Chapitre 6 – Le jour où je (re)mourru

Par Samy

— Ça l’a tué, dit une voix chevrotante.

— Elle est déjà morte, répliqua sèchement un individu facilement identifiable.

— Petiote, j’t’ai déjà expliqué la règle du jeu : c’est un verre, pas tous ! T’es trop gourmande ou bien t’es trop bête ?

Zut, ce n’étaient pas les voix d’anges m’accueillant au paradis que j’espérai. J’ouvris les yeux à contrecœur et soupirai. Au moins je n’étais pas en enfer. Quoique…

— Imbécile ! hurla Brunette penché au-dessus de moi, il fallait choisir ! CHOI-SIR !

Me redressant sur les coudes je le regardais d’un air triomphant.

— Vous aviez dit qu’il n’y avait pas de choix, il faut vous décider. Pour être tout à fait honnête l’enfer et moi ça fait deux, alors j’ai tenté ma chance car dans le tas j’allais forcément avaler le paradis.

— Qu’avez-vous fait ? geignit Rouquin.

— Ben quoi, répliquai-je en baillant. Ce n’est pas la fin du monde, non ?

— Si ! hurlèrent-ils à l’unisson.

Brunette me saisit violemment par le col de mon chemisier et je me retrouvais nez à nez avec son beau visage déformé par la rage, mes jambes ne touchant plus le sol.

— Savez-vous dans quel pétrin vous nous avez fourrés ?

— Heu…

— Jamais un cas similaire ne s’était produit depuis la création du monde ! JAMAIS !

— C’est une avant-première alors ! J’inaugure une nouvelle tradition : et le prix du Je-Ne-Vais-Plus-En-Enfer-Ça-Fait-Plaisir revient à…

La colère dans ses yeux ne m'incitait pas à continuer. Clairement il n’était pas d’humeur à célébrer.

— Nous n’avons pas le choix ; il faut rapidement l’emmener voir le Grand Défenseur pour lui demander où elle peut bien être listée désormais, déclara-t-il en regardant ses camarades.

— Et si elle ne l’est nulle part ?

— Il nous dira quoi faire à ce moment-là.

M’attrapant le bras, Brunette me forçait à rejoindre les deux autres qui étaient déjà arrivés au seuil de la porte.

— Une seconde ! Où m’emmenez-vous ? me débattai-je.

— Pas de questions ! Les morts ne parlent pas alors vous taisez et obéissez maintenant !

— J’exige un avocat ! me plaignai-je. J’ai des droits Môssieur, même morte !

— Vous n’avez aucun droit ici ! Faites ce que je vous dis et arrêtez de créer des ennuis !

— Espèce de menteur : ça parle de choix et ça change d’avis aussitôt ! Monstre !

L’effet fut immédiat. Le choc sur son visage faisait plaisir à voir.

M’agrippant une nouvelle fois sans ménagement, il rebroussa chemin et me fit passer de force derrière le comptoir.

— Regardez ! ordonna-t-il en désignant la rangée de bouteilles.

Toutefois ce n’était pas la collection de rafraîchissement qu’il me proposait d’admirer, mais le miroir  poussiéreux juste derrière.

Et là, pour la première fois depuis ma naissance, j’hésitais entre vomir ou m’évanouir.

Clairement, je n’étais pas belle à voir : une partie de mon crâne était complètement aplatie, des bouts de choses immondes (peaux, os, cerveau) étaient collés à ma chevelure qui ne ressemblait plus à rien, et mes vêtements déchiquetés étaient imbibés de sang.

Pourtant, en me touchant le visage et baissant le regard sur ma tenue, j’étais complètement normale.

— Le monstre, c’est vous ! reprit Brunette au bord de l’explosion, une veine palpitant dans son cou. Et je ne parle pas que de votre apparence ; quand on est responsable de l’accident d’autoroute qui a coûté la vie à plusieurs innocents, on se tient coite et on obéit !

L’air était électrique, le silence lourd et la bonne ambiance avait disparu. Il fallait l’admettre, je n’avais pas été très gentille de mon vivant mais cet accident n’était pas de ma faute.

— Petiote, commença Ursula en me prenant dans ses gros bras, j’sais pas c’que t’as fait exactement mais t’as p’tête tes raisons. Va expliquer ton cas à Michou, il pourra t’aider. C’est un brave gars, t’en fais pas.

— Au revoir Mam’zelle, me dirent les Passeurs d’un air triste.

— Revenez quand vous voulez, ajouta Maurice la mine déconfite.

— Elle ne reviendra pas ! aboya le Faucheur aux cheveux couleur caca.

Résignée, je redressai les épaules, ajustai ma besace, me recoiffai avec les doigts, époussetai des grains de poussière imaginaires sur ma jupe, m’étirai pour m’échauffer…

— Ça suffit maintenant !

Et c’est traînée par le col arrière de ma chemise, tel un vulgaire sac de patate, que je rejoignis le reste de la bande hilare.

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