Chapitre 6

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Après quatre jours de chevauchées et quatre nuits passées dans des auberges, nous devions maintenant nous arrêter sous le couvert des arbres en nous éloignant de la route pour nous cacher des brigands qui pourraient circuler sur les chemins fréquentés. Il n’y avait aucune ville, aucun village dans les alentours pour nous accueillir, si bien qu’il fallait camper en pleine nature. Si ça ne dérangeait ni les deux hommes ni Tasha et moi, c’était un autre problème pour Astrid qui appréciait le confort d’un lit. Cette jeune femme était une comtesse qui avait une éducation exemplaire. Elle était née avec une cuillère en argent dans la bouche et n’avait jamais fréquenté la misère ou la pauvreté. C’était bien la première fois qu’elle se retrouvait à devoir passer une nuit sous une tente.

Durant notre voyage, elle s’était plainte de la longueur du trajet, des routes mal entretenues qui lui donnaient la nausée, des plats peu raffinés qu’on lui servait. Elle avait été offusquée de me voir monter à cheval comme un homme. Son caractère capricieux et détestable avait poussé Tasha à rester avec moi sur le dos de Saorsa qui ne se plaignait aucunement d’avoir deux cavalières. Comme l’avait dit ma grand-mère, elle était robuste.

Nathanaël, avec une patience infinie, essayait de calmer la mauvaise humeur de sa fiancée. Il restait à hauteur de sa voiture et lui racontait des plaisanteries à travers la fenêtre. De temps à autre, il me jetait un œil. Sans doute pour s’assurer que je ne prendrais pas la fuite avec mon amie pour aller je ne savais où. Quant à son père, il nous posait parfois quelques questions pour apprendre à nous connaître. Je restais assez évasive en donnant des réponses courtes, alors que Tasha entretenait la conversation. Elle avait aussi expliqué que la cicatrice qu’elle avait au visage était due au chien qu’elle avait eu quand elle était enfant. Un véritable mensonge, c’était mon père qui l’avait défigurée. Son aisance au milieu d’étrangers me surprenait. À Claris, elle était plutôt une louve effacée qui longeait les murs. Libérée d’une peur que je ne comprenais pas, elle se révélait être une jeune femme débordante d’énergie et pleine de vie. J’avais l’impression de rencontrer une nouvelle Tasha. La vraie Tasha, celle qu’elle cachait derrière une timidité feinte. Ça me faisait plaisir de la voir aussi joyeuse.

 

Tous assis autour d’un feu de bois, Tasha discutait gaiement avec Eirik Lamarthier, Nathanaël et Astrid conversaient en chuchotant, pendant que je réfléchissais à la façon dont nous pourrions nous administrer l’aconit tue-loup en toute discrétion. Jusqu’à présent, j’avais toujours eu une chambre que je ne partageais qu’avec mon amie. Malheureusement, ce soir, nous devions dormir avec Astrid. Nous ne pourrions pas prendre le poison en sa présence. Il nous faudrait une minute loin des regards indiscrets.

Assise sur un tronc d’arbre près du feu, je regardais les flammes danser sous mes yeux en cherchant une solution à ce petit problème. Le lendemain, nous serions au château de Grimm. Nous allions passer le test d’entrée. Il fallait donc absolument que nous restions humaines. Plongée dans mes réflexions, je n’entendais même plus les voix qui m’entouraient. Peut-être pourrais-je discuter un instant avec la comtesse à l’extérieur de la tente pendant que Tasha se piquerait le doigt ? Mais comment ferais-je, moi ? Je me mordis l’intérieur de la joue en réfléchissant. Il fallait absolument que nous le fassions ! Sinon, nous étions bonnes pour nous faire dépecer vivantes…

— Mademoiselle Ilya ?

Je clignai des yeux en entendant mon prénom. Je revins à la réalité pour me tourner vers un visage devenu presque familier. Les yeux dorés de Nathanaël étaient posés sur moi. Penchant la tête sur le côté, je l’interrogeai silencieusement du regard.

— Tout va bien ?

— Oui, je réfléchissais.

— À rien de fâcheux, j’espère ?

Sa voix était douce et chaude. Un léger sourire étira mes lèvres.

— Non, rien de fâcheux. Je me demandais si j’aurais une chambre rien qu’à moi au château de Grimm.

— Nous pensions que vous voudriez rester avec mademoiselle Tasha.

Je sentais qu’Astrid m’observait quand je haussai les épaules en guise de réponse pour son futur mari.

— Ilya préfère avoir sa chambre. Elle dort mal quand il y a quelqu’un avec elle, répondit mon amie à ma place.

Je la fusillai du regard. Se rendait-elle compte que ses paroles pouvaient être très mal interprétées ?! Elle toussota et reprit la parole :

— Ce que je veux dire, c’est qu’elle ne supporte même pas d’avoir ses sœurs ou sa mère dans sa chambre. Alors, m’avoir plus d’une semaine avec elle ? Elle ne pourra pas se reposer.

Nathanaël et son père me détaillèrent silencieusement. Je me pinçai les lèvres sous leur examen minutieux. Entendre le souffle de quelqu’un dans la nuit m’était presque insupportable. Le moindre bruit m’empêchait de dormir. Je restais sur le qui-vive, incapable de lâcher prise. Après ces trois nuits en compagnie de Tasha, j’avais des cernes affreux sous les yeux et je retenais des centaines de bâillements par jour. J’étais épuisée.

— Alors nous demanderons à ce que vous ayez chacune votre chambre. Vous serez tout de même voisine. Cela vous rassure-t-il ? s’enquit le jeune Chasseur.

Je répondis par un hochement de tête affirmatif.

— Merci, soufflai-je.

— Ce n’est rien. Il y a assez de chambres pour que chacun puisse profiter d’un peu d’intimité.

Il s’écarta pour retourner auprès de sa dulcinée. Tasha quitta Lamarthier père pour venir à ma hauteur. Elle me tendit la main pour que je me lève.

— Qu’est-ce qu’il y a ? voulus-je savoir.

— Accompagne-moi. Je veux me soulager. Il fait noir et je ne veux pas être toute seule dans ce bois, s’il te plaît.

C’était demandé avec une voix si enfantine que je souris, amusée.

— Ne vous éloignez pas trop ! s’exclama Eirik.

— Nous restons à portée de voix, lui assurai-je.

Main dans la main avec Tasha, je m’éloignai du feu de camp pour m’enfoncer dans les bois.

— Depuis quand as-tu peur d’aller faire pipi toute seule ? l’interrogeai-je.

— Depuis qu’il faut qu’on s’empoisonne pour survivre parmi les Chasseurs, murmura-t-elle. Et j’ai vraiment envie de faire pipi. Ils ne vont pas nous suivre si on leur dit qu’on veut se soulager !

Cette fille était brillante ! La solution était aussi simple que ça ! Simuler une envie pressante pour pouvoir nous éclipser ! Un franc sourire illumina mon visage et je continuai à marcher au milieu de la végétation.

— Tu es un génie.

— Je sais, je sais ! Que ferais-tu sans moi, hein ?

— Tu es si différente depuis que nous avons quitté Claris.

— Je me sens… plus libre ! Personne ne nous surveille ! J’ai l’impression de pouvoir être moi-même !

À la fin de sa phrase, elle s’arrêta. Elle me lâcha pour me tendre son index.

— Pique-moi. On ne peut pas rester trop longtemps loin d’eux.

— Sauf si tu leur dis que tu as des problèmes digestifs… raillai-je.

— Par Helewise, Ilya Pévenon vient de faire de l’humour !

— Chuuuuut ! S’ils t’entendent, on est fichu ! Ne prononce pas le nom de la déesse…

Elle fit une petite grimace. Elle oubliait que les humains vénéraient le frère de notre déesse… Et de toute façon, il était mal de blasphémer.

Dans la pochette accrochée à ma ceinture, je sortis une petite fiole de verre et une aiguille piquée dans un morceau de tissu. Tout en jetant un œil par-dessus mon épaule, j’ouvris la bouteille pour y plonger la pointe de fer avant de prendre délicatement la main de mon amie. Avec le plus de douceur possible, j’enfonçais l’aiguille dans son doigt. Aussitôt, elle se crispa de douleur. Son cri s’étouffa dans sa gorge. Je l’attrapai avant qu’elle ne touche le sol.

— C’est bientôt fini… Tout va bien… chuchotai-je en lui caressant les cheveux.

Je la gardai contre moi pendant que tout son corps tremblait sous l’effet du poison.

— Mademoiselle Tasha ? Mademoiselle Ilya ? Tout va bien ? demanda la voix d’Eirik.

— Oui ! Nous revenons tout de suite ! dis-je plus fort.

Les muscles de mon amie se détendirent et elle prit une profonde inspiration.

— C’est si douloureux, gémit-elle.

 — Je sais… Mais on surmontera ça.

Elle opina du chef avant de me prendre la fiole des mains. C’était à mon tour. Avec autant de délicatesse que moi, elle m’infligea le même sort que le sien. Dès que l’aiguille s’enfonça dans ma peau, un feu liquide se répandit dans mes veines et la cendre envahit ma bouche. Comme à chaque fois, c’était un véritable supplice. Par chance, cette torture nous rendait silencieux. Aucun son ne sortait de notre bouche. Nous nous étouffions dans notre propre douleur, écrasées sous le poids de flammes invisibles. Après quelques secondes à peine de souffrance, le feu m’abandonna pour me laisser transie de froid. Je me redressai sur les coudes pour reprendre mon souffle et mon amie m’aida à me remettre sur pied.

— Maintenant, je dois vraiment aller faire pipi.

Lui tournant le dos, je la laissai faire ce qu’elle avait à faire quand j’entendis le bruit d’une branche craquer non loin de moi. Je fis volte-face à la recherche de l’intrus.

— Tasha ? Viens !

— J’arrive !

Mes yeux allaient à gauche et à droite, quand soudain je vis ses grands iris ambrés fixement posés sur moi. Je retins ma respiration. Un loup ! Il y avait un loup d’une autre meute à deux mètres de moi !

— Ilya… souffla mon amie qui était toujours accroupie.

— Tais-toi… répliquai-je tout aussi bas, sans quitter des yeux le loup-garou. Va-t’en… Ce sont des Chasseurs… S’ils te voient, ils nous tueront tous… Va-t’en, s’il te plaît… Je ne te veux pas de mal… Je dois cacher ma nature… Pars avec ta meute, éloignez-vous… suppliai-je d’une voix tremblante. S’il te plaît.

Je ne pouvais pas changer d’apparence ! Je ne pouvais pas le comprendre s’il me parlait ! Je ne pourrais pas nous défendre s’il attaquait ! Je tremblais comme une feuille, consciente de ma vulnérabilité à cause du tue-loup. À cet instant, je maudissai mon père pour ce qu’il me contraignait à faire.

— Si vous ne revenez pas immédiatement, je viens vous chercher ! cria Nathanaël.

Le loup inclina doucement la tête et se recula dans la pénombre, et il nous tourna le dos. Un long soupir de soulagement s’échappa de ma bouche. Tasha se précipita vers moi.

— Il m’a fait peur…

— À moi aussi… Viens, on retourne près du feu… déclarai-je.

Elle acquiesça et nous retournâmes au camp en essayant de retrouver notre calme, sans cesser de regarder par-dessus notre épaule.

Des louves au milieu des Chasseurs. Des humaines ennemies de loups. Nous étions dans de beaux draps…

De nouveau parmi nos compagnons de voyage, nous nous installâmes sur le tronc où j’étais assise plutôt. Nous ne dîmes rien et restions collées l’une à l’autre.

— Avez-vous vu quelque chose dans les bois pour revenir aussi pâles ? s’inquiéta monsieur Lamarthier. Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps ?

— Je… Je n’y arrivais pas… mentit Tasha. Et on a entendu du bruit. Ça nous a fait peur.

— Quels bruits ? voulut savoir Nathanaël.

— On a cru entendre des pas… Mais c’est parce que la forêt est habitée par des animaux inoffensifs, n’est-ce pas ?

Tasha était une menteuse hors pair. Je ne l’aurais jamais cru ! Heureusement qu’elle était là avec moi. Elle feignait la crainte avec brio. Je me contentais de me pelotonner contre elle en fermant les yeux.

— Oui. Il y a de petits animaux nocturnes qui doivent se balader, rien de plus, assura le jeune homme.

— Ô Nathanaël ! Je ne suis pas rassurée à l’idée de dormir sous une tente ! pesta Astrid. Ne pouvons-nous pas nous trouver un meilleur abri ?

— Astrid, il fait nuit noire. La lune est haute dans le ciel. Nous ne pouvons pas reprendre la route. Je te l’ai expliqué. Vous ne craignez rien. Mon père et moi ferons des tours de garde. Je vous promets à toutes les trois que la nuit se passera bien. Vous êtes en sécurité.

— Nous ne sommes plus loin de Vitronne. Les loups ne s’aventurent pas aussi près de la capitale, renchérit Eirik.

Si seulement ils savaient… Il y avait une meute à Vitronne et nous venions de voir un loup à quelques pas d’ici. Ces humains étaient parfois d’une naïveté désolante. Nous étions partout, même dans leur rang. Parmi les Chasseurs, il y avait l’un des loups les plus redoutables : mon père.

— Allez vous coucher mes demoiselles, continua Lamarthier père. Nous repartons tôt demain. Vous avez besoin d’une bonne nuit de sommeil.

Son fils me regarda attentivement quand je me levai pour aller sous la tente avec Tasha. Astrid peinait à lâcher le bras de son fiancé.

— Mademoiselle Ilya ? m’interpella-t-il.

— Oui ?

— Réussirez-vous à dormir en partageant votre tente avec votre amie et la mienne ?

— Je n’ai pas le choix. Merci de vous en inquiéter, mais ça ira. Bonne nuit messieurs Lamarthier, et je vous remercie de veiller sur nous.

Ils me saluèrent d’un signe de tête respectueux et je me rendis sous la toile avec les deux jeunes femmes. Tasha avait choisi la place du milieu, me séparant ainsi d’une inconnue. Même si elle faisait des efforts pour m’empêcher d’être tout près d’une étrangère, je savais que je ne parviendrais pas à fermer l’œil de la nuit. Au moins, si les deux hommes s’endormaient, je serais toujours là pour réveiller tout le monde si un danger venait à nous tomber dessus avant le lever du soleil. Et à trois sous une tente, nous avions moins froid. Il fallait voir le bon côté des choses.

 

La dernière chevauchée fut éprouvante. Je n’avais effectivement pas réussi à dormir. Toute la nuit, j’avais écouté les bruits de la forêt. Sursautant à chaque branche qui craquait, me demandant si c’était la meute de loups qui venait nous tuer dans notre sommeil. Il n’en était rien. Les lycanthropes étaient partis. Ce n’était que la nature qui vivait sous le clair de lune…

C’était donc éreintée que j’arrivais enfin à la capitale.

Vitronne était la plus grande ville de Kastal et en franchissant ses portes, la terreur et l’excitation se mêlaient l’une à l’autre dans mon esprit. Il y avait tant de choses à voir ! Mais aussi tellement d’humains qui pourraient nous démasquer !

En reconnaissant les deux Chasseurs qui nous accompagnaient, certains Vitronniens laissaient éclater leur admiration et leur joie de les voir. Ils leur courraient après pour leur offrir des fleurs ou des sucreries. Je voyais des femmes se pâmer devant Nathanaël, faisant rougir Astrid de colère. Je me dandinais sur ma selle, gênée par la foule et le bruit de la ville. Il y avait tant d’effervescence que je ne pouvais plus me concentrer sur les boutiques et les restaurants. Pourtant, chaque bâtiment était peint dans des couleurs éclatantes : du bleu, du vert, du rose, du jaune, du rouge, et tant d’autres ! Je ne voyais que cette vague de monde et l’excitation se faisait submerger par la peur. Tasha me serra contre elle.

— Il y a beaucoup de personnes… me chuchota-t-elle.

Je ne pus que hocher la tête en déglutissant. Plein d’humains. Trop d’humains.

Ma nervosité et celle de mon amie commençaient à atteindre ma jument qui se mit à piaffer. Je tentai de la calmer, mais elle s’énerva. Elle non plus n’avait pas l’habitude des foules. Elle connaissait la forêt et le petit village de Claris, rien de plus.

— Père, gagnons rapidement le château. La jument d’Ilya n’apprécie pas tout ce bruit.

Eirik hocha la tête et mit sa monture au trot. Nous le suivîmes dans son allure et ce fut le signe pour tous que nous étions pressés, plus personne ne se mit sur notre chemin.

 

Loin de l’agitation, nous étions proches des limites de la capitale. Tasha et moi retrouvions notre calme, il en allait de même pour Saorsa qui avait arrêté de piétiner. Devant nous se dressait un grand château de pierre blanche. Les murs étaient flanqués de nombreuses fenêtres, ce qui montrait que ce palais était un lieu de vie et non une forteresse. Il avait de nombreuses tourelles et la toiture était faite d’ardoise grise foncée. Un charmant ensemble qui donnait des allures de conte de fées à cette ville immense. Si le château de Grimm ressemblait à ça, à quoi pouvait donc ressembler la résidence royale ? Où était-elle située d’ailleurs ?

Je quittai ma contemplation en entendant le bruit mat des bottes de monsieur Lamarthier sur les pavés quand il descendit de son cheval. Nous l’imitâmes tous et nous avançâmes vers les grandes portes de bois et de fer. Devant les portes sculptées, deux gardes se tenaient droits comme des « I », l’un d’eux quitta son poste pour ouvrir les portes. Des garçons d’écurie vinrent s’occuper de nos montures. L’homme qui avait servi de portier s’avança vers Eirik qui lui tendit la main. Le soldat tira un poignard de sa ceinture et entailla profondément la paume gauche du Chasseur. J’ouvris de grands yeux face à cet accueil sanglant. C’était le test d’entrer. Comme la plaie ne se refermait pas, le blessé put entrer. Avant de disparaître, il nous jeta un œil en hochant la tête. Je priai pour que le poison de mon père soit efficace.

— Dois-je m’y plier aussi ? s’indigna Astrid aux côtés de Nathanaël.

— Comme à chaque fois que tu viens…

Le jeune homme observa son coéquipier.

— Ne leur faites pas de blessure trop profonde… demanda-t-il.

Son interlocuteur hocha la tête et il fit une fine coupure au creux de la main de la comtesse qui glapit comme un chiot. Ses yeux s’embuèrent de larmes.

— Vous savez bien que je ne peux pas être une louve !

— Ce sont les règles, Madame, rétorqua le soldat.

Voyant qu’elle restait blessée, il l’invita à entrer.

Nathanaël restait derrière Tasha et moi, sans doute pour nous surveiller. Je passai devant mon amie. Si ça se passait mal, elle pourrait trouver un moyen de s’enfuir. Je ferais en sorte de faire diversion. Mais mon père ne nous aurait pas piégées, n’est-ce pas ? Il ne mettrait pas la meute en péril seulement pour me faire tuer. S’il voulait ma mort, il se serait lui-même chargé de mon cas.

Je tendis ma main gauche vers l’étranger. Mes doigts tremblaient d’angoisse.

— Je vous promets que ce n’est pas si douloureux, chuchota Nathanaël dans mon dos.

Sans répondre, je regardai la lame déchirer ma peau. La douleur se fit vite et remonta jusque dans mon coude. Je voulus me dégager de son emprise, mais le Chasseur me tenait fermement. Ses iris ne quittaient pas ma main ensanglantée. J’avais l’impression que ça aurait été moins douloureux avec mes capacités de louve. J’aurais rapidement guéri, et tout ne serait qu’un souvenir de souffrance. Mais là, ma paume restait ouverte, le sang coulait encore. C’était un phénomène qui était presque curieux à mes yeux. Je ne restais jamais blessée bien longtemps en temps normal.

Le garde acquiesça et il me fit entrer. Je soupirai de soulagement. Dans le hall d’entrée, Eirik et Astrid m’attendaient. Je leur fis un léger sourire en gardant ma main meurtrie contre ma poitrine. Le sol de marbre était en partie caché par un épais tapis pourpre. Les murs en lambris sombre étaient couverts de tableaux, ils représentaient pour la majorité des scènes de chasse. Des chasses aux loups-garous. Il y avait des représentations d’homme en cours de transformation, des humains à la pilosité impressionnante, des loups de la taille de chevaux. Tous étaient traqués par des Chasseurs à la beauté époustouflante, tantôt à cheval, tantôt à pied. Tout mettait en valeur mes ennemis naturels. Un frisson me parcourut. J’étais au cœur de la cour de mes adversaires.

Tasha arriva rapidement dans mon dos. Je m’éloignai des portes pour lui laisser de la place. Elle me montra sa coupure en grimaçant. Elle était aussi longue que la mienne. Lorsque Nathanaël nous retrouva, Astrid lui sauta au cou. Il la serra contre elle, pourtant je crus percevoir une expression d’exaspération sur son visage.

— Tout va bien, Astrid… Allons nous soigner.

— Je vous rejoindrai plus tard. Je vais annoncer aux autres notre arrivée, déclara Lamarthier père.

Ce fut donc le fils qui nous guida à travers les longs couloirs du château. Il y avait d’anciennes armures qui trônaient dans un certain coin, quelques sculptures décoraient des piliers et il y avait toujours ces horribles tableaux.

Lorsque nous passâmes devant des portes, notre guide nous annonça la fonctionnalité des pièces de l’autre côté : petit salon, boudoir, salle de réunion, grand salon, salle à manger et autres. Cet endroit était un véritable labyrinthe !

Au bout d’un corridor, il nous montra l’infirmerie. Il n’y avait pas l’ombre d’un médecin à l’intérieur. Seuls cinq lits étaient là avec d’ épaisses étagères de bois qui couvraient les murs. Des rideaux tamisaient la lumière, ce qui rendait les rayons du soleil plus doux. La pièce était reposante et on pouvait s’enivrer du parfum exquis des fleurs séchées. S’il y avait quelconque médicament malodorant, je n’en sentais pas.

Nathanaël fouilla sur une étagère, il y trouva une bouteille de verre ainsi que des bandages. Il nettoya d’abord la plaie de sa fiancée pour la couvrir ensuite. Il prit soin de Tasha, pour finir avec moi. Sa main calleuse caressait délicatement ma peau. Il prenait soin d’être doux et de me faire le moins mal possible. Je passai d’un pied sur l’autre, pour tenter de chasser la douce impression qu’il laissait sur mes doigts.

— Je vous fais mal ? voulut-il savoir.

Je secouai frénétiquement la tête à gauche à droite.

— Non ! Merci… Tout va bien…

Il fronça légèrement des sourcils avant de nouer la bande autour de mon poignet. Je me mordis l’intérieur de la joue, en me sentant stupide. Si mes réactions lui semblaient étranges, il n’en montra rien et se contenta de m’offrir un petit sourire. Un charmant petit sourire. Je rougis bêtement avant de me tourner vers Tasha. Je surpris alors le regard assassin d’Astrid. Mais que lui avais-je donc fait ?!

— Tout va bien ? lui demandai-je, timidement.

— Oui parfaitement… persifla-t-elle.

Le ton cassant qu’elle utilisait me prouvait le contraire. Surpris par la voix de sa compagne, Nathanaël releva le nez de ses propres soins pour l’observer.

— Si tu as quelque chose à dire, dis-le… marmonna-t-il en reprenant ses soins.

— J’ai dit que tout allait bien, se borna-t-elle.

Tasha me prit le bras, comme si elle craignait que l’orage finisse par éclater. Si je ne me trompais pas, il y avait un petit salon pas loin. Si la querelle des amoureux s’envenimait, nous pourrions nous y réfugier. Cependant, ils restèrent calmes et Nathanaël nous emmena au salon auquel j’avais pensé juste avant.

Une charmante petite pièce aménagée avec un certain goût féminin. Les fauteuils étaient d’un affreux rose poudré. Il y avait des petits coussins ici et là, des plaids sur le dossier des chaises, une table basse devant l’énorme cheminée où ronronnait un feu. Les tableaux étaient plus bucoliques.

— J’ai apporté quelques modifications à cette salle, pour qu’elle soit plus accueillante, claironna Astrid.

— C’est pour ça que c’est tout rose, railla Tasha à mon oreille.

J’étouffai un petit rire. C’était effectivement le parfait petit salon pour la petite princesse qu’elle était. La comtesse me fusilla du regard, mais je l’ignorai. On pouvait bien rire un peu !

— Je me demandais… Est-ce qu’il y aurait une bibliothèque ? voulus-je savoir en m’adressant à Nathanaël.

Il se pencha vers moi en souriant.

— Vous lisez ?

— Eh bien, si je cherche des livres, j’imagine que oui.

Un éclat de surprise fit briller ses iris dorés et il rit. Un rire qui sonnait comme une douce mélodie enchantée.

— Vous auriez pu chercher des livres avec des images, répliqua-t-il. Oui, nous avons une bibliothèque. Au deuxième étage, juste à côté des chambres pour nos invités. Je vous la montrerai quand je vous emmènerai à vos appartements.

— Je peux les emmener, si tu veux. Tu as sûrement beaucoup de choses à faire aujourd’hui, nous interrompit Astrid.

— Aujourd’hui, je dois m’assurer que nos invitées soient bien installées. Mais tu peux venir avec nous, bien sûr.

Elle se renfrogna et s’installa dans un fauteuil. Le jeune Chasseur leva les yeux au ciel.

— Elle est fatiguée par le voyage, ne vous souciez pas de sa mauvaise humeur.

— Elle a l’air jalouse et possessive, remarqua Tasha tout bas.

Je lui envoyai un coup de coude dans les côtés. Elle étouffa un cri de douleur et me pinça le bras. Astrid nous envoya un regard assassin que nous ignorâmes délibérément.

— Mais aïe ! grondai-je.

— C’est toi qui as commencé ! rétorqua mon amie.

— Qu’Oxas nous protège, je crois que vous allez bousculer nos habitudes à vous deux, se moqua Nathanaël.

Comme deux jumelles, Tasha et moi nous tournâmes vers lui.

— Pourquoi dites-vous ça ? siffla mon amie.

— Vous allez mettre un peu de vie entre ces murs froids…

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SoupeSieste
Posté le 22/11/2021
Déjà, j'ai beaucoup aimé les descriptions. C'est bien détaillé et j'aime l'ambiance des lieux. Le château à l'air magnifique. Ensuite, je me demande si le loup qu'elles ont vu en forêt est une personne qu'on connait ou qu'elles vont rencontrer. Peut-être un autre chasseur qui se cache dans les rangs.
Je sens que cette Astrid va être pénible, mais en même temps elle ne peut que être jalouse de Ilya xD
Vivement que la chasse commence !
petite_louve
Posté le 22/11/2021
Encore merci pour ton retour plein d'enthousiasme et bienveillant !
Le château se veut magnifique, hormis les tableaux de chasse qu'Ilya n'aime pas haha. On en saura plus sur les loups du coin plus tard, mouahahahaha !
Aaaah Astrid est là pour casser les pieds... J'espère que la suite continuera de te séduire !
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