je m’accroupis par terre et attends que cela passe. C’est la seule position qui m’est la plus supportable. Pour passer le temps, je me force à me souvenir de moments joyeux, mais c’est loin d’être facile quand la douleur vous rappelle sans cesse sa présence. Après une période qui me semble une éternité, celle-ci s’atténue quelque peu. Enfin ! pensé-je. Je me relève avec précaution comme si je craignais une nouvelle attaque. J’enfile ma veste et sors de cette pièce où j’étouffe de plus en plus.

 

J’arpente les couloirs de la base. Bizarrement, mon monde peut bien s’effondrer cet endroit reste le même. Au fond à quoi est-ce que je m’attendais ? Moi-même, je n’ai pas changé mon attitude d’un iota et pourtant j’aimerais tellement hurler ma rage. La vérité est que je crains ce qui arriverait après. Ce qui arriverait à Nikolaï, à Elena ou même à ma famille si je me rebelle davantage. Tant mieux que Tellin se soit uniquement pris à ma personne. Je soupire. Je ne vaux pas mieux qu’Elena et ses pseudo-sacrifices. À bien y réfléchir, nous restons humains et donc égoïstes. Tant qu’il existera un moyen de diminuer la souffrance qu’elle soit physique ou mentale, on se ruera dessus à la seconde où il nous sera proposé. Chez moi, ce moyen a revêtu la forme de la mort, mais je me rends bien compte que ce n’est pas cette solution qui je recherche. Je veux vivre. Cette vérité m’est d’autant plus insupportable par le fait que l’on m’empêche de la réaliser. Je continue à avancer frénétiquement sans prendre la peine de savoir où je vais. Au fond que dois-je faire ? Vincent m’a dit d’attendre son prototype, mais honnêtement j’y crois de moins en moins et pourtant il ne me l’a promis qu’hier. Je m’en veux d’être impatient à ce point, mais d’un autre côté, ce serait étonnant qu’il me propose quelque chose si vite. Alors que je suis dans mes pensées, une main se pose sur mon épaule. Étant à vif, je l’empoigne violemment et la tords. On glapit de douleur derrière moi. Je me retourne et me retrouve face à Vincent. Je relâche mon étreinte. Il se dégage pour masser son poignet.

- Merci pour cet accueil colonel. Un vrai plaisir, me déclare-t-il en me foudroyant du regard.

- Je vous prie de m’excuser, Docteur.

Je le détaille des yeux avant de lui demander :

- Que me vaut l’honneur de votre venue ?

Vincent croise les bras devant lui.

- Visite médicale. Cela fait une heure que je patiente.

Il me faut une demi-seconde pour comprendre où il veut en venir. Je me frappe le front du plat de la main et lui avoue, gêné :

- J’étais persuadé que c’était demain.

Il me fait signe de le suivre.

- Vous, les soldats, si on ne s’occupe pas de votre santé qui le fera ?

Je ne trouve rien à lui répondre, car même si on joue la comédie, je sais que ces propos-là étaient plus que sincères. Il me conduit dans son cabinet. Il a à peine le temps de refermer la porte que je suis sur lui.

- Alors ? hurlé-je presque.

- Doucement Hans. Je n’ai pas dormi de la nuit, alors soit gentil ne me brusque pas davantage. Avant toute chose, je dois savoir quel est ton état, me dit-il en m’écartant d’un bras.

C’est vrai qu’il a une petite mine. Enfin comparé à moi, il semble en forme. À contrecœur, j’enlève ma chemise et m’assois sur sa table pour qu’il m’ausculte.

- Tu craches encore du sang ? me demande-t-il.

- De temps en temps.

- Combien de crises depuis la dernière fois ?

- Deux ce matin, articulé-je après un moment de silence.

Vincent ne me répond rien et continue son examen. À la fin, il vient se placer devant moi.

- Je vais être honnête avec toi, Hans, je suis inquiet. La maladie semble se propager plus vite que prévu.

- Tu veux dire que je suis fichu ? ne puis-je m’empêcher de quémander.

Les traits de mon médecin se durcissent.

- Si on ne fait rien oui.

Je ferme les yeux avant de lui poser la question qui me brule les lèvres depuis que je l’ai vu.

- Où en es-tu pour le remède ?

Sans détourner le regard, il m’apprend :

- Honnêtement, j’ai plusieurs pistes, mais je ne suis sûr de rien. Je n’ai pas arrêté depuis que l’on s’est vu.

Je soupire. J’ai beau essayer de le cacher, la déception m’envahit. Je plaque mes mains sur mon visage pour tenter d’atténuer la tension qui s’accroit davantage en moi. Lorsque je sens que je suis plus calme, je me redresse pour lui demander :

- N’a-t-il rien que je puisse tester ? Quelque chose qui existe déjà, mais qui pourrait fonctionner ?

- Pas pour le moment.

- Même pas un prototype ? insisté-je.

Les yeux de Vincent s’agrandissent d’horreur.

- À la moindre erreur de ma part, tu peux y laisser la vie Hans.

- Que proposes-tu alors ? m’exclamé-je exaspéré.

- Hans, t’énerver ne t’apportera rien, déclare Vincent en gardant son sang-froid.

Je me relève pour me placer devant lui.

- On voit bien que ce n’est pas toi qui te trouves dans ma situation. Ce poison, je le sens qui se repend et s’il y a bien une chose qui est claire c’est que si on ne fait rien il sera trop tard.

Comme pour prouver mes propos, une douleur que je connais malheureusement trop bien remonte dans mes entrailles. Je m’effondre au sol. Je halète. J’étouffe. Le mal me tord l’estomac et je crache encore et toujours du sang. J’ignore ce que fait Vincent. Je ne le vois plus, je ne le distingue plus. Ma vision est complètement brouillée. Petit à petit, mes sens reviennent. Lorsque j’ai repris le contrôle de mes membres, je me masse la poitrine. Mon médecin me contemple debout. Impossible pour moi de déchiffrer son expression. Je ferme les paupières et inspire longuement. Quand je les rouvre, Vincent a disparu. Je me redresse inquiet.

- Évite les mouvements brusques, m’ordonne-t-on dans mon dos.

Je me retourne et grimace de douleur en sentant le mal qui revient.

- Qu’est-ce que je viens de dire, soupire le docteur en se plaçant devant moi, un verre d’eau à la main.

Il me le tend, ce que j’accepte avec gratitude. J’avale le contenu avec précaution. Ma gorge est si sèche. Tout en buvant, je jette un coup d’œil à mon interlocuteur qui s’obstine à garder le silence. Il soutient mon regard, mais se tait. Lorsque j’ai fini mon verre, je n’y tiens plus.

- Donne-moi un truc, n’importe quoi, du moment que cela peut soulager, le supplié-je.

Vincent ouvre la bouche. Je le coupe pour rajouter ce que je crains qui va suivre :

- Autre que de la morphine.

Comprenant mon message, il demande :

- Cela ne fonctionne déjà plus ?

Je secoue la tête.

- De plus, ce n’est pas ce genre de solution qui m’aidera. Je souhaite du concret, pas du vent.

Un silence s’installe à nouveau.

- Écoute Hans, si tu y tiens à ce point j’ai… »

Il se stoppe net comme s’il craignait d’aller trop loin puis finit.

- J’ai peut-être quelque chose pour toi.

Je dois me retenir pour ne pas l’empoigner.

- Pourquoi me l’avoir caché ?

- Car j’ignore si cela sera une malédiction ou une bénédiction.

Je pose ma main sur son épaule dans un geste amical.

- Tu sais très bien Vincent que je n’ai plus rien à perdre. Fais-le.

Ses traits se contractent.

- Tu serais prêt à prendre ce risque. Honnêtement si cela ne tenait qu’à moi.

Je le coupe. Je ne veux pas qu’il continue.

- C’est mon choix Vincent. Si cela tourne mal, je serais le seul responsable.

Après un soupir à fendre l’âme, mon ami se lève pour chercher une seringue et un récipient. Il introduit le liquide puis se place à mes côtés.

- Tu es sûr ?

Au fond de moi, je suis terrorisé, mais je m’oblige à y croire. Toutefois, je crains de commettre à nouveau une nouvelle erreur, une de plus. Je tourne la tête pour croiser une dernière fois les yeux de mon médecin. Son expression est neutre. Quoi que je fasse, il ne flanchera pas. C’est pourquoi je lui réponds :

- Vas-y.

Dans un geste net et précis, il plante l’aiguille dans ma peau et injecte le produit. L’opération ne dure que quelques secondes, mais je ne peux m’empêcher de les compter dans ma tête. Lorsque Vincent retire la seringue de mon bras, je reste un certain temps sans bouger à chercher le moindre indice qui prouverait une amélioration, mais je ne ressens rien. Je me lève. Toujours rien, mais je me sens étrange. J’observe mes mains que j’ouvre et ferme plusieurs fois. Il y a quelque chose, mais quoi ? Mon médecin semble avoir remarqué ma perplexité.

- Un problème ? demande-t-il.

Je secoue la tête.

- Honnêtement, je n’en sais rien.

- D’un côté, c’est logique. Je doute que le produit fonctionne aussi rapidement.

Je ne sens rien, mais il me faut un certain temps avant de pouvoir mettre les mots sur mon ressenti.

- C’est comme si j’avais changé de corps.

Vincent me fixe sceptique.

- La douleur s’est un peu atténuée, rajouté-je.

- C’est déjà une bonne chose, mais je crois surtout que c’est mental.  

- Oui, répondis-je évasivement.

- Écoute Hans si cela peut te tranquilliser, je peux te faire un contrôle général.

Je hoche la tête et m’installe à nouveau sur sa table. Vincent est rapide et cela dure peu de temps. Son verdict tombe.

- Je n’ai rien trouvé de préoccupant. Rythme cardiaque bon, tension un peu au-dessus, mais rien d’alarmant et pour le reste aucun problème.

- Tant mieux, dis-je avec un demi-sourire.

Je dois m’inquiéter pour rien. Je me lève. Le docteur me retient.

- Je te conseille de rester un moment ici pour être sûr que tout va bien. Cependant à mon avis, il faudra attendre encore quelques jours avant de savoir s’il fait effet.

- Ce n’est pas la peine.

- J’insiste.

Je soupire.

- Comme tu voudras.

Je m’installe sur une chaise et nous attendons.

 

Deux heures se sont presque écoulées et toujours aucun problème. Un mince espoir commence à poindre au fond de moi. Le produit de Vincent devait être efficace. Cette fois-ci lorsque je me redresse, celui-ci ne bouge pas, mais il se contente de dire :

- Tu viendras me voir tous les jours pour que je puisse vérifier ton état. Si tu ressens la moindre douleur même minime, tu rappliques illico. Personnellement, je préfèrerais te garder ici au moins cette nuit, mais ce ne serait pas prudent.

J’opine.

- Très bien, autre chose ? m’enquiers-je.

Mon médecin s’humecte les lèvres puis reprend :

- Je voulais savoir, tu comptes en parler à Elena ?

Je ne souhaite pas lui donner de faux espoirs, mais plus que ça, il y a autre chose qui me tracasse. J’ignore comment elle va réagir quand je vais lui apprendre que j’essaye des prototypes de remède comme solution. En soi, c’est ce que doive faire les chercheurs de la section médicale sur les cobayes. Vincent semble comprendre mon état d’esprit.    

- J’hésite pour tout t’avouer.

- Fais-le ! m’ordonne-t-il sans une once d’hésitation.

- Pourquoi ? ne puis-je m’empêcher de lui demander.

- Tu la connais, se contente-t-il de me répondre.

En effet, je la connais et c’est bien là le problème.

 

Après être sortie du cabinet de Vincent, je me dirige directement chez Elena. À quoi bon attendre, elle le saura, autant lui dire maintenant. J’ignore si j’aurais le courage de le faire après. Durant le trajet, je tente de tourner au mieux mes phrases, mais rien à faire, elles sont pathétiques. Pourquoi est-ce que je panique à ce point ? Il est trop tard pour avoir des regrets. Je dois assumer. D’un geste mécanique, je passe une main sur ma poitrine, cela me fait étrange de ne pratiquement plus rien sentir. J’aimerais me réjouir de cette amélioration, mais quelque chose me bloque. J’ai déjà été trop déçu. Je crains que cet espoir ne soit de nouveau une illusion. J’arrive devant la porte de ma collègue. J’entends parler de l’autre côté. Elle est là. Malgré moi, je grimace, mais je me reprends tout de suite après. Je dois cesser de me trouver des excuses. Je frappe et attends. Après un instant, on m’invite à entrer. Je pénètre dans la pièce. Elena est attablée à son bureau, un dossier à la main. À sa droite Isis est assise sur une chaise, une perforatrice sur ses genoux. Elena se relève en me voyant et jette les feuilles qu’elle tenait sur sa table brusquement. J’ignore si je me fais des idées, mais je la sens plutôt tendue. Elle s’approche.

- Je dois te parler, déclare-t-elle de but en blanc.

- Moi aussi, rétorqué-je.

Elle s’éloigne de moi pour retourner près d’Isis.

- Isis, peux-tu nous laisser seuls un moment ? Attends juste sur le pas de la porte, je te promets que cela ne sera pas long. Toutefois, si jamais Tellin ou un autre soldat qui n’est pas Liam ou Nikolaï se dirigent par ici, tu reviens directement dans mon bureau.

Pour toute réponse, la jeune fille opine de la tête et quitte la pièce. Je l’observe jusqu’à ce qu’elle ait disparu. On attrape ma main. Je reporte mon attention sur Elena.

- Il s’est passé quelque chose ? m’inquiété-je.

Elena soupire avant de reprendre :

- J’ai refusé d’accomplir ma mission dans la section médicale. Tellin m’a toutefois forcé à y aller, mais au lieu d’achever les cobayes avec mon épée, je les ai tués avec mon arme à feu.

Le choc de la nouvelle m’empêche de réagir immédiatement. Face à mon silence, ma compagne me demande d’une voix mal assurée.

- Tu penses que je n’aurais pas dû protester de cette manière ?

J’abaisse mes yeux pour croiser son regard où l’inquiétude y est palpable. Je secoue la tête.

- C’était la meilleure chose à faire, la rassuré-je.

Un bref sourire se dessine sur ses lèvres puis ses traits se durcissent.

- Cela ne sera pas sans conséquence comme d’habitude. Tellin et le maréchal ne comptent pas en rester là. Fais très attention à toi, Hans.

Ses doigts qui emprisonnent ma main tremblent légèrement. Je devine qu’elle a dû prendre énormément sur elle pour pouvoir agir de la sorte. Je suis tellement heureux qu’elle ait décidé d’aller de l’avant. Je la préfère largement comme ça.

- Je serais prudent, promis-je.

Sur ce, elle enchaine rapidement :

- Au fait pourquoi voulais-tu me voir ?

L’euphorie du moment retombe instantanément et un sentiment de panique m’envahit. C’est vrai, je devais lui parler des tests que je mène avec Vincent. J’ai l’impression que mon courage m’a déserté.

- Alors ? s’impatiente-t-elle en ne voyant pas répondre.

Inconsciemment, je resserre mon étreinte sur ses doigts. C’est maintenant ou jamais.

- Écoute Elena, Vincent et moi… »

Je suis coupé net dans mon élan par la douleur. Ma main se crispe sur ma poitrine et mon monde commence à tanguer.

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annececile
Posté le 17/06/2020
Les reactions du corps de Hans semblent un peu rapides, le produit semble avoir un effet immediat avant meme d'avoir le temps d'etre diffuse dans son organisme, mais pourquoi pas? Certains substances (genre poison) agissent sur simple contact.
J'ai un peu de mal a comprendre l'ecoeurement de Hans "La pensée qui suit m’écœure. Tant mieux que Tellin se soit uniquement pris à ma personne. Je soupire. Je ne vaux pas mieux qu’Elena et ses pseudo-sacrifices. " Pourquoi est-ce ecoeurant que de se rejouir que Tellin ne s'en soit pas pris, en plus, a sa famille? Il aurait pu.

A propos de tester des produits, il a raison d'en parler a Elena. Il est clair que d'injecter des mixtures a qq'un de bien portant pour faire des experiences, c'est monstrueux. Essayer des remedes en urgence sur quelqu'un de malade pour essayer de le sauver, c'est tout a fait different.
Bon , je vais lire la suite!
Zoju
Posté le 17/06/2020
Merci pour ton commentaire ! En ce qui concerne le produit que Vincent lui injecté, je réfléchi toujours à la manière d'écouler la temps. Ton ressentit confirme ce que je pensais. Je vais continuer à chercher une solution. En ce qui concerne l’écœurement, je vais changer la tournure, car effectivement elle n'est pas très juste.
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