Chapitre 6 - Panabe

La vive lumière arracha un gémissement à Venzio. Le sac vissé sur sa tête l’avait privé de la moindre lumière durant les dix jours qu’avaient nécessité le voyage retour jusqu’à Pont-Rouge. Il avait vécu au rythme du véhicule qui le transportait, ne faisant pas la différence entre le jour et la nuit et ne vivant qu’au grès des repas que les soldats lui faisaient ingérer.

            Le mercenaire ne comprenait pas le pourquoi de toute cette mise en scène. Sans doute était-elle avant tout destinée à ceux qui pourraient le reconnaitre plutôt qu’aux personnes ou aux lieux que lui pouvaient voir. La princesse avait toujours eu un faible pour les mises en scène. Il n’y avait qu’à voir la manière dont elle faisait ses entrées ou recevait ses visiteurs.

            – Debout ! ordonna soudain l’un des soldats.

            Venzio fut violemment poussé dans le dos, manquant de chuter sur la marche de la carriole qui l’avait retenu prisonnier. Des sourires satisfaits se dessinèrent sur les visages des soldats, non contant de voir dans une mauvaise posture cet homme qu’ils avaient toujours jalousé.

            – Plus vite ! fit un autre.

            Cette fois-ci, Venzio ne put maintenir son équilibre. Il s’étala sur le sol, incapable de se réceptionner correctement à cause de ses mains toujours attachées dans son dos. Il dut se faire violence pour ne pas lancer un regard noir aux gardes qui s’éclaffaient d’un rire gras. Voyant que personne ne faisait mine de l’aider à se relever, le mercenaire dut se relever seul, avec toute la difficulté que lui imposait sa situation. Il chassa ensuite la terre qui lui gênait la vue, et se mit en marche en direction du bâtiment indiqué par un soldat, qui effectua une révérence ironique à son passage.

            Le mercenaire reconnut parfaitement les murs de pierres grises, à l’allure sinistre, pour y avoir passé de longs mois avant de partir en direction des mines de Karsagoth.

Les soldats le poussèrent de nouveau dans le dos et le firent entrer dans la prison du royaume. L’endroit sentait toujours autant le renfermé et le désespoir. Depuis que les travaux forcés avaient été instaurés en guise de sanction pénale, la prison ne servait plus que de lieu de transition, et l’entretien n’était par conséquent plus la priorité du royaume. Les détenus étaient logés dans les conditions les plus minimales qui soient. L’air passait au travers des murs fendus par endroit, les pots de chambres étaient rarement changés, et la nourriture si infame qu’elle vous ferait presque regretter les relents de déjection humaine.

Les soldats qui y étaient en poste n’étaient guère mieux logés, mais le confortable salaire en compensation, et le fait de ne pas à avoir à surveiller les prisonniers finissait en général par convaincre les plus indécis.    

            Venzio fut surpris de ne pas ressentir le picotement caractéristique de la magie protégeant les lieux. Il l’avait pourtant assez mal supporté à l’époque. Une vive impression d’être en permanence surveillé et un frisson constant sur sa peau lui avaient gâché de nombreuses nuits. Il doutait pourtant de s’y être habitué.

            Les soldats lui firent remonter le couloirs jusqu’à la salle de repos des gardes. Venzio y remarqua alors les décorations en forme d’yeux ou de mains colorés situées de part et d’autre de la pièce. Il avait complètement oublié que Panabe se préparait. Une puissante poigne le tirant en arrière le sorti de ses réflexions, et le poussa dans une cellule proche.

            – Comme ça, on t’aura à l’œil en permanence, siffla l’un des soldats.

            Venzio le reconnut immédiatement grâce à sa tignasse rousse qui semblait impossible à discipliner. Les deux hommes faisaient partis de la même promotion à l’académie militaire. Rouquin (Venzio avait complètement oublié son nom) s’était toujours rêvé à un poste haut placé dans l’armée, mais son indiscipline lui avait valu de rester en bas de l’échelle. Tous les prisonniers ou personnes en infractions qu’il avait sous la main lui servait à passer sa frustration.

            Venzio ne fit pas exception à la règle. Un coup de pied bien placé entre les côtes suffit à satisfaire un Rouquin en manque d’autorité. Les soldats se lancèrent dans un dernier rire collectif, puis ils s’en allèrent en claquant la porte.

            Le mercenaire se redressa aussitôt. Il avait volontairement exagéré sa douleur, afin de les faire partir plus vite. Il s’attaqua ensuite à ses liens, qui ne résistèrent pas longtemps face à la hargne de Venzio. Cela faisait plusieurs fois qu’il les fragilisait discrètement, pour pouvoir les enlever dès que l’occasion se présenterait. Trop occupés à le malmener, les soldats n’avaient rien remarqué.

            Venzio jeta la ficelle avec rage. Son expression de haine se changea cependant vite en douleur. Ses côtes le faisaient plus souffrir qu’il ne l’aurait pensé. Il se traina maladroitement vers le tapis qui faisait office de matelas et s’y allongea.

            Le mercenaire ferma les yeux, essayant de trouver un peu de repos avant de se retrouver face à la princesse. Malheureusement, le vacarme des gardes derrière le mur l’empêchait de se concentrer. Parfois, l’un d’entre eux tapait du poing contre la pierre, fragilisant davantage le mur qui par endroit ne semblait plus tenir qu’à un fil. Venzio fit de son mieux pour les ignorer, en se replongeant dans l’un des seuls souvenirs agréable qu’il ait.

            Marlène, la gérante de l’orphelinat où il avait grandi, se penchait vers lui d’un air complice, avant de lui donner un bonbon en toute discrétion. Venzio n’acceptait de le manger que si la vieille dame consentait à lui embrasser le front en retour. Etel maugréait alors dans sa tête, car il détestait le goût de ces bonbons.

            Petit à petit, le mercenaire sentit le sommeil le gagner. Les voix des soldats diminuèrent, la douleur dans ses côtés cessa. Venzio s’endormit alors, un léger sourire sur les lèvres.

 

*

 

            Carminia gémit lorsque la servante resserra davantage le corset autour de sa poitrine. Elle sentit les baleines lui contracter les côtes, s’attendant à entendre l’une d’elle se briser. La princesse inspira profondément sur les instructions de sa gouvernante en chef, qui ordonna que l’on tirât encore plus sur les fils. Carminia les sentit qui lui lacerait la peau. Elle tenta de reprendre son souffle, mais expirer fit regonfler sa poitrine, ce qui lui valut de s’attirer les foudre de la gouvernante, qui fit resserrer encore plus l’horrible vêtement. Carminia lui jeta un regard venimeux.

            Cette vieille bigote la torturait depuis l’enfance, l’obligeant par des moyens toujours plus sadique à respecter l’étiquette et les convenances. La princesse l’avait toujours méprisé, la trouvant trop stricte et dure, et ne se gênait pas pour se moquer de son chignon trop parfait et de ses lunettes minuscules posées sur son nez pointu. Elle semblait avoir toujours eu cette apparence.

            Une sorcière. Voilà ce que tu es, une vieille sorcière apparentée à un crapaud.

            Carminia ne se privait pas pour l’insulter en pensée. Elle avait dû lutter pour obtenir plus de liberté une fois adulte. La vieille avait fini par capituler lorsque la jeune femme lui avait rappelé qui était la princesse entre les murs de ce palais. La gouvernante avait consenti à assouplir certaines règles, mais en contrepartie, elle se montrait davantage cruelle lorsqu’il n’était pas possible de faire abstraction des convenances.

            – De toutes les femmes de votre famille, vous êtes la pire de toutes, lui avait un jour dit la gouvernante. Votre mère au moins savait se montrer digne de son rang.

La princesse lui aurait volontiers mis une gifle, mais cette attitude était tout sauf princière.

Puis elle sentit soudain que la servante attachait le fil du corset, annonçant ainsi que le supplice touchait à sa fin. Carminia se redressa aussi gracieusement que le lui permettait le corset et maitrisa son souffle au mieux pour ne pas suffoquer.

– Au moins vous voici un minimum présentable pour le Conseil, rétorqua sèchent la gouvernante.

Carminia ne lui fit pas le plaisir de répondre. Elle se tourna vers la servante et la laissa l’habiller avec la robe choisit pour l’occasion. Être convoquée par le Conseil n’avait en soit rien d’extraordinaire, mais tout le monde au palais s’acharner à considérer cela comme un événement de la plus haute importance. Pourtant, la princesse aurait tout aussi bien pu y aller habillée en mendiante que cela n’aurait pas fait la différence, tant il lui semblait que le Conseil s’évertuait à la traiter comme un simple objet.

La servante s’inclina lorsqu’elle eut terminé. Carminia prit un instant pour s’admirer dans le grand miroir face à elle. Bien qu’elle ait en horreur sa gouvernante, elle devait cependant reconnaitre que celle-ci avait l’œil pour choisir des étoffes qui la mettait en valeur. Le bleu pâle de la couleur faisait ressortir les cheveux dorés de la princesse et sa peau laiteuse. Au moins grâce à cela, la jeune femme appréciait-elle un minimum les horrible robes de la noblesse.

La gouvernante se racla soudain la gorge pour attirer l’attention de la princesse.

– Pour ce qui est de votre coif…

– Nous verrons cela plus tard, la coupa Carminia. Dehors.

La servante obéit dans l’instant. Quant à la gouvernante, elle gratifia la princesse d’un impressionnant regard choqué. Ses yeux semblaient vouloir jaillir ses orbites. La vieille dame commença à protester, mais dû se résoudre à obéir lorsque Carminia haussa le ton et la poussa vers la porte (qu’elle prit ensuite grand soin de fermer à clé).

La princesse posa le front contre la porte. Un long soupir s’échappa de sa poitrine compressée. Voir le Conseil l’épuisait d’avance.

N’y pense pas. Sois forte. S’ils entraperçoivent la moindre faille, ils te le rendront au centuple.

La jeune femme délaissa la porte et s’engouffra sur le balcon de sa chambre. Il avait vu sur les magnifiques jardins du palais. Des centaines d’arbres et de fleurs venus des quatre coins du mondes se côtoyaient au milieu des fontaines de marbres et des chemins pavés. La coutume voulait normalement que les plantes soient parfaitement taillées, mais Carminia avait imposé ses envies, laissant les plantes se développer d’elles même. La nature reprenait ainsi ses droits dans une splendide et élégante composition que certain auraient qualifié de chaos. Pont-Rouge était une ville habituée à ce que tout soit parfaitement ordonné et cadré.

Sur sa gauche, la princesse apercevait le fronton de la cathédrale où elle se rendait chaque matin. Son splendide vitrail en forme de rosace culminait au-dessus d’une large porte sculptée et recouverte de feuilles d’argent. Des ouvriers étaient actuellement à l’œuvre en haut du clocher principal. Ils étaient occupés à accrocher des guirlandes de papiers destinés à représenter les Dieux pour les fêtes de Panabe.  

Carminia attendait toujours cet évènement avec impatience. Il s’agissait de la fête la plus importante de tout le royaume. La capitale se parait alors de vives couleurs pour l’occasion, durant cinq jours, à raison d’un jour par divinité. On brulait d’immenses brasiers en leur honneur, on dansait, on chantait à leur gloire, et on buvait surtout. Pour finir, on les remerciait de leurs bénédictions pour l’année qui venait de s’écouler.  

Les célébrations s’achevaient généralement par une démonstration de leurs talents de la part des Magisners. Hélas, sans magie pour les aider, cette année-ci s’avérerait comprise.  

Le Conseil trouvera bien une excuse que le peuple n’aura qu’à gober.  

Carminia sentit sa bouche s’emplir d’un gout amer. Être dépossédée de la magie la faisait se sentir vulnérable et plus… commune. L’amertume fit ensuite place à une rage sourde. Comment la magie avait-elle pu être volée ? Elle était ce que les nobles avaient de plus précieux, sans elle il n’y avait plus rien ! On lui avait pourtant assuré que cela ne pouvait pas arriver, que…

– Votre Altesse ?

L’arrivée de Sergio la sortit de ses réflexions. Elle fut surprise de ne pas l’avoir entendu, dans la mesure où la discrétion allait avec Sergio comme l’élégance avec un ivrogne.

– Qu’y-a-t-il ?   

– Je vous apporte un message de la part du Capitaine Ritters. Il m’a demandé de vous informer du retour de Venzio Salomon à Pont-Rouge. Il est actuellement dans l’une des cellules de la prison.

Carminia fronça les sourcils. Elle aurait préféré qu’il lui soit amené directement. A tous les coups ces imbéciles de soldats allaient le battre. Or, tant qu’elle n’en savait pas plus sur son implication sur la destruction de Maranola ou sur les informations qu’il pouvait connaitre, Carminia partait du principe que son mercenaire pouvait encore lui être utile.

– Dis-lui que ses hommes n’ont pas intérêt à l’abimer.

Le jeune homme s’inclina gauchement et parti transmettre le message au Capitaine. Carminia soupira à nouveau. Elle jeta un dernier regard à son jardin adoré et sortit à son tour de ses appartements. En parcourant les couloirs du palais, elle sentit son ventre se nouer d’appréhension. Ses entrevues avec le Conseil finissaient rarement bien.

 

            La princesse patientait devant la grande porte depuis plus d’une heure. L’astre déclinant lui annonçait que midi était passé et laissait la place à l’après-midi. Carminia regretta soudain de ne pas avoir déjeuné avant de venir.

La seule occupation qu’elle s’était trouvé consistait à compter les gravures sur la porte et de les trier ensuite mentalement par formes.

Ces chiens le font exprès. Comment osent-ils ? Je suis leur souveraine !

Non, officiellement tu n’es rien, du moins pas sans époux, lui souffla une petite voix.

Carminia serra nerveusement les pants de sa robe. Elle entendait leurs voix au travers de la porte. Et au vu des rire gras et des bouteilles de vins vides que les serviteurs avaient amenés il y a peu, la jeune femme pouvait aisément en déduire qu’ils n’étaient certainement pas en train de discuter de l’avenir du royaume.

Si son rang et sa vanité ne lui imposait pas de rester digne en toute circonstance, Carminia aurait déjà ouvert la porte à la volée et hurlé le fond de sa pensée à ces gens qui n’avaient de nobles et de Magisners que le nom. A la place des Dieux, elle aurait eu honte que de tels gens la représente.

Lasse et fatiguée d’être restée debout aussi longtemps, elle décida de renoncer quelques instants à ses bonnes manières, et s’assit sur le rebord d’une fenêtre. Elle n’eut cependant pas à attendre longtemps. La porte du conseil fut ouverte par deux serviteurs en livrée, qui s’inclinèrent lorsque leur princesse se présenta dans la salle du Conseil.

Les nobles présents braquèrent soudain leurs regards vers elle. La jeune femme les salua froidement, avec le minimum de politesse requis. Elle jeta ensuite ostensiblement un coup d’œil désapprobateur sur les restes de nourriture et les nombreuses bouteilles de vin vides qui gisaient sur la table. Ils n’avaient pas pris la peine d’attendre que les serviteurs débarrassent. A lui seul, cet acte représentait tout le mépris qu’ils avaient pour cette femme qui refusait décidément d’entrer dans la norme.

– Votre Altesse, la salua le comte de Mobriaq avec un sourire d’une suffisance incroyable.

Carminia retint de justesse un sarcasme lorsqu’elle remarqua un morceau de salade resté coincé entre deux de ses dents. L’homme lui rappelait l’un de ces cochons de couleur rose qu’elle avait aperçu une fois au marché. Avec ses petits yeux et la graisse qui ne demandait qu’à s’échapper de ses vêtements, le comte avait tout d’un porcelet prêt à être abattu.

– Asseyez-vous, résonna une voix.

La princesse porta son regard vers l’extrémité de la longue table. Un homme en habits de soie bordeaux la fixait d’un air pincé.

Le duc Virgil de Sabror.

Carminia le foudroya du regard, ce à quoi il répondit par un sourire satisfait. Elle regarda ensuite la chaise – moins confortable et luxueuse que les leurs remarqua-t-elle – mais refusa de s’y asseoir. Elle resterait debout, à les dominer par la hauteur. S’ils souhaitaient lui parler, ils devraient lever les yeux.

Le duc ne prit pas ombrage de cette tentative d’intimidation. Il sembla même s’en amuser.

– Nous vous avons convoqué suite à l’incident qui s’est produit à Maranola, déclara-t-il sans préambule.

            La princesse se raidit. Le duc s’empara d’une feuille dont il lut haut et fort le contenu :

            – D’après les rapports transmis par la police, aux alentours de minuit, une rixe aurait éclaté entre deux personnes identifiées comme une enfant et un adulte, et trois androïdes. Cette « altercation » aurait occasionné d’importants dégâts qui ont causé la mort de pas de moins 200 personnes, sans compter celles qui n’ont pas encore été retrouvées sous les décombres.

            » Bien évidemment, la version publique qui a été donné aux Maranoliens est différente. Officiellement, un tremblement de terre inédit aurait scindé la ville en deux. Mais nous savons tous ici qu’il n’en est rien, acheva-t-il froidement.

            Les têtes se tournèrent vers la jeune femme, dans l’attente d’une réaction qui ne vint pas. Eux qui avaient espéré qu’elle les implore, ne leur offrit qu’un silence glacial.  

            Le comte de Montiac faisait tourner distraitement son vin dans son verre, visiblement déçu du manque d’action de cette réunion. Face à lui, le baron de Vrencar observait Carminia avec dégoût. Il la provoquait sciemment en dardant sur elle un regard malsain sans le moindre équivoque. Seul le comte d’Albane semblait avoir un minimum de pitié pour elle au sein de cette assemblée. Il lui adressa un faible sourire lorsque leurs regards se croisèrent. Puis il baissa les yeux vers ses chaussures, visiblement désespéré et impuissant face à la situation.

            – Qu’avez-vous à dire pour vous justifier Carminia ?

            Cette dernière braqua sur le duc de Sabror un regard faussement choqué.

            – Me défendre ? Mais de quoi donc ? Ce n’est quand même pas ma faute si les androïdes ont échappé à la vigilance des soldats postés sur nos côtes.

            Son culot moucha l’assemblé. Les nobles s’indignaient et s’éclaffaient en tous sens, parfois de manière presque théâtrale. Mise à part le comte d’Albane, qui se retint de pouffer de rire.

            Carminia avait adopté plusieurs attitudes au cours des années. Mais ça jamais. Qui ne tente rien n’a rien.

            – Ne jouez pas à l’imbécile avec moi Carminia, répliqua le duc. Vous savez parfaitement de quoi je parle. Les soldats obéissent à vos ordres, c’est vous qui dirigez cette armée.

            – Je croyais pourtant que je devais me tenir éloignée de ces affaires « d’hommes » ? Apparemment vous aimez clamer haut et fort que je suis celle qui décide quand cela vous arrange…

            Le duc éluda volontairement une partie de sa remarque.

            – Preuve est donc faites que vous n’êtes pas compétente. Admettez la vérité. Tous cela est de votre faute Carmin…

– Votre Altesse ! hurla-t-elle soudain.

Elle ne supportait plus de l’entendre l’appeler par son prénom.

– Non, renchérit-il. Il n’y a plus de « Votre Altesse » qui soit ! Vous êtes responsable de la destruction d’une ville, parce que vous avez refusé de nous écouter. Nous avions demandé – non exigé – que cette enfant soit capturée et ramenée par des officiers compétents. Mais vous n’en avez fait qu’à votre tête et avez envoyé votre ridicule mercenaire à moitié fou !

– Envoyer un détachement n’aurait fait qu’aggraver les choses ! Cette enfant n’aurait fait que se sentir menacée ! Au moins Venzio était-il parvenu à l’approcher et à gagner sa confiance ! De plus dois-je vous rappeler que ce sont les androïdes de Concordium qui sont avant tout responsable de la destruction de Maranola ? Si la magie ne s’était pas volatilisée, ils ne seraient pas entrés aussi facilement !

Les conseillers se crispèrent.

– Là n’est pas la question. Ce sujet n’a rien à voir ! D’autant que nous savons de source sûre que l’entrée des androïdes sur notre territoire est dû à une taupe dans nos rangs, que nous vous avons chargé d’identifier, chose où vous avez également échoué.

– Ne serait-elle plutôt trop taboue pour vous ? Auriez-vous honte de cet échec ? A lui seul, il vaut bien toutes les erreurs que j’ai pu commettre.

– Il suffit !

Le duc frappa violemment la table du poing, faisant ainsi tomber son verre, qui se brisa en morceau sur le marbre. Un long silence s’ensuivit. La plupart des nobles gardaient les yeux baissés, redoutant un nouveau coup d’éclat. Même Carminia ne put soutenir son regard.

– Nous avons laissé cette situation perdurer bien trop longtemps. Une nation se doit d’avoir un roi à sa tête, et non une princesse incompétente.

Plusieurs nobles hochèrent la tête en signe d’approbation. Le duc poussa un profond soupir et referma son dossier. Il congédia ensuite Carminia d’un geste dédaigneux, sans plus lui adresser le moindre regard.

Le jeune femme tourna les talons et quitta la pièce. Elle remonta les couloirs jusqu’à ses appartement escortée par ses serviteurs, en s’efforçant de rester digne. Le port et le dos droit. Ne pas pleurer. Ce n’est qu’une fois de retour dans sa chambre, que la princesse s’autorisa à exprimer ses émotions. Elle arracha son affreux corset dans un cri rageur, s’effondra sur son lit, et laissa les larmes couler sur ses joues.

 

*

 

            – Par ici.

            Le capitaine de la garde royale fit signe aux officiers de le suivre jusqu’à l’arrière du palais. La petite troupe progressait le plus silencieuse possible, essayant de se confondre avec les ombres de la nuit tombante.

            Un premier groupe de quatre ouvrait la marche, prêt à chasser tous éventuels regards indiscrets. Un second fermait la marche, tandis qu’un troisième conduisait un charriot recouvert d’une bâche épaisse. Soudain, le capitaine stoppa sa progression. Il fit signe à un officier de le suivre, et tous deux se placèrent face à un mur d’apparence quelconque. Sur un geste du capitaine, chacun posa sa main sur une pierre et l’enfonça. Une porte jusque-là dissimulée aux curieux s’ouvrit alors devant eux. Une piste pavée apparut alors, descendant en pente douce dans les entrailles du château.

            Les soldats s’y engouffrèrent. Ils firent attention à ne pas trop secouer le charriot, n’hésitant pas à le soulever au besoin, afin d’éviter tout obstacle sur le chemin.

            Le groupe progressa dans les sous-sols secrets du palais durant de longues minutes, éclairé uniquement par deux torches laissées par terre à leur intentions. Le vent frais de la nuit sifflait entre les pierres, emplissant l’air d’un faible sifflement. Finalement, au détour d’un dernier couloir, le groupe s’arrêta devant une nouvelle porte. Le capitaine toqua sur le bois selon un code convenu à l’avance, permettant de les identifier immédiates.

            Un homme ne tarda à leur ouvrir. Le visage dissimulé par sa bure de moine, il murmura des instructions au capitaine. Celui-ci se tourna alors vers trois officiers :

            – Vous trois, déchargez le charriot, nous le porterons à la main.

            Ils défirent alors la bâche. En dessous, un épais tissus de couleur sombre recouvrait une forme longue. Seuls les quatre poignées de la civière sur laquelle reposait la chose dépassaient du drap. Les soldats s’en saisirent avec précaution, en veillant à la toucher la moins possible, comme si le moindre contact, même indirect, avec la chose qui reposait là-dessous pouvait tous les tuer.

            – Allons ! rugit le capitaine. Cessez de trembler comme des fillettes ! Dépêchons !

            Le moine aux côtes du capitaine commençait effectivement à s’impatienter. Son pied s’agitait à mesure que les soldats sortaient la civière du charriot. Parvenu à la hauteur de l’homme d’église, celui-ci souleva une partie du drap, vérifiant ainsi que rien n’avait été endommagé.

            Il opina du chef pour signifier que tout allait bien.

            – On y va. Vous autres, regagnez vos quartiers. Vous connaissez la procédure.

            Les officiers lancèrent un « oui capitaine », puis sortirent par un couloir annexe, à peine assez large pour laisser passer le charriot. Le moine partit dans un autre direction, priant les soldats restant de le suivre. Ces derniers avancèrent, non sans recourir à mille précautions pour que rien n’arrive à la civière.

            Ils débouchèrent alors devant une énième porte. A nouveau, le manège du code secret se répéta. Cette fois, ce furent trois moines qui ouvrirent, accompagnés d’un abbé. Eux aussi avaient le visage masqué. La salle dans laquelle ils pénètrent était plongée dans la pénombre.

            Cela ne sembla pas être une gêne pour les ecclésiastiques, qui guidèrent sans problèmes les soldats jusqu’à une table, où ils se débarrassèrent enfin de la maudite civière.

            Le capitaine jeta un œil alentour, à la recherche d’un point de repère au sein de cette obscurité qui le rendait nerveux. Il discerna vaguement des formes en tout genre alignées le long des murs, mais il aurait été bien incapable de dire de quoi il s’agissait. Au cours des années, il avait ramené diverses choses aussi étranges qu’inconnues aux religieux, mais ignorait totalement ce qui pouvait bien se passer entre ces murs. Il préférait ne pas savoir.

            – Partez maintenant, fit soudain l’abbé

            Le capitaine tressaillit en entendant sa voix. D’ordinaire, les religieux ne parlaient pas, préférant communiquer par geste.

            – Oui… Oui à vos ordres, fut tout ce que le capitaine put articuler.

            Les soldats regagnèrent la sortie, sous l’œil vigilant des hommes d’église. Le capitaine sursauta un entendant la porte se refermer dans un claquement sec. Puis il donna l’ordre de partir au plus vite de cet endroit de malheur, pour son plus grand soulagement et celui de ses officiers.

 

*

 

            Venzio jura lorsque la petite pile d’os s’effondra. Il les ramassa et entreprit de les réempiler un par un, allant le plus haut possible. Il les disposait à plat les uns sur les autres, à la manière d’un jeu de construction. Il en avait une trentaine de disposé sur ses genoux croisés en tailleur et comptait bien tous les utiliser.

            Le mercenaire les avait presque tous empilés. La petite tour lui arrivait au niveau du ventre, le mercenaire se fit de plus en plus précautionneux, plein d’espoir. Il ne lui en resta plus que trois lorsque qu’une soudaine secousse venant d’une porte de cellule voisine fit trembler la structure. Elle s’effondra misérablement aux pieds de Venzio.

            Il chercha du regard la cause de son échec, puis il comprit lorsque l’air d’une chanson paillarde emplie le couloir de la prison. L’ivrogne chantait terriblement faux, à tel point que Venzio souhaita l’espace d’un instant qu’une surdité soudaine s’empare de lui.

            – Mieux vaut être sourd qu’entendre ça, marmonna-t-il.

            Dépité, il poussa les os de poulet du pied, qui vinrent ricocher contre les barreaux de sa cellule. L’ivrogne chanta alors encore plus fort. Venzio regarda avec tentation les os, s’imaginant se les enfonçant dans le tympan, quand un des soldats de garde entra dans la cellule pour frapper le malheureux du pied. Les chants se turent et le soldat regagna la salle de repos. Le mercenaire n’approuva pas la méthode, mais remercia quand même l’officier pour sa prévenance.

            Lassé d’empiler les restes de son repas, le mercenaire se chercha une autre activité pour tuer le temps. Il douta que la princesse vienne de sitôt, les préparatifs de Panabe devant certainement lui prendre tout son temps. Il avait déjà prouvé son inefficacité sur cette affaire, alors pourquoi perdrait-elle du temps avec lui ?

            Le mercenaire laissa sa tête retomber en arrière contre le mur.

Il pensa alors à Lochras, et se surpris à s’inquiéter pour son sort. Il avait vu son corps inconscient sur le sol, juste avant que les gardes ne lui mettent un sac sur la tête. Peut-être l’avaient-ils tué ? C’était plus que probable. Les policiers Maranoliens cherchaient à lui mettre la main dessus depuis des années et vu la situation, ceux-ci n’allaient certainement s’encombrer d’un procès et d’une peine d’emprisonnement. Ils auraient laissé les soldats le tuer sans hésiter.

Le souvenir de Jonas remplaça alors celui de l’ex-chef de guilde. Venzio s’en voulait d’avoir causé la mort du policier. Certes, les deux hommes n’avaient pas les mêmes intentions l’un envers l’autre, mais ça n’avait pas empêché Venzio de l’apprécier. Le mercenaire sentit une profond culpabilité lui tordre les entrailles.  

Des pas rapides le tirèrent alors de sa réflexions. Il entendit les gardes s’agiter et une voix donner un ordre. Des claquements furieux qu’il reconnut comme étant ceux de talons hauts martelèrent le sol et s’arrêtèrent devant sa cellule.

Venzio eut alors la stupeur de découvrir le visage de la princesse Carminia. Cependant il ignorait s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise surprise. Elle attendit qu’un garde lui ouvre la porte pour pénétrer dans la cellule. Elle ordonna ensuite aux soldats de la laisser. Ceux-ci ne bougèrent pas d’un poil et se regardèrent, hésitant.

            – Votre Altesse…

            – J’ai dit du balais ! cria-t-elle.

            Terrifiés par l’autorité de leur souveraine, les gardes partirent sans dire un mot. Venzio haussa un sourcil surpris. Réagir aussi violemment n’était pas le genre de la princesse, qui se contentait d’ordinaire d’un regard bien tranchant pour se faire respecter.

Lorsqu’elle s’approcha, le mercenaire vit qu’elle tremblait et semblait en proie à une profonde détresse, ce qui était inhabituel chez elle. Il remarqua alors des traces sur ses joues, comme des sillons laissés par des larmes. Il vit qu’elle n’était pas aussi impeccable que d’ordinaire. Sa coiffure était de travers, sa robe n’était pas assortie à ses bijoux quasi inexistants, et son maquillage était presque effacé.

            Il lui prit l’envi soudaine de lui demander ce qui n’allait pas, mais il ravisa aussitôt en voyant qu’elle le fusillait du regard. La puissante gifle qu’il reçut le conforta dans son impression.  

            – Crétin ! Incapable !

            Sonné, Venzio ne réagit pas immédiatement aux paroles de la princesse. Il se redressa lentement, le regard un peu dans le vague. Ce qui la rendit apparemment encore plus furieuse.

            – Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ?!

            Elle lui hurla dessus pendant de longues minutes. Mais elle parlait tellement vite que la moitié des informations échappa au mercenaire.

            – Vous rendez-vous seulement compte de ce que vous avez fait ? Vous avez détruit une ville ! Pourquoi ne pas avoir ramené cette enfant directement à Pont-Rouge ? Auprès de gens compétents ! Et maintenant vous l’avez perdue ! Partie ! Envolée dans la nature !

            Venzio releva la tête et soutint le regard de Carminia.

            – La ramener ? Et pourquoi ? Que comptez-vous faire d’elle ? siffla-t-il. J’ai vu de quoi elle est capable. Ça n’a rien d’une histoire de noble qui aurait couché avec une bonne. Cette enfant est une arme ! Voilà ce que vous voulez en faire ! Je me fiche d’où elle vient exactement, mais ce que je sais en revanche, c’est que je ne vous laisserais pas faire !

            La princesse voulu lui assener une nouvelle gifle. Elle baissa sa main au dernier moment, marmonnant qu’il n’en valait même pas la peine.

            – Insolent ! J’ai été bien bête de vous faire confiance. Je savais que vous me causeriez des problèmes un jour. Je vais vous renvoyer d’où vous venez, vous n’auriez même jamais dû en sortir ! (Elle retrouva d’un coup sa suffisance habituelle, regardant Venzio de haut) Bon retour aux mines, monsieur Salomon.

            Et elle partit en claquant la porte de la cellule, que des gardes s’empressèrent de refermer par la suite. Sans oublier de lancer un « tu n’as eu que ce que tu mérites » à l’ancien mercenaire.

            Venzio ne se sentit pourtant pas abattu. Il avait bien agi. Il avait respecté ses convictions et sa conscience. Retourner aux mines et subir un travail de forçat au beau milieu de la poussière ne le dérangeait pas. En revanche, y aller sans Etel ne le laissait pas indifférent.

           

*

 

            Le sous-sol était à peine éclairé par de faibles torches. Les moines s’activaient dans cette pénombre sordide. Les tables étaient encombrées de divers objets étranges, dont l’utilité semblait impossible à comprendre pour des non-initiés.   

            Les moines furent soudain interrompus par l’arrivée soudaine du Saint-Premier. Aussitôt, les hommes d’églises, quel que soit leur rang, s’inclinèrent devant leur chef suprême. Ce dernier les regarda à peine. Etincelant dans sa robe d’un blanc pur, réhaussé de fils d’or et de discrètes pierres précieuses sur les manches et la ceinture. Il planta un regard dur sur les moines.

            – Montrez-le moi, ordonna-t-il.

            L’un d’eux se précipita vers la table qui trônait au milieu de la salle. Il en retira le tissus, dévoilant une forme humanoïde faite de métal. Le Saint-Premier porta une main sûre sur l’androïde. Il ne parut même surpris lorsqu’il constata que le métal était tiède. Il admira un instant les reflets et les jeux de couleurs que créait la faible lumière du sous-sol sur l’armure, avant de se tourner vers l’abbé.

            – Dites m’en plus. Qu’avez-vous découvert jusqu’à présent ?

            Le religieux se racla nerveusement la gorge puis il s’empara d’un épais bloc-notes.

            – Il a été récupéré sous les ruines de Maranola. En surface, il ne souffre d’aucun dommage apparent, si ce n’est quelques légères déformations au niveau des articulations. Compte tenu de ce qu’il a subi, c’est presque un miracle. C’est un métal d’une qualité exceptionnelle, c’est la première fois que nous parvenons à en obtenir un. Mettre la main sur cet androïde est une chance inouïe.

            – La chance n’existe pas quand on croit suffisamment en les Dieux, lâcha le Saint-Premier.

            Les autres religieux se regardèrent furtivement, mal à l’aise.

            – Quoi… quoi qu’il en soit, poursuivit l’abbé, nous avons analysé son mode de fonctionnement. C’est incroyable ! Toute l’utilisation se fait à distance, via une nouvelle mise à jour du réseau Concordien. Nous avons bien pris soin de vérifier qu’aucune connexion n’était encore active, évidemment. Mais en plus, reprit-il avec enthousiasme, cette manière de réduire le générateur créant l’énergie nécessaire pour combattre est elle aussi novatrice ! (le religieux laissa retomber son enthousiasme et reprit :) En seulement dix ans, les progrès technologiques de Concordium ont encore fait un bond phén…

            – Cela suffira, coupa le Saint-Premier.

            L’abbé se tut aussitôt. Abel DuSantos n’avait pas quitté l’androïde des yeux durant toute la durée de l’exposé. Une lueur folle brillait dans son regard. Instinctivement, l’abbé recula de quelques pas.   

            – Avec cet androïde, nous allons pouvoir faire tellement plus. Si seulement…

            Il s’interrompit soudain. Sur son visage passèrent plusieurs émotions. Une forte détermination, suivit d’une profonde colère. Les religieux se raidirent, de peur de subir cet éclat de rage de plein fouet. Finalement, le Saint-Premier prit une profonde inspiration. Toute trace d’agressivité disparut de son regard.

            – Continuez vos recherches. Une fois la… situation rétablie, nous pourrons faire des merveilles avec ce nouveau savoir.

            Il continua à marmonner pour lui-même jusqu’à sa sortie du sous-sol. Les religieux s’autorisèrent enfin à respirer. 

 

*

 

            Carminia observait le ballet des femmes des ménage d’un œil distrait. Armées de chiffons et de seaux d’eau, elles récuraient tout ce qui leur passait à portée de main, et veillaient à ranger les affaires qui trainaient, en particuliers le pauvre corset déchiré de Carminia.

D’ordinaire, celle-ci ne supportait pas de voir le petit personnel à l’œuvre. Elle l’appréciait d’autant plus lorsqu’il était invisible. Mais les évènements de ces derniers jours lui avait fait reconsidérer toute sa vie. Qu’avait-elle fait de mal ? Mis à part vouloir ce qui lui revenait de droit, et être considérée comme l’égale des hommes. Aussi avait-elle décidé de faire preuve d’un peu plus d’humilité.

Les femmes de chambre ne s’attendaient pas à trouver leur princesse dans sa chambre à cette heure de la journée. Carminia avait pu contempler une profonde terreur dans leurs yeux lorsqu’elle leur avait ouvert la porte. Elle avait rapidement été remplacée par de la méfiance puis du soulagement – bien que teinté de curiosité – quand elles avaient reçu l’autorisation d’entrer et de faire leur travail.

Depuis, Carminia se tenait affalée dans un fauteuil, un livre à la main, qu’elle ne lisait cependant qu’à moitié, tout en les regardant travailler d’un air fasciné.

Les gestes adroits et précis semblaient remettre de l’ordre comme par magie. La poussière et les saletés disparaissaient, les vêtements étaient rangés au carré et le sol brillait. Elles pensèrent même à parfumer les coussins et serviettes d’une douce odeur de lavande. Carminia n’y avait jamais fait attention. Elle était simplement habituée.

            Des coups frappés à la porte mirent fin au charme du moment. Le duc de Sabror n’attendit pas l’autorisation de la princesse pour entrer dans ses appartements.

            Soudainement revigorée, Carminia se leva d’un bond et chassa les servantes qui s’en furent sans demander leurs restes. Le duc s’avança vers elle, mais la princesse ne lui laissa pas le plaisir de lancer les hostilités.

            – Alors c’est ainsi désormais ? s’indigna la jeune femme. Vous entrez dans mes appartements privés sans même vous annoncer ou demander ? Convoiter la couronne ne vous dispense pas de faire preuve de savoir-vivre il me semble, non ?

            Un sourire dédaigneux orna la face du duc.

            – Il est drôle que vous parliez justement de la couronne Carminia. Je venais justement vous parler de ce sujet.

            – Qu’allez-vous trouver encore ? Il me semble que vous m’avez accusé de tout ce qu’il vous était possible de trouver ? Mais je vous en prie faites donc ! Pendant ce temps je ferais semblant de vous écouter !

            La princesse se dirigea vers un plateau repas qui n’avait pas eu le temps d’être débarrassé. Elle s’empara d’un pichet de vin dont le contenu ne passa que quelques secondes dans son verre avant de finir dans sa gorge. Elle recommença jusqu’à ce que le pichet diminue de moitié. Elle vit du coin de l’œil que le duc l’observait avec intérêt, mi-amusé mi-offusqué.

            Carminia s’en fichait. De toute façon son royaume allait lui être pris, alors à quoi bon maintenir les apparences ? Elle pouvait largement se permettre un tel écart, la situation ne pouvant pas être pire selon elle.

            – Eh bien ! s’exclama-t-elle. Avez-vous dont perdu votre langue ?

            Elle jeta son verre sur le sol et s’effondra dans le sofa le plus proche en soupirant.

            Le duc s’assit à ses côtés et lui tendit un petit écrin en velours. Méfiante, la princesse s’en empara du bout des doigts. Elle l’ouvrit d’une main rendu légèrement tremblante par l’alcool, et découvrit une splendide bague faite de diamants et d’or blanc. Simple et élégante. Voyante, sans être trop grosse. Le genre de choses qu’elle aimait.

            Voyant qu’elle gardait cependant un air interrogatif, le duc crut bon de préciser ses intentions.  

– Il s’agit d’une demande en mariage officielle, Carminia. Vous remarquerez que j’ai eu assez de prévenance pour faire confectionner une bague de grande qualité.

La jeune femme n’eut pas la force de lui jeter la boite au visage. Des larmes naissances firent briller le coin de ses yeux. Le duc en profita pour remuer davantage le couteau dans la plaie.

– J’ajoute que vous n’avez pas le choix. Un royaume a besoin d’un roi, que cela vous plaise ou non. Vous allez devoir m’accepter comme époux, dans la mesure où je suis l’homme le plus puissant du royaume après le roi et le prince. Je vous laisse la soirée pour intégrer tout cela et demain, nous ferons ensemble l’annonce de nos fiançailles au peuple.

Il se leva et gagna la sortie. Cependant, il se ravisa au dernier moment et ajouta :

– Il va de soi que si vous refusez cela sera considéré comme une trahison. Ce sera alors la mort qui vous attendra. Ou l’exil dans le meilleur des cas. Mais cela ne serait ni dans votre intérêt ni le mien.

Carminia entendit à peine la porte se refermer. Elle laissa sa tête tomber en avant, et pour la deuxième fois de la journée, pleura toutes les larmes de son corps.

Demain, elle n’irait pas prier à la cathédrale.

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Filenze
Posté le 27/07/2020
Bonjour Benebooks,

Je continue avec joie ma lecture de l'Anamnèse entre deux sessions d'écriture intensive :D.
J'ai beaucoup aimé ce chapitre, je trouve que l'intrigue avance a bon rythme. Je suis seulement étonnée de l'abandon de Venzio par la princesse... mais elle même est vraiment en galère donc ça se comprends aussi! (et je m’impatiente de retrouver Etel aussi :) ). Tu animes vraiment bien tes personnages, notamment les personnages principaux (autant dans le corset de la princesse que dans le tas d'os de poulet de Venzio, c'est tous ces petits détails qui rendent ton texte très vivant :) :).)

Pour les coquilles, voici ce que j'ai relevé:
voyant que personne ne faisait mine de l’aider à se relever, le mercenaire dut se relever seul, avec toute la difficulté que lui imposait sa situation. = peut-être remplacer le deuxième "relever" par se débrouiller pour éviter une répétition ?

Il chassa ensuite la terre qui lui gênait la vue, et se mit en marche en direction du bâtiment indiqué par un soldat, qui effectua une révérence ironique à son passage. = attention, pour la cohérence, je pense qu'il faudrait que tu précises clairement quand les soldats lui enlèvent son sac (il faudrait un sac troué comme ça ils peuvent le nourrir sans le lui retirer; mon dieu, 10 jours la tête dans un sac: l'angoissse *_*).

Cette prison est écœurante et malheureusement... très réaliste, on oublie souvent que la majorité des prisons dans le monde ressemblent à ça.

Venzio jeta la ficelle avec rage : la corde? une ficelle c'est un peu léger pour une entrave.

La prison est délabrée, on se demande pourquoi Venzio n'essaye pas de se sauver du coup...(?)

Être convoquée par le Conseil n’avait en soit rien d’extraordinaire, mais tout le monde au palais s’acharner à considérer cela comme un événement de la plus haute importance. = s'acharnait*

La nature reprenait ainsi ses droits dans une splendide et élégante composition que certain auraient qualifié de chaos = de chaotique, ou de chaos végétal?

Pont-Rouge était une ville habituée à ce que tout soit parfaitement ordonné et cadré = attention, la ville ne semble pas si bien gérée que cela dans tes description (ta phrase m'évoque un canton suisse prospère et sans papier de chewing gum par terre...). Peut être plutôt formuler ainsi : que tout soit "sous contrôle"? pour montrer la pression policière...

Ah cette fête de Panabe a l'air très belle :) Mais ça va mettre en difficulté les Magisners!

Hélas, sans magie pour les aider, cette année-ci s’avérerait comprise = compromise?

La petite troupe progressait le plus silencieuse possible, essayant de se confondre avec les ombres de la nuit tombante. = silencieusement

prêt à chasser tous éventuels regards indiscrets=prêt à dissuader les regards indiscrets?

Le moine partit dans un autre direction, priant les soldats restant de le suivre. = unE autre direction

je me demande ce que le saint premier compte faire avec cette carcasse d'androide...

Ah non, Carminia va se marier!! Pas avec le sale duc!!!!
Benebooks
Posté le 27/07/2020
Merci pour tes remarques ! Il y en a vraiment beaucoup sur ce chapitre
Juste, concernant la princesse, elle n'abandonne pas venzio, elle se le garde pour plus tard
Et pour ce qui est de la fuite de venzio de la prison, celle ci n'est pas vétuste au point de lui permettre de s'échapper, mais si tu juges vraiment qu'elle le semble trop, hésite pas et je corrigerai pour qu'elle le soit moins
Filenze
Posté le 27/07/2020
Ah, je ne veux pas m'immiscer dans ton écriture à ce point! En fait, c'est l'expression du mur qui semble ne "tenir qu'à un fil" qui m'a fait penser que Venzio pourrait facilement en arriver à bout... Je suis sans doute restée bloquée sur cette image. (est ce que je fais trop de remarques? comme je suis à l'aise j'ai tendance à bavasser ahahaha ^_^')
Benebooks
Posté le 27/07/2020
Tes remarques ne sont jamais de trop ! Les détails ne se remarquent pas mais l'abscence de détails se remarquent, donc toute remarques même semblant insignifiantes sont les bienvenues
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