Chapitre 6 : Evanna

Par Luna
Notes de l’auteur : Où Evanna fournit enfin quelques réponses... et où le mystère s'épaissit de plus belle.

Chapitre 6 : Evanna

 

Partir.

Partir le plus loin possible.

Ne pas se retourner.

Ne pas s'arrêter.

 

Ses paupières s'ouvrirent péniblement. Loin au-dessus d'elle, une brise légère fit frémir la cime des arbres. Une fine mousse verte chatouillait ses doigts et une odeur épicée de bois humide s'immisçait dans ses poumons. En tendant l'oreille, elle pouvait même entendre le clapotis apaisant d'un ruisseau et le gazouillement paisible de petits oiseaux dans les hauteurs. Elle sentit se répandre dans son corps un étrange sentiment de bien-être. L'air était si pur.

Alors qu'elle relevait la tête, une gouttelette d'eau vint s'écraser sur son nez rougi par le froid.

Le froid.

Elle ouvrit tout à fait les yeux. Les souvenirs des récents évènements déferlèrent comme un torrent dans son esprit. Elle bondit aussitôt sur ses pieds. Des arbres, partout ; des arbres immenses l'encerclaient. Ce n'était pas encore tout à fait la forêt, mais plutôt une sorte de taillis assez touffu où la lumière du jour pouvait s'infiltrer sans difficulté. Autrement dit, elle n'était pas à l'abri.

Prise d'une angoisse subite, elle porta sa main à la poche intérieure de sa cape.

Le carnet n'avait pas bougé.

Evanna pivota sur elle-même ; une silhouette inerte était étendue près d'un rocher. Son estomac se tordit. Aaron gisait face contre terre, inconscient. Elle se précipita sur lui, essayant de chasser de son esprit l'idée qu'il ne se réveillerait peut-être pas. Sa main tremblante glissa sur la peau glacée de son visage et finit sa course dans ses cheveux qui dessinaient de larges boucles châtains. Un liquide chaud coula sur ses doigts. Il avait dû se cogner violemment la tête en tombant. Evanna sentit son cœur accélérer furieusement ses battements.

Elle ferma les yeux.

Combien de lieues avait-elle parcourues depuis cette nuit-là ? Était-il possible qu'elle y parvienne un jour ? Était-il possible qu'elle arrive au bout de ce voyage ? Tout cela était fou et insensé. Elle était idiote d'avoir cru qu'elle pourrait s'en sortir toute seule. On lui avait toujours dit qu'elle était trop impulsive. Et maintenant, elle ne pouvait faire face aux conséquences de ses actes qu'avec désarroi.

Sans parvenir à calmer son corps entier qui tressaillait, elle apposa deux doigts sous la mâchoire du garçon. Un soupir de soulagement s'échappa de sa gorge lorsqu'elle constata le mouvement régulier qui maintenait le corps en vie. Evanna se ressaisit ; d'un geste maladroit, elle arracha sans vergogne le bas de son jupon et entreprit d'éponger la blessure.

— Eva... Evanna ? murmura Aaron, paupières mi-closes.

Elle interrompit son geste. La boule qui s'était formée dans son ventre se desserra pour de bon, et elle faillit éclater de rire tant elle était soulagée. Elle se jeta sur lui et le serra fort contre elle.

— Aie... arrête... tu... tu me fais mal...

— Oh Aaron ! J'ai cru que je t'avais perdu !

— Ce sera le cas si tu ne me lâches pas, maugréa-t-il en la repoussant.

Il se frotta la tête en grimaçant. Evanna lui tendit le bout de tissu qu'il attrapa sans dire un mot. Quelques secondes s'écoulèrent ainsi tandis qu'il observait les lieux. Lorsqu'enfin il essaya de se relever, son pied droit glissa et il faillit se vautrer lamentablement dans un amas de feuilles mortes. La jeune fille se précipita pour l'aider, un large sourire fendant toujours son visage.

— LAISSE-MOI TRANQUILLE !

Aaron avait crié si fort qu'une bande d'oiseaux apeurés s'envola, outrés, vers la cime des arbres. Evanna se figea sur place, les yeux ronds.

— Qu'est-ce... qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle l'air penaud.

— Tu te moques de moi ?

Aaron lui tournait résolument le dos en se retenant au rocher. Sa main libre tremblait comme une feuille. Il tenta de faire un pas, mais glissa pour de bon et se retrouva nez-à-nez avec la mousse humide qui tapissait le sol du bois. Evanna s'approcha avec précaution, prenant bien soin de le contourner, puis s'accroupit à sa hauteur. Même s'il essayait de cacher son visage, elle comprit qu'il pleurait.

— Aaron je...

— Tout ça, c'est ta faute ! explosa-t-il en s'essuyant les yeux. Pourquoi est-ce que tu refuses de dire la vérité ? Qui est ce type ? Comment il me connaît ? C'EST QUOI CETTE HISTOIRE DE FOUS ?

— Aaron...

— Non ! NON ! Je ne veux plus de tes mensonges et de tes excuses !

— Je t'en supplie, arrête de crier !

— ALORS DIS-MOI LA VÉRITÉ !

Il planta ses yeux brillants de larmes dans les siens, résolu. Le cœur d'Evanna se serra à nouveau. Elle mesurait à présent à quel point ce qui venait de se passer pouvait l'avoir blessé. À quel point elle pouvait l'avoir blessé.

Il avait bien gagné le droit de savoir. Après tout, c'était à cause d'elle qu'il se retrouvait embarqué dans cette histoire...

Elle se laissa glisser sur le sol, plongea sa main dans la poche intérieure de son manteau et lui dévoila enfin le mystérieux carnet de cuir.

— Tout ça pour ce truc minuscule ? C'est une blague ?

— Ce n'est pas n'importe quoi...

Aaron la fixait toujours, sourcils froncés, attendant résolument une explication satisfaisante. La jeune fille soupira.

— Très bien, je vais tout te raconter.

Après avoir jeté un coup d'œil autour d'elle, comme si elle eut peur que les arbres l'écoutent, elle prit une profonde inspiration et planta son regard dans celui du garçon. Ainsi, elle ne pourrait plus se dérober.

— Promets-moi simplement que tu écouteras jusqu'au bout, sans m'interrompre, osa-t-elle demander d'une voix faible. Sinon, je n'y arriverai pas...

Aaron ne répondit rien. Il continua à la fixer, sans ciller. Neutre.

Evanna déglutit, la gorge sèche, et interpréta son silence comme un consentement.

— Je n'ai pas perdu la mémoire bien sûr, c'était un mensonge absurde. Pas plus que je ne suis une jeune héritière ou je-ne-sais-quoi en fugue. Du moins, je ne me considère pas comme telle. Ce que je m'apprêtes à te raconter te paraîtra sans doute encore plus invraisemblable que toutes les histoires que tu avais pu t'imaginer. Et pourtant, ce sera la vérité. Si je ne voulais rien dire, c'était parce que j'avais trop peur d'être découverte. Trop peur que cet homme me retrouve. Trop peur de vous causer du tort à vous qui m'avez recueillie avec tant de bonté... Bien sûr, maintenant tout est différent.

Elle s'arrêta un instant. Chercha ses mots.

— Tu sais déjà une chose, mon nom. Et tu auras sûrement compris que toi et moi ne venons pas du même monde...

Elle vit Aaron hausser les sourcils.

— Oh... pas que ce soit une mauvaise chose ! Excuse-moi, je suis tellement maladroite, se rattrapa-t-elle.

Elle inspira profondément, puis continua.

— Je vivais avec ma tante depuis des années dans le comté d'Ar-Vor. Mes parents n'ont jamais été très présents pour moi. Mon père particulièrement, a toujours été mal perçu dans ma famille, mais aussi dans la bonne société qui attendaient de lui qu'il joue sagement son rôle de dignitaire. Tu vois, normalement, les gens comme nous ne travaillent pas. Nous vivons de nos rentes. Mon père aurait dû être le gentilhomme que sa naissance avait désigné et ma mère la dame du monde que son mariage avait assuré. Mais mon père en avait décidé autrement. Il s'était pris de passion pour les sciences naturelles, et c'est par le biais de ces cercles d'érudits qu'il avait rencontré ma mère. Je te laisse imaginer l'effet qu'a entraîné cette union... Un jour, pour lui offrir la reconnaissance qui lui était due pour ses travaux, on lui a offert un poste dans une grande université de Gwazh-Vor. C'est un grand port à l'extrême nord-est du pays...

— Je sais très bien où se trouve Gwazh-Vor, merci bien, la coupa Aaron d'un air offensé en détournant la tête, nous ne sommes pas tous des crétins incultes ici contrairement à ce que tu sembles penser.

Evanna se sentit rougir jusqu'aux oreilles.

— Pardon... ce n'est pas ce que je voulais dire...

Elle ne savait décidément pas s'y prendre. Elle déglutit, puis se mit à triturer les manches de son manteau en fixant le sol.

— Ma mère, bien entendu, est partie avec lui. Elle l'a toujours beaucoup aidé dans ses recherches. J'avais sept ans alors. Une petite fille est un fardeau quand on voyage sans cesse, surtout lorsqu'il s'agit de faire son éducation. J'ai grandi dans une demeure immense et vide, avec ma tante. Je ne voyais jamais mes parents, trop absorbés qu'ils étaient par leurs maudites expéditions aux quatre coins du pays. Ils m'écrivaient régulièrement, me promettaient qu'ils reviendraient bientôt. Mais je ne les voyais au mieux qu'une fois tous les deux ou trois mois.

« Pendant des années j'ai été enfermée entre quatre murs, sans jamais pouvoir fréquenter d'autre personne que la bonne société de ma tante. Quelle mascarade ! Il m'a fallu apprendre à me tenir droite, coincée dans ces vêtements trop étroits qui me donnaient l'impression d'être prisonnière d'une vie dont je n'avais pas voulu. Apprendre à paraître en société, rester à ma place ; autrement dit ne jamais exprimer mon opinion sur des sujets importants. Apprendre la danse, la musique, la géographie, l'histoire des dynasties, apprendre à monter à cheval comme une dame, apprendre à ne jamais adresser la parole aux autres qu'en compagnie d'une personne de ma connaissance qui pourrait me présenter !

Evanna marqua une pause, essoufflée par sa tirade. Presque haletante, elle observa le jeune homme qui la fixait sans dire un mot. Il n'y avait pas d'expression sur son visage. Il était figé comme du marbre. Que pouvait-il bien se passer dans sa tête ? Pensait-il qu'elle n'était rien de plus qu'une enfant gâtée qui ne se rendait pas compte de la chance qu'elle avait ? Mais avait-il seulement idée de l'enfer dans lequel elle avait grandi ? Avait-il seulement idée de la manière dont elle enviait sa vie à lui ?

— Un jour, mes parents ont rencontré cet homme, poursuivit-elle. Le comte Rodwald Malgorn. C'est quelqu'un d'extrêmement riche, mais qui a toujours été très mystérieux concernant sa famille. Mes parents réunissaient souvent des cercles d'érudits chez ma tante. Mais ça ne la dérangeait pas elle... elle semblait être complètement sous le charme de cet homme. Au début, j'étais ravie, parce que grâce à lui mes parents passaient du temps auprès de moi, ce qui n'était pas arrivé depuis si longtemps ! Mais, plus les semaines passaient, plus ces rencontres devenaient bizarres. Mon père restait des heures entières enfermé dans la bibliothèque avec ma mère et Malgorn. Parfois, ils recevaient aussi des inconnus. Et un jour, mes parents m'ont annoncé qu'ils allaient partir pour la plus grande expédition de leur vie. Ils n'ont pas voulu m'en dire plus. Ils me disaient qu'ils étaient tenus au secret et qu'il fallait que je l'accepte, même si je ne pouvais pas comprendre. Le lendemain matin, ils avaient disparu. C'est la dernière fois que je les ai vus.

Evanna s'arrêta une fois de plus, les doigts tremblants. Elle dut faire un effort surhumain pour retenir les larmes qu'elle sentait monter à ses yeux.

— Après ça, j'ai reçu une lettre d'eux, et puis, plus rien. Cela a duré des mois et des mois. Je m'inquiétais tellement... Ma tante ne voulait rien savoir. Elle a continué à faire comme si de rien n'était, comme s'ils n'avaient tout bonnement jamais existé ! J'ai essayé de parler à des fonctionnaires haut-placés pendant les réceptions, puis à leurs épouses voyant que ça ne marchait pas. Mais personne ne me prenait au sérieux. J'ai réussi à m'échapper pour aller voir la police. Je leur ai tout raconté, et ils m'ont affirmé le plus sérieusement du monde qu'ils allaient mener leur enquête pour connaître le détail des déplacements de mes parents. Pendant un moment j'ai cru que les choses allaient enfin évoluer. Mais je m'étais bercée d'illusions. Quand je suis retournée les voir, ils m'ont très poliment mise à la porte en me traitant de menteuse. D'après eux, mes parents n'existaient pas et j'avais inventé cette histoire de toutes pièces ! C'était insensé.

« Enfin, il y a quelques temps, Malgorn a réapparu. Mais il était seul. Ma tante l'a accueilli sous notre toit et m'a empêchée de venir importuner son ami comme elle le disait. Je me rappelle une violente dispute que nous avons eu, où elle a fini par me dire qu'elle m'enverrait dans la campagne au fin fond du pays, chez une lointaine parente, là où je pourrais enfin apprendre à me tenir. Lui, se cachait à la bibliothèque et ne voyait personne à part elle. Parfois il disparaissait des semaines entières. Mais les rares fois où j'ai pu le croiser, j'ai compris à quel point la situation était grave. Quelque chose en lui avait changé. Et son visage était marqué par cette affreuse brûlure qui effrayait les rares domestiques qui avaient eu l'occasion de le rencontrer. Un jour que ma tante était sortie, je me suis faufilée jusqu'à la bibliothèque. Je voulais comprendre ce que Malgorn y préparait et saisir l'occasion de l'interroger sur mes parents. C'est là que j'ai découvert le carnet.

Evanna observa Aaron jauger l'objet qui gisait devant lui ; ce carnet minuscule, en cuir ouvragé, qui semblait avoir subi les pires intempéries et traversé les âges. Il n'y toucha pas, mais se contenta de fixer à tour de rôle le petit ouvrage et la jeune fille.

— En vérité, je m'en suis souvenu, parce que je l'avais déjà vu dans ses mains quand il sortait de ses longues entrevues avec mes parents. Je n'ai pas eu à le feuilleter longtemps pour comprendre que j'avais là la clef de l'énigme. Toutes les informations dont j'avais besoin s'y trouvaient.

— Je ne comprends pas, admit simplement Aaron d'un ton neutre.

Evanna réfléchit un instant. Elle avait du mal à trouver les mots qu'il fallait.

— Mes parents faisaient partie d'une expédition scientifique organisée dans le plus grand secret. Tu sais, on m'a souvent dit que ces milieux-là ne jurent que par la rivalité, la compétition. Et la course aux découvertes révolutionnaires fait le prestige des uns aux dépens des autres. Voilà pourquoi ils entretiennent tous des mystères autour de ce qu'ils font. Sans doute cette... cette mission pouvait avoir un grand impact. Je me suis rappelée de cette dernière lettre de mes parents. Ils m'y parlaient de fantastiques espèces de végétaux disparus que leur voyage leur permettrait de redécouvrir. Ce carnet contient toutes les notes et les indices que Malgorn a dû recueillir, tout ce qui permet de retrouver cet endroit.

« Je ne sais pas ce qui m'a pris à ce moment-là. Ce que tu dois comprendre, c'est que je ne savais plus quoi faire. J'avais entendu dire que Malgorn allait quitter le comté. Et si cette expédition avait bel et bien mal tourné ? Quand je me suis rendue compte que la seule chance que j'avais de revoir peut-être un jour mes parents risquait de disparaître avec cet homme, j'ai pris le carnet, et je me suis enfuie sans attendre avec la complicité de ma femme de chambre. J'ai d'abord eu la stupidité de voyager en diligence, en me servant des économies que j'avais de côté. Deux jours après mon départ, des hommes étaient à mes trousses. Je ne sais pas par quel miracle j'ai réussi à m'échapper. J'ai alors compris que ma seule chance était de disparaître complètement des grandes routes et d'emprunter les chemins les plus perdus, aux confins du pays, tout en continuant ma progression vers l'Ouest, pour suivre la piste du carnet. J'ai erré des jours durant dans la campagne, me cachant constamment. Et, finalement, j'ai atteint la lande, mais je me suis perdue. Visiblement, mes précautions n'ont servi à rien, ils ont réussi à me retrouver. La suite, tu la connais. Oh, Aaron, je suis tellement désolée !

Elle crispa ses doigts dans son jupon pour s'empêcher de pleurer.

— Tu es partie seule ? fit Aaron au bout d'un moment, rompant le silence embarrassant qui s'installait. Toute seule ? Tu veux dire que tu as tout abandonné pour partir les retrouver ?

Evanna acquiesça timidement. Durant une fraction de seconde, elle crut voir sur son visage l'esquisse d'un sourire. Mais son expression changea aussitôt.

— Mais... pourquoi ici ? poursuivit Aaron d'un ton sceptique. Je me trompe, ou ce n'est pas un hasard si tu es arrivée jusqu'à nous ?

Evanna hésita.

— À moins que tu ne sois venue pour cette forêt ?

Elle baissa soudain les yeux.

— Pourquoi ? s'étonna-t-il. Qu'est-ce qui te fait croire que tu trouveras quoi que ce soit ici ? Je suis presque certain de n'avoir jamais vu aucun... aucun savant traîner dans le coin. Et vu comment vont les nouvelles, je l'aurais su. Dervenn est un vrai repère de commères. Tu sais, cet endroit a beau faire l'objet de toutes les superstitions possibles et imaginables, ça reste une forêt comme les autres.

Evanna saisit le carnet et fit défiler les pages à toute vitesse. Quand elle eu trouvé ce qu'elle cherchait, elle le tendit à Aaron.

Un texte zigzaguait entre des dessins farfelus d'arbres sur une page noircie d'encre. Les lettres étaient si mal tracées que le garçon dut coller ses yeux dessus pour y comprendre quelque chose. Il mit un instant à attraper Kerlann qui se baladait entre d'autres mots quasiment illisibles. Au bout d'un effort qui lui coûta quelques secondes, il parvint à déchiffrer la phrase suivante : Forêt d'Arthus ou forêt de l'Ours, grande forêt du comté de Kelenn, bordant sur sa lisière ouest le comté de Kerlann, aussi appelée Forêt aux Esprits par les locaux, notable pour la diversité étonnante de sa flore que d'aucuns auraient qualifiée de surnaturelle...

Il ne termina pas la phrase qui s'étalait encore jusqu'en bas du feuillet et devenait de plus en plus indéchiffrable, comme si son auteur s'était mis au défi de tasser au maximum chaque mot.

— Et ça continue comme ça pendant des pages et des pages, crut bon de préciser Evanna.

Après un soupir, Aaron referma le carnet, pensif.

— Mais... tout ça n'explique pas comment cet homme me connaît, fit-il remarquer au bout d'un moment.

Evanna sentit qu'il hésitait à parler. Que lui avait révélé Malgorn avant qu'elle n'arrive ?

— Tu sais, tenta-t-elle d'une voix mal assurée, Malgorn est un homme mauvais... je ne sais pas ce qui s'est passé avant que j'arrive, mais... quoi qu'il t'ait dit, tu ne devrais pas accorder de crédit à ses paroles.

Aaron eut un sourire amer.

— Il a dit que mon père était un meurtrier.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Evanna ne s'était pas attendue à ça. Elle resta abasourdie, incapable de répondre quoi que ce soit.

— Et Ferrec, poursuivit le garçon d'une voix tranchante, l'homme que je connais depuis que je suis à l'auberge, cet homme à qui j'ai fait confiance toute ma vie savait des choses sur moi qu'il n'a jamais été capable de me dire. Et maintenant... maintenant la seule famille que j'ai jamais eue n'est plus là. Et moi, je ne saurai jamais.

Evanna sentit une boule se former dans sa gorge. Elle était démunie. Comment se faisait-il que sa propre mésaventure ait pu causer tant de mal à Aaron ? Elle eut le sentiment soudain d'avoir profané un antre sacré et réveillé des démons qui auraient dû rester cachés.

— Mais tu sais quoi ? reprit Aaron d'un ton acerbe, presque cassant. Je n'ai même pas envie de savoir. Je m'en fiche. Tout ce que je veux c'est retrouver les Feginn.

Evanna resta penaude, la bouche étrangement figée.

— Et puis, continua Aaron plus posément, fuyant toujours le regard d'Evanna, ton histoire n'explique pas comment toi et moi... enfin, tu vois...

— Je te jure que je ne sais rien de plus... quant au reste, je ne sais pas, il s'agit peut-être d'une simple coïncidence ?

Mais Evanna sentit au fond d'elle-même l'inconsistance de ses paroles. Elle ne trompait personne. Elle n'en croyait pas un mot elle-même. La vérité, c'était qu'elle ne comprenait pas quel lien mystérieux unissait le redoutable Malgorn et Aaron. Ni pourquoi elle ressentait l'existence d'un lien étrange entre elle et lui, un lien qui touchait des choses enfouies au plus profond d'elle-même. À dire vrai, ces pensées ne faisaient que la glacer d'effroi.

— Tu dois me croire ! insista-t-elle d'une voix ténue.

— Je te crois.

Aaron la regardait désormais avec bienveillance. Sa colère s'était apaisée. D'où lui venaient cette tendresse, cette empathie si sincère qu'elle lisait constamment dans ses yeux ?

— Tu penses qu'ils ont réellement pu faire du mal aux Feginn ?

Evanna hésita quelques instants avant de répondre. Tout cela, c'était à cause d'elle. Elle ne méritait pas sa gentillesse.

— Je ne sais pas, Aaron...

Une brise légère se leva et parcourut les feuillages avant de venir froisser leurs cheveux. Il faisait encore froid et maussade, mais au moins il ne neigeait plus. Pour combien de temps ?

Qu'allait-il décider ? Allait-elle se retrouver à nouveau seule ? Elle n'était pas certaine d'en avoir encore la force.

Elle tenta sans grand succès de chasser de son esprit cette pensée égoïste, puis l'observa tandis qu'il tournait fébrilement les pages noircies d'encre du carnet, pleines à craquer de schémas, de dessins et de notes qui s'éparpillaient dans tous les sens. Certains feuillets menaçaient même de se détacher. Aaron inspectait l'objet sous tous ses angles, scrutant chaque recoin de cuir, jaugeant le grain épais du papier, lisant en diagonale les annotations qui s'étalaient en fouillis sur les pages.

Il referma finalement le carnet, le visage neutre. Mais tandis que ses yeux se posaient pensivement sur la couverture, quelque chose happa son regard. Des initiales avaient été gravées dans le cuir épais de l'ouvrage ; un trait élégant formant deux larges boucles autour des lettres W.B. qui encadraient avec grâce le dessin épuré d'un renard. Evanna devina sa surprise. Comme lui, elle avait d'abord cru lire un M, pour Malgorn. Mais le B qui se tenait à côté pouvait difficilement entretenir la confusion.

— Qui est ce W.B. ?

La jeune fille se contenta de hausser les épaules pour lui signifier qu'elle n'en savait rien. Aaron fronça les sourcils.

— Et maintenant ? demanda timidement Evanna.

Il sortit de ses pensées, l'observa longuement, puis détourna son regard. L'expression bienveillante qui avait adouci ses traits quelques minutes plus tôt s'était évanouie.

— Je suis fatigué.

— Écoute, je...

— Laisse-moi du temps, d'accord ? la coupa Aaron d'un ton ferme.

Il se leva, épousseta sa veste, puis scruta les arbres qui les encerclaient. Un bruit lointain s'approchait. Des éclats de voix ?

— En plus, on ne devrait pas rester là, on est bien trop exposé.

Sans lui accorder le moindre regard, il lui rendit le carnet et se mit doucement à s'enfoncer dans les bois.

 

 

 

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