Chapitre 6 - Malgré la douleur et les cicatrices

Par Keina
Notes de l’auteur : Ce chapitre fait référence à l'épisode 12 de la saison 2 de Torchwood, "Fragments". Bonne lecture !

Ianto n’imaginait pas reprendre un semblant de vie normale dans un endroit aussi extraordinaire que le Royaume Caché, mais il se promit d’essayer. Tout valait mieux que l’enfer qu’il venait de traverser.  

Il se rétablit peu à peu, parvint à se lever, et après quelques séances de rééducations, à se déplacer normalement. Jane était revenu le voir, chaque jour. Malgré ses réticences à aborder le sujet, il l’écouta lui parler des Gardefés.

Tout d’abord, contrairement à ce qu’il avait cru, les Gardefés n’étaient pas immortels, du moins pas que Jane le sache. Elle-même avait près de quatre-vingt ans (mais elle était aussi à moitié elfe, comme une minorité de résidents du Royaume que l’on nommait les Silfes, et possédait, de base, une longévité accrue), et elle était persuadée qu’une fois leur mission effectuée, leur magie finirait par se dissoudre dans l’espace et le temps, et qu’ils se transformeraient en énergie pure. Ce n’étaient que des spéculations, bien sûr, mais cela faisait plus de soixante ans qu’elle étudiait le sujet, et les spéculations s’étaient petit à petit transformées en faits, puis en légendes.

Pas que cela change quoique ce soit pour Ianto, qui n’avait aucune envie de se changer en paillettes dorées, pas plus que de vivre éternellement, sous une forme ou une autre.

Les Gardefés n’étaient donc pas immortels, seulement invulnérables. Rien ne pouvait les tuer, et eux-mêmes ne pouvaient donner la mort. Ils étaient comme… des boucliers, chargés de défendre certains êtres ou certaines choses à travers les mondes parallèles. Ianto n’avait pas vraiment compris qui ou quoi, mais cela avait un rapport avec l’essence même du multivers, et la nécessité de le garder dans un équilibre précaire. D’où leurs ailes, qui leur permettait, non seulement de voler, mais aussi de passer d’un monde à l’autre. Les Gardefés étaient disséminés à travers les mondes, et seule Jane était en mesure de les localiser.

Mais cela, ce n’était plus l’affaire du Gallois. Beve lui avait offert de rester au Royaume Caché, et, ne sachant où aller, il avait accepté, pour un temps du moins. Il ne pouvait pas retourner dans son monde, affronter le regard de ses proches (sa sœur, merde, sa sœur qui devait le croire mort, tout comme sa mère, son beau-frère, sa nièce et son neveu qu’il ne reverrait sans doute jamais), pas dans cet état. Pas après… tout ça.

Ses ailes n’existaient plus. À la place, Ianto avait découvert, lorsqu’il s’était regardé dans une glace pour la première fois depuis sa transformation, deux abominables cicatrices qui barraient son dos de part et d’autre de sa colonne vertébrale. Cependant, ses capacités empathiques, elles, n’avaient pas disparues, même si la magie ambiante dans laquelle baignait le Royaume Caché les camouflait quasi entièrement. Jane avait mis un point d’honneur à lui apprendre à les contrôler, et Ianto avait fini par se laisser convaincre. De toute façon, il n’avait plus la force de se battre contre qui que ce soit.

Il ne haïssait pas Jane. Il éprouvait même une certaine admiration pour cette femme discrète dont l’instinct de protection semblait dominer toutes ses autres qualités. Simplement, il n’avait pas envie de se rapprocher d’elle. Il ne lui demanda pas pourquoi elle était aveugle, ou comment elle était devenue la première des Gardefés. Pas plus qu’il ne lui raconta ce qu’il avait vécu entre le désastre de Canary Wharf et la perte de ses ailes.

Depuis qu’il lui avait laissé entendre qu’il avait voulu l’amputation de ses ailes et qu’il ne les regrettait pas, malgré la douleur, malgré les cicatrices, il sentait sa désapprobation silencieuse aussi sûrement que s’il avait pu capter ses émotions. Elle ne comprenait pas, et il ne ressentait pas l’envie de lui expliquer.

Et puis, il y eut les rêves.

Le premier rêve s’était manifesté juste après son réveil. Lisa était encore vivante, même si les cybermen (c’était comme ça qu’ils s’appelaient, dans son rêve) l’avaient grandement amochée. Les autres étaient tous morts, Torchwood venait tout juste de disparaître dans la bataille de Canary Wharf, mais Lisa, sa Lisa, était encore vivante.

Il était revenu à Cardiff, sa ville d’origine, pour trouver un moyen de la guérir, de l’empêcher de se transformer complètement en l’une de ces… choses. Il avait un plan.  

Dans son rêve, il aidait un homme – une sorte de capitaine tout droit sorti de la Seconde Guerre mondiale – à capturer un ptérodactyle au milieu d’un hangar. À son réveil, cela lui avait paru absurde, évidemment. C’était son premier rêve depuis sa transformation, et c’était tout ce que son subconscient lui avait soufflé ? Un dinosaure et un héros de guerre sexy dans la banlieue de Cardiff ? N’importe quoi…

Pourtant, pourtant… cela lui avait paru si réel ! Il se souvenait encore de l’adrénaline octroyé par la chasse, de ses échanges acerbes avec son acolyte au manteau de la RAF (Ok, alors vous laissez entrer le ptérodactyle, mais pas moi ? — On a besoin d’un chien de garde. — Je peux le devenir. Comme un réceptionniste. Maintenance, repas, nettoyage. Ce manteau a bien besoin d’un nettoyage à sec. Comme un majordome, je peux être un majordome… — Nous n’avons pas besoin d’un majordome.), de son odeur lorsqu’ils avaient roulé l’un sur l’autre dans la poussière du hangar, de ses propres sentiments confus lorsque le capitaine avait enfin accepté de lui donner un travail. Un travail à Torchwood Cardiff.

Un travail qui allait lui permettre de sauver Lisa.

Les jours suivants, Ianto avait continué à rêver, et c’était comme si un autre pan de l’histoire, un drôle de futur alternatif, se déroulait durant la nuit.

Il n’en avait pas parlé à Jane, ni à Beve. Il ignorait pourquoi. Peut-être qu’il avait peur de voir ces rêves s’évanouir, se déliter dans la réalité des mots.

Mais quand il était entré pour la première fois dans la maisonnette confortable que Beve lui avait attribué sur l’une des collines du Château, face aux montagnes majestueuses, il s’était posté devant le miroir de la salle de bain et avait soigneusement rasé la barbe qui recouvrait son visage. Puis il avait plongé son regard dans le miroir, dans ses yeux éteins, vieillis (il n’avait pas encore vingt-quatre ans, mais s’en donnait vingt de plus) et avait fait le vœu que dans cet univers alternatif, qu’il soit rêve ou réalité, sa Lisa vivrait, et qu’il trouverait un moyen de la guérir.

Parce que, sans cela, que lui restait-il ?

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