Chapitre 6: Vendredi 18 octobre

Tu gémis, la tête embrumée des lignes surlignées de ton polycopié.

 

— On peut faire une pause ? J’arrive plus à réfléchir et j’ai mal au crâne.

 

Puis tu ajoutes, dépitée :

 

— Eh puis, Petronilla n’est toujours pas arrivée.

 

Arnaud lève alors la tête du précis d’économie. Quand tu t’étais plainte de tes problèmes en éco-gestion, tu ne t’étais pas attendue à ce qu’il te propose de l’aide.

 

Et sûrement pas qu’il organise une séance de révisions pour t’aider dans ton dernier TP. Normalement, vous deviez être tous les trois avec Petronilla. Mais cette dernière est inexplicablement en retard. Qu’importe. Tu poses ton crâne lourd de connaissances denses à décanter sur la table de la bibliothèque de l’université. Le petit bruit sourd attire le regard de quelques étudiants en pleines révisions.

 

— On peut faire une pause, accepte Arnaud, Mais ça fait à peine vingt minutes depuis la dernière. 

 

Seulement vingt minutes ? Accrochée au mur bleu paradis, la pendule de plastique blanche psalmodie les secondes dans une infernale lenteur. Tu roules la tête sur tes cahiers de manière à planter tes yeux suppliants dans les siens.

 

— S’il te plaît, supplies-tu, Je suis quelqu’un qui marche en séances courtes et intenses.

 

Arnaud finit par soupirer puis se rejette sur le dossier de bois vétuste de la chaise.

 

— Très bien, comme ça je vais demander à Petro si elle vient ou pas. Même si ça m’étonnerait. Iris demandait aussi si elle pouvait passer après son audition, je sais pas où elle en est.

 

Tu enfiles ton épais manteau de daim chiné et palpes avec plaisir le renflement mou du paquet de cigarettes entamé dans ta poche.

 

— Et Armand ne vient pas ? demandes-tu alors que vous descendez l’escalier vers l’extérieur, C’est bizarre de voir l’un sans l’autre.

 

Arnaud te souris alors que tu tiens la porte vitrée pour le laisser passer. Dehors, le vent frais vous rafraîchit agréablement et balaie les feuilles mortes du platane jouxtant le trottoir. 

 

Mille nuances de grisailles mais si apaisantes... Tu te terres un peu plus dans le col épais de ton manteau pour mieux savourer la mélancolie de cette peinture.

 

— Tu vas rire, dit Arnaud, Mais avant d’être ensemble, ils étaient très indépendants. Ils ont chacun leurs projets et leurs rêves.

 

— Des nouvelles de Petro ?

 

Arnaud sort son portable pour vérifier. Aucun message.

 

— Je m’en doutais un peu, grimace-t-il, Elle a dû larguer Lionel aujourd’hui.

 

Alors que tu étais sur le point d’allumer ta cigarette, tu suspends ton geste, interloqué. Tu bafouilles :

 

— Lionel... Le prof assistant de Christine ? Il était pas en couple avec une fille qui vit en Belgique ?

 

— Ça fait un moment qu’ils ont cassé. Et avec Petro, ça a pas duré longtemps, un bail de deux semaines ou quelque chose comme ça. Juste qu’elle est sensible, pas facile pour elle de larguer quelqu’un. 

 

Enfin, la flamiche du briquet brise quelque peu la monotonie morte de la rue déserte. La première taf descend droit dans ta gorge. Inspire... Expire... Fumée... Et c’est reparti.

 

— Je n’imaginais pas Pétro sensible. 

 

— Sans vouloir être blessant, répond Arnaud, Tu n’es pas dans la troupe depuis longtemps.

 

Inspire.

 

Expire.

 

Fumée.

 

Et un vent frais.

 

Une bouffée d’air tiédasse te caresse alors qu’une étudiante pressée sort à grandes enjambées.

 

La porte retombe lourdement derrière son passage.

 

— Je pense que je n’arriverai pas à travailler, tranches-tu entre deux gerbes nuageuses, Et si on passait voir Daya et Olympe ?

 

— Daya et Olympe ? 

 

Tu jettes le mégot dans le cendrier rouge criard près du passage clouté. Arnaud observe. Tu sens qu’il désapprouve en secret tes addictions à répétition.

 

— Le studio où Daya va pour ses photos est pas loin, précises-tu, Je sais que la première séance d’Olympe est cet après-midi. 

 

Il regarde brièvement l’heure sur son portable.

 

— Si tu veux, s’incline-t-il, Mais ne viens pas te plaindre pour tes partiels derrière.

 

Toi, tu ne dis rien, tu ris brièvement. Sur le trottoir grisâtre, vous marchez, bras-dessus bras-dessous, les sacs balancés en rythme. Un passage piéton ? Vous vous arrêtez de concert pour mieux voltiger ensuite sur la voierie libérée balayée par la bise glacée.

 

— D’ailleurs, je ne sais pas si Daya te l’a dit... commence Arnaud, Y’a quelqu’un qui est passé te voir l’autre jour au théâtre.

 

Intriguée, tu lèves les yeux vers Arnaud. Dans le même temps, tu glisses par réflexe ta main libre dans la poche doublée de polaire de ton manteau. 

 

— Au théâtre ? répètes-tu, Qui c’était ?

 

Un effroyable soupçon te démange. Et si l’inconnu se révélait être...

 

— Rémi, il s’appelait Rémi, dit Arnaud sans cesser de te scruter, Tu le connais ?

 

Cette fois, il ne peut s’y tromper. Des nuances incendiaires piquètent tes joues d’affront et de colère.

 

— Oui, marmonnes-tu, les yeux dans le vague, Je le connais. C’est mon frère.

 

— Et il n’a pas ton numéro ?

 

Sans même le réaliser, vous avez décroisé vos bras. Désormais, vous marchez côté à côté, à esquiver autant que possible les rares piétons sur le trottoir étroit. 

 

— Si, réponds-tu, Mais disons que depuis la mort de mon père, je l’évite, lui et ma belle-mère.

 

La réaction ne se fait pas attendre. 

 

— Tu as perdu ton père ? s’exclame soudain Arnaud, Pourquoi tu ne nous l’as jamais dit ?

 

Gênée, tu préfères fixer les bouts de mégots jaunis balancés sur le béton sale. 

 

— Parce qu’il n’y a pas vraiment de bon moment pour le dire ? dis-tu, De toute façon, ce n’est pas quelque chose dont j’ai spécialement envie d’en parler.

 

— Daya a l’air inquiète pour toi, de même que Rémi, j’espère au moins que tu sais ce que tu fais.

 

Tu esquives la question d’un air dégagé. Voir Bianca ou Rémi, c’est raviver cette plaie encore trop vive dans ton corps, et, surtout, te renvoyer douloureusement à tes propres responsabilités. Tu ne désires pas penser à ça, pas maintenant alors que tu es avec Arnaud et qu’il s’inquiète pour toi.

 

— Je m’en occupe, veux-tu le rassurer, Mais tout va bien, je te le promets. Tiens, on y est presque d’ailleurs.

 

Au bout de quelques pas, vous arrivez devant le lourd battant de bois peint d’un immeuble cossu de pierres taillées. Tu réfléchis un instant devant le digicode, puis, sous l’œil interrogateur d’Arnaud, tu te résignes à chercher le message envoyé par Dayamayee.

 

3773, un chiffre à deux faces, songes-tu.

 

Un léger son résonne dans le hall de pierre quand la porte se débloque. Vous vous engouffrez tous deux avec précipitation dans le hall où, à défaut de trouver de la chaleur, vous êtes à l’abri du vent. 

 

Heureusement, un des locataires a laissé la seconde porte ouverte, tu n’es plus certaine d’être capable de retrouver le bon nom sur les étiquettes griffonnées des différents studios amateurs proposés.

 

En revanche, les indications sont claires et précises sur la localisation exacte.

 

— Troisième étage, porte tout au fond à droite, lis-tu sur ton portable, On y va à pieds ?

 

Arnaud croise ton regard puis vous fixez un bref instant l’ascenseur.

 

— Autant se décrasser un petit peu, finit-il par céder, Au moins, ça nous réchauffera. 

 

Lorsque Dayamayee ouvre la porte, miroitante dans son pantalon de soie vert, c’est pour tomber sur vos deux visages rougis.

 

— Me dites pas que vous avez fait la course dans l’escalier ? demande-t-elle, imperturbable, Pas à votre âge ?

 

Arnaud te regarde, les yeux pétillants par la montée d’adrénaline. Tu esquisses une grimace de compassion sans que Dayamayee ne bronche. Sa manière à elle de rire dans ces situations, tu le sais.

 

D’un geste, elle s’efface pour vous laisser entrer dans le décor familier. Tu avais déjà aidé ton amie sur les shootings pour certains projets, du côté du maquillage ou de l’organisation.

 

La voix un peu rugueuse d’Olympe résonne dans les hautes pièces mal isolées :

 

— C’est qui, Daya ?

 

— Petite surprise du groupe de théâtre, répond Dayamayee, l’appareil photo en mains, Bouge pas surtout.

 

Vous ouvrez alors la porte pour trouver Olympe, avachie sur un épais canapé de velours bleu râpé. 

 

— Vous êtes venus ! s’exclame-t-elle, prête à bondir.

 

— Ne bouge pas, j’ai dit ! râle Dayamayee, Déjà qu’il m’a fallu un bon moment pour arranger l’électricité statique de tes cheveux, je ne compte pas recommencer.

 

— Bien, bien, obtempère Olympe, En tout cas, ça me fait plaisir. La prochaine Kate Moss, c’est moi.

 

Puis elle rit à nouveau. Ses lèvres peintes d’écarlate soulignent le tracé flou de son ombre à paupières noir. Les vêtements aussi lui tombent bien, androgynes, fluides, avec de larges coupes géométriques prêtes à s’envoler à la moindre brise.

 

— Tu as changé de style, Daya, observes-tu, Tu ne fais plus le style un peu lolita ?

 

— En tout cas, j’aime beaucoup, dit Arnaud tout en posant son sac, Et je sens qu’on a une future mannequin. Ça sera bon pour ta carrière d’actrice, ça, Olympe !

 

— Je compte pas devenir actrice, pouffe-t-elle, Mais mannequin, pourquoi pas.

 

Dayamayee fait un léger geste et aussitôt, un masque de sérieux et de gravité tombe sur les traits sculpturaux froids de la jeune fille.

 

— J’ai changé de style pour ma marque, finit par répondre Dayamayee, Mais je garde mes tenues personnelles. Disons que je n’habille pas nécessairement les autres comme j’ai envie de m’habiller moi.

 

Entre deux mots, elle rajuste le ruban de soie vert mêlé à sa longue tresse noire. Un bindi or, hommage à ses racines indiennes, orne la ligne épaisse de ses sourcils délicatement incurvés. Elle se rajuste, touche un instant le trépied puis va allumer un projecteur d’appoint. 

 

— D’ailleurs, tu as une réponse pour l’offre d’emploi ? te demande Dayamayee alors que tu t’installes sur un coffre de bois.

 

— Ah oui ! te rappelles-tu, J’avais oublié, avec les révisions. Mais le Janus m’embauche comme barmaid à mi-temps, je commence demain.

 

Quelques clics. Olympe, guerrière. Puis conquérante. Séductrice. Joueuse. Chacune des deux jeunes femmes se regardent sans se voir, déjà l’œil porté sur un invisible lointain.

 

— Tu sais ce que j’en pense, dit Dayamayee, un soupçon de reproche dans la voix, Travailler avec tes études, c’est stupide. Appelle Bianca, excuse-toi, et elle te fera à nouveaux des virements.

 

Arnaud se redresse soudain :

 

— De quoi vous parlez ?

 

— De rien, te défends-tu sous l’œil lourd de Dayamayee, Rien du tout.

 

Olympe gesticule sur une pile de coussins brodés pour mieux t’apercevoir :

 

— Tu peux tout nous dire, tu sais ? dit-elle, On peut t’aider.

 

Dayamayee pose alors une main légère sur ton épaule, puis te serre contre elle, l’appareil encore allumé sur le trépied.

 

— Inutile de vous en inquiéter, je veille sur elle.

 

D’un coup, c’est trop pour toi. Cette condescendance, cette ingérence... Bianca et Rémi qui ne veulent pas te laisser tranquille.

 

— Je vais y aller, murmures-tu d’une voix blanche, Lâche-moi.

 

Interloquée, Dayamayee te libère de son étreinte. Aussitôt, tu bredouilles des adieux, boutonnes ton manteau dans le même temps puis attrapes ton sac à dos pour mieux dévaler les escaliers.

 

En sortant, tu manques de bousculer Iris, en pleine discussion avec visiblement un acteur. Surprise de ta précipitation, elle essaie de te retenir :

 

— Tout va bien ? se soucie-t-elle, Tu veux venir discuter avec nous ? Il fait figurant dans le même film que moi, ça pourrait t’être utile.

 

Dans le même temps, elle t’attrape le bras. Sauf que, cette fois, tu t’énerves pour de bon :

 

— Mais vous allez finir par me laisser tranquille, oui ?

 

Avant de disparaître, avalée par la bouche au souffle infernal du métro lyonnais.

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