Chapitre 6 - Préparation

Par arno_01
Notes de l’auteur : Un chapitre un peu plus court, qui j'espère vous plaira tout autant.

« T'es fou. C'est impossible ! » Swan tournant en rond, ponctuait ses phrases de grands gestes des bras. Ses mouvements rapides témoignaient de sa nervosité. Profitant d'un moment de silence de sa part, nos camarades en profitèrent pour rajouter leur propre couche :

« C'est bancal comme plan. » Cicé me lançait un coup d'œil à faire froid dans le dos – pour une fois qu'elle était d'accord avec Swan.

« Si on se fait avoir, on finira au premier rang de la prochaine bataille. » Lou, bien sûr, aussi excitée que tétanisée à l'idée de ce qui lui était demandée. C'était sur son accord et sa participation que l'idée reposait.

Seuls Brunach et Xian ne disaient rien, Brunach bien trop tenté par l'enjeu pour émettre des réserves. Xian, comme à son habitude écoutait, attendait. Immobile à n'importe qui d'autres que moi. Je voyais le rythme qui le parcourait doucement : un léger tryptique des pieds, les cuisses en quinconces, une respiration ronde, entrecoupée, des épaules en contre.

« Mettre en jeux notre avenir au sien de l'école, juste pour que Brunach, puisse s'amuser avec les niveaux 7 et 8, dans un vrai simulateur. Il s'est fait bouler sur les postes simples, rien ne dit qu'il y arrivera sur simulateur.

- Vu les niveaux de sécurité, aucune chance que Lou puisse désactiver les alarmes d'entrée. Faudra faire bouger l'équipe de surveillance, et passer par la salle d'armes, entre les rondes. »

Swan venait, sans le savoir, de résumer le problème, à de simples défis. Et dans l'équipe nous avions tous autant d'orgueil que de goût du risque.

En un échange de regard avec Xian, nous sourîmes tous deux. Lui aussi était joueur. D'autant que nous n'avions rien à perdre, tout à gagner. Bien sûr je ne pouvais leur dire, ce qui n'était qu'une intuition – un doute quant à cette école de plus en plus particulière.

Mes premiers doutes avaient commencé quelques jours après notre infructueuse affaire contre Mia et Elia. Toute la brigade où se trouvait Brunach avait été envoyée sur le front, l'école n'était pas encore terminée. Les rumeurs sortaient les mots : virer, rétrograder, déshonorer. Mais rien ne justifiait de telles extrémités.

À la grande surprise de tous, Brunach s'était vu proposer de rester à l’ENOS. Seul dans son groupe à bénéficier d'une telle mesure. Se rappelant de Cicé, il s'était naturellement joint à nous. Tout c'était passé trois jours après son premier refus ferme.

D'autres groupes avaient également été envoyés sur le front, en "service commandé". Mais aucun de ceux suivis de près par M. Wearek. Certains des membres se voyaient offert, tout comme Brunach, de rester malgré le départ de leur camarade. Ils intégraient souvent les groupes "prometteurs" de notre cher protecteur.

Autant d'éléments qui me criaient que l’ENOS n'était pas aussi simple qu'ils voulaient en donner l'air. Et j'étais bien convaincu d'en découvrir certains secrets.

* * *

Nos emplois du temps changèrent. Peu à peu chacun pu y distinguer deux à trois spécialités dans ses activités. Combats et maniement des armes pour Xian, Cicé et les triplés : Matt, Peter et Paul. Navigation pour Brunach, et Lou. Codage et hackage pour Swan et Lou. Électronique et instrumentation pour Peter, et Maro. Situation et analyse pour Swan et moi-même.

Longtemps je touchais encore à un peu tous les sujets, avant qu'apparaisse un nouveau cours dans mon agenda appelé magistralement "objectifs et équipe". Il n'y avait qu'une personne par groupe qui semblait bénéficier de ce cours. Après la première séance il parut clair à tout le monde que derrière les mots "objectifs et équipe" il fallait lire "commandement".

Je croisais quelquefois M WEAREK, mais je n’eus jamais l'occasion de lui en parler. À peine abordais-je le sujet de l'école, sa sélection, son objectif qu'il prenait une excuse pour me fausser compagnie. Le pire étant qu'il ne cherchait pas à présenter des excuses probables – poterie, aquaponey et concours de toupies étaient ses préférées. Je me trouvais alors sujets à l'hilarité générale.

Il arrivait toujours néanmoins à me reposer la question, sur ma défaite face à l'équipe de Xian. J'ai dû lui sortir une vingtaine de raisons différentes, certaines crédibles, d'autre nullement : le commandement de Swann, notre manque de préparation, la mauvaise stratégie d'attaque – par désespoir j’avais tenté le lapin à horloge ou la fée clochette, réponses qui avaient eu le mérite d’arracher un rire à Wearek. Mais aucune explication ne trouvait grâce à ses yeux, et il me renvoyait réfléchir jusqu'à notre prochaine rencontre.

* * *

Je passais mon temps à naviguer entre les cours, la préparation de notre incursion nocturne, et les soirées que nous passions, Xian et moi, avec Cynthia. Les cours étant plus calme nous avions deux à trois soirées de libre par semaine – entre les soirées officielles et celles où nous bravions le couvre-feu. Nous nous retrouvions alors près de quelques bars et clubs de notre quartier étudiant. Parfois nous poussions jusqu'au quartier de l’ingénierie navale, on y trouvait les boites les plus branchés, et même deux ou trois salles de rolling Zorannais. Nous avions établi nos quartiers dans le plus grand d'entre eux, qui se faisait appeler le Major – au regard de ses dimensions il ne se vantait pas.

L'ambiance y était électrique. Le rythme des lumières saccadant l'espace, nous précipitait dans cet entre-deux, qui n'était ni imaginé ni réel. Nous dansions sur les rythmes les plus fous. Oubliant tout aussi vite ce qui nous y avait précipité. Dans nos enchaînements nous jetions tout ce qui pouvait nous accrocher, nous ralentir : le temps qui passait, l'absence de nos familles, les nouvelles du front. Déchaînés, à la cadence des basses, nous vivions de ce temps qui n'appartenait qu'à nous trois.

Cynthia me faisait office de partenaire plus que régulièrement. Au fond de moi, j'avais espéré recevoir de nouveau, ce qu'elle m'avait offert en cadeau. Mais en zorannaise traditionnelle, c'est elle qui menait la danse, ne m'autorisant jamais plus qu'elle ne me donnait. Bien sûr conscient du jeu, je lui refusais tout autant. La mode était aux danses à tour et aux danses Mul. Dans les premières nous avions à peine le temps d'échanger un regard, avant de changer de partenaire. Dans les secondes, dansant à quatre ou cinq, je la partageais bien trop à mon goût.

Bien sûr Xian, lui, faisait des étincelles. Paradant, au milieu de la foule, il s'animait du moindre son, atteignait la piste, et prenait son envol. La musique l'intensifiait, le faisait bouger, devenir mouvement. Qu'importe ses partenaires, son groupe se démarquait, il s'unifiait. Je subi plus d'une fois, son talent inhérent, quand il dansait avec nous. Il choisissait ses pas en fonction des nôtres, de nos réactions, celles que nous allions avoir. L'un à sa droite, et l'autre à gauche, ses rythmes étaient créés, pour que les nôtres s'accordent, ensemble.

Chaque soirée passée ainsi était pour moi une bulle d'oxygène, où n'existait que Cynthia et moi. Xian parfois. Je m'appliquais à ce que cette parenthèse reste bien fermée, que l'extérieur ne viennent s'y insérer. Quand je n'y parvenais plus, je les laissais sur la piste, et partais les regarder danser au loin. Tandis que je les voyais immergés, le monde extérieur, le vrai, s'insérait en moi : l'incursion que nous montions, les résultats de batailles que nous recevions en cours « objectif et équipe ». Tout me revenait : les cartes, les chiffres, les morts, le désespoir de certains officiers. Peu semblaient encore croire à la victoire.

Et eux dansaient. Toujours plus. Je n'avais caché aucune de ces données sensibles à Xian, bien qu'elles étaient classifiées. Mais malgré elles, il était doué du pouvoir d'insouciance. Et il savait emporter ceux qu'il voulait avec lui. Souvent au bout de quelques danses, semblant s'apercevoir de mon absence – ou estimant que qu’il ne fallait me laisser me perdre plus – il revenait me chercher, me ramener à Cynthia, qui me jetait dans ses bras. Guidé, je replongeai alors volontiers. Oubliant le monde, et ce qu'il voulait de nous.

* * *

« Anthem ! »

Le cri venait à peine de surgir, que je reçus un coup en haut du crâne. Lou ! Elle n'était pas patiente, à en devenir parfois insupportable.

« Peux-tu arrêter de rêvasser encore à la soirée d'hier ? Où à celle de demain ? On l'a compris que tu l'aimais ta belle. Mais si tu veux que nous ayons la chance de rentrer dans le bâtiment d'informatique, on va avoir besoin de toi.

- Oui, oui » lui promis-je, en tentant de me rappeler la teneur de la situation, avant que le rythme que pianotait Xian m'ait ramené à la soirée dernière.

Nous étions devant la carte du bâtiment, et avions tracés les trajets des patrouilles. Elles étaient assurées par des élèves, et comme nous les avions déjà faites, nous connaissions bien les trajets. Aucune patrouille ne circulait dans le cœur même du bâtiment, et plus d'une fois je m'étais fait la remarque de cette bizarrerie. Ne jamais considérer qu'une défense est infaillible, faisait partie des maximes que nous apprenions en cours – aussi bien que sur le terrain à nos propres dépens. Le centre du bâtiment aurait dû être protégé. Nous attendions donc Matt, parti récupérer les détecteurs placés trois jours auparavant par Swann, et chipé à l'armurerie par Cicé et Maro.

Sans aucune patience, Lou voulait avancer et vite. Elle ne croyait pas à la présence de piège ou autre dans le bâtiment. Elle avait réussi, par un tour de force à emmener avec elle, Brunach et Cicé, qui à tour de rôle surenchérissaient.

« Nous n'avons peut-être pas besoin d'attendre Matt pour préparer le plan, non ? Aucun n'élève n'a jamais patrouillé à l'intérieur, nous le savons.

- C'est justement ce qu'ils veulent nous empêcher de faire, être à l'intérieur le soir. Ils ne vont pas y mettre des élèves en patrouille.

- Le système de sécurité, et vidéo-surveillance est costaud. Ils comptent simplement dessus. Lou le désactive et ça passe crème. Anthem, tu devrais consulter pour ta paranoïa – tendance phobique – ça devient pressant. »

Claude, nouvellement arrivé parmi nous, se montrait le plus dur quant à mes précautions. Il avait même refusé de participer à la pose des détecteurs, pour montrer son opposition de principe.

Pendant qu'ils discutaient, je repassais en tête la journée que nous venions de passer. Un détail m'intriguait depuis ce matin. Je n'avais simplement pas encore compris lequel. Un entraînement sportif général, le matin, suivi d'un cours de communication, puis l'après-midi d'un exercice d'approche en équipe. Je me remémorais chaque image, tentant de voir le détail bancal.

J'étais encore bloqué dans mes pensées, mes camarades dans une discussion de plus en plus animés – même Xian avait fini par prendre parti au bout d'un moment – quand Matt arriva. Un sourire ravageur, les yeux brillants d'exploits, les bras écartés pour se faire applaudir. Il attendit même de se faire désirer avant de nous envoyer les détecteurs, et le verdict :

« Des mouvements chaque nuit. Un peu la première et la deuxième nuit. Par contre hier, c'était plein à craquer, pire que la piste du danse du Major. »

Un silence accueillit ces résultats, tandis que Swann et Lou se précipitaient sur les données pour les faire analyser par leurs terms. Il fallut quelques minutes pour obtenir les résultats des mouvements, et des estimations des déplacements effectués.

Les deux premières nuits, il y avait bien des patrouilles à l'intérieur du bâtiment. Ils passaient dans toutes les salles : un quart d'heure pour faire le tour. Ils arrivaient et repartaient par un local technique. Je pariais intérieurement deux heures de slow avec Cynthia qu'il s'agissait d'un ascenseur dérobé atterrissant cinq étages plus bas, sur le niveau N2. Niveau top secret qui devait parcourir tout le continent, et dont nous n'étions pas censés connaître l'existence – Wearek l’avait une fois mentionné au détour d’une discussion.

« Ils repassent toutes les heures, Swann s'était déjà plongé dans les résultats. Lou n'aura pas le temps de démarrer et pirater les systèmes, Brunach de faire les deux niveaux, puis tout éteindre. Il nous faudrait au moins deux heures d'affilés. »

Nous étions tous plongés sur les simulations de patrouilles affichées sur l'écran. Mais aucune variation ne nous laissait plus d'une heure de tranquillité.

- Là, c'est pas la patrouille. » Peter venait de pointer une intrusion, lors de la nuit d'hier. L'équipe détectée était apparue à la sortie d'une aération. Une de celles dont nous voulions nous servir.

- C'est vingt minutes à peine avant l'arrivée de la prochaine patrouille.

- Ils n'étaient pas au courant des patrouilles supplémentaires, et vont se faire avoir » insistais-je, même si tout le monde avait déjà reconnu que ma paranoïa tendance phobique venait de nous sauver – quand on peut marquer des points, on ne s'en prive pas. Surtout en temps de guerre.

Et effectivement, vingt minutes après ils se trouvèrent nez-à-nez avec la patrouille. La dispersion fût bien menée, efficace. On sentait un vrai groupe de cohésion, où chaque membre prenait des décisions à l'avantage du groupe. La patrouille, de quatre personnes, n'était pas assez nombreuses pour arrêter la dizaine d'intrus – dont je mettais ma main à couper qu’ils étaient des élèves de notre école.

Cinq élèves réussirent à sortir de la salle, où ils avaient été découverts. Deux groupes de deux partirent ensemble, le dernier dans une troisième direction. Je crus qu'ils allaient s'en sortir sans problèmes, avant que n'apparaissent, depuis d'autres locaux techniques une dizaine de personnes. Ces derniers prirent en chasse les fuyards, il s'agissait donc de renforts appelés par la patrouille. Dix minutes après – et malgré la course effrénée des fuyards – ils furent tous arrêtés.

Nous étions à plats. D'autres venaient de tenter, la veille, notre plan. Et ils avaient échoués pas un seul n'était sortis.

« Qui était-ce, les intrus ?, en brisant le silence, Swann nous sortis de notre torpeur.

- La brigade de Georges, avançais-je. Ils étaient absents à l’entraînement général ce matin – je venais enfin de trouver le détail qui m'avait perturbé depuis le début de la journée. Il y a une semaine, Georges m'avait laissé comprendre qu'il était en train de monter un coup en dehors des clous. C'était celui-là. »

Je sentais qu'ils étaient prêts à abandonner. Nous venions de nous prendre une douche froide. Mais pour moi, ce que je venais de voir ne faisait de confirmer la nécessité d'y entrer. Je me tournais vers Lou, et lui demandais de voir sur les fichiers administratifs de l'école, ce qu'il en était de nos camarades.

« Georges et sa brigade, sont toujours intégrés à l'école. Officiellement ils ont été arrêtés par une patrouille pour ébriété, et tentatives de désordre publique. » La moue que fit Lou affichait clairement son incrédulité.

J'envoyais, sur le réseau, un message à Georges. Quelques minutes plus tard je lue la réponse à tout notre groupe :

« La soirée s’annonçait bien, mais la pression est montée trop vite. Avec quelques-uns on pensait pouvoir s'envoler. Peine perdue, la chute fut d'autant plus haute. Nous n'en dirons pas plus. Ça ne m’empêchera pas de te mettre misère à la prochaine simulation »

Dans des cas comme celui-ci, nous avions appris – dans notre fameux cours « objectifs et équipe » – qu'il est nécessaire de choisir une direction et vite. Garder l'attention du groupe. Donner le sentiment de contrôler la situation. Tous me regardaient intensément, tandis que les possibilités, risques, chances, chiffres s’enchaînaient dans ma tête – sans aucun espoir d'une quelconque cohérence. Ne voyant ni structure, ni sortie, je tournais en rond, m'attachant à des détails sans importance. N'en pouvant plus, je pris une décision : il faut parfois compter sur la chance – et j’étais bien décidé à lui forcer la main. C'est d'une voix faussement assurée que je leur indiquais ma décision.

« Nous irons dans trois jours, juste avant le départ de Lou, Maro, et Claude pour la semaine d'entraînement spatial. Il nous reste seulement à prévoir une sortie. »

Aucun ne me demanda de confirmer, ni si je savais ce que je faisais – je n'aurais pu répondre ni à l'un ni à l'autre. Notre équipe était assez soudée pour que presque tous me suivent sans poser de questions. Les autres suivraient la majorité.

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BearOmega
Posté le 02/06/2020
Salut!

Toujours très intéressant ton histoire, mais je dirai que la force du récit se retrouve vraiment dans parfois les sorties extérieures, où on voit l'importance du petit trio et de leurs complicités. Leurs amitiés se réalisent beaucoup autour de ces éléments, et disons que j'adore les moments autour de la boite de nuit et des danses.
J'ai hâte de voir la suite pour le trio après.

Intéressant le contexte au niveau des militaires et de la petite équipe, bien hâte de savoir comment ils vont gérés avec cette fameuse « école ».
Je vais lire la suite très bientôt.
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