Chapitre 6

Par Flammy

Lorsque je me réveille, j’ai mal absolument partout. Je me sens lourde, trop fatiguée pour bouger le moindre doigt. J’arrive pas à aligner deux pensées cohérentes. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je me souviens plus… J’étais avec Lumi, il m’a proposé de boire de l’alcool, et ensuite…

 

J’essaie de remuer un peu, de parler. Je lâche juste un borborygme. J’ouvre les yeux, mais je mets d’interminables minutes avant de voir autre chose que du blanc éclatant, presque douloureux. Je finis par distinguer une femme austère en tenue d’infirmière. Elle vérifie différentes machines, des branchements de tubes, une intraveineuse dans mon bras. Elle me jette parfois un regard de travers, sans jamais essayer d’attirer mon attention ou d’entrer en contact avec moi. Elle se guinde dans une posture professionnelle, rien de plus.

 

Je voudrais lui parler, lui poser des questions, mais j’arrive juste à émettre des petits bruits pitoyables. Je me rendors avant même qu’elle termine son travail.

 

~0~

 

Je me réveille et je me rendors plusieurs fois, toujours aussi faible. C’est pas la gloire. Les questions se succèdent, mais je dois les garder pour moi. L’infirmière est bien gentille, mais je me vois mal l'interroger sur les Lames de Sang.

 

Je sais pas combien de temps passe mais une fois, quand j’ouvre les yeux, Érika est là. Elle est assise sur une chaise, les jambes croisées, à patienter. Son sabre et le mien sont posés près d’elle, cette simple constatation me rassure. Je me sens tellement nue sans mon arme et sans mon binder.

 

Dès qu’elle remarque mon éveil, Érika se lève souplement. Elle s’approche de moi, jette un coup d’œil à mes constantes avant de commencer d’une voix mesurée.

 

— Comme tu t’en doutes, il y aura des réprimandes et, crois-moi, tu t’en souviendras pour le reste de ta vie dès que tu seras en état de les subir. Lumi Asuka m’a expliqué la situation. Ne rebois jamais d’alcool, insiste-t-elle durement. Il vaut mieux que tu tues ton Palladium que retenter une connerie pareille, c’est clair ?

 

J’essaie de hocher la tête, mais je pense pas avoir réussi. Heureusement, Érika comprend. Elle se penche vers moi.

 

— Ça augmente la Tentation des brumes. Tu as fait le grand saut. Même si Lumi est un idiot complet, il a eu le bon sens de nous alerter rapidement et on a pu te récupérer assez vite. Tu es passée à quelques minutes de la mort. Quelques minutes putain. Tu te rends compte de toute les ressources qu’on a investi dans ton entraînement ? Tu n’as pas le droit de mourir, ta vie ne t’appartient pas, pas tant que tu n’auras pas rempli ta mission. Est-ce clair ?

 

Plus elle parle et plus elle se penche vers moi, de plus en plus agressive. Elle semble furieuse et a du mal à se contenir. C’est que ça le souci ? Elle veut pas perdre son outil, son joujou ? J’ai envie de me révolter, de lui hurler dessus.

 

Mes yeux se ferment d’eux-mêmes.

 

~0~

 

Ma convalescence dure longtemps. Beaucoup trop pour moi, mais à partir du moment où je peux pas quitter mon lit toute seule, je dois juste patienter. Quand je vois mes muscles qui ont fondu, j’ai envie de hurler. J’ose pas imaginer les mois que ça va me prendre de rattraper tout ce bordel et de retrouver ma forme physique. Comme si j’avais que ça à foutre.

 

À part l’infirmière austère, quasiment personne vient. Érika passe régulièrement en rajouter une couche et m’enguirlander de nouveau. J’ai vite appris à faire semblant de l’écouter et à réfléchir à autre chose. Je ne pense pas qu’elle soit dupe, elle doit surtout vérifier que mon état s’améliore. Parfois, un bouquet de fleurs, une corbeille de fruits ou une pile de livres apparaissent dans ma chambre. Je crois pas une seule seconde à l’œuvre d’Érika. Vu le prix de ce genre de trucs, ça doit être Lumi. Je sais pas si ça me gonfle ou si je suis soulagée. J’aurais eu envie de le tuer s’il était venu me rendre visite, mais qu’il se contente de son compte en banque pour m’amadouer me révolte.

 

Un soir, alors que j’ai dormi une bonne partie de la journée, j’arrive pas à m’assoupir de nouveau. L’horloge indique pas loin de minuit et je suis bien forcée de lui faire confiance. Depuis le début, les volets de ma chambre sont toujours fermés. C’est pour m’éviter l’appel des brumes ? J’ose pas poser la question. J’hésite à lancer une émission pour m’occuper, mais suite à une distribution de nourriture dans les rues de Néo-Knossos la veille, toutes les émissions ne parlent que d’un écolo, Monsieur John, et de sa montée en puissance dans le coeur des habitants.

 

J’ai aucune envie de me retaper une rétrospective et j’abandonne donc l’idée quand la porte de la chambre s’ouvre doucement. Un bouquet à la main, Lumi pénètre à l’intérieur. Il ne me porte aucune attention, ses yeux soulignés par de larges cernes paraissent sur le point de se fermer. Il a l’air complètement au bout du rouleau. Les hématomes au niveau de son nez n’arrangent rien, même s’ils sont presque résorbés.

 

Comme s’il en a l’habitude, il se dirige vers le vase, jette les fleurs fanées et change l’eau. Je reste immobile, sans trop savoir quoi faire. Je ne m’attendais pas à ça. Je suis censée réagir comment dans ce genre de cas ? S’il avait pas tant tenu à me saouler, j’aurais jamais fini dans cet état. En même temps… J’ai bu parce que j’ai bien voulu. Il a insisté, certes, mais il m’a pas forcée. Il aurait pas pu de toute façon.

 

Mal à l’aise, je me racle la gorge. Ça peut pas durer indéfiniment. Lumi sursaute et me lance un coup d'œil presque apeuré. Il reste immobile, tout aussi perdu que moi. Super. Normalement, c’est lui qui prend nos interactions sociales – ou plutôt, notre manque d’interactions – en main. Il espère quand même pas que je vais m’en occuper ? Les reproches doivent se lire dans mon regard parce que Lumi tente enfin de se ressaisir. Il repousse sa mèche sur le côté.

 

— J-Je, bégaye-t-il. Dé… Je suis navré si je t’ai réveillée, d’habitude tu dors plus profondément…

 

Mes yeux s’étrécissent. Il vient régulièrement ? C’est lui personnellement qui a amené tout ça ? J’ai du mal à y croire mais j’ai la preuve devant moi. Après un moment de gêne, il se détourne pour terminer de s’occuper du bouquet. Il débarque à cette heure-ci pour m’éviter ou quoi ? Désolée de te décevoir blondinet, si tu espérais la solution de facilité, tu l’as dans le cul.

 

— Pourquoi tu viens aussi tard ?

 

Mon ton est plus agressif que prévu, mais tant pis. Lumi paraît décontenancé. Il a l’air un peu idiot avec son vase dans les bras et les fleurs qui lui chatouillent la joue.

 

— Je me rends ici dès que je termine de travailler mais…

 

Un bâillement l’interrompt. Il fait pas semblant d’être claqué. Il dépose enfin le bouquet à sa place. Il se laisse tomber lourdement sur une chaise, bien loin de son maniérisme habituel.

 

— C’est… ma punition pour ce qui s’est passé. Je… Je suppose que j’ai de la chance de pas avoir été… congédié.

 

Je fronce les sourcils sans trop comprendre. Mon intraveineuse me gratte mais je dois pas y toucher. Les Palladiums sont tellement importants, juchés tout en faut de Néo-Knossos et de la société. J’aurais cru qu’il pouvait tuer toutes les Lames de Sang qu’il voulait sans subir la moindre réprimande.

 

— La… coopération entre Palladium et Lame de Sang est considérée comme sacrée. Toute personne qui la détériore risque la mort. Enfin, la mort après avoir enfanté au moins une fois. Cela passe avant tout, même avant la justice.

 

Lumi hésite. Il détourne le visage, les yeux brillants. Son initiative lui a coûté cher. Pourtant, je sais bien que ça partait d’une bonne intention à la base. Il a essayé de m’empêcher de sauter et je lui ai pété le nez. Il en porte encore les marques.

 

— H-Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi ils se sont montrés aussi cléments avec moi. M-Moi plus que tout autre, je suis très facile à remplacer, mais… mais c’est comme s’ils ne pouvaient pas se permettre de perdre même quelques années.

 

Lumi commence à se ronger l’ongle du pouce. RIP la manucure. Ses yeux s’animent un peu, il s’excite de plus en plus. Je sais pas trop s’il tient tant que ça à m’informer moi ou si c’est juste de parler à quelqu’un qui le méprise pas trop ouvertement.

 

— Depuis l’attaque du Yokai immatériel, il y a quelque chose. Je ne saisis pas quoi, mais d’abord la disparition de mon frère et des autres, le fait qu’on m’ait toujours empêché de le chercher et que, même aujourd’hui, on ne me réponde pas… Je me suis renseigné. Seul un Tandem de Palladium et de Lame de Sang adultes peut combattre les Yokais majeurs et ils ne peuvent tenter cela qu’une unique fois. Sauf qu’à cette époque, personne n’était prêt. Alors comment l’ont-ils abattu ? débite-t-il, de plus en plus rapidement, sans reprendre son souffle. Surtout qu’un immatériel, cela ne s’est jamais vu ! Comment une épée peut trancher dans ce cas ? À moins que cela ne soit une purification d’un nouveau type, mais cela aurait été une prouesse de haut vol et absolument personne dans mon entourage ne s’en vante, c’est anormal !

 

Il s’interrompt pour reprendre bruyamment son souffle. Il paraît soulagé d’avoir vidé son sac d’un coup. Je m’attendais pas à ça et j’avoue ne pas savoir quoi faire de tout ça. Ça m’intéresse bien sûr, mais c’est un peu confus. Et plus que toutes les informations, ce qui m’interpelle, c’est qu’au final, Lumi et moi, on se ressemble vachement. On est tous les deux marqués à vie par l’attaque du Yokai, huit ans plus tôt.

 

On reste silencieux. C’est le moment de dire quelque chose, mais je sais pas quoi. Je me souviens, y a des années, quand j’arrivais pas à interagir avec Laurine. Dans ces cas-là, j’établissais un contact physique et elle comprenait. Enfin, je crois. Je prends sur moi pour tenter de me redresser. Je serre les dents. J’ai beau passer tout mon temps à me reposer, j’ai toujours le corps en morceaux. Paniqué, Lumi se dresse tout de suite et vient à mes côtés, m’assommant de questions débiles comme « Ça va ?! » ou « Veux-tu que j’appelle l’infirmière ? ».

 

Et là…

 

La seconde d’arrêt, l’inattention fatale. Il m’aide maladroitement à m’asseoir. J’ai remarqué qu’il est beaucoup plus tactile que moi, mais d’habitude, sauf nécessité, il respecte mon espace vital. Là, il reste figé bêtement. Je lève les yeux vers lui, prête à lui lui demande ce qui ne va pas. Son regard est plongé dans le décolleté de ma chemise d’hôpital. Il fixe les deux poids morts qui me servent de poitrine, la bouche entrouverte.

 

Je suis pas pudique, mais son air choqué me dérange. Je plaque la couverture contre moi et je lui adresse un regard noir. Il s’écarte d’un coup et bégaie.

 

— M-Mais ! Tu es une fille !

 

Putain, mais quel génie ! On voit qu’il a reçu de grandes études et que c’est un formidable observateur pour réussir à me sortir des trucs pareils ! Une rage sans borne me dévore les entrailles. J’ai envie de l’étriper, pour cette réalisation stupide bien plus que pour m’avoir fortement incitée à boire.

 

— J-Je croyais que tu étais un garçon. Ari, c’est…

— Ariane, coupé-je d’une voix sèche. Ari, c’est mon diminutif.

 

Ça me brûle les lèvres de devoir dire ça, mais tandis que je lui jette la vérité à la figure, je me rends compte qu’Érika m’a toujours présentée sous mon pseudo. Ça fait des années que plus personne m’appelle plus par mon nom entier. Et avec le binder que je porte à chaque excursion… L’erreur est pas surprenante. Mais la colère sourde reste là, j’arrive pas à la maîtriser. Je cherche même pas en fait. Avec la réalisation de mon sexe, je vois son regard sur moi changer et ça me donne envie de le cogner.

 

— Sors.

 

Qu’il dégage ou, os en miettes ou non, je le défonce. Complètement perdu, il hésite. Plutôt que d’obtempérer, il essaie de prendre la parole.

 

— Ariane, je ne souhaitais pas…

 

J’attrape un livre sur ma table de chevet et je lui lance dessus. Malgré la douleur foudroyante dans mon bras, je parviens à viser et juste à le frôler. Il recule d’un pas, effrayé. Pourtant, une lueur vindicative dans son regard survit. Il veut rester. Les dents crispées, je saisis un deuxième ouvrage.

 

— Crois-moi, je suis parfaitement en état de faire un carton plein.

 

Je souffre bordel. Lumi hésite puis, devant une grimace de douleur de ma part, finit par battre en retraite. Il récupère ses affaires et quitte la pièce sans ajouter un mot, me laissant seule avec ma rogne, terriblement mal.

 

Quel con putain.

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Pandasama
Posté le 20/04/2021
Salut !

Ce chapitre m’a fait apprécier Lumi. Sans le détester, je pensais qu’il serait le genre de personnage qui me laisserait indifférente... Mais la maladresse dont il fait preuve ici le rend plus humain en fait...
Flammy
Posté le 20/04/2021
Contente que tu finisses par apprécier Lumi ^^ Pour différentes raisons, c'est un personnage pour lequel j'ai beaucoup d'affection, même si par certains côtés, il est un peu tête à claque x)
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