Chapitre 6 - Funérailles et autres joyeusetés - Partie 1

La seule source de lumière dans la salle de réunion était la fenêtre ouverte par laquelle on pouvait entendre les bruits des travaux au dehors. Archibald se tenait debout et observait l’installation des différentes structures nécessaires à la cérémonie. Dans son dos, quelques hauts conseillers exposaient leurs points de vue sans que le futur monarque ne prêtât à leurs dires la moindre attention. Pourtant, la teneur des propos le concernait directement.

— Il n’est pas prêt, chuchotait l’un.

— Penses-tu qu’il soit envisageable d’installer une régence ?

— Tu n’y penses pas… ce n’est plus arrivé depuis des siècles ! Ça s’est tellement mal passé la dernière fois que…

— Oui mais si c’est la reine qui…

— Tu l’as vu, la reine, ces derniers temps ? – l’autre fit non de la tête – si ça avait été le cas tu ne suggérerais pas ça !

Archibald grogna entre ses dents sans se retourner.

— Prends garde conseiller, c’est de ma mère dont tu parles !

—Toutes mes excuses votre Altesse, je ne savais pas que vous…

— Que je t’écoutais ? Oui… dans mon dos, il est aisé de dire bien des choses… comme par exemple que je ne serais pas prêt ? Prêt à quoi, je te le demande, conseiller ! A entendre vos caquètements à longueur de temps ?

— Votre Altesse je…

— Ça suffit ! hurla Archibald en fixant l’homme qui se recroquevilla dans un coin de la pièce.

Les autres, courageusement, s’écartèrent de lui.

— Comment oses tu décider de ce que je dois faire ! Comment oses tu décider du sort de l’empire de mon… de mon empire !

— Vous n’êtes pas encore couronné, si je puis me permettre, votre excellence…

Les autres regardèrent celui qui avait osé la remarque avec une indignation respectueuse. Mais déjà le prince ne l’écoutait plus, il replongea pensivement ses yeux par l’embrasure de la fenêtre. Son père, l’Empereur Céleste, était mort. Il avait rejoint les légions de ses ancêtres qui l’avaient précédé sur le trône. Tout cela était arrivé bien trop vite. Le prince savait son père malade mais il était loin de s’imaginer qu’il était en fait mourant. Les conseillers se détendirent un peu en s’entre regardant.

— Votre Altesse…

Un fardeau… un poids, un poids immense, voilà ce qui pesait sur ses épaules désormais. Il venait d’avoir vingt ans et bien sur comme c’est bien souvent le cas, il pensait davantage à jouir des plaisirs de la vie qu’à prendre au sérieux les leçons qu’on lui rabâchait sans cesse.

— Votre Altesse… ?

Evidemment, son père s’était toujours occupait de tout. Il était l’empereur, mais c’était sous son aile protectrice que le prince héritier, son unique enfant, était libre. A présent, plus d’ailes, plus de père, plus d’empereur, plus rien…

— S’il vous plait… votre majesté …

— QUOI ? cria-t-il en se retournant avec force.

Face à lui se tenait Ebenezer, comme tous les hauts conseillers, son éternelle toge blanche avait été troquée pour du noir. La Capitale s’était depuis deux jours parait des couleurs de l’obscurité, de l’absence, du deuil. Il en serait ainsi jusqu’au jour du couronnement. Archibald se calma un peu à la vue du conseiller le plus proche de son père. Celui-ci avait l’air fatigué, ses cheveux et sa barbe étaient un peu moins impeccable qu’à l’accoutumée.

— Les prêtres désireraient s’entretenir avec vous, votre majesté. Au sujet des cérémonies…

— La barbe… Ça ne peut pas attendre demain ?

— Je vais voir avec eux ce qu’il est possible de faire…

La religion n’était pas la priorité du Prince. Ça n’était d’ailleurs pas la priorité de beaucoup de monde à part peut-être des prêtres eux même, encore que. Parfois on pouvait à juste titre se demandait si même eux y prêtaient une attention particulière, si ce n’était pour gagner leur vie. La plupart d’entre eux avait souvent une activité annexe pour arrondir les fins de mois. Une des théories les plus communément admise pour expliquer le peu d’entrain général à l’égard des divinités de ce monde expliquait que cela tenait peut-être à leur patronyme. La riche mythologie de l’empire comprenait des dizaines de noms, tous plus mal choisis les uns que les autres. Ainsi, l’on retrouvait la classique déesse de la guerre, Pétocha. Elle était réputée, disait-on, pour sa dureté au combat et sa cruauté envers l’ennemi ; en tout cas c’est comme cela que ses prêtres la vendaient.  Cé’toutvide était celui des porte-monnaie, avec un taux de fidèle frisant le zéro. Oups’Zut était celui du travail… Finalement, celui parmi le riche panthéon divin à tirer quelque peu son épingle du jeu était Bourr’hips, le dieu de la fête, pour des raisons qu’on pourra aisément comprendre.

— Bien, répondit le jeune prince. A présent laissez-moi vous autres. Je vous ai assez vu.

Ils sortirent tous de la piéce. Ebenezer allait les imiter quand Archibald l’arreta.

— Reste encore un peu, s’il te plait. Je voudrais te parler de quelque chose…

— Oui, votre Altesse ?

— Sais-tu si ma mère sera présente aux cérémonies ?

Le vieil homme prit un air gêné.

— Vous… pourrez le lui demander vous-même monseigneur. Il se trouve que l’impératrice Payana vous attend dans vos appartements…

— Je… Quoi ? Chez moi ? Tu veux dire… là, maintenant ?

Ebenezer acquiesça.

— Et quand comptais-tu me le dire ? – il ajusta sa veste et son col – Je suis bien ? Oui ? Je… bien, tu peux me laisser maintenant !

Lorsque le Haut Conseiller sortit, Archibald restait planté au milieu de la salle de travail, les bras ballants, le teint très pale.

***

Les appartements princiers avaient tout de la garçonnière bourgeoise d’un aristocrate volage. Les meubles dont les bois rares et précieux embaumer les lieux de leurs luxes assumés. Les fontaines intérieures présentant des déesses mythologiques – il fallait bien que ces divinités servent à quelque chose - dans le plus simple appareil éveillaient une certaine lubricité dans les regards des invités.  Tout était donc prévu pour qu’une femme sur laquelle il aurait jeté son dévolu finisse dans sa chambre. Bien sûr, il aurait pu simplement exiger que ce fut le cas – il était le Dauphin, après tout – mais il trouvait plus intéressant qu’aucun ordre ne fut donnée. Archibald avait cela pour lui d’être beau garçon. Plutôt bien éduqué même si ce n’était pas de son fait, et extrêmement puissant, du moins en théorie. Il n’avait donc pas spécialement de difficultés à accumuler les conquêtes. Chacune de celles qui passaient le pas de la porte se voyait déjà future impératrice céleste. Chacune de celles qui le franchissait en sens inverse s’en retournait affreusement déçue. Un jour, il devrait prendre femme, il le savait ; l’Empire l’exigeait mais il avait encore le temps, tout le temps. Tout ce qu’il avait à faire, c’est de ne pas semer des bâtards aux quatre coins de la Capitale. Encore que le Capitaine Folco de la garde prétorienne et quelques hauts conseillers bien choisis réglaient en général ces détails d’une façon ou d’une autre.

Mais ce jour-là, ce n’était pas ce genre d’entrevue qui était au programme, loin s’en fallait. Il n’avait pas vu sa mère depuis des mois. Il n’avait d’ailleurs pas spécialement cherché à la croiser. Il savait qu’elle était dans un état d’esprit particulier ces derniers temps et n’avait aucunement envie d’y être confronté. Celle-ci l’attendait. Il n’avait pas le choix, ne pouvait pas reculer. Mille questions tournaient dans sa tête. Pourquoi voulait-elle lui parler ? Au sujet de son père ? De la cérémonie peut-être ? Serait-elle au moins présente ? Du couronnement ? De faits sur son règne qu’il se devait de connaitre ? Peut-être rien de tout cela…

Arrivé devant les portes des vastes locaux mis à sa disposition en tant que prince héritiers, il soupira. Les deux gardes postés là se mirent au garde à vous. Il ne fit aucunement attention à eux, encore moins que d’habitude. Ces soldats avaient l’habitude d’être invisibles. Ils n’étaient que des pointillés dans le champ visuel de ceux qu’ils avaient la charge de défendre et ne s’en offusquaient pas le moins du monde. On aurait pu même avancer que c’était le contraire, moins on apparaissait dans leurs espaces, plus tranquilles – et en vie – on était.

Le hall était sombre. Seuls quelques lampes à huile finissaient de se consumer et les rideaux étaient tous tirés.

— Mère ? appela Archibald. Vous êtes là ?

Aucune réponse ne se fit entendre.

Mu par une intuition qui lui froissait les entrailles, il prit la direction de la chambre à coucher.

— Mère ?

Il ouvrit la porte et s’avança dans la vaste pièce. Seul le bruit de ses pas venait rompre le silence absolu de l’endroit. Ici aussi, aucune lumière. Pourquoi avait-on tout fermé ? Il se dirigea en pestant vers les rideaux et commença à libérer le lieu des ténèbres.

— N’ouvre pas plus, ordonna une voix derrière lui.

Il sursauta et se retourna. Sur un fauteuil toujours perdu dans l’obscurité se tenait sa mère. Tout d’abord, en raison de la faible luminosité, mais pas uniquement, son fils ne la reconnut pas. Sa voix bien sûr était celle qu’il connaissait depuis toujours, mais la tonalité cependant était différente. Une froideur était venue remplacer les accentuations chaleureuses et pleines de vie de la reine. Ses yeux s’habituèrent peu à peu à l’obscurité. Il put alors distinguer son visage amaigri et ses traits tirés, maladifs. Le teint de sa mère était cadavérique. Ses cheveux noirs étaient défaits. Ses yeux, ses yeux surtout avaient quelque chose de changer. C’était ceux d’une folle. Qu’était-il arrivé à cette femme ? Evidemment, il était inconcevable qu’il laissât paraitre le moindre trouble qu’il pouvait ressentir. Se forçant à sourire, il s’inclina :

— Bonjour Mère, on vient de m’informer que vous désiriez me voir…

— Achibald. Je dois te parler.

Ni un « mon fils » ni même un bonjour… Cela n’augurait évidemment rien de bon.

— Je vous écoute, dit-il en cherchant un lieu pour s’assoir mais sans parvenir à en trouver un.

Il n’avait pas pour habitude de tenir salon dans sa chambre.

— Nul besoin de t’assoir. Je serai brève. Tu ne dois pas être empereur.

Le prince resta coi une seconde, ses yeux s’ouvrant de surprise.

— Quoi ? Mais…

— Archibald, je te demande de refuser le trône.

— Mais enfin, Mère. Je sais que certaines personnes ici disent que je ne suis pas prêts, mais j’ai beaucoup appris. Kalokine m’a dit que…

— CA N’A RIEN A VOIR AVEC CA ! ARCHIBALD ! hurla sa mère en se levant.

Le prince recula d’un pas devant le brusque accès de colère de la reine.

— TU NE DOIS PAS REIGNER ! TU M’ENTENDS ! TU NE DOIS PAS ! TON PERE !

— Mon père ? Qu’est-ce que vous me racontez… Allez-vous bien ?

— TON PERE TE HAISSAIT, IL NE VOULAIT PAS QUE TU SOIS EMPEREUR ! TU N’ETAIS QU’UNE HONTE POUR LUI !

À ces mots, Archibald chancela. Il avait, du moins avait-il la faiblesse de le croire, toujours entretenu avec l’empereur les meilleures relations. Evidemment, il n’était pas allé le voir bien souvent depuis que celui-ci était souffrant. Qui voudrait voir son père dans cet état ? Mais était-ce là une raison ?

— Mère je vous en prie, calmez-vous ! Nous allons discuter calmement de tout cela, vous voulez bien ?

Sa voix tremblait, tout comme ses mains. Contre toute attente, le visage de celle-ci se radoucit un peu. Elle sourit à son fils avant de lui assener le coup de grâce.

— Abdique, ou bien je te donnerai la mort de mes mains.

Aussitôt après, elle se dirigea vers la porte de la chambre et disparut, laissant Archibald seul et encore sonné par la violence de la rencontre.

***

— Et après cela, la reine est partie ?

Archibald avait fait appeler Ebenezer, un des rares ici qui avait toute la confiance de feu son père. Il ne pouvait pas garder l’horrible rencontre avec sa mère pour lui seul. Il avait besoin de se confier, de prendre conseil, et le vieil homme était parmi toutes les ombres qui hantaient le palais le plus indiqué pour cela. Il lui avait donc immédiatement raconter en détails ce qui venait de se produire.

— Oui… Elle m’a menacé et est partie. Comme ça… sans même se retourner !

Le vieil homme soupira.

— Vous savez, votre altesse, la reine en ce moment traverse une période délicate. Peut-être n’était-elle pas tout à fait dans son état normal ?

— Ça pour ne pas être dans son état normal ! Elle ne l’était pas ! Elle a menacé de me tuer, Ebenezer ! Moi ! Son fils !

— Je conçois que ces évènements ont pu vous plonger dans l’embarras, mais je suis sûr que les mots ont dû dépassé sa pensée.

— C’est ma mère, je ne vois pas comment elle a pu les dépasser à ce point-là…

Le prince baissa la tête, visiblement accablé.

— En tout cas, si ça peut vous rassurer, elle n’a pas dit la vérité.

— Que veux-tu dire ?

— Votre père vous appréciait beaucoup. Bien sûr, il était inquiet, un peu comme tous les pères en fait. Ce sentiment était exacerbé par la réalité de la charge qui était la sienne et qui sera bientôt votre.

— Je ne pensais pas qu’il partirait si tôt… soupira le prince.

— Je sais votre Majesté, la perte de notre Empereur nous affecte tous énormément. La douleur et l’affliction se répandent aux quatre coins de l’empire au fur et à mesure que la nouvelle se répand. Evidemment, votre tristesse est sans commune mesure… tout comme celle de la reine.

— Tu dois avoir raison, elle n’avait pas toute sa tête c’est certain.

— Vous devriez vous reposer à présent, la cérémonie de départ aura lieu dans peu de temps désormais…

— Oui, tu as raison… à bientôt Ebenezer.

Le Haut Conseiller était sur le point de franchir la porte des appartements princiers lorsque le prince le retint une seconde supplémentaire.

— Merci…

— Je vous en prie votre Altesse…

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez