Chapitre 5 : Ylaïda

Ils avaient embarqué dans la charrette d'un voyageur, un homme qui se rendait tout comme eux vers la capitale. Pour s'y rendre, il n'y avait pas d'autres choix que de traverser les plaines de Végoïa, qui entouraient la ville. Ces plaines se trouvaient aussi au centre du royaume, et étaient principalement entourées de forêts.

Kyan avait troqué son jean et son t-shirt pour des vêtements de cuir dignes d'une reconstitution d’un festival du médiéval. Cependant il était étonné d'être à l'aise dans ce nouvel habit, et d’être plus souple lorsqu'il marchait. Ils étaient désormais assis, Zoya regardait l’horizon, ses cheveux blonds ondulaient légèrement au rythme des pas du cheval qui tirait la charrette.


 

À côté de lui, Ankinée paraissait anxieuse. Il voulut lui demander la raison de cette angoisse, mais ne trouvait pas les mots. Il pencha la tête vers elle, et tout en sentant la chaleur lui monter aux joues il s'adressa à elle :


 

—Tu es déjà allée à la capitale ?


 

Il n'avait pas trouvé une question plus pertinente pour l'aborder sans la gêner, et quelque part il s'en voulut d’être aussi timide et perturbé lorsqu'il était près d'elle. Elle lui sourit :


 

—Je n’y suis jamais allée. Je n'ai même que très peu voyager dans ma vie : je ne suis jamais allée plus loin que quelques villages autour de Silenis. Et puis, j’étais toujours avec Ayse.

—Ne t’inquiètes pas, lui dit-il. On arrivera à destination en un seul morceau ! Et puis, ça ne se voit pas mais je suis très fort !

—Si tu le dis !


 

Ankinée riait, la main devant la bouche pour la cacher. Son rire sonnait doux et clair, bien qu'il fût retenu. Elle s’était un peu détendue, et cela le rassura un peu. Il voulait que son voyage se déroulât sans accroc, qu'elle puisse en profiter comme d'une belle balade plutôt que comme une épreuve. Près de lui, il sentait Céleste se contracter et se crisper. Kyan comprenait que son ami n'approuvait pas ses actes. Ils devaient se faire petits et ne pas impacter le déroulement des événements du livre, laisser les personnages aller vers leurs destins. Mais comment résister à la douceur de la jeune fille ? Elle semblait gentille, plus encore que dans les descriptions des romans, et maintenant qu'elle était réelle, il ne pouvait se résoudre à la laisser trépasser.


 

Céleste le regardait en lui faisant silencieusement des reproches. Kyan l’affronta du regard, le fixant dans les yeux sans toutefois faire preuve d’hostilité. Il ne voulait pas être en mauvais termes avec son meilleur ami. Ils se connaissaient depuis l’enfance, et avaient toujours été un soutien l'un pour l'autre. Avec Zoya, ils avaient longtemps été un trio inséparable, depuis l’école élémentaire. Pouvait-il garder cette amitié, cette complicité intacte tout en prenant des décisions qui allaient à l’encontre de ce que désirait Céleste ?


 

Il n'eut pas le temps de trouver de réponse. La charrette s’arrêtait devant une taverne, dans un petit village qui semblait être un point de repos pour les voyageurs. Plus loin s’étendaient ce qui devait être les plaines de Végoïa. Les chevaux avaient besoin de se reposer, alors on faisait halte. Le voiturier se dirigeait vers la taverne avec ses montures afin de leur donner à boire.


 

—En attendant, nous pouvons aller boire quelque chose, proposa Ankinée.


 

Ils se dirigèrent vers la porte, et la jeune fille la poussa pour entrer. Il y avait quelques personnes assises aux tables, mais le plus inquiétant c’était que leur voiturier parlait avec le tavernier, et la conversation ne semblait pas en leur faveur.


 

—Des bandits dans les plaines ?

—Tout un groupe, répondit le tavernier. Ils en profitent parce que les voyageurs sont à découvert. Ils arrivent sans crier gare et vous menacent de mort si vous ne leur donnez pas tout ce que vous portez sur vous. J'en ai vu, des marchands itinérants qui étaient arrivés chargés ici, revenir bredouilles…


 

Un silence s’installa. Leur voiturier parut hésiter quand il s’aperçut qu'ils étaient en train de les écouter. Il soupira :


 

—Tant que ces voleurs seront ici, je n’irai pas plus loin.

—Je comprends, répondit Ankinée. C'est la décision la plus sage.

—C'est de la lâcheté, lança une voix à leur gauche.


 

Lorsqu'il aperçut la tignasse rousse, Kyan reconnut tout de suite le personnage, sans même en avoir vu une illustration un jour. La jeune fille se balançait sur sa chaise en regardant, les bras croisés, sa choppe vide. Dans ses yeux marrons l'on pouvait voir sans mal une certaine détermination mais aussi de l'agacement. Ses joues étaient parsemées de taches de rousseurs, et son corps semblait être musclé sous ses vêtements.


 

—Et que ferais-tu, à leur place ? S'enquit le tavernier.

—Je m'en débarrasserais facilement, dit la jeune fille.


 

Le tavernier semblait s'irriter :


 

—J’en ai bien assez de tes commentaires. Tu fais fuir mes clients. Si je t'entend encore la ramener, je te renvois d'ici à bons coups de pied.

—Essaie un peu pour voir.


 

La rouquine et le tavernier se regardaient en chiens de faïence. Et même s'il se doutait bien que ce tavernier devait être un homme qui avait de la poigne, il savait bien que la rousse allait l'humilier sans difficulté. Kyan s'interposa en lançant à la fille :


 

—On est plutôt pressés et on aimerait traverser les plaines. Tu pourrais nous aider à nous débarrasser de ces brigands ?


 

La jeune fille relevait la tête vers lui, un sourire en coin. Il avait touché dans le mille, il savait qu'elle allait être d'accord pour se joindre à eux. Et puis, si elle voulait se rendre à Élégare, il n'y avait pas d'autre choix que de se confronter aux brigands. Elle avait cessé de se balancer sur la chaise de bois. Avant qu'elle ne réponde, Zoya et Céleste tirèrent Kyan un peu plus loin.


 

—Tu te rends compte de ce que tu fais ? L’interrogea Zoya. Tu parles à Ylaïda.

—Elles ne sont pas censées se rencontrer avant un moment, ajouta Céleste. On va précipiter le cours des événements si on s'implique trop.

—Et alors ? Répondit Kyan. Elle va déjà voir Mihran trop tôt. Alors une rencontre précoce de plus ou de moins…


 

Cet argument ne parut pas convaincre ses deux amis. Zoya croisait les bras, même s'il percevait de l'amusement dans ses yeux, il comprenait aussi qu'elle voulait jouer la carte de la prudence. Céleste ne décrispait pas, il avait toujours l’air sur ses gardes. Pour sa défense, Kyan ajouta :


 

—De toute façon, sans son aide, impossible de passer les plaines. Aucun de nous ne saurait combattre ces voleurs.


 

À l'expression peinte sur leurs visages, l'adolescent comprit qu'il avait visé juste. Près d'eux, Ankinée et Ylaïda parlaient déjà. Il semblait que la rousse tentait de convaincre la brune qu'il fallait passer à l'action plutôt que d'attendre. Ankinée soupira :


 

—Je rejette totalement toute forme de violence, mais le temps manque et je ne vois pas d'autre solution. J’écoute ton plan.

—Sortons d'ici, répondit l'autre en désignant la porte du menton.


 

Joignant le geste à la parole, elle se leva et passa la porte. Ankinée, Zoya, Céleste et Kyan lui emboîtèrent le pas. Dehors, il n'y avait pas grand-chose, si ce n’était quelques habitations et la plaine qui s’étendait devant eux. Ylaïda fit quelques pas en direction de celle-ci. Elle se retourna ensuite pour leur faire face :


 

—Avant d'élaborer un plan, j'ai besoin de connaitre vos aptitudes. Quel est votre élément et votre niveau de maîtrise ?

—Je suis de l'élément Lumière, répondit Ankinée. Je me suis surtout orientée vers la médecine.

—C'est toujours ça si quelqu’un se blesse, dit Ylaïda.

—Mes compagnons sont des étrangers. Ils sont respectivement de l’élément Air, Feu et Eau. Mais ils n'ont jamais usé de magie.


 

En parlant, elle les avait désigné un par un en même temps que leur élément. Ylaïda les considéra du regard, comme l'aurait fait un adjudant qui avait à faire à des bleus. Puis elle haussa les épaules :


 

—On va faire avec.


 

Elle croisa les bras et parut réfléchir. C’était dingue, elle ressemblait vraiment à ce qu’il avait imaginé d'elle en lisant les livres. Comme pour Ankinée, il était surpris de retrouver un personnage aussi réaliste, au point de se dire qu'elle était en réalité une personne. Et puisqu'ils étaient aussi réels qu'eux, Kyan la craignait quelque peu. Elle avait un fort caractère, et elle n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. De même, lorsqu’elle choisissait de prendre les décisions, elle ne faisait pas semblant de passer à l'acte. Il avait un peu peur de se lancer à sa suite et de lui obéir, alors que cela venait de son idée…


 

Elle libéra ses bras et les laissa tomber le long de son corps. Elle les regardait intensément, puis leur dit :


 

—Vous n'aurez pas besoin d'être des as en la maîtrise de votre élément. Tout ce que vous aurez à faire, c'est de savoir l'utiliser pour vous défendre un minimum. L'énergie qui circule dans votre corps vous sert à utiliser la magie.


 

Elle tendit un bras devant elle :


 

—Vous allez vous concentrer sur votre main, et pensez à votre élément.


 

Elle s'adressa à Céleste :


 

—Toi, c'est le Feu. Tu dois imaginer une flamme jaillir de ta main. Pour les autres, c'est un peu pareil, mais avec votre élément. Vous devez réussir à le faire avant ce soir.


 

Quoi ?! Réussir avant ce soir ?! Comme il s'y attendait, elle n’était pas très pédagogue. Mais le pire, c’était qu'elle leur fixait une limite dans le temps. Et comment allaient-ils faire ? A cote de lui, Zoya se concentrait déjà sur sa main tendue, bien qu'elle semblât toute aussi perdue que lui. Inutile de regarder Céleste puisqu'il devait faire de même. Kyan s'exécuta et tendit le bras à son tour. Il fixa sa main en imaginant de l'eau en sortir, mais cela s'avérait difficile. Il était un grand fan de fantaisie et de magie, mais il avait l’impression qu'avec lui cela ne servirait à rien d'essayer. Il n’était pas doué, pas comme ses amis, pas comme Ankinée. Et il était très loin d’Ylaïda.


 

Il baissa le bras, et se rendit aussitôt compte que la rousse le regardait avec un air de reproche. Il hésita un instant, puis se lança et lui posa la question :


 

—Vous pourriez nous faire une démonstration ?


 

Il entendit Céleste rire discrètement en répétant « vous ». Il était vrai que c’était idiot car elle avait environ le même âge qu'eux. Ylaïda roula des yeux, puis tendit le bras vers le sol. Il suffit d'à peine quelques secondes avant qu'un bout de roche ne se décroche du sol dans un fracas. Il admirait les prouesses de la native de la Terre utilisatrice de la rune Uruz, les yeux émerveillés.


 

—Maintenant, dit-elle, c’est à vous.


 

Le temps s’écoula. Une demie heure passait, et aucun d'eux n’était parvenu à faire jaillir une flamme, de l'eau ou une brise. L'adolescent commençait à désespérer, à se dire intérieurement qu'ils n'y arriveraient pas ainsi. Ankinée n’était pas partie, elle les avait regardés, les avait encouragés du regard, les yeux éclairés par une lumière intérieure. Parfois il se surprenait à trop la regarder, surtout lorsque le regard de la jeune fille était tourné vers l'un de ses amis. Le temps s'écoulait et il se fatiguait, mais n'osait pas demander à se reposer.


 

Ylaïda avait la tête dure, et il était persuadé qu'elle ne leur accorderait pas de répits s'ils le demandaient. Combien de temps était passé ? Beaucoup sûrement, car le ciel prenait doucement des teintes orangées. Il essayait de visualiser de l'eau, mais rien ne venait. Il voulut s'étirer, et même se retirer, puis il entendit le rire de la rouquine.


 

—Enfin, dit-elle.


 

Zoya était parvenue à produire du vent devant elle. Comme la rouquine leur avait demandés, c’était un courant d'air qui jaillissait de sa main, et qui était violent. Ankinée l'applaudissait, enjouée par cette avancée. Zoya semblait embarrassée par tant d'attention, et baissait la tête :


 

—J'ai eu des difficulté, leur dit-elle.

—Mais tu as réussi, s'exclama Ankinée, et c'est l’essentiel.

—Nous aurons grand besoin de ça pour notre attaque, lui assura Ylaïda. Tu as fait des efforts, et je te félicite.


 

Zoya hocha la tête. Sous les ordres d'Ylaïda, elle répéta plusieurs fois son lancé de bise. Lorsqu'elle eut fini, elle était essoufflée. Kyan s'approcha d'elle :


 

—Comment tu as fait ?! C'était incroyable.

—Je ne sais pas trop, répondit-elle en reprenant son souffle. J’ai essayé de me représenter le vent dans mon esprit, et puis j'ai comme ressenti de l’air souffler contre ma peau. Je me suis concentrée, et le vent est parti de ma main.


 

Ylaïda lui dit ensuite d'aller se reposer. Il ne restait plus que Céleste et Kyan, qui avaient profité de l'instant d'inattention de la rousse pour se reposer. Mais cela fut de courte durée :


 

—Vous deux, je ne vous ai pas dit d’arrêter.


 

C’était reparti pour le calvaire. Kyan alternait entre fixer son bras en se concentrant sur la tâche et regarder Céleste essayer. Il ressentait cette même fatigue et cette même lassitude chez son ami : parfois leurs regards se croisaient et il sentait aussi des regards sur lui quand il tentait de se recentrer sur l'eau. C’était un travail de longue haleine, et il savait qu'Ylaïda en avait conscience : elle voulait peut-être aussi les tester et savoir s'ils iraient jusqu’au bout. Alors que le soleil finissait de se coucher et que le ciel devenait bleu sombre, il entrevit une lumière émerger de nulle part.


 

Une flamme sortait du bout de la main de Céleste. Ce dernier se recula, surpris, puis la flamme vacilla et disparut. Ankinée criait de joie, tandis que la rouquine lui demandait de le refaire. Kyan se sentit abattu, contemplant en retrait son ami qui parvenait à sortir une flamme de sa main. Il avait même l'air d’avoir plus de facilité que Zoya :


 

—Tu as raison, dit-il à Zoya. J'ai senti ma main chauffer, j'ai même cru qu'elle allait me brûler.

—Tu n'as rien à craindre de la magie de ta rune, lui dit Ankinée. Elle émane de ton énergie vitale, c'est toi qui en a le contrôle.


 

Le jeune garçon se sentit bon à rien à cet instant, parce qu'il espérait tout au fond de lui y arriver. La nuit tombait désormais, et Ylaïda éleva la voix :


 

—Venez, on va parler du plan.


 

Avant qu'elle ne retournât à l'auberge, Kyan l'interrogea :


 

—Et moi ?


 

Il y eut un silence embarrassant, et il regretta aussitôt cette question. Il détourna le regard.


 

—Il est trop tard, rétorqua-t-elle. On doit passer aux choses sérieuses.


 

Elle passa la porte sans le regarder. Céleste, Zoya et Ankinée s’approchèrent de lui.


 

—Elle est dure, le rassura Zoya. On a à peine réussi à faire ce qu'elle demandait.

—J'aurais dû y arriver aussi, répondit-il sombrement.

—Quand nous aurons fini avec ces brigands, dit Ankinée, tu auras tout le temps d'apprendre à maîtriser la magie.

—Allez, fais pas cette tête, sourit Céleste. On va se réchauffer, manger, ça va te remonter le moral !


 

Il soupira en hochant la tête. Il se sentit encore plus idiot maintenant qu'il se rappelait qu’il avait dit à Ankinée qu'il était quelqu'un de fort. Il les suivit lentement, et fut naturellement le dernier à entrer dans la taverne. Ylaïda et les autres étaient déjà assis autour d'une table, et le repas avait été servi. En regardant les assiettes, Kyan constata que le plat du jour était le même pour tout le monde. Il s'assit à sa table, où son assiette l'attendait. La rousse s’était déjà lancée dans l'explication du plan, mais il ne l'écoutait qu'à moitié.


 

Il ne fut enclin à écouter qu’après le dîner. Céleste et Zoya avaient pris le temps de lui parler et de lui expliquer les détails du plan. Lorsqu'il comprit sa position, il ne put s’empêcher de grogner en songeant à Ylaïda et son sale caractère. Mais il était forcé d'admettre que le plan était bien choisi et qu'ils avaient des chances de retourner la situation en leur faveur.


 

—Et on commence demain ? S'enquit-il.

—Non, répondit Zoya. C'est pour cette nuit.

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Hugo Melmoth
Posté le 27/03/2021
Bonsoir,

Je me remets enfin à la lecture de ton texte !
Ce chapitre est très construit, hormis quelques petites choses qu’a déjà signalées Notsil, que je ne répéterai donc pas, d’autant plus qu’elles sont mineures.
J’apprécie beaucoup ton texte, et le lirai régulièrement dès que j’aurais le temps ! :)
Je lis, donc, la suite dès que possible !

Bien à toi,
H.M
Notsil
Posté le 05/01/2021
Le trajet se fait doucement, on sent la tension qui monte un peu entre Kyan et Céleste ; puis entre Kyan et les deux autres avec son intervention.

J'aurais aimé en savoir un peu plus sur le voiturier. C'est son travail, de faire le taxi ? Ou c'est un commerçant ? Un paysan ? Il transportait quoi dans sa charrette ? Car il a quand même fallu faire de la place pour 4 personnes ^^

Tu as des répétitions dans le 1er paragraphe (rendait / rendre ; entouraient / entourées) mais le reste du texte est plus fluide.

J'ai aimé le fait que Kyan soit le seul à ne pas réussir. Ca risque d'exacerber encore les tensions entre lui et ses amis ; je me demande s'il commence à réaliser qu'il est prêt à tout pour qu'Ankynée survive. Ca aussi ça a du potentiel ^^
Encre de Calame
Posté le 05/01/2021
Coucou !

Alors pour le voiturier, c'est un commerçant qui va aussi à Élégare.

Kyan va encore un peu s'accrocher avec ses amis, et pour Ankinée il est à fond sur elle x)
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