Chapitre 6 : Où Bartholomé prend les choses en mains

Par Eulalie

L’aurore faisait enfin place au petit jour, lorsque Bartholomé finit d’enfiler ses chausses. Il s’était levé tôt, comme à son habitude, mais il avait passé un long moment à rassembler les différentes pièces de son habit qui semblaient s’être envolées dans toute la pièce – il avait même retrouvée une de ses aiguillettes pendue au dais de son lit. Hésitant à mettre cet étrange fait sur le seul compte d’un courant d’air lorsqu’il avait ouvert sa fenêtre, Bartholomé s’était senti forcé de conclure que les mystères de Castelvoyant n’étaient pas seulement issus de l’imagination de son domestique, mais qu’il y avait bien ici quelque chose, ou quelqu’un, qui aimait jouer des tours. L’estomac un peu noué, il dévala les escaliers en colimaçon et poussa la lourde porte du château. L’extérieur l’accueillit d’une bourrasque humide qui sentait l’automne. Depuis les marches du perron, il aperçut Nicolas et Gestin qui luttaient à mains nues sur la terre battue derrière l’écurie. Il s’avança vers eux, déboutonnant son pourpoint, impatient de les rejoindre et de moudre un autre autre grain que celui de ses pensées. Lorsqu’il arriva à leur hauteur, les deux hommes s’interrompirent et Gestin glissa à Nicolas une remarque qui le fit s’écrier :

« Pour sûr, messire Vermeil sait la lutte !

— Accepte-t-il de lutter avec les basses gens ? interrogea Gestin avec malice.

Il fut rapidement établi que Bartholomé faisait peu de cas de son rang dès lors qu’il avait des adversaires à sa mesure, et que Gestin mesurait un peu plus que lui.

Nicolas, qui lui avait demandé grâce par trois fois, s’assit sur le banc de l’écurie et entreprit de compter les points entre deux bâillements. Mais les adversaires étaient si égaux en forces qu’il finit par s’endormir et ne se réveilla même pas lorsque Dame Sophia traversa la cour, Kistin sur les talons, pour s’asseoir à côté de lui et regarder les lutteurs.

Bartholomé profita d’un moment de répit entre deux combats – dont l’issue était de plus en plus serrée à mesure qu’il comprenait son adversaire – pour observer la Dame à la dérobée, derrière son broc d’eau. Ils s’étaient très peu croisés depuis leur dîner le premier soir et elle avait toujours un air fragile, presque malade. Son vêtement, pourtant de bonne facture, tombait de ses épaules et pendait sur ses bras et ses hanches et elle était drapée dans un long châle bleu pâle qui la faisait ressembler à une Vierge fantomatique. Ses yeux dorés perdus dans le vague, elle chantait une antienne en se balançant doucement. Gestin passa près d’elle et lui adressa quelques mots à mi-voix auxquels elle répondit par un frémissement des lèvres et un geste vague de la main. Se tournant vers Bartholomé, il dit d’une voix enjouée qui manquait un peu d’énergie :

« Souhaitez-vous pratiquer la quintaine, Messire ? Nous n’avons pas de chevaux, mais nous pouvons jouter à pieds. »

N’ayant pas le cœur de réveiller Nicolas, il suivit le garde-chasse jusqu’à l’armurerie qu’il n’avait pas encore visitée, bien qu’il en eût découverts quelques uns des trésors dans ses leçons d’armes avec Gestin. La pièce était plongée dans la pénombre et sentait le cuir et le fer. Gestin alluma des lampes et Bartholomé découvrit au fur et à mesure de sa progression une vaste salle d’entraînement, le long des murs de laquelle étaient disposés des présentoirs d’armes. Les épées, fleurets, sabres, dagues et autres couteaux de toutes tailles en côtoyaient d’autres aux formes étranges, recourbées ou bifides. La pièce était entièrement éclairée à présent et Bartholomé pouvait compter une petite centaine d’armes d’estoc, et presque autant pour l’hast et la taille. Un coffre massif dans un coin de la pièce devait contenir un nombre équivalent d’arcs et de flèches. Il y avait là de quoi armer une petite compagnie et Bartholomé sentit les muscles de ses épaules et de sa nuque se raidir tandis qu’il entrevoyait les intentions possibles de son duc.

« Impressionnant n’est-ce pas ? affirma Gestin, prenant son mutisme pour de l’admiration. Prenez votre temps, choisissez votre arme, je vais sortir le mât. »

Joignant le geste à la parole, il chargea ses larges épaules d’une énorme poutre de bois en forme de T aux bras de laquelle pendaient deux fléaux d’armes fort bien entretenus. Il n’avait pas plus tôt disparu dans la cour que la porte se referma dans un claquement brusque qui souffla la moitié des lampes. La suite se passa en quelques secondes, bien qu’il en faille plus pour tout conter. Dans la pénombre du côté des rapières, Bartholomé vit bouger quelque chose de petit, peut-être un loir, qui s’écria soudain : « Maintenant ! » Il eût à peine le temps de se jeter à terre et de rouler sous une table pour éviter la pluie des armes, qui jaillissaient de leurs fourreaux et s’abattaient sur lui.

En fait de table, l’abri que Bartholomé s’était choisi était un banc un peu haut à claires-voies qui servait de supports à quelques pavois de joute et de tournoi. Poursuivant sa roulade il se releva, saisissant au passage l’un des boucliers. Des lames se plantaient dans le sol et dans le banc, d’autres s’entrechoquaient dans leurs chutes et rebondissaient contre d’autres dans un ballet de quincaillerie. Le nez de Bartholomé le piquait d’avoir roulé dans la poussière et ses oreilles bourdonnaient du vacarme métallique et des cris de ses assaillants invisibles qui braillaient à qui l’aurait le premier. L’une des armes tomba à plat à côté de son genou. Le chevalier s’en saisit, reconnaissant un glaive d’entraînement. Il se releva en position de garde, prêt au combat, cherchant des yeux l’adversaire le plus proche. À travers la pluie de sabres, de haches et de couteaux, Bartholomé ne distinguait aucun mouvement humain. Protégé derrière son pavois, il attendit à bonne distance, puis les derniers projectiles tombèrent à quelques pas de lui et le silence se fit.

Perplexe et désorienté, Bartholomé raffermit sa prise sur son bouclier et se fendit vers le fond le plus sombre de l’armurerie. Sa voix était profonde et tremblait de fureur.

« Qui est là ! Montrez-vous, talvassiers* !

– Oh le mot est un peu fort.

– Oui, nous avons fait de notre mieux tout de même.

– Est-il chevalier pour s’exprimer comme cela ? »

Des voix boudeuses se faisaient écho tout près de lui. Il aurait dit des voix d’enfants. Bartholomé n’avait pas vu d’autre porte dans la pièce que celle par laquelle il était entré. Plissant les yeux pour identifier les mouvements qu’il croyait distinguer sur les étagères dans l’ombre, il reprit avec mesure :

« Qui êtes-vous ? »

Des centaines de petites voix répondirent en cacophonie :

« Francisque !

– Spatha !

– Angon !

– Framée !

– Gourgandine !

– Latte !

– Saxe !

– Fauchon !

– Bardiche ! »

D’un long regard, Bartholomé observa le sol à ses pieds, où s’étaient enfoncées, parfois jusqu’à la garde, un ensemble hétéroclite d’armes anciennes. Maîtrisant toujours sa colère, il ajouta entre ses dents serrées :

« Ne vous moquez pas de moi. »

Une voix claire et flûtée s’éleva de l’ombre.

« Je crois qu’il veut dire « Qu’êtes-vous ? » mes amies.

– Non ce n’est pas ce qu’il a dit.

– Moi, j’ai bien entendu qui.

– Tu n’as pas d’oreilles !

– Toi non plus...

– Cessez mes amies et répondez-lui ! interrompit la voix claire.

– Nous sommes des gargouilles ! déclarèrent fièrement les voix d’enfants des armes autour de lui.

– Et les autres là-bas ce sont des lutins », ajouta le glaive qu’il avait dans la main.

Bartholomé le lâcha dans un sursaut.

« Quel est le sens de tout ceci, gronda-t-il.

– Mais c’est votre fait, messire, répondit la voix flûtée.

– Comment…

– Vous avez fait hier une remarque pertinente : pourquoi des êtres tels que nous accepteraient de plier du linge et raviver du feu ? Il nous faut une révolte, vous êtes notre inspirateur, vous serez notre soutien.

Lentement, prudemment, les lutins sortaient de l’ombre à pas menus. Ils avaient rallumé les lampes et s’affairaient à présent à arracher les gargouilles du plancher pour qu’elles aillent se ranger toutes seules sur leurs étagères. Ils ressemblaient à de petits humains, grands comme un mollet, le visage glabre, les fossettes espiègles, la tête ornée de cornes sombres qui sinuaient le long de leurs crânes, de leurs oreilles et dans leurs nuques. Ils étaient six, tous presque identiques à part leurs yeux. Ils avaient tous un œil noir. L’autre était bleu ou vert ou jaune, le gauche ou le droit, indifféremment. En fait, Bartholomé s’aperçut qu’ils formaient des paires : les deux lutins avec les yeux semblables travaillent ensemble, et semblaient le miroir l’un de l’autre, jusque dans leurs iris.

« Si je dois être votre soutien, pourquoi cette embuscade ?

– Parce qu’un choc est nécessaire pour devenir voyant et que nos options sont limitées.

– Voyant ? Que signifie… Des limites ? Vous êtes donc liés ?

– La bulle va bientôt céder, chevalier. Nous ne pourrons plus nous parler. Si vous voulez en savoir plus, il va falloir vous rendre à la bibliothèque. »

Les lutins s’étaient mis à courir puis disparurent quelque part entre la lumière et l’ombre. Il y eut un craquement, puis les lampes éteintes se rallumèrent et l’armurerie était de nouveau déserte et ordonnée. Seul à ses pieds gisait le glaive que Bartholomé avait échappé. Il le ramassa et l’examina avec attention sans rien lui trouver de particulier puis s’éclaircit la gorge d’une toux amusée.

« Était-ce bien la raison de votre guet-apens, me demander assistance ?

– C’est une idée des lutins, répondit le glaive obligeamment.

– Pourriez-vous m’en dire plus ?

– J’ai trouvé que c’était une bonne idée », ajouta le glaive en couinant de plaisir.

Bartholomé poussa un profond soupir et s’assit sur le banc de pavois ; il n’était plus en danger immédiat. Dans toutes les histoires, les lutins étaient des farceurs, mais pas des meurtriers. Et malgré leur langage énigmatique, ils avaient répondu à toutes ses questions sans détours. Il lui restait à déterminer s’il croyait à ce qu’il voyait, s’il voulait y croire. Enfant, il avait adoré s’imaginer de petites créatures magiques qui habiteraient dans le bois de Rheinenberg. Elles lui avaient parfois parues si réelles qu’il rêvait encore à leur sujet à l’âge adulte.

Mais accepter l’existence de ceux-là, c’était accepter une autre dimension de la réalité. Comme un continent inexploré et dangereux. Une terra incognita. Bartholomé se souvint d’une carte du monde que lui avait un jour montré son père en évoquant toutes les civilisations connues. Les bords de la carte étaient délimités par des mots calligraphiés : hic sunt dracones. Un frisson d’excitation le parcourut et il rit de défi. S’il y avait des dragons, il allait falloir s’y préparer.

Gestin entra dans l’armurerie. Bartholomé avait presque oublié la quintaine. Il lui sourit, montrant le glaive qu’il avait gardé en main, avant de le ranger à sa place :

« Trop petit. Et je n’ai plus envie de jouter, Gestin.

– Je sais, messire.

– Vous saviez ?

– Oui et je ne peux hélas vous en dire plus sans mettre ma vie et celle de ceux qui me sont cher en danger. »

Ils échangèrent un regard entendu puis Gestin l’invita à sortir de l’armurerie et lui indiqua le sommet de la tour ouest. Bartholomé, sentant peser sur lui le poids de plusieurs espoirs, pris la direction de la bibliothèque. Il avait besoin de repères. Puisqu’il avait accepté de croire ce que ses yeux auraient pu imaginer, puisqu’il avait eu une conversation avec un glaive – avec un glaive – il voulait apprendre les codes de ce nouveau continent qui s’ouvrait à lui. Il entrevoyait une ouverture des possibles qui l’enthousiasmait grandement. Il n’était pourtant qu’au début, encore limité par son imagination. Traversant aisément les couloirs du château, les idées en ébullition, Bartholomé se demanda quel rapport tout cela avait avec son Duc et lui-même et si l’auteur de son invitation était bien celui qu’il pensait.

* Talvassier est une façon pittoresque et peu aimable de qualifier quelqu’un dont le courage au combat serait inversement proportionnelle à la taille de son bouclier.

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Emejie
Posté le 28/03/2020
Coucou,
merci de continuer à me distraire !
Cette phrase me pose problème : "Des lames se plantaient dans le sol et dans le banc, d’autres s’entrechoquaient dans leurs chutes et rebondissaient contre d’autres dans un ballet de quincaillerie. "
J'adore le "ballet de quincaillerie" par contre, la répétition de "d'autres" sonne mal à mon oreille. Pourquoi ne pas carrément enlever "contre d'autres" qui me semble peut utile à la description ?
Bonne suite d'écriture et à bientôt
Eulalie
Posté le 28/03/2020
Salut,
merci de continuer à me lire !
Je suis d'accord avec toi pour la répétition de "autres".
A bientôt !
Alice_Lath
Posté le 26/03/2020
Hahaha, j'apprends un tout nouveau mot, talvassier. Et mon roman gothique s'effondre, mais c'est pas grave, parce que c'est si original que je continue à kiffer haha. Par contre, Nicolas était pas censé être aux portes de la mort? Ou j'ai pas suivi? Ou y'a eu des modifs? Ayayaya, je suis plus sûre de rien haha, je me sens comme Bartholomé dans ce château, à découvrir parcelle par parcelle, dévorée de curiosité à l'idée d'en savoir plus!
Eulalie
Posté le 27/03/2020
Merci pour ton commentaire :-)
J'aime beaucoup le mot talvassier, c'est une insulte médiévale très chouette.
Le cas Nicolas est compliqué. Si tu veux bien on en reparle au prochain chapitre, je ne sais pas si j'ai des passages à reprendre ou pas. J'aurais sans doute besoin de vos avis.
Le roman gothique c'était pas tout à fait ça mais je suis heureuse d'en avoir fait ressortir l'ambiance. Pas trop déçue ?
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