Chapitre 6 : Montagnes russes

Par Mary

Chapitre 6

Montagnes russes

 

 

Tard le soir, la nuit a enveloppé ma chambre et les lumières de la rue étirent des rectangles clairs sur le plafond. Enroulé dans ma couette, une Myrtille ronronnante me réchauffant les pieds, je fais le point sur cette étrange journée.

D’autres, à ma place, seraient devenus anxieux à l’idée de passer une soirée tout seul dans un appartement vide. Hikaru partie, j’ai mis une machine à tourner et je me suis installé à la cuisine pour m’occuper de photos en attente de traitement. J’aurais pu rester dans ma chambre, comme d’habitude, mais je voulais profiter de ce qui restait de l’ambiance de notre après-midi d’enquête et de confidences artistiques, l’odeur d’Hikaru dans le nez et dans le cœur.

À un moment, j’ai levé les yeux de l’écran et regardé le salon. En fait, j’ai observé la maison d’un œil neuf, comme si j’avais déménagé sans bouger le petit doigt.

Et j’ai respiré.

Je me sentais bien. En paix. Mais en paix avec quoi ? Qu’est-ce qui avait changé ?

J’ai enterré ces questions sous des notions de colorimétrie jusqu’à l’heure de manger. Les lasagnes sur les genoux, je me suis posé devant une série. Sans prévenir, une avalanche de sensations connues mais bizarrement inédites me sont venues en pleine figure. L’odeur de la lessive qui me chatouille paisiblement les narines de temps à autre depuis l’étendage, la douce lumière des loupiotes derrière la télé, Myrtille qui gratte pour rentrer…

Même après ma douche, impossible de me défaire de cette drôle de sensation. Je mettais ça sur le compte de la visite d’Hikaru, mais c’est en bouquinant mon manga que j’ai enfin compris. Papa ne s’était pas absenté depuis des années. Le corollaire à cette affirmation était que je ne m’étais pas retrouvé vraiment seul à la maison depuis des années. Et il semblerait que j’en avais eu besoin, car ce que je ressentais, et ce que je ressens encore maintenant alors que le sommeil me tombe dessus, c’est un immense soulagement.

Je ne sais pas quoi faire de ça.

 

Les miaulements de la chatte me réveillent aux alentours de dix heures. Elle veut rentrer chez elle pour son petit-déjeuner, je ne peux pas la blâmer. Une caresse et elle s’en va, le poil encore ébouriffé d’avoir eu le droit de passer la nuit avec moi. L’air extérieur est plutôt vif, mais ça ne m’empêche pas de prendre mon café dehors.

On dit que la nuit porte conseil, dans mon cas, ça a peut-être marché. Ce matin, je me sens libre. Je me sens moi. Peu importe qu’on paraisse bizarre avec cette histoire d’enquête, plus j’y pense, plus je suis attiré par cette fille. Plus que cela : je crois que je suis en train de tomber sérieusement amoureux.

Bon sang, ce que c’est agréable.

Il faut que j’appelle Rashid.

Il décroche alors que la cafetière crachote les dernières gouttes de mon deuxième cappucino.

— Hey !

— Salut Rashid. Alors, quoi de neuf ?

— C’est plutôt à moi de te demander ça. Comment ça s’est passé hier ?

— Toi d’abord. Qu’est-ce qui se passe avec Lisa ?

Il soupire au bout du fil.

— Pas grand-chose en fait. Je sais pas si je lui plais. Elle m’a laissé son WhatsApp, on a un peu discuté du lycée, du bac et tout, mais après elle a plus répondu. J’ai p’tet dis un truc de travers… je voudrais pas tout gâcher, tu vois. J’ai parlé aussi du fait que mes parents savaient pas pour le vélo, ça faisait sans doute trop d’un coup, et…

— Rashid ! je le coupe. Tu fais ton Rashid.

— Hein ?

— Tu surinterprètes tout et tu pars perdu d’avance. Si ça se trouve, elle a pas répondu parce qu’elle a pas eu le temps, ou autre chose à faire, ou que sais-je encore.

— Ouais, mais si elle m’a pris pour un bouffon avec mon trip écolo ?

— Si elle a pas répondu lundi, essaie d’aller la voir. Et si t’as manifestement merdé quelque part, ça te donnera l’occasion de t’excuser.

— Ou de passer définitivement pour un crétin qui la harcèle.

Je remue si fort mon café qu’il entend la cuillère tinter dans l’écouteur :

— Quoi ?

— Tu crois pas que t’exagères ?

— …

— Allô ?

— Ouais. Peut-être. Puis il y a Zoya, renchérit-il, apparemment désireux de changer de sujet.

— À cause de son mec ?

— Oui. Elle devient un peu parano, à pas vouloir que les parents l’apprennent. Tout ça, c’est à cause de ses copines… Je trouve ça limite raciste de penser que parce qu’on est musulmans, elle a pas le droit d’avoir de copain et que les parents vont l’engueuler.

— Euh… c’est raciste.

Je ne connais pas bien les copines de Zoya et du coup, je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

— Faudra que je lui en touche un mot, mais tu la connais, elle peut être terriblement têtue.

Un euphémisme judicieusement choisi, elle est pire qu’une mule.

—  Ça s’est bien passé avec Hikaru, hier ?

Je lui raconte tout, sa famille, l’aïkido, la frise chronologique, puis je lui pose LA question qui me taraude :

— Pourquoi tu m’as dit que tu la trouvais étrange ?

— Je sais pas trop, une impression. Pourquoi ?

Allez, Mimi, on inspire :

— Je crois que je suis amoureux.

Silence. 

— Wow. Sérieux ? Comme Lola ?

Inspire, expire, faut que ça sorte :

— Pire. Parce que je crois qu’en fait, j’ai jamais été amoureux à ce point-là.

— Ah.

— Je veux dire… j’arrête pas de penser à elle. À ses bracelets aux poignets, à la façon qu’elle a d’écrire ou de dessiner, à son odeur. À ses yeux, et à la façon qu’elle a de me regarder bien en face. Je me sens tellement à l’aise avec elle et pourtant, elle est si mystérieuse, j’ai l’impression qu’il me faudrait des mois pour tout résoudre. Elle a un charme de fou, comme si elle était magnétique…

— Ah ! c’est ça ! s’exclame Rashid.

— Quoi, c’est ça ?

— Ce que je trouve bizarre, c’est ce que tu trouves charmant. Moi ça m’attire pas. Attends, te méprends pas, je l’aime beaucoup et elle est très jolie, mais je la trouve… floue. Ouais, floue. Je sais pas comment le dire autrement.

Elle est pas mal, celle-là.

— Du coup, tu vas faire quoi ? demande Rashid.

— Je suis incapable de dire si je l’intéresse ou pas. On a jamais discuté de notre vie amoureuse, à part la fois où je lui ai raconté tout ce bordel avec Lola. Je sais même pas si elle est déjà sortie avec quelqu’un.

— On a le séminaire sexo demain, ce sera l’occasion de lui demander. Puis ça permettra de blaguer un peu si jamais le sujet passe mal.

Putain, j’avais oublié. On a l’association qui vient parler de sexualité, de consentement et tout ce genre de trucs une fois par semestre. Quelque chose me dit que je vais encore en prendre plein la tronche. Il y a forcément quelqu’un qui va remettre cette histoire de photo sur le tapis. Je parierai sur un des gros débiles du gang des costards.

— Mimi, t’es toujours là ?

— Ouais. J’avais oublié qu’on avait l’asso, alors que Gosselin en a parlé la dernière fois.

— Perso j’échappe à la vieille chouette du labo de chimie, pour une fois, je vais pas me plaindre. Ah, attends.

J’entends la voix d’Eshani en fond, avant que Rashid ne baragouine quelques mots, puis :

— Je dois y aller, désolé.

— T’inquiètes, moi je dois me préparer, je suis encore en pyjama et j’ai ma tante à midi.

— Celle qui est un peu chiante ?

— Celle-là même. Allez bisous.

— Bon courage, à demain.

— À demain.

On raccroche et je m’offre une toilette de chat avant de m’habiller. Rashid a raison de trouver ma tante Muriel un peu lourde. C’est la sœur de ma mère et Papa tient à ce qu’on se voit régulièrement, même si je le soupçonne de ne pas bien l’aimer non plus. Elle travaille dans une grande banque avec beaucoup de responsabilités, c’est l’archétype des femmes d’affaires bien habillées et un poil trop maquillées. Rien qu’à sa façon de s’adresser aux gens, elle fait tout de suite faux-cul. Le pire, c’est qu’elle m’aime bien. Moi, je la trouve assez égocentrique et surtout un peu réac. Elle trouve étrange que Papa ne se soit jamais remarié pour que j’aie un modèle féminin à la maison et parce que « voir quelqu’un ça lui sortirait la tête du boulot ». Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Je n’ai jamais compris cet appétit de se mêler systématiquement de la vie des autres pour ensuite aller la raconter à tout le monde.

Elle m’emmène manger dans un joli restaurant dans Paris, où elle m’explique en long et en large comment elle a soupçonné à raison un détournement de fonds dans une des boîtes dont elle s’occupe. Elle m’a demandé si j’avais « une petite chérie » comme si j’avais huit ans, j’ai vaguement évoqué qu’une fille me plaisait sans rien ajouter de plus. Elle ponctue le repas de remarques sur les passants, ce qui est parfois drôle, parfois atterrant : « Elle est jolie sa jupe, elle doit valoir cher ! », « Ce type ressemble à son chien ! » (c’est vrai) ou le pire « Ah mais les couples mixtes, ça marche jamais, surtout avec les Arabes. C’est pas toi qui avais le petit copain marocain ? ». Là, je ne tiens plus et décrète que j’ai des devoirs à faire et elle me raccompagne à l’appartement en me confiant qu’elle est ravie qu’on ait pu passer un moment tous les deux.

Une fois seul, je retrouve cette étrange impression de soulagement dont je n’ai pas osé parler à Rashid ce matin. J’aurais bien aimé avoir une soirée de plus rien que pour moi, aussi douce que celle d’hier. Pourtant, quand Papa rentre avec la tronche heureuse de celui qui a un peu trop fait la fête, je suis content de le voir et de préparer le repas avec lui.

Question sentiments, je suis pas encore au point.

 

Le lundi, Monsieur Gosselin nous emmène donc dans la grande salle d’étude sous les combles, pour l’occasion réaménagée en salle de conférence. Les trois femmes et les deux hommes de l’asso, les mêmes intervenants que d’habitude, se sont rassemblés près du tableau et mettent en route le rétroprojecteur. Hikaru et moi retrouvons Rashid ; on se cale dans un coin de la salle, à l’intersection de l’agglomérat de profs accompagnants, des groupes populaires, des geeks et des filles et fils de bourges qui, en bonne catégorie socioprofessionnelle, ressemblent à une réunion du conseil administratif d’une multinationale.

Trois rangs devant moi, Lola se retourne et me lance un regard interrogatif. Elle aussi, elle y a pensé. L’intervention dure trois heures, avec un quart d’heure de pause au milieu : je vais battre les records d’apnée.

— À votre avis, ça va porter sur un truc en particulier, aujourd’hui ? demande Rashid.

J’ironise :

— Mmmh, si on veut bien faire les choses, je parierais sur le cyberharcèlement et le revenge porn.

On en rit, mais en vrai, je n’en mène pas large.

Un des membres de l’asso, une petite jeune femme aux cheveux roux, appuie sur la télécommande et le titre de la présentation apparaît. Au menu cet après-midi : « Féminisme et intersectionnalité », suivi de « Droit à l’avortement et délit d’entrave » agrémenté d’un « Minorités » obscur.

Je tourne la tête vers Hikaru qui observe l’écran, impassible. Je me demande à quoi elle pense. Qu’on est certainement une nation de connards pour avoir besoin d’inculquer le respect d’autrui dans le programme scolaire ? Remarque, de ce que je sais, je suis pas sûr que le Japon soit mieux sous certains aspects. Elle doit lire dans mes pensées, car elle soupire :

— Mes potes japonais en reviendraient pas qu’on ait ce genre de cours.

— Ah ouais ?

Elle opine du chef :

— Et aux États-Unis, tu aurais déjà une association de parents d’élèves en procès avec l’école pour avoir prononcé le mot avortement.

— Ambiance, ambiance, soupire Rashid.

Pendant une heure et demie, on parle des féminismes dans le monde, des revendications, des droits à la parole, etc. De la place dans la société. Des minorités, en fait, on mentionne principalement les minorités ethniques, et encore, très brièvement. Comme dirait Zoya : « On est dans un lycée avec une majorité de gens riches et blancs, qu’est-ce que tu veux qu’ils voient comme différence avec leur tête dans le tunnel des privilégiés ? ». Parfois, elle est plus mordante qu’un piranha et pourtant, une partie de moi est sûre qu’elle a raison. Comment les gens de cette asso font pour pas baisser les bras ?

La pause sonne et on sort tous de la salle en petits îlots mouvants, discutant çà et là des sujets qu’on vient d’entendre. On s’isole tous les trois. C’est devenu un réflexe, maintenant : le silence des autres, moi, et Hikaru et Rashid autour, comme une soupape de sécurité.

— En gros, on en a pour une heure et demie de Loi Veil et de Planning familial et de campagne anti-désinformation, conclut Rashid en allumant machinalement son téléphone.

Il doit regarder sa conversation avec Lisa.

— Au fait, je demande, comment ça a évolué ton affaire ?

Un sourire illumine le visage de mon meilleur ami :

— T’avais raison. Elle était chez sa grand-mère, elle avait pas vu mon message.

Et le voilà qui se remet à pianoter sur le clavier.

Hikaru, appuyée contre le mur, rajuste sa queue de cheval et demande alors :

— C’est compliqué la drague, ici ?

Comme ça, BAM ! En plein dans la tronche. Hikaru : 1, Mimi : 0.

Rashid lève le nez de WhatsApp et me lance un coup d’œil entendu, avant de répondre :

— Euh… ben. Ça dépend de ce que t’entends par compliqué, et ça dépend des personnes que tu dragues, j’imagine. Pourquoi ?

— Pour savoir. D’un pays à l’autre, les habitudes sont pas les mêmes.

Je veux avoir l’air cool et détendu, mais je parviens seulement à bafouiller :

— T’as déjà eu des rencarts dans plusieurs pays, alors ?

— Des trucs sérieux ? renchérit Rashid.

Un sourire étire légèrement ses lèvres et elle acquiesce en rajustant négligemment son écharpe :

— Un garçon et une fille aux US et un autre gars au Japon. Bon, pour lui, c’était un peu plus compliqué, mais tout était compliqué, là-bas.

Hikaru : 2, Mimi : KO.

Je déglutis péniblement. Elle joue dans une tout autre cour que moi. J’arrive juste à dire un « Oh » et encore une fois, Rashid me sauve la mise tout en essayant d’en savoir plus :

— Wha. Du coup… t’es bi ?

Elle hausse les épaules :

— Je sais pas. Je m’en fous. Je sors avec les gens qui me plaisent, c’est tout. Je cherche pas plus loin.

Leur discussion se poursuit et pourtant je n’écoute plus. Je devrais, sans doute, mais il faut déjà digérer l’information. Elle a vachement plus d’expérience que moi ! Avec garçons ET filles ! J’ai à peine touché les seins de Lola — et j’ai jamais même songé à embrasser un mec.

Comment je pourrais l’intéresser ?

Le cœur au trente-sixième dessous, je me dirige vers la salle quand la cloche retentit. Devant moi, Hikaru ne se rend absolument pas compte de mon découragement, et tant mieux. Rashid, lui, n’est pas dupe, mais a la politesse de ne pas faire de remarque dans l’immédiat.

On se rassoit tous dans un brouhaha de raclements de chaises, de sacs qui tombent au sol et de rires un peu trop forts pour sonner juste. Quand on atteint un silence approximatif, un des gars de l’asso se lève et s’éclaircit la gorge :

— Avant d’enchaîner, il a été porté à notre attention un évènement récent. Apparemment, l’une d’entre vous aurait été victime de revenge porn et de cyberharcèlement, c’est bien ça ?

Ça me fait comme un oreiller qu’on m’aurait plaqué sur le nez. Le gars dirige son regard vers les futurs polytechniciens en costard au premier rang. J’en étais sûr. Je l’avais vu venir. Je me terre sur ma chaise, prêt à m’en prendre plein la gueule encore une fois, mais Lola est plus rapide que moi. Elle bondit de son siège, le visage écarlate, et s’écrie :

— Lequel d’entre vous a pas pu fermer sa gueule, espèces de bâtards ?!

Tout le monde se retourne vers elle, qui récupère son sac en fulminant.

— Mademoiselle, auriez-vous quelque chose à nous faire partager ? demande posément une des femmes de l’asso qui ne sait apparemment plus où se mettre.

— J’ai déjà partagé mes seins, merci, réplique Lola en gagnant l’allée centrale. Tout le monde les a vus, tout le monde est content, voilà. Tiens, puisque vous êtes là, vous savez ce que m’a dit l’administration ? Que je n’avais qu’à pas prendre ce genre de photo ! Comme quoi vous servez à quelque chose, hein !

— Samuel avait qu’à pas la partager, ricane une voix.

Lola hurle presque :

— ON T’A PAS SONNÉ OCTAVE ! Mimi y est pour rien, quand est-ce que vous allez vous rentrer ça dans le crâne, bande de cons ?

Elle part en tempêtant et me lance un regard hésitant. Elle s’arrête un instant devant Monsieur Gosselin, mais prof ou pas, je mets quiconque au défi de se mettre en travers de sa route.

Moi, j’ai envie de disparaître. Mais je peux pas laisser Lola comme ça. Et ça me fait donc deux bonnes raisons de me casser aussi de cette salle remplie de crétins. J’inspire un grand coup et me lève à mon tour, sous les yeux médusés de Rashid qui s’attendait plutôt à me voir scier le plancher. Personne ne pipe mot et le porte passée, j’entends le conférencier embrayer sur l’avortement, comme si de rien n’était.

Je trouve Lola sur les marches de l’escalier, encore rose de rage, et m’assois à côté d’elle. Elle ne dit rien, alors je tente :

— Gosselin a même pas essayé de m’arrêter.

Elle hausse les épaules et resserre la queue de cheval qui retient ses longs cheveux blonds.

— Tu sais, c’est gentil me défendre, mais… laisse-les faire leur merdier dans leur coin. Je m’en remettrai.

Soudain, je me souviens d’une chose :

— Mon père te dit que si t’as besoin, il est là. Un mot, et t’as tout un commissariat pour toi ou presque.

— C’est pas juste…, elle finit par souffler.

J’ignore pour quoi ou pour qui elle le dit, mais c’est vrai.

— Je sais.

— J’aurais jamais dû faire cette photo.

— Tu vas quand même pas leur donner raison, si ?

Elle renifle discrètement, puis redresse la tête.

— Non, t’as raison.

Pause, puis :

— Je peux te demander un truc ?

— Quoi ?

— Il y a quelque chose entre toi et la nouvelle ?

— Euuuh… Non. Pourquoi ?

— La façon dont vous vous regardez. Ou alors c’est moi qui me fais des films.

Qu’est-ce que je réponds, franchement ? Que je suis vraiment amoureux pour la première fois de ma vie ? Elle reste mon ex. J’aimerais pas qu’on me balance ça au détour d’un escalier. Puis, il n’y aura peut-être jamais rien entre Hikaru et moi. Alors, quand elle se tourne vers moi, je demeure muet.

— Ça va, Mimi, c’est une très bonne chose.

— Hmm. Ouais. On verra. Et toi, ça va avec ton nouveau copain ?

Elle détourne un peu les yeux et sourit en coin :

— Impec.

Le prof d’histoire apparaît soudain en haut des marches. On doit y retourner, bien évidemment. Au moins, pour ne pas perturber l’audience, on a le droit de rester au fond de la salle. C’est toujours ça de pris.

Quand Rashid et Hikaru me retrouvent à la fin de journée, je n’ai qu’une envie malgré leur bonne humeur : rentrer chez moi et me planquer dans mon lit jusqu’à demain, en me disant que tout ce bordel sera passé.

Je tire la tronche et ça se voit. Hikaru n’est pas très à l’aise et une fois que Rashid s’est éclipsé, le silence entre nous est un peu pesant. D’habitude, ça n’arrive jamais. À quelques pas du portail, je soupire enfin :

— Désolé. Ça ira mieux demain.

Elle ne répond pas, du moins c’est ce que je crois avant de sentir sa main se glisser lentement dans la mienne pour ne pas la lâcher. Hikaru regarde toujours droit devant elle, pommettes hautes et le coin des lèvres joliment retroussé. Ses doigts sont fins, sa paume tiède contre la mienne et j’ai un feu d’artifice dans le creux du ventre.

Pour finir, juste avant qu’on se sépare pour rentrer chez nous, elle se penche et m’embrasse doucement sur la joue. Les yeux un peu pétillants, elle me lance un simple « À demain, Mimi ! ».

En la regardant s’éloigner, je repense à ce qu’a dit Lola et je me dis que tout n’est peut-être pas perdu.

Mon portable vibre sous un message qui se révèle être de Rashid.

 

« Ça va ? »

« Ça ira. »

« On a un peu discuté avec Hikaru, tout à l’heure.

C’était cool. Je pense que t’as moyen de tenter un truc. »

 

Ouais, moi aussi, je finis par me dire ça.

 

« Il s’est passé quelque chose quand on est sortis, je te raconterai demain. »

 

« Ok. » Smiley-qui-dit-ok. Smiley bisous.

 

Sur le chemin du retour, tout ce qui était brouillon s’éclaircit un peu. J’ai beau avoir passé une journée bien craignos, tout n’est pas à jeter.

Je lève le nez. Les journées commencent à rallonger franchement maintenant. Je m’organiserais bien une sortie photo ce week-end, une longue, où je puisse m’éloigner, chercher de nouveaux endroits, de nouvelles lumières. Ça me fera prendre l’air et me concentrer sur autre chose que sur le lycée.

Ma clé tourne dans la serrure de la maison et Papa n’est pas encore rentré. Étrange. Je pose mes baskets, suspends ma parka. Le petit rituel habituel, les gestes rassurants où ton esprit comprend que tu es revenu en zone sécurisée. J’hésite, et me dirige vers la salle de bains.

J’ai besoin d’une douche pour me remettre les idées au clair. Hikaru. Lola.

Hikaru.

En me déshabillant, je me pose la question : est-ce que je lui plais ? Le miroir me renvoie mon regard un peu las et mes cheveux emmêlés. En termes de présentation, j’ai vu mieux. Hikaru est toujours si bien habillée, avec son style inimitable. L’autre jour, elle est venue avec une veste de costard sans doute piquée à son père. Je lui ai demandé si elle voulait aller à la réunion du CAC40 avec Octave et sa clique, on a ri, puis elle a tiré les pans du tissu sur son jean moulant pour se donner un air encore plus strict, donc on a ri encore plus fort.

Je ressemble à quoi, moi, avec mes grands t-shirts ?

L’eau presque trop chaude me remet les idées en place. Des fois, j’ai le moral qui part en vrille et mon estime de moi-même en prend un coup. Les mains pleines de savon, je repense à la chaleur des doigts d’Hikaru tout à l’heure. À la sensation de dingue que j’ai eu dans le ventre. Et pas que dans le ventre, si je suis tout à fait honnête. Je m’imagine ce que ça me ferait de la tenir dans mes bras quand j’entends un bruit de clé.

— Mimi ? T’es à la douche ?

— Ouais !

— Viens voir !

Je me dépêche de sortir. Qu’est-ce que Papa peut bien me vouloir ? J’espère que c’est pas encore le lycée qui a appelé à cause de ce qui s’est passé cet après-midi. Je suis quand même parti cours sans autorisation. C’est le genre de truc qui passe moyen, mais je pense pas que le prof nous en tienne rigueur au vu de ce qu’il m’a dit la dernière fois.

Je renfile mes fringues à la hâte, en me faisant la réflexion que vraiment, demain, je pourrais tenter de m’habiller mieux.

Papa s’affaire près de la platine. Les premières notes d’un album de Springsteen retentissent dans le salon. Je demande :

— Tout va bien ?

Quand il se retourne, impossible de savoir si mon père est excité ou au bout du rouleau. Sans doute un peu les deux.

— On a eu un autre vol, déclare-t-il d’emblée.

— Déjà ?! Le Lémure ?

— Ouais. Et devine quoi ? Dans Paris, encore une fois. Ça ne lui est jamais arrivé ! Pas deux fois au même endroit à la suite. Il a encore laissé un valet de cœur, tu te rends compte ? Ça pourrait être l’erreur qu’on attend depuis tout ce temps, celle qui permettra de le coincer !

Le paternel ne tient plus en place. On mange une plâtrée de nouilles au beurre qui refroidit dans les assiettes pendant qu’il me déballe tout. Je suis heureux que Papa partage encore tout ça avec moi, comme quand j’étais gosse, et je vois bien que ça le rend heureux aussi.

À ce contrat de bonheur tacite s’ajoute désormais une clause en petits caractères qui n’existe que pour moi : sans le vouloir, Papa vient de me donner une occasion en or de passer un moment en tête à tête avec Hikaru.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
VavaOmete
Posté le 24/08/2021
♥♥
J'adore, vraiment, j'adore.
Pas grand chose à dire d'autre d'ailleurs : c'est doux, un peu mélancolique, choupi, rageant, triste, heureux, beau, énervant... bref, c'est l'adolescence ! J'ai hâte d'en savoir plus sur le Lémure et de voir comment la relation entre Mimi et Hikaru va évoluer ! Merci pour ces petits tranches de douceur !
Mary
Posté le 25/08/2021
Merci Vava <3
Tout ce que tu attends arrive (ooooh oui *rire machiavélique*)

À très vite :3
Hinata
Posté le 24/08/2021
Toujours aussi chouette :)
J'aime beaucoup beaucoup le développement tout mignon des sentiments de Mimi, c'est sûr que Hikaru doit le trouver super trop chou huhuhu
J'ai aussi vachement aimé le fait que tu abordes des sujets plus inhabituels, comme le besoin de solitude, ce genre de choses :)
Je trouve aussi très bien le fait que l'histoire de photos suivent encore Lola et Mimi (même si ça me révolte haha), je me demande d'ailleurs si on aura le fin mot de cette histoire ou pas un jour...

Bravo pour tes avancées et à la prochaine !
Mary
Posté le 24/08/2021
Merciiiii <3

Aaah oui, côté Mimi on va aller vers les choses sérieuses, pour Hikaru et pour le reste.
Et oui oui, on aura bien le fin mot de l'histoire pour cette histoire de photo de Lola, mais il reste pleiiiin de choses avant hinhin

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
Vous lisez