Chapitre 6

Par AliceH
Notes de l’auteur : * sort d’outre-tombe *

Oui, j'ai trouvé intelligent d'aller à la MER pour y NAGER (et elle était FROIDE) alors que je me suis latté l'épaule il y a deux jours et que j'ai pas fait d'effort "sportif" depuis des PLOMBES. Je suis tellement fatigué que je suis en train de rire toute seule car je chante : "Is it getting gayer or do you feel the same" sur le rythme de "One" de U2 (mais repris par Johnny Cash).

Sur ce, vivent les poneys.

Le lendemain, ce fut avec d'énormes cernes qu'Agathe se rendit jusqu'au hall d'entrée, puis dans la cuisine. Elle portait une jupe noire ainsi que d'une blouse blanche simple, et elle n'avait pas tressé ses cheveux. Elle remarqua qu'Eudoxie était déjà occupée aux fourneaux. Elle toussa pour lui faire remarquer sa présence.

– Oh. Bonjour Agathe ! la salua-t-elle d'un ton beaucoup trop enjoué pour quelqu'un qui vivait dans un manoir maudit où rôdait une Bête meurtrière.

– Bonjour Madame.

– C'est vrai que nous n'avons pas pu en parler. Du « Madame ». Je tiens à ce que vous m'appeliez par mon prénom. Ça vous va ? « Madame » me semble un peu prétentieux pour une jeune femme qui n'a qu'une seule domestique.

– D'accord mais justement, ne devrais-je pas m'occuper des repas en tant que domestique ? glissa-t-elle alors qu'elle s'approchait d'Eudoxie.

– Je n'ai eu l'occasion de cuisiner et j'aimerais apprendre. Même si l'essai d'hier ne doit vous forcément vous encourager à goûter mes plats, marmonna-t-elle en retournant une crêpe noircie d'un côté.

– Je pourrais cuisiner avec vous.

– Vendu. Vous m'aiderez à faire les courses cet après-midi.

– Nous allons en ville ?

Agathe n'était partie de Grandbourg que depuis la veille et elle n'avait pas très envie de revoir les personnes qu'elle avait abandonnées de sitôt. Abandonnées ? Pourquoi elle utilisait ce mot ? Parce que c'est le cas. Faustine avait raison : depuis l'annonce de mon mariage, je n'ai fait qu'espérer pouvoir m'enfuir. Quitte à blesser ma sœur, mon père et à jeter l’opprobre sur notre famille. J'ai fui. Je leur ai menti avec la complicité d'Eudoxie. Je les ai abandonnés.

– Non, nous allons de l'autre côté de la vallée. Je veux en profiter pour rendre visite à Adeline, mon ancienne cuisinière. J'ai commandé un cadeau de naissance pour son fils, lui apprit-elle après avoir posé une assiette de crêpes sur la petite table de cuisine.

– Ah, laissa-t-elle échapper distraitement.

– Votre famille vous manque déjà ?

Agathe posa la confiture sur la table avec plus de force qu'elle n'aurait dû, au point qu'elle manqua d'en casser le verre.

– J'ai été trop abrupte, dit Eudoxie alors qu'elle évitait son regard. Mes excuses. Mangez un peu. Je crois ne pas avoir avoir raté toutes ces crêpes.

 

Après un dernier brin de toilette, Agathe rejoignit Eudoxie aux portes du château où elle stoppa ses pas. Elle qui s'attendait à voir un joli carrosse tiré par plusieurs beaux chevaux, elle se retrouvait face à...

– Qu'est ce que c'est ?

– Lui, c'est Onyx, mon cheval. Et lui, c'est Caramel, votre poney, présenta sa Seigneure.

Mon poney ?

– Oui, votre poney Agathe. Vous n'avez pas l'air très à l'aise à cheval et j'ai pensé que monter Caramel serait plus facile pour vous.

– Madame, vous voulez vraiment que je me présente en public avec vous à dos de poney, et plus particulièrement, d'un poney qui se nomme Caramel ? soupira-t-elle. Comme si j'étais une enfant de six ans qui apprend à monter ?

– Pas de « Madame ». Quitte à me réprimander, faites-le sans salamalecs, Agathe !

– Vous n'êtes pas fâchée par mon insolence ?

Elle était plus qu'étonnée car sa façon de parler avant de réfléchir lui avait coûté bien des remontrances et des punitions, à la fois de la part de ses parents et de ses professeurs. Agathe avait beau se promettre régulièrement d'être plus sage, cette résolution ne tenait jamais bien longtemps. Elle se l'était juré une nouvelle fois après son départ de la maison, mais le choc de la veille et sa longue nuit d'insomnie ne l'aidaient pas à cacher ce vilain défaut. Eudoxie se contenta de lui sourire avant de se rapprocher. Agathe tenta de soutenir son regard sans rougir ni fléchir.

– Je pense que l'honnêteté est une qualité. Redites-le moi, mais sans ce « Madame » pompeux.

– Je trouve juste cela un peu humiliant pour moi de devoir monter un poney. De plus, j'ai peur que le ridicule de ma situation ne déteigne sur vous, Eudoxie.

Elle déglutit difficilement après avoir prononcé son prénom, encore étranger à sa bouche.

– À la bonne heure! J'ai besoin de quelqu'un pour me remettre les idées en place de temps à autre. Il semble que je n'aurais pas pu trouver une personne plus qualifiée que vous !

 

Ce fut donc en cheval et poney que toutes deux allèrent dans la ville voisine de Haynes, dont le centre historique en faisait une destination touristique assez populaire dans le pays. Tandis qu'Agathe descendait maladroitement de sa monture, elle vit Eudoxie s'avancer très élégamment dans une rue adjacente après avoir attaché Onyx, qui traînait une petite carriole. Elle dut courir à toute hâte derrière elle afin de la rattraper après en avoir fait de même avec Caramel. La jeune femme nota quelques regards curieux sur elles entre deux courbettes polies. Elle se sentit soudain ridicule avec ses grands cernes violets, ses cheveux ébouriffés et sa vieille jupe d'un noir terni. Elle regarda les pavés rouges des rues de Haynes sans dire un mot jusqu'à ce que sa Seigneure ne stoppe.

– Pour quelqu'un d'aussi prompt à la réplique, vous semblez bien timide soudain.

Elle se mit à rougir et fixa le sol avec encore plus d'intensité. Malgré ces remarques et son sourire, comment avait-elle pu penser qu'Eudoxie allait laisser son sarcasme passer ainsi ? De quoi avait-elle l'air avec ce type de volte-face ? Elle sentit ses doigts gantés de cuir se glisser entre ses cheveux puis saisir son menton pour la pousser à la regarder. Agathe eut beau tenter de détourner le regard, leurs visages étaient si proches qu'elle ne pouvait éviter de la dévisager. Elle prit une grande inspiration. Eudoxie portait encore du noir, ce qui semblait la rendre encore plus élancée qu'elle ne l'était déjà. Son visage était sérieux, sans aucune trace de ce sourire taquin qui lui était déjà si familier. Ses yeux se posèrent sur sa tache d'un intense et étrange bleu, impossible à ignorer totalement malgré ses meilleurs efforts. Agathe trouva, l'espace d'une seconde, que cette teinte donnait à sa bouche une sévérité glaciale.

– Avez-vous honte d'être avec moi ?

Elle nota dans ses yeux d'encre comme un tressaillement ténu, une tristesse fugace. Même sa bouche charnue, qui lui paraissait alors si sérieuse, trembla. Tout comme sa main, comme elle le nota rapidement.

– Mais pas du tout ! s’exclama Agathe avec force avant de serrer sa main avec ferveur. Je suis très contente de travailler pour vous ! Vous m'avez secourue plus d'une fois, vous supportez mes remarques impulsives et idiotes et et et et... Et vous êtes très aimable ! Et très courageuse et très belle !

Eudoxie eut l'air interdit l'espace d'un instant. Puis elle serra la main menue d'Agathe entre les siennes, fines et chaudes. Elle sourit timidement avant de se mordre la lèvre et répondre :

– Alors je... J'en suis contente. C'est la première fois qu'on me dit que je suis belle, vous savez ? lui apprit-elle avec une feinte rougeur aux joues.

– Vraiment ? Pourtant, vous avez une sacrée prestance. Et un très beau sourire ! continua Agathe.

– Vous aussi, et je préférerais que le sol ne soit pas le seul à pouvoir en profiter. D'accord ?

– D'accord.

Après un dernier sourire, Eudoxie lâcha la main d'Agathe, qui ressentit immédiatement un pincement au cœur. Après quelques minutes de marche, elles entrèrent chez un ébéniste. La boutique était bruyante, de même que l'atelier où elle suivit Eudoxie. Divers clients et apprentis discutaient, juraient et travaillaient avec divers outils. Alors qu'Eudoxie cherchait le patron du regard, Agathe remarqua que son corps se tendait comme un arc. Quand ce dernier arriva, il lui fallut quelques instants de discussion avant qu'elle ne cesse de ressembler à un chat méfiant. Agathe ne prêta pas attention à leurs dires – de toute façon difficiles à décrypter au vu du vacarme ambiant – et se contenta de les suivre jusqu'à l'arrière-cour paisible. L'artisan rentra dans un petit bâtiment annexe puis en ressortit avec un imposant berceau en bois poli dans les bras. Agathe n'avait aucune notion en ébénisterie, mais pouvait deviner que l'objet avait du demander des heures de travail, et coûter une petite fortune. Eudoxie l'examina, secoua la tête, puis prit une lourde bourse qu'elle donna à l'homme qui se perdit en remerciements. Il leur offrit de leur prêter un de ses apprentisafin de les y déposer chez Adeline. Il était si pressant qu'Eudoxie n'eut pas cœur de lui refuser, même si la jeune femme ne vivait qu'à cinq minutes de là.

 

Agathe toqua à la porte des Paron et entenditdes babillements ainsi que des bruits de pas. La porte s'ouvrit. Elle se retrouva face-à-face avec une femme un peu plus âgée qu'elle, les cheveux châtains attachés, un bébé adorablement joufflu dans les bras.

– Bonjour. Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle d'une voix claire.

– Bonjour Madame Paron. Je suis Agathe Batiste, je travaille pour la Seigneure Eudoxie de Saint-Nattier.

– Bonjour Adeline ! s'exclama Eudoxie qui s'en venait, cachée derrière le berceau qu'elle tenait tant bien que mal. Bonjour au petit bonhomme aussi !

– Mad-Eudox-Mais ! C'est ça votre cadeau de naissance ? Mais c'est beaucoup trop !

– Mais non, mais non. Par contre, il va falloir que je le pose très bientôt. D'ici les dix prochaines secondes environ.

 

_____

 

– Je suis navrée de ma réaction, s'excusa Adeline après leur avoir servi du thé et quelques biscuits. C'est que... Je ne m'attendais pas à un berceau aussi... cher.

– C'est du solide et il tiendra longtemps, et c'est le plus important, lança Eudoxie qui semblait trop grande pour les frêles chaises de la cuisine. Vous avez été une incroyable cuisinière et je tiens à ce que vous ne manquiez de rien, de même que.. ? commença-t-elle en désignant le petit garçon assoupi dans le berceau flambant neuf, dans lequel des couvertures avaient été posées.

– Matthieu, comme son grand-père.

– Vous avez trouvé un nouvel emploi ?

– Oui, à l'auberge du Paon Blanc, je commence au printemps, quand les touristes reviendront pour la belle saison et qu'il fera enfin ses nuits. Je vois que vous avez fini par embaucher quelqu'un en fin de compte, vous m'aviez promis de ne jamais reprendre qui que ce soit ! remarqua Adeline à mi-voix avant de se tourner vers Agathe.

– Ah bon ?

– J'ai changé d'avis, répondit Eudoxie un peu sèchement. Les choses sont un peu plus difficiles que je ne le pensais alors j'ai du agir en conséquence.

– Je vois. D'où venez-vous Agathe ?

– De Grandbourg. Ma famille travaille dans la couture.

– Oh, c'est un travail minutieux ! Comment vous-êtes vous retrouvée au service d'Eudoxie ?

Agathe sourit malgré elle. Adeline était charmante et elle sentait qu'elle était sincère dans son intérêt envers elle. Elle n'avait pas envie de lui mentir, mais elle avait encore moins envie d'exposer sa lâcheté à une femme aussi aimable.

– J'avais besoin de quelqu'un pour restaurer les tissus du château. Les rideaux, les draps... Certains sont grandement abîmés et je préfère pouvoir suivre le processus de ce travail du début à la fin, intervint Eudoxie. C'est pour cela que j'ai demandé à Agathe de venir travailler et vivre avec moi.

– C'est une sacrée tâche, soupira Adeline avec sympathie avant de sursauter après que l'horloge eut sonné dix heures. Excusez-moi, mais j'ai des courses à faire ce matin...

– Oh. Bien sûr. Je suis contente d'avoir pu prendre de vos nouvelles, Adeline. N'hésitez pas si vous avez besoin de quoi que ce soit.

– Je suis désolée de vous congédier ainsi.

– Ce n'est rien, je n'ai pas prévenu que je venais. Agathe et moi avons nous-mêmes encore quelques courses à effectuer avant de rentrer déjeuner.

– Exact, insista cette dernière avec un sourire amical. Je suis ravie d'avoir pu vous rencontrer.

– De même. Prenez soin de vous.

Alors que les deux femmes allaient quitter la maison des Paron, Agathe sentit Adeline lui serrer l'épaule avant de l'attirer vers elle pour lui faire la bise. Pas très à l'aise avec ce type d'embrassade, elle prit sur elle et l'imita. Elle l'entendit lui glisser à l'oreille :

– Faites attention à vous, Agathe. Faites bien, bien attention à vous là-bas.

Elle lui sourit chaudement avant de leur adresser un dernier salut de la main puis de refermer la porte à quelques maigres centimètres de son nez. Agathe digéra ce conseil alarmant tandis qu'elle rejoignait Eudoxie qui l'attendait, droite comme un i. Malgré son envie de se replier sur elle-même mentalement comme physiquement, Agathe se força à regarder alentour plutôt que par terre. Elle remarqua une nouvelle fois que si la plupart des gens saluaient la Seigneure de Saint-Nattier, quelques enfants et surtout des adolescentes détournaient le regard voire se cachaient.

– Vous n'êtes pas la seule ville ou le seul village à avoir perdu des habitantes, vous savez, murmura Eudoxie alors qu'une jeune fille brune se dissimulait tant bien que mal derrière ses parents. Il y a également eu des domestiques embauchées à Haynes. Elles aussi ont disparu.

– Ils ont peur de vous ? demanda-t-elle, mi-question, mi-affirmation.

– Je ne saurais dire. Ces gens me craignent ou ils me plaignent, ou ils vous plaignent, vous. Ils doivent penser que-

Elle fut interrompue par un homme qui la hélait un peu plus loin, sur la place de la ville. À l'ombre de l'ancienne basilique tricentenaire aux vitraux bigarrés, se trouvaient divers paquets soigneusement emballés de viande, fruits, légumes, savons et tissus. Agathe resta interdite alors qu'une petite troupe de personnes suivait Eudoxie jusqu'à la carriole traînée par Onyx.

– Vous êtes nouvelle, hein ? devina l'homme qui les avait interpellées.

– Oui, j'ai commencé hier.

– La Dame est déjà venue plusieurs fois ici faire des achats, toujours en donnant une liste plusieurs jours à l'avance et demandant à ce qu'on lui prépare ses achats déjà emballés et prêts à être emportés. Il faut croire qu'elle n'aime pas tant que ça se mêler à ses sujets, osa-t-il en se grattant le menton. Bah, c'est pas mes affaires après tout. Vous feriez bien de la rejoindre si vous voulez pas qu'elle vous oublie ici. Bon courage ma petite !

Alarmée, Agathe chercha Eudoxie du regard et la repéra à plusieurs centaines de mètres : elle ne semblait pas avoir remarqué son absence. Elle pris ses jambes à don cou et fit attention à ne pas se tordre une cheville sur les pavés certes très jolis, mais aussi terriblement dangereux. Elle rattrapa la petite troupe alors que tout le monde déposait les courses dans la carriole puis prit un air détaché, comme si elle avait été parmi eux depuis le début. Eudoxie offrit à chacun et chacune une lourde pièce d'or en remerciement mais personne n'osait la regarder alors qu'ils la remerciaient du bout des lèvres en retour. Tandis que le dernier homme repartait, Agathe croisa son regard ; ce dernier était plein de pitié mal déguisée. La voix de sa Seigneure résonna intérieurement : « Ces gens me craignent ou ils me plaignent, ou ils vous plaignent, vous. Ils doivent penser que... »

 

Cette dernière phrase se conclut comme d'elle-même, hors de son contrôle : Ils doivent penser que lors de la prochaine visite d'Eudoxie, je ne serai plus là.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez