Chapitre 6 : Le jour porte l'énigme et la nuit une réponse - Nouvelle version

Notes de l’auteur : Version du 18/09/2022

— Bougeons, trancha Orazio. On va rejoindre les cohortes. Je préfère rester avec eux qu’avec toi. Quelque chose dans ce bâtiment et dans cette ville me colle la nausée.

Je n’aurais pas mieux dit. 

Leukophaios acquiesça, les yeux rieurs et le teint hâlé de bleu par la Lune. Orazio se détourna de son compagnon pour avancer à grands pas vers la gauche. L'attirance pour le jeune homme en gris s'était visiblement évaporée. Moi-même je n’étais plus certaine de tout à fait le reconnaître à cet instant. Il faisait si... étrange ? Nous nous mîmes à marcher. Eux devant et moi dissimulée derrière tout ce que je pouvais trouver dans ces drôles de rues désertes si peu communes à Esquiliae. Ce n'était pourtant pas qu’Esquiliae s'avérait réellement calme. La différence se montrait subtile. Une simple chose qui ne coïncidait pas. Mais quoi ? Impossible de mettre le doigt dessus. Au-delà du souvenir du cadavre, l'atmosphère tout entière m’imprégnait d'un sentiment d'alarme. Un chat qui pleurait, le vagissement d'un bébé abandonné ou les exclamations d'une bande de jeunes aristocrates en vadrouille... Le thème demeurait, mais étouffé, distant, comme si une bulle nous isolait de ces existences. Cette rumeur aurait même pu ne s'avérer qu'une illusion d'une divinité malicieuse, pour ce que j’en savais. L'œil seul comptait. L'œil lui prouverait si ces éclats appartenaient à d'obscures créatures ou à la vie terrestre. Or, privés de ce sens, à peine éclairés par la lune, nous errions sans parvenir à nous rapprocher de la source de bruit, qui s'éteignait sitôt que nous étions près de la saisir. 

— On va marcher encore longtemps ? sourit Leukophaios. Non pas que cela me dérange, mais le groupe n’est pas censé être si loin. 

Orazio fronça les sourcils. Il se retourna de manière à surplomber Leukophaios, que son ample tunique grise amincissait davantage.

— C’est vrai. Les étrangetés se multiplient depuis que je suis avec toi. 

— Peut-être qu'Eskandar est de retour à la caserne ? suggéra Leukophaios, l'œil pétillant. Depuis le temps qu'on les cherche. Ils ont peut-être fait demi-tour ? Ce serait plus prudent d’y aller.

— Tu as peur maintenant ? 

La lune gibbeuse vernissait les rues d'un gris halo glacé et il semblait que les rayons tombés du ciel se mêlaient de ténèbres dans leur chute. Voilés, ils n'éclairaient qu'avec peine les venelles et avenues pavées où à chaque carrefour, quelqu'un pouvait nous guetter. Esquiliae n'était pas sûre. Les pas des porteurs de litière résonnaient bien dans le lointain, mais nous ne les croisions jamais : impossible de leur demander des indications au sujet des cohortes de Domitia. C’était comme s’ils s’évanouissaient dans les ombres sitôt que nous avancions dans leur direction.

— Je n'ai pas peur, souffla Leukophaios toujours avec son éternel sourire moqueur. Mais je ne pense pas que quelqu'un vienne nous trouver. Nous n'avons pas croisé un rat. À moins que tu souhaites que nous restions seuls... J’ai vu comment tu m’as regardé. Tu as le regard expressif.

Dans le même temps, Leukopahios s'était approché d'Orazio suffisamment près pour que l'humidité de son souffle dégoutte sur la peau du prisonnier. J’imaginai tout. Sa chaleur. Son odeur un peu âpre de la longue veille. Il aurait suffi d'un geste afin qu'Orazio caressât ces drôles de mèches inégales. Je sentais ce qu’Orazio devait sentir, une brûlure se diffusant dans ses entrailles. Cette peau qui luisait d'un gris perle dans le monochrome de la nuit. Vu comme Orazio fixait ses lèvres, il devait s'imaginer l'embrasser, langoureusement. Il n'y avait plus de nuance. C’était blanc ou noir. 

Et gris, ce Leukophaios gris. À quoi jouait-il ? Terriblement gênée, je fus sur le point de sortir de derrière mon tas d’amphores pour interrompre tout ça quand Orazio me coupa dans mon élan. 

— Continuons, grogna-t-il en reculant. Au besoin, nous les retrouverons près des remparts.

Ainsi donc, Orazio repoussait cette avance... Soulagée, je soupirai tout bas et me faufilai derrière une fontaine. Ma tunique chuchota. Pendant un instant, je crus être repérée : Orazio jeta un coup d'oeil par-dessus les toits des insulae dont les étages masquaient l'horizon des étoiles. Mais rien. Une autre idée devait lui trotter dans la tête, la fuit bien sûr. Une opportunité pareille de s’échapper ne se représenterait pas deux fois. Se cacher dans les entrailles de l'Urbs, puis galoper vers l'Est ou vers le Nord, se faire oublier. Ce ne serait que, quoi, sa quatrième ou cinquième patrie ? Il suffirait de se débarrasser de sa maigre escorte, un jeu d'enfant. Enfin, d’après ses calculs. Il ignorait ma présence et que je serais plus difficile à passer encore que Leukophaios. 

Je me retournai un instant pour calmer les battements de mon cœur. Si je devais courir d’ici peu, il fallait que je sois prête. Que je récupère un peu. J’entendis alors Orazio entamer une mélopée familière : 

— Némésis, tu repousses la noire envie.

Sous ta roue irrégulière, qui ne laisse pas de trace,

La fortune des mortels vacille.

Et avançant sans crainte dans les ténèbres,

tu fais ployer le cou de l’orgueilleux.

Une grande inspiration. Puis, en un ample mouvement vif, je me retournai pour fondre sur Orazio et le mettre hors d'état de nuire à Leukophaios. 

— Que... ?

Mon balbutiement s’éteignit face à la scène. Heureusement, il restait mes réflexes. Je me recroquevillai à nouveau dans ma cachette, le coeur prêt à se rompre dans ma poitrine. Des fourmillements me piquaient à l'endroit où mes précédentes blessures m'abîmaient. Je n’avais ni souffle, ni force, ni rien. Sous mon crâne, ce fut comme si l'on agitait un nid de larves et il me fallut toute sa concentration pour ne pas vaciller. 

— Bonjour, Orazio. Je m'excuse, mais je préférais rendre les choses claires entre nous.

Du rouge. Vermeil, garance ou amarante, pour le peu que cela importait. Un ruissellement de tissus superposés et une voix chaude et rocailleuse comme la poussière du Sud sous le marteau de l'été.

C’était un astre rouge qui brisait la monotonie grise de la nuit. C’était un coup de pinceau. Un coup de sang.

— Où est Leukophaios ? fit Orazio d’une voix secouée. Je tourne les yeux et... Qu'est-ce que tu me veux ? Où il est ?

— Ah... Qui sait ? Mettons ta lenteur sur le compte de la fatigue. Ton ami est parti quand tu as eu le dos tourné, il faut croire. Il a vu le poignard que tu lui réservais. J'attendais que tu sois seul. Ta trahison n’aura fait qu’accélérer l’heure de notre rencontre. 

Que faire ? Agir ? Je ne ferai pas le poids. J’avais mes économies qui patientaient, mon petit rêve à moi. Sonner l’alarme ? Venger Dillia ? Les hypothèses bourdonnaient, aucune ne convenait. Le Marionnettiste s'approcha d'un pas. Orazio releva sa garde, les poings serrés et la jambe avant alerte, prête à entrer dans la danse au moindre geste menaçant. Les mouvements de son adversaire seraient d'ailleurs son unique indice. Le masque qui dissimulait les traits du saltimbanque empêchait de deviner à ses expressions les zones qu'ils comptaient frapper. Cela limitait les possibilités de lecture. Au loin, un rire d'ivrogne éclata, bien vite étouffé dans l'exceptionnel silence d’Esquiliae. Je ne me voyais pas non plus attaquer par derrière, je ne trouvais pas de faille dans l’attention de notre adversaire.

— Je ne te veux aucun mal, reprit le Marionnettiste. Enfin, pas comme tu peux l'imaginer. C'est l'ennui de l'écheveau et de sa laine, puis de la fleur. Tu connais la fleur ? Elle pousse, nourrie des larmes de peine. Ahura Mazda l'a dit. Ahra Manyu aussi.

— Ça n'a aucun sens.

Orazio secoua la tête, mais sous-estimer le Marionnettiste serait une erreur. J’en garde encore une cicatrice sur la hanche. Le fil de sa lame renvoyait l'éclat de la lune avec dureté. J’aurais voulu m’extirper de cette gangue, aller aider Orazio... Mais je ne bougeais pas. J’avais la sensation que l’on m’avait brisé les os. Pourtant, quelque chose clochait dans cette scène. Le Marionnettiste ne collait pas au souvenir que j’en avais.

Son masque était moulé dans ce qu'il semblait être du bois, des racines noueuses qui s'entrelaçaient pour former une résille par-dessus des morceaux de verroterie colorée. Ils se reflétaient entre eux et nul doute qu'à la lumière du jour, d'autres motifs devaient apparaître sous l'effet de leur brillance. Cela n’avait pas changé. Cependant, malgré cette apparence de vieillard des bois...

— Tu es une femme, remarqua Orazio. Ta voix, ta silhouette.

Voilà qui était nouveau. Les questions bourdonnèrent de plus belle. Cela remettait en cause toute notre enquête, s’il y avait une complice. La Marionnettiste baissa la tête, une lueur noire au fond des yeux. Et attaqua. Aussitôt, Orazio réagit. Il s'effaça pour laisser la lame le frôler et recula afin de se positionner hors de portée de son adversaire. La distance. Face à un individu armé aussi dangereux, il n'avait pas d'autre choix que de jouer à la truite sauvage, et glisser sur les pavés. Bondir, se courber, courir. Il bougeait bien en dépit de ses blessures, nul doute qu’en forme il aurait été au niveau. Quelques tresses s'échappaient du capuchon de la Marionnettiste qui, malgré la vigueur de ses attaques, paraissait presque sereine. Son souffle demeurait égal là où celui d'Orazio ne tenait plus qu'à un fil. 

C'était comme si la Marionnettiste s'amusait.

— Tu es une sacrée combattante. Par contre, ça change de d'habitude, ces coups de couteau dans une ruelle. On m’a dit que t’étais plutôt poison. Je t'ai fait quelque chose ? Rien de personnel, j'espère ? enchaîna-t-il d'une traite, la main sur le flanc probablement pour tenter de contrer le point de côté qui s'y épanouissait. 

— J'observe, glissa-t-elle après un coup plus vigoureux que les autres. Ne t'inquiète pas, je ne compte pas t'exécuter ce soir. Tu es demandé ailleurs.

D'une impulsion, elle surgit contre Orazio, si vive qu'il manqua de chuter à terre. Sa vitesse entrait à présent dans une tout autre catégorie, dans laquelle un homme sortant de plusieurs jours de prison ne pouvait rivaliser. Dommage, Orazio esquivait comme j’avais rarement vu quelqu’un le faire. Le tranchant froid de la dague glissa sur son ventre, avec ce fil à la lueur aiguë. 

Un jeu. C'était un jeu pour elle. Et lui n'était qu'un jouet. Orazio leva les bras et je suffoquais. Il se rendait. Devais-je aller le sauver ? Le pugio pesait comme du plomb contre ma paume. 

— Pourquoi, tenta-t-il, pourquoi tu as tué Dillia ? Pourquoi avoir tué les autres ? 

— Suis-moi, Orazio. Il existe un chemin de sable autour duquel les graines oubliées donnent des arbres. Il existe une voie pour ceux qui observent depuis les bordures du monde. Suis-moi et tu sauras.

— Et la ziggourat ? Sur le tissu ?

Sous le masque, les yeux de la Marionnettiste s'étrécirent : 

— J'ignore de quoi tu parles.

Impossible de juger si elle lui mentait ou non. En un grognement de rage, il repoussa la Marionnettiste d'un coup de pied, ce qui l'obligea à reculer de quelques pas. Nullement dérangée, elle se releva. Sa main jongla un instant avec la lame, on pouvait en suivre le dessin d'argent dans l'air. Puis, un soupir. Grave. Orazio se redressa pour encaisser le prochain assaut.

Mais rien ne vint. La Marionnettiste lui tourna le dos et se mit à courir. 

— Arrête-toi ! s'exclama Orazio. Maintenant ! 

Et il s'élança à sa poursuite. Soudain libérée de ma gangue, je les suivais du mieux que je pouvais de ma petite taille. Amphores, tessons, pavés, marches. Je galopais péniblement, le corps perclus de douleurs. Chaque obstacle m’arrachait un grognement. Pourquoi la Marionnettiste avait-elle décidé de fuir quand elle détenait l'avantage ? Nous menait-elle jusqu'à un guet-apens ? Pourquoi mon corps n’avait pas réagi à l’idée de venger Dillia ? Tu le sais, tu le sais très bien, mais le mensonge ô mon amie... Un mensonge a la saveur du sommeil. Il faut que mon calame se taise. Je raconte, l’encre coule. Ma cheville manqua de se dérober alors que j’essayai d'allonger ma foulée. Devant, les tissus écarlates claquaient comme des voiles prises au vent, assez rapides pour me pousser à courir, sans jamais les rattraper. Et malgré l'éclat de la lune, tout se confondait en une boue noirâtre. Les mains vers l'avant, je me cognais parfois un obstacle à la dernière minute. La brise sifflait à mes oreilles. Le clapot du Tartare résonnait dans les ruelles, le fleuve ne devait plus se trouver loin. Mes poumons s'emplirent de son parfum saumâtre. 

Puis, la Marionnettiste bifurqua. Lorsqu'Orazio la rejoignit, dans une venelle à peine assez large pour qu'il tende les bras, elle avait disparu. Un peu de brillance de lune soulignait un croisement à quelques coudées. Je me mis à marcher avec lenteur, l'oreille dressée, tout en essayant d'apaiser les battements de mon coeur qui m'empêchaient de discerner le souffle de notre cible. Rien. Pas un bruit de pas. Pas un halètement. C'était comme si Esquiliae était morte, pétrifiée ou maudite. Et Leukophaios qui manquait à l’appel... Je priai pour que le jeune homme soit indemne. 

Plongée dans mes pensées, je ne remarquai pas que l'allée débouchait droit sur les quais du fleuve. Les machines des débardeurs reposaient, à l'abandon, en drôles de structures géométriques sous la lumière de la Lune. Des colosses de bois. Au loin, on distinguait les collines et les entrepôts, mais ce qui fascinait le plus, c'était le Tartare. Dans la nuit, il paraissait que le fleuve charriait de la poix, salissante et collante. On devinait les eaux, mais n'osait s'en approcher de peur qu’une énième monstruosité s'en extirpe. Après tout, cette journée n'avait rien fait pour atténuer ma superstition.

À quelques pas, un éclat jeta une lumière fauve sur les pavés. Des torches, puis des voix, des ordres. Orazio se redressa, et moi, le coeur gonflé d'espoir, je me mis à agiter les bras. Très vite, on sembla nous repérer et la cohorte armée s'approcha au pas militaire. 

— C'est toi Orazio, grommela Eskandar après nous avoir dévisagés. Que fais-tu seul ici ? Où est Leukophaios ? Et Vara ? Pourquoi tu n’es pas avec Dillia ? 

Orazio se retourna et m’aperçut pour la première fois. Il écarquilla les yeux et esquissa un rictus : 

— Il faut croire que Vara me suit depuis un moment. Je n’avais pas remarqué que j’avais une petite souris à mes trousses. 

— C’est parce que tu marches avec la lourdeur d’un bœuf, rétorquai-je surtout pour masquer mon soulagement de tomber sur des visages familiers. J’ai perdu Leukophaios, Eskandar. Orazio a été attaqué par la Marionnettiste. Il n’a pas traîné. J'étais à sa poursuite, j'ignore où elle s'est rendue.

Un spasme agita la joue de mon maître.  Il ne releva pas le féminin et se mit à tortiller un bout de sa toge. 

— J'avais posté des barrières aux portes. Il y a des patrouilles. Je me doutais qu'il allait vouloir s'échapper cette nuit. 

— Mais ? Il faut se presser, on peut encore réussir à la capturer. 

— Peut-être... Je vais faire prévenir Domitia pour qu’elle détache les vigiles afin de vérifier les autres portes. Nous allons inspecter celle au Nord. C’est la plus proche. Le reste des cohortes fera l'intérieur de la ville. Sans échappatoire, il finira par se montrer. Ils chercheront Leukophaios au passage.

Le magistrat se retourna et murmura une poignée d'instructions à l'un de ses hommes pour qu'il aille porter le message à la consule et au reste des troupes. Il n’accorda pas un regard ni un geste à Orazio, qui se renfrogna. On eût dit qu’il boudait que je lui ai ainsi piqué la vedette. 

— Comment l'as-tu reconnu ? m'interrogea Eskandar tandis que nous cheminions à la lueur des torches. 

— Un manteau rouge. Un masque de bois. Comme la fois où il m’a blessée. Mais cette fois, c’était une femme. 

Autour de nous résonnaient les cliquetis des armures des légionnaires. Leurs galea au front renvoyaient un peu plus de lumière encore face aux ténèbres qui nous environnaient. Certes, Esquiliae retenait toujours son souffle, mais au moins, je ne me trouvais plus seul. Orazio marchait à côté de nous.

— Le Marionnettiste n'est pas une femme, trancha mon maître. Je le sais. Je l'ai vu sans masque. Je connais sa carrure. Tu le sais aussi. Tu as dû te tromper avec cette obscurité. 

Il ajouta tout bas, la mâchoire serrée : 

— J'espère que Leukophaios est vivant. Sinon, Lucius...

Je me tus et échangeai un regard presque... de connivence ? avec Orazio. Lui aussi songeait à l’hypothèse de deux Marionnettistes, et bien sûr que l’idée travaillait Eskandar. Mais d’ici à le dire... La mort de Dillia avait dû davantage l’ébranler que ce que j’imaginais. À l’aube, il serait prêt à explorer cette piste. Cette nuit, il ne pouvait pas. Il n’avait pas la force de comprendre que nous devrions reprendre toute notre enquête à zéro. 

— C'était bien une femme, insista Orazio en une grimace fatiguée. Tu peux croire Vara. Tu peux me croire. Remets-tu ma compétence en cause dans ce domaine ? Je ne voudrais pas faire ma mauvaise langue, mais de nous deux, je pense être le plus apte à faire la différence.

Je me serais attendue à une réprimande, à un éclat, ou à un froid regard de mépris. Mais à la place, une flamme plus vive éclaira un subtil sourire sur les lèvres d'Eskandar, qui se garda bien de lui répondre. L'Incorruptible n'était donc pas si hermétique à la plaisanterie qu'il y paraissait. Une moue matoise au visage, Orazio releva la tête et trotta plus en avant de l'escorte : percer l’armure ne semblait pas lui avoir déplu. 

Enfin, nous arrivâmes au pied du rempart d'un noir d'encre. La commandante de la petite escouade héla le guet, mais nul ne répondit en dehors de l'écho. Aussitôt, Orazio se mit en mouvement. Il saisit une torche des mains d'un légionnaire et avança à grands pas, suivi d’Eskandar qui avait dû lui aussi deviner l'étrange pressentiment qui me nouait le coeur. Cette brise. Ce parfum d’extérieur. Quelque chose clochait. Et en effet, la porte d’Esquiliae béait, ouverte sur les plaines et les tombeaux qui parsemaient les pourtours de la capitale. Une négligence pareille aurait pu valoir la mort pour les soldats du guet. Sauf que... Personne autour. On apercevait le voile opaque de la Laiteuse dans le ciel, myriade d'étoiles éclairant le chemin d'un criminel en fuite. Un palanquin de diamants. Et au-dessous, la route pavée bordée des herbes sèches et d'oliviers.

— Il a réussi à faire ouvrir la porte, marmonna Eskandar plus blême que les astres. Il a réussi à... Comment ?

Mon maître secoua la tête et aussitôt, s'élança sur les marches creusées dans le rempart. Un ordre aboyé aux légionnaires les dispersa. Ils se mirent à fouiller les ruelles alentour à la recherche de la moindre trace de leurs camarades en un murmure fiévreux. Orazio, la commandante et moi nous hissâmes aux côtés d'Eskandar, une brise tiède caressa notre front glacé par la crainte. À plusieurs dizaines de pas déjà, un cheval noir galopait dans le lointain, les sabots enveloppés dans du chiffon pour amortir le tintement de ses fers sur les pavés. Le cavalier se nichait en un enchevêtrement de foulards et de tissus, invisible et pourtant reconnaissable entre mille. La lune offrait pour une fois l'appui suffisant pour discerner le Marionnettiste Rouge en fuite, sortant de sa criminelle passivité qui l'avait distinguée depuis le début de la nuit.

— Un arc, s'exclama Orazio. Donnez-moi un arc ! Tout de suite ! Et pourquoi il n'y a pas de scorpions sur vos murailles ? 

Il y eut un instant de flottement. La commandante le fixa de ses yeux ronds. Plus vif qu'elle, Eskandar se précipita vers un râtelier d'où il tira un arc scuthis à l'état plus que douteux. Deux flèches. Pas une de plus. Il les jeta dans les mains d'Orazio et aussitôt, ce dernier courba l'arme contre le rempart afin de la bander à toute vitesse. Il ou elle, peu lui importait. Le Marionnettiste devait cesser sa course folle sur-le-champ. Le bois grinça en un son inquiétant pour le prisonnier. J’adressai une prière au ciel pour que l'arc ne lui éclatât pas entre les bras au moment de le tendre. 

Puis, il arma. La commandante. Eskandar. Romazia. Les étoiles. Les ecchymoses. Caïus. Tout s'estompa dans mon esprit. Je ne vis que ses gestes et sa mécanique. Je voulais crier pour l’encourager, mais je ne pus qu’adresser un vœu aux dieux. Il fallait compter sur ses vieux réflexes, invoquer la sécheresse du sable. Lui rappeler son entraînement. Seule importait cette silhouette qui coursait le mal. Son souffle s'apaisa. Il ferma l'oeil.

La corde claqua. La flèche partie. Son sifflement creva la pesanteur qui emprisonnait Esquiliae pour se ficher près d'une tombe, à quelques pas devant la monture de sa cible. 

Échec. Une drôle d'amertume me piqua la bouche. Pour un peu, j’en aurais hurlé de frustration.

— Tu peux y arriver, souffla la commandante. Épingle-moi cette crevure en fanfreluches.

Eskandar se contenta de hocher la tête.

L'archer détendit ses muscles, expira, puis encocha. La dernière. Après, le Marionnettiste filerait au-delà de sa portée et aucun de nous n'avait de cheval à proximité. 

La corde qui mordait ses doigts. Le bois.

Le bûcher. La verdure qui couronnait la ziggourat. Scorpion. Désert. Voici ses pensées qui m’envahissaient à nouveau, comme auprès de Dillia. Toutes ces images à l’odeur de chair morte. Je m’appuyai contre le rempart pour tenter de les repousser.

Souvenirs, que de souvenirs. Et te souviens-tu de l'ombre du faucon face aux armées scintillantes ?

La pierre froide tiédit quelque peu le brasier en moi. Orazio secoua la tête. Ce n'était pas le moment, aurais-je voulu lui dire, oublie tout ce passé. Il ne fallait pas que nous nous laissions faire par ces tours mesquins. Il fronça le nez et ajusta sa visée.

— Eh oh ! Je suis vivant ! 

La brutale exclamation le fit sursauter. Le projectile partit, bien trop à gauche et disparu derrière un fourré. La commandante jura et Eskandar recula contre le rempart, défait. Je tombai sur les genoux. Nous avions échoué. Dillia était morte pour rien. Je m’en mordis les joues jusqu’au sang. 

— J'ai eu peur, rit Leukophaios en bas. Si vous saviez qui j'ai croisé dans la rue... J'ai eu une sacrée frousse. Vous me croirez jamais.

Le piaillement d'un singe ponctua son hilarité. Orazio sourit à demi devant l'ironie de la situation. La virgule du cavalier se fit point au moment de franchir l'horizon et disparut au-delà du premier relief, une colline en pente douce. 

— J'ignore si je dois être triste ou me réjouir qu’il soit en vie, chuchota Eskandar davantage pour lui-même que pour les autres. C'est étrange... 

Orazio, plus sobre, commenta simplement : 

— Je vais être honnête. Je suis à deux doigts de lui enfoncer votre vieil arc dans le cul. Mais j’imagine que vous avez encore une loi contre ça. 

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Le Saltimbanque
Posté le 18/04/2022
Parce que je suis comme je suis, je vais attaquer les petits moments dans le chapitre qui m'ont un peu dérangé.

Leukophaios et Orazio, seuls dans ce quartier ???? Pourtant ils sont parfaitement au courant que c'est très dangereux... Et Eskandar/Aspasie les ont laissés partir seuls, sans défense, dans le noir ?

L'arrivé du Marionnettiste. Assez confus. J'étais très perdu dans l'espace, la position de Leukophaios, le jeu du point de vue d'Orazio... peut-être plus de clarté à ce niveau ? ou alors je suis le seul qui a eu ce problème, hein.

Mais sinon, c'est du très bon. Pauvre Orazio, il est passé par les neuf cercles des enfers en une nuit. Malgré le léger défaut cité plus tôt, le (la?) marionnettiste réussit bien son introduction. Un côté lunatique et en même temps imprévisible qui sont très maitrisés je trouve. Ses quelques lignes de dialogues ajoutent aux nombreux mystères qui entourent Orazio, ce qui est cool. La confusion entre les deux Marionnettiste est pour le coup très original.

La dernière scène d'action est aussi très réussie, mais le meilleur moment reste pour moi la petite blague d'Orazio qui parvient à faire sourire Eskandar. Le buddy movie commence !

Bon par contre Leukophaios est coupable.
Voili Voilou.
Nyubinette
Posté le 02/03/2022
Wow. Je pense qu'Ozario n'était pas loin de coller une bonne flèche dans la nuque de notre gladiatrice-marionnestite-centenaire. Chance pour elle, Leukophaios vient de la sauver.

J'ai été hapé par le récit de nouveau, mais quzlques éléments m'ont fait tiquer : tu parles du marionnettiste directement et tu en fais la description après. On a que l'élément du manteau rouge et pas la réflexion d'Orazio pour comprendre que c'est au masque et à la veste qu'il le/la reconnaît.

Pour la lune ? Pourquoi utiliser une majuscule ? (Cest une vraie question car j'imagine qu'il y a une explication).

Pour l'ambiance du depart. J'ai eu du mal a comprendre si c'est une sensation qu'Ozario ressent ou un son qu'il entend. Cetait un peu fouilli par rapport à ce que tu as l'habitude d'écrire.

En tout cas. J'etais contente de découvrir les talents d'Ozario, j'ai hâte de savoir d'où vient cet entraînement :))

Merci du partage encore une fois !
Alice_Lath
Posté le 09/03/2022
Coucou Nyub !
Eh oui haha Leukophaios à la rescousse il faut croire

OK, je note pour les retours

Et pour la Lune, beh c'est parce que notre satellite s'appelle la Lune et que c'est une lune :') tout simplement

Je note pour le côté un peu fouillis et merci encore pour ton passage <3 Tu régales à chaque fois
Louison-
Posté le 11/02/2022
Coucou :)

Quel chapitre rempli de rebondissements ! Je t’avoue je ne m’attendais pas à rencontrer le marionnettiste aussi vite, mais écoute, ça a le mérite de faire accélérer les choses, et c’est pas plus mal ^^ D’une certaine manière, ça brise aussi avec les codes traditionnels du « on rencontre pas le meurtrier avant la fin » donc plutôt cool :D Son personnage m’intrigue beaucoup hihi, aussi qu’Eskandar soit persuadé que ce soit un homme, ça pose plusieurs questions :) Est-ce que dans le fond on a vraiment eu affaire au « vrai » marionnettiste, est-ce qu’ils sont deux, est-ce que est-ce que est-ce que ? Haha, plein de questions, c’est cool ;)

Sinon, j’adooooore Leukophaios. Personnage coup de cœur.

« Orazio n'aimait pas que sa réalité se délitât depuis qu'il se trouvait seul en sa compagnie. Et Orazio n'aimait pas cet éclat d'intelligence dans son sourire en coin, qui semblait s'amuser à lui glisser qu'il en savait bien plus qu'il aurait souhaité le dire. Comme s'il se fichait de lui en permanence.
En résumé, Orazio ne l'aimait pas. » >> Ah bah moi, c’est tout le contraire x) En tout cas, bravo pour ce personnage <3 J’ai vraaaiment envie d’en apprendre davantage sur lui :-)

Ta plume dans ce chapitre-ci était particulièrement évocatrice je trouve, presque plus directe que d’habitude, en tout cas je me suis vraiment bien imaginée les différentes scènes. Les différentes métaphores auxquelles tu as fait appel m'ont beaucoup plu.

Voilouille ! Bisou, au plaisir de lire la suite <3
Alice_Lath
Posté le 19/02/2022
Re-coucou Louison haha du coup je fais session réponse de commentaires

Oui, j'avais envie de déstabiliser un coup en faisant apparaître le Marionnettiste (ou la ? Qui sait ?) pour que ça amène que davantage de questions finalement haha j'suis contente que l'effet marche

Leukophaios pitchoune, je peux comprendre : ') il est très sympathique. Mais il doit être assez insupportable à avoir sous les yeux dans une situation pareille haha d'où l'agacement d'Orazio

Merci encore Louison <3 Mille fois merci même
JeannieC.
Posté le 21/12/2021
Hey hey !
Me revoici avec enfin un peu plus de temps pour reprendre mes lectures =D
Super chapitre, bourré de rebondissements et d'action. Comme les camarades au-dessous j'adore le titre au passage. J'ai beaucoup apprécié le rendu de la lune qui se coule sur la cité, et aussi de toute l'attitude malaisante de Leukophaios vis-à-vis d'Orazio. On ne se contente pas de s'entendre dire qu'il ne l'aime pas, mais les réactions et impressions sont subtilement détaillées.

Sacrée surprise de rencontrer le - ou plutôt la - marionnettiste dès à présent. On a une belle poursuite, cela dit je reste avec, dans un petit coin de ma tête, l'hypothèse d'une fausse piste héhé. En tout cas l'apparition est marquante, avec son déroulé de tissus écarlates, cette espèce s'enchevêtrement de voiles où il y a un côté Méduse mais avec des voiles - en tout cas j'ai un peu eu cette image.

Juste deux petits chipotages ;
>> "Autour d'eux résonnaient les cliquetis des armures des légionnaires." Un peu pesant "les / des / des", je trouve, pour moi ça pourrait être allégé en "cliquetaient les armures des légionnaires" -
>> "La corde claqua. La flèche partie." > "partit" ?

Toujours un régal ! =D
Alice_Lath
Posté le 27/12/2021
Yo Jeannie ! Merci beaucoup pour ce gentil com, ça me fait très plaisir. Yess, je me suis bien éclatée à rédiger ce chapitre, peut-être que ça se sent, j'ai tendance à un chouïa peu partir dans la poésie haha
Je dirai rien au sujet de la marionnettiste, les choses sont toujours tout sauf évidentes hahahaha mais pareil, jsuis contente que son apparition te plaise
Je note pour les chipotages, pour les corrections, merci encore pour ton passage, vraiment et coeur sur toi
Zig
Posté le 11/12/2021
Deux personnages découverts sur les deux derniers chapitres, et deux beaux mystères qui viennent s'ajouter et enrichir l'intrigue !

J'aime toujours autant le style et la construction même si (premier et seul petit bémol) j'ai personnellement l'impression qu'il se passe énormément de choses en très peu de temps !

Le travail au niveau des liens des personnages est vraiment sympa. D'un point de vue purement personnel, j'aurais peut-être reculé un peu la rencontre avec la Marionnettiste, parce qu'on découvre deux nouveaux personnages en très peu de temps, et que ça ne laisse pas assez le "souffle" nécessaire pour assimiler les informations et les poser. Je pense que c'est important pour le lecteur de bien assimiler toutes les données avant d'en rajouter.

Je suis par contre vraiment intriguée par le mystère que représente le "double genre" du/de la Marionnettiste et j'ai hâte d'en découvrir plus ! Les répliques de ce personnage sont vraiment fascinantes et dégage quelque chose de puissant, qui fait travailler l'imaginaire.

Hâte de continuer un peu la lecture, quand j'aurais du temps **
Alice_Lath
Posté le 15/12/2021
Yoooo !
C'est marrant, tu es la première personne à me faire ce retour sur la découverte trop rapide. Mais je note, et je vais voir ce que je peux faire pour éventuellement décaler cela :/ Merci beaucoup pour ce retour qui me donne matière à réflexion
De toute façon, OE est destiné à repartir en correction, je laisserai ce jet en ligne haha, mais j'ai conscience que j'ai encore des trous dans la charpente à retaper
Ouais, j'aime bien écrire les répliques de ce perso haha
Merci encore pour ton passage, vraiment <3

La bise
Hastur
Posté le 16/11/2021
Hello !

J'ai été pris au dépourvu par ce chapitre. Je ne pensais pas rencontrer la Marionnettiste si tôt dans l'aventure. Est-ce bien la bonne personne ? Dans le mesure où Eskandar et Orazio ne sont pas d'accord sur le genre. Serait-ce un indice pour nous dire qu'ils/elles sont plusieurs à endosser le rôle de Marionnettiste Rouge ? Hum. C'est chouette, il y a plein de choses qui nous amènent à nous creuser la tête, nous faisant participer nous même à l'enquête finalement ! Ca rend le tout très immersif !

J'ai bien aimé comme tu as prolongé la dualité des sentiments qu'éprouvent Orario pour le gêneur gris, entre désir et frisson. C'est assez intéressant je trouve. Je suis curieux de savoir si ça va évoluer ou non dans la suite de l'histoire :).

De manière générale, toujours un plaisir à lire, ça file tout doux :).

A bientôt !
Alice_Lath
Posté le 16/11/2021
Hello !

J'suis contente d'avoir réussi à désarçonner haha (et à semer le doute bien sûr). Peut-être que c'est un indice, peut-être pas, jsuis contente en tout cas que ça donne un côté immersif à l'histoire !

Et oui, j'essaie de creuser un peu les contrastes des relations humaines, avec pas forcément beaucoup de subtilité, mais bon, j'expérimente ! Donc c'est cool si ça marche à cet endroit !

Merci encore pour ton passage qui fait toujours autant plaisir !
Edouard PArle
Posté le 04/10/2021
Salut !
Le titre du chapitre est sympa, ça donne la couleur.
Je suis très attaché à notre narrateur Orazio que tu développes toujours aussi bien.
Pour mon bonheur, il se retrouve face au marionnettiste, (la marionnetiste du coup) évidemment mon chapitre préféré xD
Cool d'en apprendre plus sur la marionnetiste. Est-elle la deuxième identité d'un autre personnage ?
Quand orazio est en train d'ajuster et que Leukophaios arrive pour le faire rater ça m'a surpris et amusé. Tu avais bien réussi à rendre le truc un peu épique et tu détruis tout avec son apparition, c'est très bien réalisé.
Bon du coup je le redis : mon chapitre préféré.
Toujours un plaisir de parcourir tes lignes,
A très vite (=
Alice_Lath
Posté le 05/10/2021
Hello !
Yess, je m'éclate pas mal pour les titres de chapitres haha 🥲
Beh jsuis ravie que cette première confrontation ait marché ! J'ai changé beaucoup de choses dans cette réécriture, donc contente que la mayo prenne bien
Et ouais, détruite l'épique... je dois avouer que j'avais pas prévu cela comme ça, c'est Leukophaios qui a décidé tout seul, ce pendard
En tout cas, merci encore, jsuis super contente d'entendre ça !
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