Chapitre 6 - narrateur 3

   Nous partons vers six heures du matin. Marina et sa grand-mère se sont levées pour nous dire au revoir. Après un petit-déjeuner copieux, Paul a déclaré qu'il était temps de se mettre en route. Juste avant de partir, il serre Paulette dans ses bras et hésite face à Marina. Elle lui sourit et l'étreint rapidement. Je préfère garder mes distances. Nous nous éloignons de la maison vers un endroit plus discret où nous pourrons nous téléporter. Paul me désigne un cul de sac qui va vers un champ.

   - Où va-t-on ?

   - En Russie. Et j'ai pensé qu'on pourrait commencer l'entraînement dès maintenant.

   - D'accord.

   - Il faudra quand même que tu t'accroches à moi parce que je suis le seul à savoir exactement où nous allons. Mais je vais t'en donner une idée générale.

   Il me décrit un paysage de Sibérie occidentale. Un petit village gris entouré de forêts. Une église immense qui domine les quelques maisons depuis une butte et un vent qui fouette le visage en permanence. J'essaye de me représenter les lieux du mieux que je peux, même si je n’ai jamais mis les pieds en Russie et encore moins en Sibérie. Ensuite, Paul essaye de détailler le processus de téléportation pour que je puisse l'imiter, ou au moins le ressentir pour cette fois. La sensation de légèreté, comme si je volais, l'esprit et le corps vides. Il me précise qu'il ne faut pas penser à autre chose qu'à l'endroit où on veut atterrir, sinon on risque d'être dévié. Nous nous mettons face à face et je m'accroche au bras de Paul, puis je m'imagine du mieux que je peux ce petit village de Russie…

 

   Nous arrivons au milieu d'une clairière au cœur de la forêt. Je regarde Paul en levant un sourcil interrogateur.

   - Hum. On ne doit pas être bien loin. On a dû dévier légèrement, mais je suis quasiment sûr que nous sommes en Russie.

   - Quasiment sûr ?

   - À 98 pourcent.

   Pas trop mal pour une première téléportation. Le plus difficile était d'imaginer la sensation de voler, ce n'est pas comme s’il s’agissait de quelque chose que je fais tous les jours. Je l’ai plus ressenti comme un vertige dans lequel il faut que je me laisse aller sans essayer de résister. En tout cas, j'ai l'impression de m'être plutôt bien débrouillé. Paul observe les alentours et se met en route dans une direction. Pour moi, la forêt est la même de tous les côtés. Je ne sais pas s'il a un sixième sens ou s'il y va juste au hasard. Je le rattrape et marche à ses côtés.

   Après plusieurs minutes de silence à travers bois, je décide de poser à Paul une question que je n'ai pas osé lui poser pendant le repas de la veille.

   - Paul ?

   - Oui ?

   - Quand tu étais chez moi, tu as dit que tu avais perdu ta fille. Est-ce qu'elle est morte ?

   - Probablement, me répond-t-il en tournant son visage vers moi. Son expression est fermée.

   Le silence retombe et je n'ose pas lui en demander plus. L’indiscrétion n'est pas dans mes habitudes. En même temps, en savoir plus sur Paul pourrait m'aider à mieux combattre à ses côtés. Une question de stratégie plus que de curiosité excessive. Je m'apprête à continuer lorsqu'il me devance. Il prend une grande inspiration avant de commencer.

   - Il y a un peu plus de cinq ans, j'étais persuadé que des démons surveillaient ma famille et qu'ils allaient nous attaquer.

   Il se tourne un instant vers moi, puis poursuit, les yeux rivés sur le sentier qu’il nous fraye à travers bois.

   - Je suis devenu paranoïaque. J'étais obsédé par leur potentielle présence partout où nous allions. Je dormais à peine, je fermais les rideaux en permanence et je surveillais ma fille presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Lizzie - c'est le nom de ma fille - avait onze ans à l'époque. Ma femme croyait que je devenais fou, tout le monde se disait que j'en faisais trop, que rien ne pouvait nous arriver. J'en ai parlé à Jonathan, le père de Marina. Il était comme mon frère, je pouvais lui faire confiance. Mais sa vie au calme et le bonheur familial avaient fini par le convaincre que tout cela n'était peut-être que des histoires et qu'oublier était la meilleure solution. Il ne m'a pas écouté. Personne ne m'écoutait. Il avait choisi de ne rien dire à sa fille, tu as vu les conséquences. La mienne savait tout. Elle avait développé sa télékinésie depuis quelques années déjà et nous nous entraînions ensemble. Elle était si douée...

   Il s'arrête subitement et prend de nouveau une grande inspiration en levant son visage vers la cime des arbres. Il n'y a que nous ici. Nous et les oiseaux dans le ciel. J'attends qu’il continue.

   - J'ai perdu tout espoir de convaincre qui que ce soit, mais je n'ai pas baissé la garde. Je surveillais Lizzie en permanence, je la laissais à peine sortir de la maison. Ma femme a commencé à s'énerver, à me dire que j'étais fou, que toutes ces histoires me montaient à la tête. Et puis un jour elles sont parties. Je me suis levé un matin et j'ai trouvé un mot sur la table de la cuisine. Nous sommes parties faire un tour. Nous reviendrons quand tu seras calmé. Elles ne sont jamais revenues.

   Il se tait quelques minutes et nous avançons en silence. Cette forêt me semble interminable. Le décor ne change pas et Paul finit par replonger dans ses souvenirs.

   - Elles ont eu un accident de voiture à une dizaine de kilomètres de chez nous. Je ne sais pas où elles allaient. Ma femme est morte sur le coup et Lizzie n'était plus sur les lieux quand les secours sont arrivés. J'ai été appelé et j'ai conduit à toute vitesse jusqu'au lieu de l'accident. Je hurlais le nom de Lizzie, je pleurais la mort de ma femme et je hurlais encore et encore. Deux policiers ont essayé de me calmer et m'ont demandé qui était Lizzie. Il n'y avait que le corps de ma femme, Emma, sur les lieux. Ma fille aurait dû être là, mais elle n'y était pas. Et jamais elle ne se serait échappée juste après avoir eu un accident de voiture avec sa mère au volant. J'ai fait de mon mieux pour reprendre mes esprits et j'ai expliqué aux policiers que ma fille était aussi dans la voiture. Ils ont retrouvé des traces de sa présence, un petit sac à dos Snoopy avec des jouets dedans et sa veste sur le siège arrière. Une enquête a été ouverte. Personne ne l'a jamais retrouvée, tout comme personne n'a jamais retrouvé les responsables de l'accident.

   - Des démons ?, j'ose alors demander.

   - Probablement. C'est la seule explication plausible. C'est ce que je me répète depuis cinq ans. C'est la seule explication. J'ai baissé ma garde, ils les ont attaquées, ils ont enlevé ma fille et ils l'ont tuée. C'est un scénario logique.

   - Tu n'as pas baissé ta garde, je lui dis en me plantant devant lui et en le forçant à s'arrêter. Tu n'as pas baissé ta garde, ta femme t’a devancé.

   - Mais ce n'est pas de sa faute non plus. Elle ne savait pas.

   - Ce n'est pas de votre faute. Ni à toi ni à ta femme. Les démons sont les seuls responsables.

   Je me remets à côté de Paul et je reprends la marche. Il reste quelques secondes en arrière puis me rejoins en quelques pas de course.

   - Tu es un chouette type, Yi. Je suis content de t'avoir trouvé en premier.

 

   Nous finissons par émerger des bois et arrivons dans ce qui ressemble à une ferme. Paul ralentit le pas et me signale de ne pas faire de bruit. Nous nous déplaçons en longeant les murs d’un bâtiment en pierres, le regard aux aguets. Je comprends sa technique. Il n'a pas envie de savoir l'éventuelle réaction du propriétaire des lieux en découvrant deux étrangers sur ses terres. Ce n'est pas tous les jours qu'un Russe doit voir un Chinois et un Américain débarquer de la forêt. Une chèvre bêle lorsque nous passons prêt de son enclos et Paul lui mime de se taire avec de grands gestes, ce qui manque de me faire éclater de rire. Je me retiens en me mordant les joues et continue à avancer. Après avoir traversé la cour pliés en deux, nous rejoignons bientôt l'entrée de la ferme et Paul s’élance en courant vers la route. Je le suis. Les pieds sur le bitume, nous sommes sains et saufs.

   Sauf que nous nous trouvons toujours au milieu de nulle part... Et qu'il n'y a pas de panneau indiquant un quelconque village. Paul soupire. Nous marchons depuis au moins deux heures déjà.

   - Droite ou gauche ?, me demande-t-il.

   - Comment suis-je censé le savoir ?

   - Suis ton instinct.

   Nous prenons à gauche. Vers la droite, la route est une ligne droite aux bords de laquelle on ne voit rien sur des kilomètres. Alors qu'à gauche se dessinent des virages qui pourraient cacher des habitations. Après plusieurs centaines de mètres, je brise le silence en partageant avec Paul une question qui me trotte dans la tête depuis bientôt une heure.

   - Est-ce que tu crois que ta fille pourrait être encore en vie ?

   Il paraît surpris par ma question et me regarde avec étonnement avant de répondre.

   - Qu'est-ce que tu veux dire ? Comment ?

   - Est-ce que les démons pourraient l'avoir capturée et gardée en vie ?

   - Dans quel but ?

   - Pour l'interroger sur les autres, pour faire des expériences sur elle, savoir d'où viennent ses pouvoirs...

   - Ce sont des dons, ce n'est pas comme si vous aviez des programmes implantés par le biais de micro-puces.

   - Ils ne le savent peut-être pas.

   Paul réfléchit à ma dernière remarque, tandis que je me repasse les quelques phrases de la conversation. Pourquoi est-ce que je lui ai suggéré que sa fille pouvait être vivante ? Je me rends compte tout à coup que je n'aurais peut-être pas dû lui donner un tel espoir probablement vain. Sa fille a disparu il y a cinq ans, on ne garde pas quelqu'un en vie si longtemps sans le tuer et sans rien en tirer. D'un autre côté, j'ai le sentiment que si elle était morte, nous le saurions. Nous, les autres membres de l'Assemblée. Nous ne sommes déjà que sept, si l'un de nous meurt, nous devrions le savoir par le biais de quelque entité qui gouverne l'Assemblée. Je me souviens subitement d'une parole de Paul dans le salon chez mes parents.

   - Quand on était chez moi, tu as parlé d'une voix qui s'est adressée à toi pour te demander de réunir l'Assemblée. De qui s'agit-il ?

   - Je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un derrière la Voix. C'est une entité, un esprit sans corps, du moins de ce que j'en sais.

   - Est-ce la Voix qui gouverne l'Assemblée ?

   - Pas vraiment. En tout cas elle ne gouverne pas dans le sens où elle donnerait des ordres à chacun d’entre nous. Disons plutôt qu'elle conseille. Si les membres ne suivent pas ses conseils, alors il ne se passera rien, la Voix ne reprochera rien à personne.

   - À quoi sert-elle alors ?

   - À nous avertir. À nous guider, à nous conseiller. Et à nous prévenir des dangers dans certains cas. La Voix peut nous contacter pour nous alerter d'un danger que nous n'avons pas vu venir. C'est un peu ce qui s'est passé avec moi. Personne n'avait rien vu venir. La Voix a vu.

   Je me demande si la Voix saurait si la fille de Paul est encore en vie, mais je préfère garder cette remarque pour moi.

   - C'est la Voix qui t’a donné nos locations ?

   - Oui. En m'envoyant des sortes d'images mentales des lieux où vous vous trouviez. J'ai ensuite dû faire mes recherches et c'est comme ça que je vous ai retrouvés. Je connaissais également vos noms et pour la plupart, le pays dans lequel vous vous trouviez.

   - Et tu connaissais déjà Jonathan personnellement. Comment ça se fait ? Tu ne connaissais pas ma mère.

   - C'est vrai. Je ne connais que Jonathan de ma génération. Sa mère était très proche de mon père et ils le sont restés après être chacun retourné dans leur pays il y a plus de cinquante ans.

   - Est-ce que ce n'était pas risqué de rester en contact ? De se réunir ?

   - Un peu. Il ne s'agissait que de deux membres. Mais tu as raison, normalement les membres ne sont autorisés à se réunir que lorsque l'Assemblée doit agir. En se regroupant dans d'autres situations, ils risquent d'attirer les démons.

   - En même temps, si nous sommes ensemble, nous sommes plus forts, non ?

   - Oui. C'est une autre façon de voir les choses.

   Nous longeons la route sinueuse depuis presque une demi-heure et toujours pas de village en vue. Je commence à me demander si nous ne sommes pas arrivés à l'autre bout de la Sibérie. Paul a l'air perdu dans ses pensées. J'aime bien Paul. Je suis content que ce soit lui qui ait été choisi pour nous guider. Il a beaucoup à nous apprendre. Il n'a pas eu une vie facile et il est préparé au pire.

   Depuis que nous marchons, nous n'avons croisé que deux véhicules qui allaient dans le sens inverse. Un camion citerne et une camionnette qui roulait à toute vitesse.

   - Au fait, nous allons chercher qui ?

   - Sacha. Je crois qu'elle a ton âge ou un an de moins. Elle sait tout et semble déjà bien maîtriser son pouvoir.

   - Quel pouvoir ? 

   - Tu verras par toi-même, me répond Paul avec un sourire en coin. Ça va te plaire…

 

   Je cherche quelque chose à grignoter dans mon sac pour passer le temps lorsque Paul tend le bras vers l’avant avec enthousiasme. Il me désigne des toits de maisons que nous apercevons à plusieurs centaines de mètres. Un village se dessine et on peut distinguer l’église un peu en hauteur. J'ai du mal à y croire, j'avais vraiment l'impression que nous allions marcher pendant des jours. Nous pressons le pas.

   - Enfin !, je m'écrie en accélérant.

   - Ne te réjouis pas trop vite, ça risque d'être un peu plus compliqué qu'avec toi.

   - Pourquoi ?

   - Disons que c'est une famille de femmes très indépendantes et déterminées.

   Ça n'empêche que nous arrivons ! Et puis nous sommes deux. Qu'est-ce qu'elles pourraient bien nous faire ?

   Exactement comme Paul l'avait décrit, le village est gris et l'église domine à l'autre bout. C'est très calme. Personne dans les rues. Vu l'état des maisons, il y a de quoi se demander si qui que ce soit habite ici. En approchant, je remarque que la plupart des fenêtres sont brisées et les portes en train de se détacher de leurs gonds. Les intérieurs semblent tous vides ou abandonnés.

   - Je le sens mal, me dit tout à coup Paul en ralentissant le pas.

   - Comment ça ?

   J'ai à peine le temps de terminer ma question que nous entendons tous les deux un sifflement aigu qui s’amplifie en se rapprochant. Paul lève la tête et je fais de même. Un énorme bloc de glace sous la forme d’un grêlon géant s’apprête à nous tomber dessus. Paul m'attrape par le bras et me pousse sur le côté en nous jetant tous les deux à terre.

   - À l'abri ! Vite ! Debout !

   Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Le grêlon est atterri juste là où nous nous tenions et vu le trou qu'il a formé dans le sol au moment de l'impact, je n'aurais pas aimé me trouver dessous. D'où venait-il ? Le ciel est clair. Il n’y a personne en vue. Le silence retombe, mais quelques secondes plus tard, un deuxième sifflement se fait entendre. Paul me tire par l’épaule et nous nous cachons derrière une des rares voitures rouillées sûrement garées dans la rue depuis une éternité. Le deuxième projectile creuse un autre cratère là où nous étions quelques instants plus tôt.

   - Nous ne sommes visiblement pas les bienvenus. Il va falloir riposter pour montrer qui nous sommes.

   - C'est la fille qui nous attaque ??

   - J'en ai bien peur.

   Paul se redresse pour jeter un œil par-dessus la voiture. Il se rabaisse tout de suite. Une dizaine de pics de glace se plantent dans notre bouclier, brisant les vitres et créant tout à coup un chaos insensé dans ce village bien silencieux. D'un signe de tête, Paul me demande si je suis prêt. Je pose mon sac à terre et lui réponds que oui. Des pas résonnent dans la rue. Il y a donc quelqu’un. Nous nous redressons tous les deux en même temps et il utilise sa télékinésie pour soulever la voiture devant nous et la projeter en avant vers notre attaquante. Elle l'évite en roulant sur le côté et se relève aussitôt. Elle lance alors ses bras en avant dans notre direction et je suis figé sur place.

   Je n'ai jamais vu une fille aussi belle. Je vois les pics de glace se créer devant elle, puis venir vers nous à toute vitesse, mais je ne réagis pas. Je n'arrive pas à la quitter des yeux. C'est Paul qui me ramène sur terre. Il crie mon nom et me hurle de faire feu. Ça, je sais ce que ça veut dire. Je projette moi aussi mes mains en avant et chaque pic de glace percute une boule de feu qui le fait fondre automatiquement. La fille a l'air d’être surprise par cette contre-attaque. Elle se rend probablement compte que nous ne sommes pas des ennemis.

   - Ouf... C'était moins une !, s'exclame Paul en s'avançant vers elle, les mains levées pour bien montrer qu’il ne lui veut rien de mal.

   Je ne bouge pas d'un poil. Je ne parviens toujours pas à la quitter des yeux. L'espace d'un instant, j'ai cru que j'allais être percuté par ses projectiles. J'ai presque réagi trop tard. Ma mère m'a entraîné à toutes sortes de distractions, mais pas à celle-là. Cette fille est d’une beauté époustouflante. Elle a des yeux d'un bleu perçant, le visage d’une poupée en porcelaine, de longs cheveux d'un blond très pâle attachés en queue de cheval. Et des jambes interminables. Elle est très grande, elle doit faire presque ma taille. Complètement immobilisé, j’ai le temps de la détailler. Elle porte un short en jean et un tee-shirt d’un bleu incapable d’entrer en compétition avec ses yeux. On ne voit qu'elle dans ce paysage tout gris. Elle a rabaissé les bras mais elle nous regarde toujours avec méfiance. Paul s'avance tout doucement et se présente.

   - Paul Carson. Nous sommes ici pour réunir l'Assemblée. Voici Yi.

   Au son de mon prénom, je sors un peu de ma rêverie. Paul se retourne en haussant un sourcil dans ma direction et je m'approche d'eux. Après un court instant d’hésitation, elle lui serre la main puis me la tend. Sa main est glaciale. Le choc est électrique. Je n'arrive pas à parler. Elle se présente, elle s'appelle Sacha. Sa voix est posée, déterminée. Elle nous dit que nous aurions pu prévenir. Paul lui dit qu'il ne voit pas comment.

   Elle nous emmène chez elle. Le calme préside toujours dans les rues, je me demande vraiment si quelqu'un d'autre habite ici à part Sacha. On dirait un village fantôme. Sa maison diffère à peine des autres. Le gris domine, mais on distingue de la lumière à l'intérieur et les fenêtres et la porte ne sont pas cassées. Elle passe le seuil et s'adresse en russe à quelqu'un qu'on ne voit pas. Puis elle se tourne vers nous.

   - Je vis avec ma mère et ma grand-mère.

   Les deux femmes entrent dans la pièce en même temps. Sacha est le portrait de sa mère, grande et élancée, les mêmes yeux bleus. La grand-mère a quelques centimètres en moins, mais les traits sont les mêmes. Paul s'avance en tendant la main, un sourire aux lèvres. Elles ne bougent pas et ne sourient pas. Un peu désarçonné, il ne sait pas trop quoi faire de sa main. Il les salue et se présente. Sacha leur dit quelque chose en russe. Sa mère me détaille de la tête aux pieds, comme pour essayer de confirmer ce que vient de lui dire sa fille. La grand-mère garde les yeux fixés sur Paul, une expression de mécontentement en travers du visage. Les deux femmes ne semblent pas se détendre, mais nous font tout de même signe de nous asseoir autour de la table. Puis la mère de Sacha s'adresse enfin à Paul.

   - Pourquoi maintenant ?

   - Les démons sont en train de se regrouper. Il faut agir.

   - Pourquoi vous ?, demande la grand-mère.

   - Ma fille a disparu. Je suis le seul de notre génération qui n'a plus aucune attache.

   À l'annonce de la disparition de la fille de Paul, Sacha l’observe en plissant les sourcils. Elle est visiblement intriguée.

   - Où sont les autres ?, demande-t-elle en me regardant.

   Elle a posé ses yeux sur moi et je me retrouve complètement pétrifié. Ma bouche s'ouvre mais aucun son ne sort. Paul me regarde en riant légèrement puis répond à Sacha.

   - En plus de faire de magnifiques projectiles glacials, tu as le pouvoir d'hypnotiser les gens ?

   - Non.

   - Ah. Alors Yi doit juste être encore sous le choc. Nous devons retourner en France chercher l'une d'entre vous, puis nous partirons sur les traces des autres. J'ai commencé par Yi et toi parce que vous êtes déjà bien entraînés. Ça pourrait m'être utile pour trouver les autres.

   Je dois avoir l'air d'un tel idiot. Je ne sais pas ce qui me prend. Ça ne m'arrive jamais d'habitude, je suis toujours plein de sang froid et de répartie. On dirait vraiment qu'elle m'a hypnotisé. Il faut que je me reprenne.

   Sacha se lève subitement et sort de la pièce. Je sens Paul aussi mal à l’aise que moi face aux deux femmes qui ne nous quittent pas des yeux de l’autre côté de la table. C’est comme un interrogatoire silencieux. J’essaye de poser mon regard un peu partout en évitant le leur, tandis que je remarque que Paul tente de capter l’attention de la mère de Sacha. En vain. Son visage tourné vers moi, les étincelles dans ses yeux me pétrifient sur place.

   Mon soulagement se laisse presque entendre quand Sacha revient quelques minutes plus tard avec un sac sur l'épaule, prête à partir. Elle embrasse sa mère et sa grand-mère, qui lui glisse quelque chose de long emballé dans un morceau de tissu. Sacha le met dans son sac-à-dos. Et nous partons. Je crois que leurs au revoir étaient encore plus étranges que les miens avec mes parents. Une fois dans la rue, un vent frais me fouette le visage et me procure le plus grand bien. Je suis encore en vie.

   Paul commence à avancer mais Sacha s'arrête subitement.

   - On ne se téléporte pas ?

   Il est tout aussi étonné que moi par sa question.

   - Tu sais le faire ?

   - Pas encore, mais je sais que vous le pouvez. Je ne vois pas comment vous seriez arrivés ici sinon.

   - Ah. Paul semble hésiter. Mais..., il regarde autour de lui en balayant la rue d'un geste de la main, ce n'est pas très discret.

   - Il n'y a personne ici, lui répond Sacha.

   Sa réponse ne me surprend pas.

   - Dans ce cas...

   Nous nous rapprochons les uns des autres et je sens les yeux de Sacha sur moi. Elle me détaille de la tête aux pieds. Comme si elle me déshabillait. Je me concentre sur le vent frais.

   - Tu es muet ?, me demande-t-elle.

   Le vent frais. Le vent frais. Le vent frais.

   - Non.

   Elle n'en demande pas plus. Ouf. Paul prend ma main dans la sienne puis celle de Sacha. Il nous indique de faire la même chose avec nos mains libres. Une décharge électrique éclate au contact de nos peaux l’une contre l’autre.  

   - Tu as la main brûlante, commente Sacha.

   - La tienne est glaciale.

   Je ne vais quand même pas me laisser abattre par les beaux yeux d'une fille. Paul semble amusé par notre échange.

   - Yi, tu m'aides ? Nous retournons chez la grand-mère de Marina.

   Aussitôt dit, aussitôt fait.

   Ou presque.

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annececile
Posté le 13/04/2020
Un nouveau personnage et une nouvelle dynamique ! Je me demande comment Sacha et Marina vont s'entendre.... A propos de prenoms, je me suis demande si Paul avait recu ce prenom en hommage a Paulette, proche de son pere? Et Sacha, en russe, est un prenom masculin, c'est le diminutif d'Alexandre. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne peut pas etre donne a une femme (on peut imaginer que sa mere aurait voulu un garcon?) En tout cas, lecture tres agreable !
Schumiorange
Posté le 13/04/2020
Pour les nouveaux personnages, ce n'est pas fini, il y en a encore quelques-uns !

Pour Paul, je ne dis rien, de peur d'en dire trop : )

Et le choix de Sacha est volontaire, comme c'est aussi le diminutif du prénom féminin Alexandra. Et c'est juste un prénom que j'aime bien ! J'ai souvent beaucoup de mal à nommer mes personnages, mais pour elle, c'est venu assez vite.
Renarde
Posté le 21/12/2019
Ah, j'adore le "ou presque" final !

Coucou Schumiorange !

Je me demandais, ils parlent en quelle langue du coup lorsqu'ils sont ensemble ?

Sinon nous avons trois enfants, trois personnalités distinctes : feu, glace, et vent. Deux entraînés, une novice. Et une disparue qui n'est sans doute pas morte. Ton univers se met bien en place !

C'est amusant, parce que j'avais l'impression que Marina s'intéressait bien à Yi. Et Yi a eu un coup de foudre total pour Sacha. Du coup je me demande si tu es partie pour un triangle amoureux ou non.

Je sais, il s'agit de sauver le monde, et je m'attache aux amourettes d'ados XD.

Bref, hâte de découvrir les autres !
Schumiorange
Posté le 27/12/2019
Merci Renarde pour ce commentaire qui m'a fait sourire ! J'avais hésité, mais j'ai fini par mettre mon texte dans la catégorie "romance" aussi parce que même si c'est du fantastique, les amourettes sont toujours là ; )
Et il risque en effet d'y avoir un triangle amoureux… Reste à savoir qui en seront les trois protagonistes : )

Bonne question pour la langue ! Pendant un moment, je pensais enlever toute mention de langue et laisser le lecteur décider lui-même, et finalement c'est resté un peu flou… Dans ma tête, ils parlent anglais entre eux.
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