Chapitre 6. (partie 2)

Par dcelian

Cléa s'éloigne un instant, puis revient, toujours le même regard, toujours la même incompréhension. Un peu de méfiance, aussi.

— Ils sont vingt, déclare-t-elle. Tous dans le même état. Mais ce n'est pas le plus étrange...

Le regard de Cléa se perd à nouveau et Soa lui trouve une fois de plus cette expression de grande confusion, mais il y a autre chose.
Là ! Dans ses yeux. Cet éclat mystérieux...
Il jurerait qu'elle a déjà vu quelque chose de similaire.

— Ils sont tous endormis, lâche-t-elle alors après un court silence.

Le jeune homme fronce les sourcils à son tour. Endormis ? La sorcellerie est donc forcément à l'œuvre. Lentement, Cléa se rapproche du bord de la muraille pour contempler Grimard depuis les hauteurs. Elle est redevenue intangible, constate Soa, et les gouttes de pluie traversent à présent son corps.

— Je sens la présence d'un mage ici.

Joignant l'acte à la parole, elle désigne la plus haute bâtisse de la ville du bout de son index. Ses lèvres tremblent légèrement, comme si elle voyait quelque chose qu'elle n'osait pas dire.

— Je... je crois que c'est lui, la source de ma vision.

Un mage en plein cœur d'une telle ville, voilà qui ne présage effectivement rien de bon. Comme à l'accoutumée, le jeune homme fait rapidement jouer tous les scénarios possibles dans sa tête.
Les chances que les informations le concernant et ce mage aux intentions funèbres soient corrélés sont élevées, de cela il est bien conscient.
Bon. Il semblerait qu'il faille donc l'approcher. Toutefois, mieux vaut éviter la confrontation. Il ne connaît rien des mages ni de leurs capacités, et il sait désormais ce qu'il en coûte de se frotter sans précautions aux forces occultes.
La nuit est sombre et impénétrable, le ciel est déchaîné et se déverse à flots sur la ville, les éléments jouent en sa faveur. Soa devra en tirer profit.

Une fois de plus, il n'arrive pas vraiment à exprimer ce qu'il ressent à Cléa. Merci, peut-être ? Mais c'est bien plus que ça. Il reporte alors son regard vers elle, ils se fixent un moment d'un œil entendu.

— Je peux pas rester, alors méfie-toi. Je pourrai pas revenir avant un moment, t'avise pas de jouer à l'imbécile d'ici-là !

Elle sourit brièvement, mais Soa perçoit l'inquiétude sincère qui traverse ses yeux. Il hoche la tête.

— Je ferai de mon mieux

Un crépitement d'étoile soudain, puis plus rien, plus de Cléa, plus d'ange gardien. Il va falloir se débrouiller seul, maintenant, se concentrer pour de vrai. Plus le droit à l'erreur.

Le jeune homme regarde à nouveau autour de lui. Mieux vaut qu'on ne le trouve pas dans cette situation, seul dans son manteau sombre, seul entouré de tous ces corps inertes. Les escaliers ne doivent pas être bien loin, les chercher l'aidera à se remettre de ses émotions.
Pourtant, alors qu'il contourne grassement les veilleurs, il se sent mal à l'aise. Est-ce réellement le mage qui a endormi ces gardes ? Quel intérêt aurait-il eu à le faire ? N'est-ce pas un stratagème pour qu'il se jette dans la gueule du loup ? Si tel est le cas, c'est réussi. Mais plus Soa y réfléchit et moins il comprend, plus il y réfléchit et plus quelque chose cloche.
A mesure qu'il longe les remparts de pierre, il observe la ville qui s'étend en contrebas et qui s'endort peu à peu. C'est beau, une ville qui s'endort. C'est la lueur vacillante des bougies aux fenêtres, c'est les volets qui grincent, c'est les rues qui se vident.
C'est un ciel étoilé qui s'éteint.
Ce soir, alors que le déluge bat son plein et que des torrents délavent les pierres au sol, la ville ferme les yeux calmement.

Mais alors, pourquoi cette sensation oppressante d'être épié, pourquoi cette impression qu'on le surveille ? Soa ne comprend pas. Sa vue ne lui fait que très rarement défaut, or il a scruté les environs et n'y a remarqué personne. Il doit se faire des idées, tout simplement.
Il poursuit sa route, le regard fixé droit devant lui, mettant toujours un point d'honneur à contourner soigneusement les gardes gisant à terre. Au-dessus de lui s'écoule une averse qui ne cesse de gagner en puissance et en densité. Il contemple les gouttes qui explosent au sol, projetant des gerbes d'eau sur la pierre. Il est trempé, ses cheveux dégoulinent sur son visage et dans sa nuque, il tremble. Il fait froid. Et ces escaliers qui sont introuvables...

Et puis, soudain, il pile net, il s'arrête d'un coup. Au sol s'étendent cinq corps endormis, ce à quoi Soa a fini par s'habituer. Ce qu'il constate et qui l'interpelle, c'est qu'il reconnaît parfaitement leur emplacement et leurs silhouettes pour les avoir longuement observés : il est revenu à son point de départ.
Pourtant, il n'a pas fait le tour des remparts, il en est certain. Si c'était le cas, il aurait fini par dénicher ces maudits escaliers. Un frisson lui court le long de l'échine, et ce n'est pas un frisson de froid. C'est un frisson d'instinct, un frisson qui dit alerte, danger. Soa se retourne.
Rien.

Et puis il lève les yeux.
Précisément au-dessus de lui se tient une silhouette qui semble flotter au beau milieu de la nuit et du déluge. La chose semble difforme, avec un bras et une jambe plus longs que l'autre. Sa tête penche mécaniquement sur le côté. La partie inférieure de son visage est recouverte par le col de son long manteau noir qui pend dans le vide, tandis que son chapeau haut-de-forme vient en masquer la partie supérieure.
On ne distingue que ses yeux. Rouges, incandescents, ils brûlent au milieu du chaos, ils observent Soa avec un mélange d'insistance et de fascination.
Saisit d'une forme de torpeur, le jeune homme reste là à fixer la chose quelle qu'elle soit, à la fixer sans trop rien dire, sans pouvoir réagir. Une fois de plus, il attend son destin en silence.

Après quelques secondes de face à face, une voix s'élève, tout droit sortie des profondeurs de la terre, grave et rauque, comme si elle n'avait pas servi depuis des siècles.

— Peut mieux faire, suggère la chose.

Soa la fixe toujours, abasourdi. Peut mieux faire ? Mais enfin de quoi parle-t-il ?
Un crissement métallique retentit alors, répété à plusieurs reprises. Dans les yeux de son interlocuteur, le jeune homme perçut un amusement non dissimulé. "Un rire", il comprend. "Il se moque de moi ?"

— Peut mieux faire... répète la créature, comme pour elle-même.

Sa voix résonne fort, résonne partout, c'est comme si elle lui parvenait directement de l'intérieur, comme s'il ne parlait que dans sa tête et, étrangement, Soa n'a pas peur qu'on l'entende. Peut-être plus étrangement encore, Soa n'a pas peur tout court.
Pour une raison qu'il ne peut s'expliquer, il est persuadé de ne pas être en danger. Il sent un lien étrange le relier à ce mystérieux inconnu flottant dans le vide.

— Est-ce vous qui avez endormi ces gens ? demande Soa, alors qu'il désigne d'un geste de la main les corps inertes qui l'entourent.

Soudain, comme désintéressée, la chose tourne son regard vers la ville en contrebas, puis la désigne de l'exact même mouvement que le jeune homme.

— Le calme avant la tempête... commente-t-il de sa lourde voix.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? Je n'y comprends rien.

Son rire résonne à nouveau dans la tête de Soa qui grimace tant sa voix est pesante.

— Hm hm hm !

Le jeune homme soupire, un peu dépassé par la situation. Il ne comprend pas le sens de cette discussion, et si la créature qui lui fait – presque – face continue à se moquer de lui, ils ne risquent pas d'aboutir à quoi que ce soit.
Soudain, la chose fixe à nouveau son regard de braise dans celui de Soa, plus intensément encore.

— Et toi ? demande alors l'étrange personnage. Est-ce toi qui vas causer la tempête ?

Profondément confus, le jeune homme fronce les sourcils.

— Quelle tempête ?

Il ne sait plus bien quelle question poser, et sa voix se perd un peu dans les éléments qui se déchaînent, se perd un peu dans les méandres de sa réflexion, comme s'il se parlait à lui-même plutôt qu'à l'autre.
Mais l'autre l'a bien entendu, pourtant.

— Hm hm hm ! Ravi d'avoir fait ta connaissance, mon jeune ami. Ce fut très... instructif.

Encore mille questions en tête, Soa regarde pourtant la silhouette disparaître dans la nuit sans laisser aucune trace. Qui était cette créature, que lui voulait-elle ? De quelle tempête parlait-elle ? De celle qui fait présentement rage ? Ou bien d'une autre tempête, figurée ?
Aucune idée. Aucun indice, non plus. Rien.

Tout ce que Soa remarque, c'est qu'à sa droite, dans le mur du rempart, se dessine maintenant très clairement un escalier de pierre qui descend en s'enroulant sur lui-même. Il n'a pas pu passer à côté sans le voir, c'est donc forcément un maléfice de la chose qui a brouillé sa perception.
Du coin de l'œil, Soa constate un mouvement, puis un deuxième. Les gardes émergent de leur coma un à un. Il est plus que temps de s'éclipser.

En dévalant silencieusement les marches éclairées par des torches disséminées à intervalles réguliers, Soa ne peut s'empêcher de rejouer la scène dans sa tête. Il refuse de tirer toute conclusion hâtive, mais plus il y pense et plus il en est certain : cette chose-là, quelle qu'elle soit, était traversée par la pluie comme si elle n'existait pas. Cette chose-là, peu importe sa nature, a donc probablement une similarité, un lien – et il grimace à cette idée –, avec Cléa.

Et puis, voilà que les marches tournent une dernière fois et qu'il se retrouve à l'extérieur à nouveau, face à face avec le chaos qui berce la ville. Il est dans une rue qui continue à perte de vue en suivant la couronne de la ville, qui en fait visiblement le tour.
Il fait un pas, puis un deuxième, pataugeant dans le véritable torrent qui sillonne entre les pavés au sol. L'eau s'infiltre partout, rend son corps plus lourd et ses gestes moins adroits. Il se dirige vers une ruelle perpendiculaire pour se rapprocher du centre-ville, pour se rapprocher de la maison du prêtre qui est l'objectif à atteindre.
Au-dessus de lui, au-dessus des toits des maisons et du clocher de l'église, la tempête semble ne jamais vouloir s'apaiser. Le ciel s'illumine par instants lorsque se dessinent de nouveaux éclairs, perturbant la tranquillité du soir, déformant les Ombres.
Soa longe les demeures bien rangées les unes à-côté des autres. Elles sont grises et sans joie, complètement endormies pour la plupart. Derrières certaines fenêtres, pourtant, il distingue parfois la lueur vacillante d'une bougie et, pendant un instant, son cœur se serre alors que des souvenirs lui reviennent, que des images se dessinent dans sa tête, que son esprit s'évade un moment.

Il se revoit, petit, sur les genoux de Grégor qui essaie de lui chuchoter des histoires, mais qui y arrive pas vraiment à cause de sa grosse voix. Il est hilare, surexcité et bien décidé à ne pas dormir. Il sourit. C'était simple, alors. Grégor n'était pas vraiment son père mais c'était tout comme, et ça suffisait bien comme ça.

Et puis tout disparaît d'un coup, il est à nouveau trempé jusqu'aux os dans la ruelle sombre, à nouveau plein de questions et de doutes, à nouveau à la recherche de la grande bâtisse dont le toit dépasse celui des autres et forme comme un phare au milieu de la nuit humide.
Il approche.
Et, à mesure qu'il approche, il ne parvient pas à se défaire du sentiment désagréable d'être épié, comme lorsqu'il était sur la muraille. A y regarder de plus près, il jurerait que les gargouilles positionnées sur le toit de la maison le fixent durement.
Il secoue la tête. Ce n'est pas le moment de se sentir en danger.
Pas encore.
Le jeune homme parcourt rapidement les ruelles de la ville. Il ne sent même plus la pluie qui s'abat sur lui, ne sent même plus le vent qui lui ébouriffe les cheveux, il progresse simplement vers son objectif, plus déterminé que jamais. Parce qu'il veut en apprendre plus. Sur sa famille, sur lui, sur tout. Il veut comprendre, c'est ce qui le motive.

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Louison-
Posté le 19/03/2022
COUCOU 【≽ܫ≼】

Un tout beau chapitre que voilà ! Le début est vraiment intriguant avec tous ces gens endormis, puis il y la mention du mage, et Cléa qui dit :
« — Je... je crois que c'est lui, la source de ma vision. » >> So mystériooous. C’est supra cool cette ambiance un peu sombre, presque suspendue hors du temps que t’arrives à instaurer <3

« C'est beau, une ville qui s'endort. C'est la lueur vacillante des bougies aux fenêtres, c'est les volets qui grincent, c'est les rues qui se vident.
Ce soir, alors que le déluge bat son plein et que des torrents délavent les pierres au sol, la ville ferme les yeux calmement. » >> J’aime. Voilà c’est tout.

« Les gouttes qui explosent au sol ». >> Je l’ai déjà citée sur discord mais je recite ici tellement je trouve cette phrase jolie.

Dans la suite, on a Soa qui revient à son point de départ, puis cette chose qui se met à voler au-dessus de lui. Alors. J’ADORE. Haha, le moment s’empreint vraiment d’un sentiment de mystèro-angoisse-hein-je-perds-tous-mes-repères, ça donne un effet rudement chouette à la scène. Et cette créature, vraiment, avec ses yeux de braise, ça m’intrigue à donf ! Et même sacrément plus avec les étranges paroles qu’elle prononce, comme « est-ce toi qui vas causer la tempête ? » Moi qui apprécie particulièrement l’atypique, là tout me fascine dans ton chapitre.

« cette chose-là, quelle qu'elle soit, était traversée par la pluie comme si elle n'existait pas. Cette chose-là, peu importe sa nature, a donc probablement une similarité, un lien – et il grimace à cette idée –, avec Cléa. » >> Ooooouh. Héhé. J’aime Cléa. J’aime cette créature. Je me réjouis super beaucoup d’avancer dans ton histoire et de découvrir ce lien qui les lie, et quel est le rôle de Soa là-dedans, lui qui est précisément en quête de réponses <3

Voilouille. Rien à redire sur ce chapitre sinon :) (je note effectivement une meilleure maîtrise du style ! Les constructions syntaxiques sont moins répétitives, ta plume me semble plus fluide, et j’ai comme l’impression que ça va toujours plus s’améliorer à mesure que j’avance <3)

Des bisous, je file lire la suite ! ^^
dcelian
Posté le 21/03/2022
COUCOU ^...^

ROHLALA MAIS MERCI BONDIOU

Bon.
Je me ressaisis.

Non mais merci quoi, ça me fait super plaisir ;-;
Quand je te disais que j'espérais une amélioration du style, je m'attendais pas à ce que ça arrive si vite ! C'est méga cool si tu trouves ça déjà mieux. J'ai bon espoir que ça continue sur cette voie !!

Merci pour tous les petits morceaux que tu aimes et que tu relèves, c'est toujours aussi doux et agréable... Et je me rends compte qu'on a des goûts assez similaires, parce qu'à chaque fois que tu cites un petit bout de mon texte que tu as trouvé chouette, c'est toujours quelque chose que j'étais bien content d'avoir écrit !! Trobien <3

Pour la CHOSE aux yeux de braise : MHA ! top si tu l'aimes. Effectivement, atypique est un mot qui lui va bien... Hehe ça me fait plaisir qu'il te plaise ! Je dis rien de plus, je veux pas lâcher une gaffe sans faire exprès (cébienmongenre)

Top si t'as rien à dire, je continue sur le prochain commentaire du coup !!
<3
Raratralala
Posté le 03/02/2022
Coucou

J'aime bien l'ambiance, mystérieuse et oppressante de ce chapitre. Je suis l'avancée de Soa au milieu des dormeurs, assez pressée d'en savoir plus !
La description de la "chose" me fait penser à une version dark de Bibi dans Final Fantasy IX... ^^"
Je sais pas si je suis fan du haut de forme.
J'aime ses répliques en tout cas, il est très intriguant.

À la première lecture, je n'ai rien compris au plan des rues dans ce passage. Il était dehors, il cherche un escalier, il l'emprunte, il est de nouveau dehors dans une rue qui fait le tour... Gneu... C'était pour quoi les escaliers déjà ?
J'ai du relire pour arriver à cette conclusion : Cléa lui parle de la tour et du mage qui sont au centre de la ville (vraisemblablement là où se trouve Gael et avec ce mage là), Soa cherche les escaliers pour quitter les remparts où il est actuellement et rejoindre cette tour, et la chose flottante qui brouille sa perspeption est encore une autre chose.
Plus tard il évoque "la maison du prêtre". Je ne pense pas qu'il sache que c'est la maison du prêtre ? Peut être une astuce d'auteur, mais comme on est en immersion dans sa tête ça me bloque un peu.
N'empêche qu'il y a peut-être moyen d'éclaircir le tout en version définitive.

J'aime bien l'image du mini Soa qui se marre, bien décidé à ne pas dormir. Ça me fait tellement penser à mon petit loustic.

Ce découpage est pratique mais que c'est court ! J'espère avoir le temps d'en lire un de plus, je suis sur ma faim !
dcelian
Posté le 06/02/2022
Coucou !!
Oui, bien court, comme tu dis. C'était l'objectif ! Et d'ailleurs, comme c'est court, ça te laisse probablement le temps de jeter un œil à la suite... (hehe je fais ma propre promo, il faut bien)
Effectivement, le contexte spatial est assez confus, mais ta déduction après relecture est la bonne. J'essaierai probablement d'éclaircir ce passage en version définitive, comme tu le suggères.
Tant mieux si tu as bien aimé l'ambiance, c'est toujours bon à savoir, et moi je te remercie fortement pour "Soa au milieu des dormeurs" : c'est très joli et approprié.
Je note aussi pour le haut-de-forme, mais qui sommes-nous pour juger le style vestimentaire d'un être aussi étrange, finalement ? hahaha
ça lui donne un petit côté décalé, moi il me plaît bien ce chapeau !
Ta réflexion sur la "maison du prêtre" est juste, je corrigerai ça à l'avenir !

Merci de revenir inlassablement, merci pour tes commentaires et à bientôt :D
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