Chapitre 6 : L’attaque des brigands

Kyan grogna. Autour de lui, la nuit était noire, et son unique lumière était une lampe à côté de lui. Il conduisait la charrette, et il avait une vue sur le paysage assombri par la nuit et le cheval qui avançait au trot. La température était froide, il frissonnait, même s'il portait une cape en laine pour l’occasion. Il se sentait idiot, à obéir aux ordres d'Ylaïda, et s'en voulait en même temps parce que cela avait été son idée dés le début. Il se remémorait le visage confiant de la jeune fille, de ses regards méprisants lorsqu’elle les posait sur lui, comme s'il n’était qu'un poids lourd.

 

—Bien sûr, grogna-t-il. Je suis un bon à rien, alors je dois faire l'appât. En même temps, railla-t-il, les autres sont tellement talentueux…

—Kyan, entendit-il derrière lui, tu sais qu'on entend tout ?

 

C'était la voix de Céleste, qui semblait amusé de la situation. Kyan soupira :


 

—Et j'ai même pas d’intimité.


 

Il n’avait pas oublié que ses amis étaient dissimulés dans la charrette, sous une bâche de tissu. Personne ne devait soupçonner leur présence : Kyan jouait le marchand qui aurait choisi de traverser les plaines la nuit pour éviter de faire de mauvaises rencontres. Bien entendu, l’idée venait d'Ylaïda, qui désirait piéger les brigands. Il fallait qu'ils baissent leur garde et se sentent en confiance pour mieux renverser la situation. Tous avaient approuvé le plan ; Kyan n'en avait rien écouté, il avait dû s'y plier sans faire de vagues.


 

Au-dessous de lui, la lampe laissait une flaque de lumière se répandre sur le sol autour de lui. Le jeune garçon admirait les plantes colorées qui poussaient du sol, les formes étrangères aux plantes terrestres l'étonnaient et l'émerveillaient à la fois. Il entendit à sa droite des bruits de sabots, un mouvement qui coupait court au calme ambiant.


 

—Ils arrivent, dit-il à ses amis.


 

Il inspira l'air frais, refroidissant ses narines et sa gorge. Il devait rester calme tout en feignant la peur. En vérité, il ne savait strictement rien de ces voleurs, ni de leurs intentions. Étaient-ils capables de tuer ? Des voyageurs victimes de leurs services avaient témoigné, cependant rien ne disait que des victimes n'étaient plus là pour en parler…


 

Des silhouettes approchaient, se découpaient de la pénombre pour lui parvenir. Arrivés devant lui, Kyan vit des visages cachés par leurs vêtements. Ils étaient sept et encerclaient le convoi. Son cheval était perturbé ; le jeune garçon tenta de le calmer en lui flattant l'encolure.


 

—Halte là ! Dit l'un des brigands. Donne nous tout ce que tu as.


 

La voix était menaçante, mais posée tout en étant élevée. Il réprima un frisson de peur, et il ignorait s'il avait vraiment peur ou s'il arrivait à donner du réalisme à sa mise en scène. Il déglutit :


 

—J'vous en prie, ne me faites pas de mal, bredouilla-t-il.

—Tu n'auras rien si tu nous obéis, répondit le voleur d'un ton sans réplique.


 

L'adolescent finit par hocher la tête. Il descendit de l’avant de la charrette, puis marcha vers l’arrière. La bâche de tissu cachait toujours ses amis. Kyan s'y prenait lentement pour avancer, ce qui alimentait la curiosité des ennemis. Ces derniers s'attroupaient vers l’arrière, pressés de connaitre le contenu du convoi. Seul l'homme qui avait pris parole restait derrière lui pour le surveiller. Il inspira une dernière fois.


 

—Vas y, montre nous ! Cria l'un des hommes.


 

Il obéit et tira sur le tissu pour ouvrir la voie à ses amis. Une lumière blanche jaillit de nulle part, ou plutôt des mains d’Ankinée, et Kyan ferma les yeux quelques secondes pour s'en protéger. Lorsqu'il les rouvrit, la mêlée avait commencé. Ylaïda affrontait deux hommes et usait de la magie de la Terre. Les plaines constituaient pour elle un avantage, que ces brigands utilisent la magie des runes ou non. Elle fonçait sans manquer d’assurance, et les coups pleuvaient sur les ennemis. Ils n’eurent pas l’occasion de se défendre et se replièrent.


 

Tandis que la rouquine luttait, Céleste usait de ses talents de boxeur pour se défendre. Il se déplaçait avec souplesse et utilisait ses bras comme des armes. On eut dit un escrimeur lancé dans un duel à l'épée. Les brigands faisaient preuve d'amateurisme, semblaient être pris au dépourvu, peu habitués à ce genre d'imprévu. Kyan vit soudainement une gerbe de flamme sortir du poing de son ami pour s’écraser contre le visage de son assaillant. Ce dernier recula en titubant, hurlant de douleur, masquant de ses mains les parties brûlées de son faciès.


 

Kyan hoqueta de peur et détourna le regard. Dans la cohue, il n'avait pas remarqué que Zoya et Ankiné étaient en difficulté. Deux voleurs s’approchaient dangereusement d'elles, et étaient armés. Il voulut courir à leur secours, mais sentit une pression contre son bras. Une seconde plus tard, il se retrouvait emporté contre le sol. L’atterrissage fut douloureux, son dos et ses côtes vibraient sous le choc. Il avait perdu son souffle, et le brigand profitait de la situation pour mieux le plaquer au sol.


 

—J'vais te tuer ! Cria l'homme, et Kyan reconnut la voix du meneur du groupe.


 

Il leva la main au dessus de lui, et le garçon reconnut un poignard dont la lame se reflétait à la lumière de la lampe. Kyan eut le temps de lever les bras pour saisir le poignet de son agresseur avant qu’il ne lui donnât le coup de grâce. Une bataille s'engageait désormais pour déterminer qui se saisira de l'arme pour mettre fin aux agissements de l’autre. L'adolescent était désavantagé, le voleur avait plus de force et mettait tout son poids au dessus de lui. Il ressentait des sueurs froides, doucement ses yeux s'embuaient de larmes alors qu'il s'efforçait à se débattre.


 

Il sentit cependant la paume de sa main droite se refroidir. La température devenait de plus en plus froide, et pourtant le jeune homme n’en éprouvait aucune douleur. En revanche, le voleur grimaçait : dans ses yeux il voyait une soudaine angoisse. Il se concentra sur sa main glaciale pour qu'elle devienne plus froide, jusqu’à ce que l'homme au dessus ne hurlait de douleur en se redressant.


 

Kyan voulut le repousser mais n'en eut pas le temps : le pied d'Ylaïda passa au dessus de lui pour donner un coup de pied au brigand, qui roula sur le sol. Libéré, il se releva le plus rapidement possible, puis remercia la rouquine d'un signe de tête. La plaine était devenue un champ de bataille, et tous les voleurs avaient été mis en déroute. Dans leur état, le groupe d'amis en avait profité pour les attacher à l'aide de cordes. Ylaïda sourit :


 

—Laissons les donc passer la nuit ici avant que des soldats de la Milice ne viennent les chercher. Rentrons à la taverne pour prévenir les autres.


 

Le cheval avait été paniqué durant l'attaque, mais retenu par la charrette il n’était pas allé très loin. Ils purent remonter dedans et faire demi tour. Ylaïda prit les rênes, à l'avant. Kyan, essoufflé, s'était assis et observait attentivement sa main. Il raconta ensuite à ses amis et Ankinée ce qu'il lui était arrivé, sa main qui gelait sans qu'il n'en fusse gêné et le voleur qui avait fini par en souffrir. À ses mots, la native d'Aradæïa sourit :


 

—Tu ne comprends pas ?


 

Il pencha la tête et la fixa, la mine interrogative.


 

—C'est Hagalaz, lui dit-elle. Tu as réussi à utiliser ta rune.


 

Une vague de joie s'empara de lui. Il n’était pas un cas si désespéré que ça, finalement, et il s’était même rendu utile. Dans la joie, ses lèvres s’étirèrent en un large sourire. Il s'adressa à Ankinée :


 

—Bah alors, tu vois. Je t'avais dit que tu pouvais compter sur moi.


 

À la suite de cette réplique, Céleste, Zoya, Ankinée et lui rirent à l'unisson, laissant leurs éclats de rire s'élever dans la nuit noire. Le retour se déroula sans encombre, et lorsqu'ils furent de retour à la taverne, ils avertirent le tavernier, les clients et leur compagnon de voyage de la bonne nouvelle. Ils furent accueillis presque comme des héros, le tavernier leur proposant de passer la nuit gratuitement dans son enseigne. Ils l’acceptèrent volontiers et passèrent une nuit de repos amplement méritée : Kyan et Céleste partagèrent une chambre, et Zoya, Ankinée et Ylaïda une autre.


 

La nuit fût courte, et lorsqu’ils se réveillèrent, ils commencèrent par aider leur compagnon de voyage après leur petit déjeuner. Ensuite, ils reprirent la route, traversant pour la seconde fois, mais définitivement les plaines de Végoïa. À la lumière du jour, les plantes étaient visibles. Certaines ressemblaient à des papillons tant leurs couleurs et formes étaient originales. Les trois terriens admirèrent quelques instants ce paysage qu'ils n’avaient pu imaginer qu'au travers des descriptions des romans. Relevant la tête, Kyan aperçut les voleurs, encore attachés à l'aide de corde.


 

Pendant qu'ils avaient quitté la taverne, des soldats de la Milice Royale étaient venus récupérer les brigands. Ils reconnurent le groupe et les remercièrent brièvement.


 

—Vous auriez dû nous attendre, ce que vous avez fait était risqué, dit l'un d'eux.


 

Kyan s’était un peu inquiété pour le voleur dont le visage avait été brûlé par Céleste, mais il fut soulagé que les marques n'eurent l'air que superficielles. Il y avait de fortes chances qu'il s'en remit ensuite, après que sa peau se régénère avec les soins adaptés. Ankinée s'adressa aux soldats :


 

—Je sais qu'ils n'ont pas été tendres avec les habitants et voyageurs alentours, mais s'il vous plaît, prenez soin d'eux.

—Mademoiselle, nous sommes des miliciens, pas des bourreaux.


 

Ils se saluèrent, puis le voyageur ordonna à son cheval de reprendre chemin. Le calme s'installa entre eux, et si tout se déroulait comme prévu, ils arriveraient à la Capitale au coucher du soleil. Aradæïa n’était pas un vaste royaume, et les distances entre les villes n’étaient pas grande. L'environnement était principalement forestier, et uniquement les plaines étaient le territoire le plus dégagé. Ankinée sourit tout en s'adressant à eux :


 

—Savez-vous pourquoi appelle-t-on ces lieux les plaines de Végoïa ?

—Non, mentit Zoya. Mais je suppose que tu vas nous le raconter.


 

La brune en rit, emportant Kyan avec elle. Il aimait entendre son rire, sa voix, et admirer les traits doux de son visage. Il voulait aussi qu'elle le regarde plus, mais en attendant il devait se contenter de la suivre des yeux. Alors qu'elle se lançait dans des explications qu'il avait lu et relu, il se concentra sur ses expressions et sa voix.


 

—Comme Ayse et moi vous l'avions expliqué, le Royaume d’Aradæïa est en paix, et est né d'une première population d'exilés de nations lointaines. Lorsque les premiers habitants étaient arrivés, il n'y avait aucune trace humaine au sein de ces territoires. Ce fût avec l'aide d'une jeune femme nommée Végoïa, que le royaume fut bâti.

« Elle fut la première utilisatrice de la magie des runes, et usa de son pouvoir pour aider son peuple à construire à partir de rien. Elle était sage et juste, ainsi elle avait fini par être considérée comme la meneuse de ce nouveau royaume. À sa mort, les plaines furent nommées par son nom, pour lui rendre hommage. »

—Ça explique aussi pourquoi Élégare est bâtie en plein milieu des plaines, ajouta Ylaïda.


 

Ankinée hocha la tête. Puis la rouquine poursuivit en l’interrogeant :


 

—Et pourquoi vous rendez-vous à la Capitale ?

—La Guilde des Mèges m'a demandé de remplir une mission, répondit Ankinée. Céleste, Kyan et Zoya m'accompagnent.

—Et toi ? S'enquit Céleste. Tu étais aussi pressée que nous.

—Les raisons sont personnelles, répondit-elle. Je dois y recueillir des informations.


 

Un silence suivit cette réponse, puisque personne n'osa lui demander précisément quelles étaient ses raisons. Cependant, Kyan la connaissait, tout comme Céleste et Zoya. Il se sentit gêné d'en savoir autant sur le passé et l’intimité de ces personnes sans même les avoir connus, qu'il s'agissait d'Ankinée ou d'elle. Lui-même n'aimerait pas savoir que l'on sache tout de lui, de sa personnalité à ses désirs les plus enfouis.


 

Le reste du trajet s'écoula dans le calme, ou dans des discussions légères jusqu’à ce que la silhouette de la capitale ne fût vue au loin. L’architecture des sommets des bâtisses visibles étaient différentes de celle de Silenis : elle semblait être plus ordonnée et moderne, à l'image des châteaux médiévaux que l'on retrouvait sur terre. Cependant, lorsqu’il vit Élégare se rapprochait d'eux, Kyan sentit son cœur se serrer.

Ankinée allait-elle tomber sous le charme de Mihran ?

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Hugo Melmoth
Posté le 22/04/2021
Bonjour,

Je me remet (enfin) à la lecture de ton texte ! :)
Encore un très beau chapitre, surtout la fin ("tomber sous le charme" ? Oh oh...).
C'est un très beau chapitre, bien écrit, bien construit, avec de la description comme des dialogues, cela bien réparti... Bref, j'apprécie beaucoup !

Bien à toi,
H.M.
Notsil
Posté le 05/01/2021
Ah ah, très belle dernière phrase ! C'est des petits éléments comme ça qui vont m'accrocher ^^ Savoir que Kyan sait et du coup se demander si oui ou non cela va arriver :)

Quelques remarques (toutes à fait subjectives hein, c'est juste mon seul ressenti ^^) :

"Ils étaient sept et encerclaient le convoi. Son cheval était perturbé ; le jeune garçon tenta de le calmer en lui flattant l'encolure." -> que tu parles de convoi alors qu'il n'y a qu'1 charrette, ça me fait bizarre ^^ Ensuite, si Kyan est assis sur le siège du "cocher", pour aller flatter l'encolure du cheval, il va avoir besoin d'un grand bras :)

"Le cheval avait été paniqué durant l'attaque, mais retenu par la charrette il n’était pas allé très loin." -> alors s'il est capable de tirer la charrette, il est aussi capable de s'emballer avec, surtout si elle se retrouve vidée de ses occupants donc plus légère. J'aurais ajouté quelques tonneaux vides ou autres tiens d'ailleurs, que les seuls 4 personnages qui ont eu avoir du mal à donner une jolie forme à la bâche ^^

"passèrent une nuit de repos amplement méritée" : bon tu précises ensuite que la nuit fut courte, mais du coup est-ce nécessaire de mettre l'accent sur le repos ? J'imagine que les brigands ne leur sont pas tombés dessus à la sortie de la ville, donc ils ont bien dû avancer 1 à 2h, bon le combat court, on va dire 30 min, mais y'a encore tout le retour... ça fait une rentrée vers 3h du matin ? Du coup j'ai été un peu étonnée de ce retour en fanfare car tout le monde devait dormir :p

"Cependant, Kyan la connaissait, tout comme Céleste et Zoya. Il se sentit gêné d'en savoir autant sur le passé et l’intimité de ces personnes sans même les avoir connus, qu'il s'agissait d'Ankinée ou d'elle" -> moi aussi je veux la connaitre :p C'est tout l'intérêt du point de vue de Kyan, savoir ce qui va se passer, pour être surpris avec lui quand ça arrive ^^ Enfin, je pense :)

Tout ça reste du détail hein, ça reste très chouette et intriguant ^^
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