Chapitre 6 - Péripéties montagnardes - Partie 1

La route vers la chaîne montagneuse était encore longue. Celle-ci, au loin, ne semblait guère se rapprocher au fur et à mesure qu’ils avançaient. Ils suivaient un étroit sentier mal entretenu. Visiblement les passages ici n’étaient pas courants. Ils marchèrent ainsi toute la journée.

— Les trois cavaliers ont dû faire le trajet plus vite que nous, se lamenta Minaud.

Le jeune garçon se souvint alors des éclairs blancs qu’il avait aperçus la veille et déglutit péniblement à cette pensée. Il n’était pas si pressé que ça, finalement, d’arriver à destination.

Autour d’eux, le paysage avait tout du désert. La végétation était clairsemée et peu d’arbres venaient modifier de leurs silhouettes rachitiques l’horizon d’une platitude absolue. L’activité humaine dans le secteur se résumait exclusivement au sentier qu’ils empruntaient. Il n’y avait plus de fermes, plus d’exploitations et encore moins de hameaux, même de taille réduite comme celui de la frontière ; rien à des kilomètres à la ronde. Quelques oiseaux qui ressemblaient vaguement à des corbeaux étaient posés sur les rares arbustes qui dépassaient. De leurs noires pupilles, leurs têtes inclinées sur le côté, ils semblaient regarder avec convoitise les trois voyageurs. L’un deux poussa un croassement lugubre qui fit sursauter le canari de Minaud. Le jeune sorcier se pencha vers la petite cage.

— Ne t’inquiète pas, lui dit-il tout bas. Ne fais pas attention à ces idiots de piafs… Ils ne te feront pas de mal !

Le sorcier s’empara d’une pierre au sol qu’il lança sur les volatiles qui s’envolèrent aussitôt dans un tourbillon de cris contrariés.

Sacha ne leur avait pas menti au sujet du vent… malheureusement ! Il soufflait par bourrasques, ralentissant leur avancée et leur glaçant le sang. En grelottant,  Karl se dépêcha de revêtir l’épaisse cape que Micha, la si gentille couturière d’Akara, lui avait généreusement offerte.

Minaud le regardait faire en claquant des dents. Kirly s’adressa à Karl tout en jetant des coups d’œil amusé au jeune apprenti.

— Ah, Karl ! tu fais bien de mettre ta cape ! Tu vas voir, tu vas avoir beaucoup moins froid avec ça sur les épaules. C’est parfait pour couper le vent. Et toi Minaud, tu n’as pas trop froid ? Ta cape de sorcier te couvre bien ?

— Brrr…oui… brrr… ça va… ça va… répondit le jeune sorcier entre deux claquements de dents.

— Bon ! Tant mieux alors… J’espère que tu ne vas pas te faire des engelures, il parait que c’est très douloureux !

— Brrr… j’espère aussi … mais ça va, t’en fais pas…

— Oui… parce que si tu en as trop, ça va finir par pourrir et il faudra couper tous les membres morts…

Karl se tourna vers la jeune femme.

— On devrait lui dire… lui dit-il.

— Ho ? Tu penses ? Déjà ? Moi qui commençais juste à m’amuser…

— … me dire quoi ? demanda Minaud qui grelottait de plus en plus.

Alors Karl sortit de son sac une deuxième cape pendant que Kirly s’adressait au jeune garçon.

— Micha a insisté pour qu’on en prenne une de plus pour toi, idiot ! Je lui ai dit que c’était ta faute si tu n’étais qu’un apprenti sorcier têtu et idiot, mais elle se faisait du souci… alors on a accepté pour lui faire plaisir.

Le mage se rua vers Karl et lui arracha à moitié la cape des mains avant de s’en revêtir comme s’il s’agissait du bien le plus précieux au monde.

— Merci, merci ! dit il entre deux claquements de dents.

— C’est Micha qu’il faudra remercier, le gronda un peu Kirly. Cela dit … un tel froid n’est pas normal en cette saison, même dans la Plaine…

Elle scrutait les Montagnes du Nord, dont des nuages bas et menaçants étaient venus cacher les sommets enneigés.

 

Désormais tous protégés des morsures du froid, ils continuèrent leur route.

Karl se demanda alors comment ils allaient faire pour trouver le sorcier dans un lieu aussi immense. Les montagnes occupaient tout l’horizon sur des dizaines de kilomètres ; elles paraissaient ne pas avoir de limites.

— Ce n’est pas nous qui trouverons le mage, annonça Kirly sur un ton mystérieux. S’il veut nous voir, c’est lui qui nous trouvera.

— Et s’il ne veut pas nous voir ? demanda Minaud.

Les deux autres restèrent silencieux. Le jeune apprenti avait parfois le don de poser la question qu’il ne fallait pas.

Le soir approchait et il faudrait bientôt trouver un abri pour la nuit.

— Allumons un grand feu ! dit la jeune femme.

Minaud et Karl ne se firent pas prier pour se mettre à la tâche et le petit bois sec n’était pas ce qui manquait dans ce désert rocailleux. Bientôt de hautes flammes s’élevèrent dans le ciel sombre. Elles devaient être visibles à des kilomètres. Karl les regardait avec inquiétude.

— Tu n’as pas peur qu’on se fasse un peu trop remarqués avec ce feu ? demanda-t-il à Kirly.

— On ne trouvera jamais le sorcier qui vit dans les montagnes… il faut qu’on le guide à nous… je sais que c’est risqué, mais on n’a pas vraiment le choix…

Tous les trois se partagèrent un peu de fromage et de viande séchée. Un bout de pain, à moitié rassis, vint compléter le modeste repas.

— Il faut qu’on reste éveillés à tour de rôle pour surveiller les alentours, décréta la jeune fille en fin de repas. Karl, tu prendras le premier tour. Minaud prendra le second, et je prendrai le dernier. Ça vous va ?

Les deux autres opinèrent.

— Oui chef ! répondit Minaud d’un ton moqueur.

Karl lui donna un coup de coude.

— Ben quoi ? ajouta le jeune apprenti, c’est toujours elle qui commande. T’avais pas remarqué ?

 

Un rayon de soleil vint caresser le visage de Kirly, apportant un peu de chaleur à ses joues froides. Gênés par la nouvelle luminosité, ses yeux s’agitèrent sous ses paupières closes, avant de s’ouvrir en grand. Elle se redressa d’un coup quand elle réalisa ce qu’il s’était passé. On ne l’avait pas réveillée !

Elle chercha autour d’elle les deux garçons. Le feu était éteint et Minaud et Karl dormaient d’un sommeil profond. L’apprenti sorcier se tenait assis, avachi sur son bâton. Il avait dû se rendormir pendant son tour de garde !

Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle s’aperçut des présences qui les entouraient.  

— Et merde ! jura-t-elle tout bas.

Elle secoua les autres avec précipitation. Ils commencèrent à râler mais bien vite, leurs ronchonnements laissèrent place à la stupéfaction et à la peur. Deux douzaines d’hommes armés les entouraient, formant un cercle parfait à une vingtaine de mètres d’eux. Ils se tenaient debout, parfaitement immobiles, leurs silhouettes fantomatiques se découpant dans les premières lumières de l’aube. Vêtus de lourdes capes noires, leurs capuches cachaient presque entièrement leurs visages qui n’étaient que noirceur et béance. Ils ne semblaient cependant pas vouloir de mal aux trois compagnons.

— Rassemblez les affaires ! ordonna Kirly.

Son visage était tendu et elle n’en menait pas large, ce qui en soi était déjà pas mal inquiétant pour Karl et Minaud. Le campement fut levé beaucoup plus vite que d’habitude. Les soldats n’avaient pas bougé durant toute l’opération. Seules leurs capes noires battaient dans le vent comme des oriflammes de noirceur.

— Ils n’ont pas d’insigne ni de grade sur leurs uniformes, chuchota Kirly tout bas. Ce ne sont pas des Gardes Célestes, c’est déjà ça...

— Mais alors, qui sont-ils ? Vous pensez que c’est le sorcier qui les envoie ? demanda Karl. Je croyais qu’il était seul dans ces montagnes.

— Je le pensais aussi… répondit la jeune femme. Mais bon, ça ne m’étonne pas en fait… on ne peut jamais faire confiance à un mage !

Un garde immense, plus grand encore que les autres, sortit du rang. Il devait bien atteindre les deux mètres et on devinait que sa carrure, sous son épaisse armure, ne devait pas être en reste. Il dégaina une énorme épée. Aussitôt, Kirly sortit une lame de sa cape et se mit en position de combat. Mais ils comprirent rapidement que ses intentions n’étaient pas belliqueuses car du bout de son arme, il indiqua un point de la chaine montagneuse. Il devait s’agir d’une sorte d’invitation.

— On fait quoi ? demanda Karl tout bas.

— On n’a pas vraiment le choix, marmonna Kirly. On les suit. Je n’ai pas vraiment envie de savoir ce qui se passerait si on les contrariait. – elle se tourna vers Minaud – Tu as compris ? On ne les contrarie pas !

Celui-ci grommela en réponse quelque chose d’inintelligible.

— C’est à cause de toi ! l’accusa la jeune femme. Si tu m’avais réveillée pour prendre mon tour, on en serait pas là !

— Et on en serait où ? explosa le garçon. Ils ne nous auraient pas encerclés ? On ne serait pas obligés de les suivre ? Tu leur aurais dit de partir et ils t’auraient obéi peut-être ? On les a … non ! Tu les as attirés ici avec le feu ! C’est ta faute à toi !

— Minaud, intervint Karl, on était tous d’accord pour allumer le feu hier soir. On était bien contents même ! - il s’adressa à tous les deux – Allez, ce n’est pas le moment de nous disputer.

— Tu as raison, admit Kirly. Et puis tu as raison pour une fois Minaud … tu n’y es pour rien…

Un soldat s’occupa de la longe de la mule qui, contrairement à son habitude suivant laquelle elle pouvait se montrer un tantinet têtue quand il s’agissait de se mettre en route, ne fit pas sa traditionnelle mauvaise tête.

Le groupe ainsi formé se mit donc en route, bon gré mal gré.

Kirly essaya d’engager le dialogue avec celui qui leur avait fait signe d’avancer. Ce devait être leur chef, ou quelque chose comme ça, pensait-elle.

— Sommes-nous prisonniers ? 

Mais le soldat resta muré dans le silence et continua à marcher comme si elle n’avait pas parlé.

— C’est le Grand Mage qui vous envoie ? insista-t-elle, mais sans plus de succès.

— On a une autre solution ? demanda Karl tout bas à la jeune fille.

— Je n’ai pas envie de voir ce qu’il se passerait si on s’en allait en courant, répondit-elle. - elle réfléchit un moment avant de poursuivre - Voyons où ils nous mènent… on n’a pas trop le choix de toute façon, et s’ils avaient voulu nous faire du mal, ça serait déjà fait.

Il devait être près de midi quand Minaud leur montra quelque chose sur la droite du sentier. Un profond cratère était visible à une vingtaine de mètres. Il y avait plusieurs traces au sol, plus ou moins noirâtres. Des cratères, plus petits, apparaissaient çà et là. Des oiseaux charognards s’y étaient posés, en quête de quelque chose à se mettre sous le bec.

Les Montagnes du Nord n’étaient plus très loin, désormais.

— Vous avez vu ça ? s’étrangla l’apprenti.

— Oui, souffla Karl, déconfit. Vous pensez à ce que je pense ?

— C’est probablement le résultat des lueurs de l’autre soir, murmura Kirly.

— Les trois cavaliers ? hoqueta Minaud.

La jeune femme hocha la tête.

— Enfin, ce qu’il en reste… dit-elle d’un air lugubre.

 

Ils arrivèrent enfin au pied de la haute chaîne de montagnes. Un étroit sentier y serpentait, entre des ravins escarpés. Les soldats escortaient toujours les trois amis à travers les dédales rocheux. Soudain, un vent glacé s’engouffra dans les couloirs de granit, soulevant les lourdes capes des trois prisonniers, les saisissant de froid. Les gardes noirs, eux, ne semblaient souffrir ni du vent ni du froid ; ils avançaient, imperturbables. Le labyrinthe de pierres déboucha finalement sur une place plus large, encaissée entre deux falaises. Au fond de cet écrin, ils distinguèrent l’entrée d’une grotte.

D’autres soldats, en tous points semblables aux premiers et munis de lances et de hallebardes impressionnantes, se tenaient debout de part et d’autre de l’embrasure et semblaient monter la garde.

D’autres encore étaient postés en faction sur les hauteurs. Il devait être difficile de pénétrer ici, sans y être invité…

Le détachement qui escortait les trois jeunes gens s’arrêta net sur la place et se mit à genoux subitement, dans un même mouvement. Figés dans cette position, ils semblaient s’être statufiés. Seuls les trois voyageurs et leur mule restèrent debout.

— Qu’est-ce qu’on fait ? murmura Minaud, inquiet.

— On attend, répondit Kirly, le visage crispé.

Karl s’employa à trouver un endroit où attacher la mule, un peu à l’écart. Les soldats ne firent rien pour l’en empêcher.

— Allez ma belle, on n’en a pas pour longtemps, murmura-t-il à l’oreille de l’animal, presque pour se rassurer lui-même. Toi, tu nous attends ici.

Il n’y avait rien à manger par là et la mule n’était pas de bonne humeur. Karl lui donna une demi-carotte qu’il avait gardée pour les moments où elle refuserait obstinément d’avancer. L’offrande fut bien sûr acceptée mais ne changea rien à l’air renfrogné de l’animal.

 

Une voix puissante, semblant provenir des entrailles même de la terre, s’éleva alors :

— Entrez, mes enfants !

Le ton se voulait bienveillant, mais on pouvait deviner que l’invitation ne souffrirait pas d’un quelconque refus.

Après s’être brièvement consultés du regard, Kirly, Karl et Minaud prirent leur courage à deux mains et pénétrèrent dans la caverne.

En avançant dans l’anfractuosité, Kirly murmura à voix basse.

— Ils ne nous ont même pas fouillés, même pas confisqué nos armes !

Elle semblait prendre ce manque de précaution à son égard presque comme un affront.

— Vos armes ne vous seront d’aucune utilité ici, retentit la voix depuis les profondeurs.

Bien… ils étaient surveillés. Kirly ne prononça plus un mot à partir de cet instant.

 

Rapidement, la lumière du jour perdit son combat contre l’obscurité.

— Ouille ! grogna Minaud. Je me suis cogné contre un truc. Ça fait mal !

Ils firent halte, ne pouvant plus avancer sans prendre le risque de se blesser.

— Quelqu’un a pensé à prendre une torche ? demanda Minaud qui se frottait la tête dans le noir.

S’en suivit un silence gêné.

— On ne peut pas continuer, murmura Karl. On doit rebrousser chemin. On a qu’à aller demander aux soldats dehors s’ils n’auraient pas une torche à nous prêter ?

Mais avant que quelqu’un puisse répondre quoi que ce soit, une faible lueur commença à poindre et ils purent bientôt distinguer les contours des obstacles qui les entouraient.

Les halos semblaient provenir de petits réceptacles installés régulièrement le long du chemin.

— Ce sont des pierres luminescentes, leur expliqua Minaud, qui avait grimpé pour mieux voir ce que contenaient les petits bols. C’est assez rare ! Ça a dû être compliqué d’en trouver suffisamment pour éclairer toute la grotte.

Sans s’attarder davantage, ils purent reprendre leur marche qui les menait de plus en plus profondément sous la chaine montagneuse.

L’étroit couloir finit par déboucher sur une immense salle circulaire dans laquelle le plafond, en forme de dôme, s’élevait à son point culminant à une vingtaine de mètres au-dessus de leurs têtes. La même clarté fantomatique y régnait, provenant d’un lustre aux proportions démesurées qui pendait au centre de la salle, débordant des mêmes pierres de lumières mais en des quantités impressionnantes.

Ils s’avancèrent lentement, leurs pas raisonnant en écho contre les parois minérales, s’écartant parfois pour éviter les stalagmites millénaires qui leur barraient la route, tels des sentinelles de pierre.

Devant eux, contre le fond de la pièce, une tapisserie avait été installée. L’ouvrage avait l’air ancien ; très ancien même et sa présence en ce lieux avait quelque chose d’irréelle.

Elle représentait une Cité Céleste, aux dimensions modestes mais d’une grande beauté, qui planait au-dessus d’un paysage verdoyant. Au pied de la draperie, sur un promontoire naturel de roche, se tenait un haut fauteuil en bois ouvragé en contrebas duquel trois chaises vides semblaient attendre leurs occupants.  Le tout faisait penser à un trône royal dominant une cour invisible. Une silhouette était assise sur le grand siège et semblait les attendre. Tout en s’approchant, ils purent distinguer qu’il s’agissait d’un vieil homme, coiffé d’un grand chapeau pointu. Une longue barbe blanche descendait le long de sa robe sombre pour venir presque lui toucher les pieds. Il semblait n’y avoir personne d’autre dans la grande salle.

Les trois amis s’arrêtèrent à une distance prudente. Le vieil homme leur dit alors, en indiquant les trois chaises d’un geste de la main :

— Approchez les enfants, je vous attendais.

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Plume_de_Lune
Posté le 12/12/2021
Le suspens est à son comble ! Je me demande ce qui va leur arriver avec ce vieil homme. En tout cas, le périple est encore très bien décrit, on se croirait vraiment dans le décor !
robruelle
Posté le 13/12/2021
Bonjour !
Merci pour ta fidélité
Ravi que mon histoire te plaise :)
Cynwale
Posté le 07/12/2021
C'est bon, je suis de retour pour dévorer le reste des chapitres sortis pendant ma très longue absence, normalement je devrais avoir au moins deux semaines pour tout lire mais je préfère prévenir que guérir, je pourrais encore m'absenter encore.
robruelle
Posté le 07/12/2021
Bonsoir Cynwale
Ravi de te revoir parmi nous !
Ca fait plaisir :)
Tu as écris un peu pendant ton absence ?
A bientôt !
Cynwale
Posté le 07/12/2021
Non malheureusement je n'avais pas l'inspiration, je me contenterais de lire vos histoires pour le moment, elle me suffisent amplement.
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