Chapitre 6

Après quelques jours de voyage, nous étions enfin arrivés à proximité de la planète inconnue. Si tout s'était relativement bien passé, la traversée d'un trou de ver restait cependant une épreuve. Il fallait être bien accroché ou on prenait le risque de rendre son repas. C'était d'ailleurs ce qui était arrivé à un garçon de l'équipage.

Outre cet incident, nous nous sommes tranquillement approchés de la planète.

Hazel, aux commandes, a remarqué un phénomène pour le moins étrange : certes, nous avions les coordonnées de la planète sur le tableau de bord. Certes, nous pouvions la voir – gigantesque boule bleue semblable à la Terre – depuis l'autre côté de la vitre qui nous séparait du vide de l'espace, mais nous avions beau nous approcher, toujours plus près, elle n'apparaissait nulle part sur le radar du vaisseau. Comme si elle n'était simplement pas là.

Je n'avais jamais été témoin d'une telle étrangeté.

Cette adorable Hazel, en s'en rendant compte à son tour, a laissé échapper quelques mots.

― On dirait un mirage.

Et c'est ainsi que nous avions nommé la planète. Mirage. Une illusion, nulle part sur les radars, et pourtant ici, devant nos yeux.

Le vaisseau s'est posé dessus une petite heure après.

Nous avons patienté sagement pendant que les capteurs extérieurs de l'engin examinaient l'atmosphère et les composants de la planète. D'accord, je voulais m'y rendre, mais hors de question de mourir parce que l'air n'était pas respirable. J'avais beau être une I.A., mon corps avait ses limites. Et cette fois, ma limite était une autonomie de quinze minutes sans oxygène.

Hazel, devant le tableau de commandes, vérifiait les paramètres de l'atmosphère attentivement. Moi aussi, d'ailleurs. Et c'était tout à fait adapté à notre présence.

― Gravité : 97% de celle de la Terre, a lu Hazel. Oxygène : 20%. Autres gazs : viables. Température : 21°C. Pression atmosphérique : OK. Bactéries : aucune suspecte.

Elle a expiré un bon coup.

― On peut descendre sans problème. Tout est bon.

La surprise était de découvrir où nous étions tombés. Parce que pour arriver sur cette planète, il a fallu couvrir les fenêtres de volets métalliques pour éviter que les vitres ne se brisent sous la force de la pression atmosphérique. La descente, à l'image du passage dans le trou de ver, n'était pas la partie la plus simple.

En tout cas, Hazel avait l'air de nous avoir posés ici de façon remarquable.

Chrono a rassemblé tout son équipage dans l'espace commun. Je les ai observés attentivement et ils semblaient tous venir de régions différentes. Mes capteurs ne cessaient d'analyser leurs visages et me renvoyaient leurs possibles origines derrière mes rétines améliorées. Pays du Nord, d'Asie, d'Europe centrale et de l'est, d'Océanie... La plupart des continents y passaient, mis à part le continent américain. Ma base de données m'a indiqué qu'il était sûrement trop enclavé à l'heure actuelle pour laisser quiconque en partir.

― Qui veut sortir explorer ? a demandé Chrono.

Il avait bien prévenu les pirates que si nous étions ici, c'était simplement pour se racheter auprès de moi. Ça ne devait pas trop leur poser de problème puisqu'ils ont tous levé la main.

Leur vie devait cruellement manquer d'action.

― Préparez ce dont vous avez besoin pour sortir, dans ce cas, a dit Chrono. On ne sait pas ce qui peut se trouver dehors.

L'équipage – composé d'une petite quinzaine de personnes – a montré son assentiment. Il leur a laissé cinq minutes, puis nous sommes tous sortis du vaisseau.

Chrono se trouvait devant avec Kira, sa seconde. Moi, j'étais derrière en compagnie de la charmante Hazel pendant que tous les autres nous suivaient en troisième ligne. Nous avons traversé le pont d'accès et Chrono a déverrouillé la grande porte du vaisseau. Il y a eu un bruit de décompression, puis la plateforme s'est lentement abaissée pour atteindre le sol, laissant entrer un rai lumineux de plus en plus large, ainsi qu'un coup de vent frais.

Personne n'était mort ? Bien. Le vaisseau ne s'était pas trompé, l'air était respirable.

Je me suis avancée dehors la première. Les yeux des humains mettent du temps à s'habituer aux intensités lumineuses trop fortes lorsqu'ils sont restés un bon moment dans la pénombre, tandis que les miens s'adaptent instantanément. Encore un signe flagrant de ma supériorité.

La planète était magnifique. Un beau ciel bleu pur, avec peut-être une arrière teinte violacée. Mes capteurs ont analysé la couleur exacte, qui s'approchait fortement du turquoise. Des nuages blancs comme neige de types cirrocumulus et stratus flottaient dans ce ciel baigné par la lumière de la naine jaune semblable au Soleil des Terriens. Aucun doute, ce lieu ressemblait énormément à la Terre.

Autour de moi s'étendaient des galets anthracite à perte de vue, et en dessous, j'ai vu ce qui ressemblait à des grains de sable. Nous étions proches d'une plage, donc.

Plus loin derrière moi, la verdure semblait enfin sortir de terre en abondance. Mes capteurs visuels, en faisant bien attention, pouvaient discerner de la fougère, des liserons, ainsi que de l'herbe très verte.

― Lua !

Tiens, voilà que les humains arrivaient. Le temps qu'ils s'habituent à cet environnement aurait suffi pour qu'ils aient l'occasion de se faire écraser par une météorite, de la même façon que leurs dinosaures.

― Reste avec le groupe, s'il te plaît, m'a demandé Chrono en allant jusqu'à moi.

J'ai resserré mon châle pourpre autour de mes épaules et l'ai suivi jusqu'à rejoindre son équipage. Certes, la plupart m'étaient inconnus et je risquais fortement de ne pas les apprécier, mais s'aventurer seul sur une planète mystérieuse n'était pas l'idée la plus brillante qui soit, même pour une I.A. parfaitement capable de se défendre.

― Bien, a dit Chrono, nous allons faire deux groupes d'exploration.

Il a pointé du doigt ce qui ressemblait fortement à la plage.

― Hazel, Théos, Felix, Erana, Min-Jae, Wendy et Hamza, avec moi, a-t-il dit. Les autres avec Kira.

Chacun s'est dirigé vers son groupe. J'étais la seule à être restée immobile. Chrono m'a regardé les sourcils froncés comme un idiot.

― Je suis supposée être dans "les autres" ? ai-je demandé.

― Les autres et Lua, avec Kira, s'est-il corrigé en soupirant.

― Eh bien, ce n'est pourtant pas compliqué, ai-je dit.

Je me suis rendue vers Kira qui m'observait d'un air moqueur. N'avait-elle pas l'habitude de voir son cher capitaine se faire remettre à sa place ?

Avec moi, elle devrait la prendre.

― Bon, a-t-elle dit, vous me suivez et vous la fermez.

Un garçon à l'imposante barbe blonde – visiblement le seul ici à en avoir une – a croisé les bras.

― Toujours aussi aimable, Kira.

Elle lui a renvoyé un regard courroucé avant de s'aventurer en direction de la verdure.

Un tas d'humains sur une surface de galets créait un bruit d'intensité sonore 31 décibels. Un peu plus quand ils se mettaient à parler. Et c'était particulièrement agaçant. Autant sur le vaisseau, le moteur créait un bourdon qui passait au dessus des autres bruits, autant ici, ce n'était pas le vent qui allait servir de barrière auditive.

Le premier à crier finirait embroché pour le dîner. Je refusais d'évoluer au sein d'une garderie géante.

Les galets et le sable ont laissé place à de la terre meuble. Mes capteurs m'ont indiqué qu'il devait avoir plu deux jours auparavant. Les fougères et les liserons abondaient et des petits insectes grouillaient en dessous. J'ai repéré une fourmilière sous le pied du barbu et me suis bien gardée de l'en informer. S'il se faisait attaquer par une horde de fourmis rouges, cela aurait au moins le mérite de me divertir.

― Bon, a dit Kira, il n'y a pas grand chose.

J'ai observé le décors à la recherche du moindre détail qui sortait de l'ordinaire. Rien. Alors j'ai continué à avancer seule. Une pierre couverte de mousse est apparue, avec à ses côtés, un pilier de pierre grise sur lequel s'enroulait du lierre. Des motifs effacés par le temps avaient été gravés dessus.

Le pilier était jusqu'à maintenant la seule preuve que des formes de vies intelligentes étaient venues ici. Seulement, tout semblait laissé à l'abandon.

― On a trouvé quelque chose !

La voix provenait du deuxième groupe. Rapidement, j'ai rejoint les membres d'équipage qui m'accompagnaient en direction de la plage.

Nous avons vite repéré les autres, qui regardaient en contrebas vers une sorte de falaise. Du moins, en me rapprochant, je me suis rendue compte que ce n'était pas une falaise, mais plutôt un canyon rempli à ras bord d'une eau incroyablement claire.

― Ce truc est étrange, a déclaré Kira.

― C'est vrai, a répondu Hazel, les yeux rivés sur la surface de l'eau. Ça n'a pas l'air très naturel.

― Tu penses que ç'a été creusé par des gens ? a demandé une fille blonde.

Hazel a plissé les yeux.

― Je pense, oui. Et on dirait qu'il y a des choses au fond.

Je me suis postée au dessus du canyon et ai laissé mes capteurs analyser ce qui se trouvait en bas. Effectivement, il y avait quelques morceaux de pierre taillée qui gisaient çà et là. Une cavité obscure dissimulée derrière des algues semblait mener vers un passage souterrain. Je me suis penchée et ai effleuré l'eau : non toxique et même potable, selon mes capteurs.

― On peut se baigner dedans ?

Je me suis retournée vers le garçon qui m'avait adressé la parole. Taille moyenne, peau mate, cheveux aussi noirs que ses yeux et beaucoup de cicatrices d'acné sur ses joues. Il devait venir d'Afrique du Nord.

― Techniquement, oui. Mais elle est à 12,3°C.

Il a haussé les épaules, puis a retiré ses chaussures et son pull à capuche. Chrono l'a regardé d'un air confus.

― Théos, qu'est-ce que tu fais ?

― Je vais explorer un peu, a-t-il répondu. Il y a un problème avec ça ?

― On ne sait pas si l'eau est toxique...

― Lady I.A. m'a dit que ça allait et je lui fais confiance.

Chrono m'a regardé de biais et j'ai secoué la main dans sa direction. Il a levé les yeux au ciel dans un geste d'agacement et a carressé sa barbe inexistante.

― Vas-y, mais fais quand même attention à toi.

― Pas de problème, capitaine !

Puis il a plongé dans l'eau claire. Ma base de données a comparé ses mouvements avec ceux d'un nageur professionnel en superposant les images derrière mes rétines. Il se débrouillait plutôt bien, même si je n'ai pas pu m'empêcher de le comparer à un chien mouillé.

Il est remonté à la surface après 22 secondes. Ah, ces humains et leurs poumons ridicules...

― Il y a des morceaux de statues en bas, a-t-il dit, et un passage avec des cristaux violets qui luisent.

Les membres de l'équipage se sont regardés d'un air intrigué. Moi, j'ai fait une recherche sur "cristaux violets qui luisent". Et à part des choses sans intérêt, je n'ai rien trouvé de concluant dessus.

Planète inconnue, composants inconnus, je supposais. Mais tout cela restait très étrange.

― Des cristaux ? a dit Kira, pensive. Tu crois qu'on pourrait se faire du fric avec ?

Bon sang, elle ne perdait pas le nord. J'ai préféré la couper dans ses réflexions avants qu'ils ne s'imaginent une future vente aux enchères.

― Tu n'as rien vu d'autre dans le passage ? ai-je demandé.

Il a secoué la tête pour signifier que non.

― Il fait trop sombre dedans, a-t-il indiqué, seuls les cristaux éclairent un peu. Si j'avais une lampe et de l'oxygène, je pourrais aller explorer davantage.

Chrono lui a jeté un regard sévère.

― Ce n'est pas une bonne idée, a-t-il dit. Tu ne peux pas y aller seul. On ne sait pas ce qui peut se trouver dans la grotte.

― De l'argent, a insisté Kira. De quoi se payer un resto de luxe sur une station spatiale.

Chrono a levé les yeux au ciel à la remarque tandis que les autres pirates pouffaient discrètement. Il était mignon à les surprotéger. Mais il devait se calmer, il n'y avait aucune trace de particules organiques autres que celles de plantes dans cette eau. Donc rien dans cette grotte à part des cailloux, des cristaux violets et des algues mortes.

Ah, et peut-être de la vase et de l'argile, aussi. De quoi traumatiser toute une génération de pirates.

― Tu as peur des cailloux ? ai-je demandé à Chrono.

Il m'a regardé les sourcils froncés.

― À part des micro-organismes non nocifs pour vous humains, cette eau est très pure, lui ai-je dit. Tu penses que des plantes marines vont l'agresser et le dépouiller de son argent ?

Il a ouvert la bouche, mais aucun son n'en est sorti. Il ne pouvait pas me contredire : ici, le génie équipé de capteurs, c'était moi. Qui osait remettre en cause mes analyses s'exposait à des démonstrations scientifiques barbantes peuplées de graphiques et d'études à n'en plus finir.

― Quand même, je ne pense pas que ce soit une bonne idée que tu y retournes, Théos, a dit Chrono. Il vaut mieux prévoir une expédition.

Je lui ai ri au nez et tout le monde s'est tourné vers moi. Ce cher capitaine m'a regardé, ses épais sourcils aussi blonds que des bottes de paille froncés. Même si l'angle d'inclinaison de l'un était plus important que l'autre. Ne pouvait-il pas être symétrique, bon sang ?

― Vous avez le niveau de stupidité d'un banc de saumons, dites-moi. Prévoir une expédition pour si peu ? Monsieur plongeur a raison, une lampe de poche et de l'oxygène suffisent.

― Lua, c'est plus sûr de pré...

― Une chance que j'aie des yeux à vision nocturne et une autonomie d'oxygène de quinze minutes, l'ai-je coupé.

Je me suis levée et ai retiré mon long châle pourpre pour me retrouver en tunique et collants noirs. Mes énormes bottes de combat – le genre à plateformes de dix centimètres capables de briser une jambe – se sont retrouvées échouées sur la plage de galets en leur compagnie.

― Lua... m'a dit Chrono à la fois comme une plainte et un avertissement.

Je lui ai répondu par un grand sourire hypocrite, ai relevé en une queue haute ma longue et abondante chevelure noire semblable au pelage d'une panthère – ou aux plumes brillantes d'un corbeau, selon mon humeur – puis j'ai jeté un regard d'ensemble à l'équipage.

Je me sentais incroyablement petite sans mes chaussures. Mon mètre cinquante trois passait toujours mieux avec des plateformes.

― J'ai une autonomie d'oxygène de quinze minutes, mais je ne vais plonger que dix au cas-où. Un chronomètre est installé dans mon processeur, ainsi si je ne reviens pas à la seconde près, c'est que je me suis faite prendre en embuscade par des algues sauvages.

Puis j'ai plongé sans attendre leur réponse. De toute façon, elle n'avait aucune valeur à mes yeux.

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Melau
Posté le 01/09/2020
Première chose : j'attends vivement la suite !
Deuxième chose : malgré les quelques erreurs qui traînent (je le dis pour la dernière fois, c'est promis), la lecture est plutôt fluide. Certains passages mériteraient d'être un peu plus développés, par exemple dans la forêt : d'accord, on a la couleur de l'environnement, trois plantes, mais combien de temps sont-ils restés ? combien de temps Lua s'est-elle éloignée ? ce sont des détails en soi qui permettraient de renforcer la réalité dans son récit. Bien sûr, ce n'est que mon avis, tu es l'autrice, c'est à toi de voir ahah !
En tous les cas, tes personnages sont intéressants et attachants dans leur ensemble (et effectivement, mes impressions avaient dépassé le récit lors des premiers chapitres, lorsque je parlais qu'ils étaient déjà "amis" ou presque). Il n'y a aucune difficulté à lire, pas besoin de réfléchir, et pourtant parallèlement on est poussé en tant que lecteur à se demander ce que la suite nous réserve !
Bonne continuation !
AlysDemester
Posté le 01/09/2020
Coucou ! Je compte poster un chapitre tous les lundi, donc la suite arrive la semaine prochaine ^^
Merci beaucoup pour tes remarques, j'en prends notes pour de futures corrections (certes ce n'est que ton avis, mais tu n'as pas tort haha)
Je te remercie pour tes commentaires et j'espère que la suite te plaira !
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