Chapitre 5 - narrateur 1

   L'arrivée est un peu brutale, mais au moins il y en a une. Nous atterrissons dans les bois, contre un tronc d'arbre. Paul a les pieds qui glissent sur une racine et je lâche ses mains en un rien de temps, ayant bien trop peur qu'il tombe et m'entraîne dans sa chute. Ironiquement, nous venons d'arriver juste en face du tronc auquel je l'avais attaché par la manche lors de sa première visite. Il le remarque aussi.

   - Hum. On dirait que mon inconscient est intervenu dans le processus, commente-t-il avec un sourire en coin. Au moins, on sait où on est.

   Yi a l'air secoué par la téléportation. Il tangue un peu et se masse les tempes. Paul lui met une tape dans le dos.

   - Allons ! Ca va passer. C'est normal d'être un peu château-branlant quand on se fait trimballer comme ça. Mais ne t'inquiète pas, ce sera bien mieux quand tu sauras le faire toi-même.

   Yi acquiesce l'air de savoir de quoi parle Paul, mais je ne suis pas sûre de bien comprendre.

   - Yi peut se téléporter aussi ?

   - Il le pourra bientôt. Et toi aussi d'ailleurs. C'est quelque chose que les membres de ma génération ne savent pas, mais vous pouvez tous vous téléporter. Je vous apprendrai.

   Intéressant. Je ne peux m'empêcher de sourire à l'idée. Être capable de me téléporter... C'est un truc auquel j'ai pensé plus d'une fois lors de rêveries un peu farfelues, mais jamais je n'aurais imaginé que ça devienne un jour une possibilité. David remarque mon sourire et me le rend avec un haussement de sourcils qui en dit long. Il sait qu'il aura le droit à son voyage privilégié par téléportation.

   Nous nous mettons en route vers la maison de mes parents. Quelques minutes suffisent pour la rejoindre et alors que je m'apprête à entrer par la porte du jardin, Paul me fait signe de passer par devant.

   - Je crois que ton père sera moins mécontent si nous arrivons en sonnant.

   Yi et lui ne sont pas allés dans les détails lorsqu'ils nous ont dit qu'ils étaient passés chez mes parents plus tôt, mais vu leur tête, la rencontre n’a pas dû être une réussite. Je passe devant et ouvre la porte en appelant mes parents. Un dimanche en milieu d'après-midi, ils devraient être là.

   - Papa ! Maman ! Je suis là !

   Ma mère arrive en courant du salon et me serre très fort contre elle. Ce n'est pas dans ses habitudes...

   - Ma chérie ! J'ai eu tellement peur que tu sois partie avec eux...

   - Pas encore.

   En entendant ma réponse, elle desserre son étreinte et prend mon visage dans ses mains en me regardant dans les yeux.

   - Qu'est-ce que ça veut dire ?

   - Que je vais partir avec Paul et Yi. Mais pas tout de suite. D'abord, j'aimerais bien avoir quelques réponses de votre part.

   Mon père arrive dans l'entrée juste à ce moment. Il pousse un soupir qui en dit long en voyant qui se tient derrière moi. Je vois bien qu'il désapprouve. Je me tourne vers mes compatriotes : Yi ne sait pas où se mettre, David a l'air intrigué et Paul désolé. Comme s'il était juste triste que mon père n'ait pas la même vision des choses que lui. Le ton peu accueillant de Papa n'aide pas à apaiser l'ambiance. 

   - Je vous avais dit de ne pas revenir ici, dit-il à l'attention de Paul et Yi. Qu'est-ce que tu fais avec eux, Marina ?

   Je n'aime pas son ton. Je n'aime pas qu'il se permette de me parler ainsi, comme si la responsabilité me revenait, alors qu’il m'a mise lui-même dans cette situation en me cachant la vérité depuis toutes ces années. Bien évidemment, je ne lui avoue pas tout ça. C'est mon père.

   - J'ai besoin de parler avec toi. Et avec Mamie.

   - Parler de quoi ?

   - Tu le sais très bien. Je ne comprends pas pourquoi vous ne m'avez rien dit et maintenant je veux que vous m'en disiez plus.

   Mon père soupire à nouveau, l'air découragé.

   - Va chercher ta grand-mère. Mais je ne veux pas que qui que ce soit d'autre reste ici, ajoute-t-il avant de se retourner et de partir vers le salon.

   Paul téléporte David et Yi chez ma grand-mère, puis il ramène cette dernière chez mes parents avant de repartir lui aussi chez elle, où elle leur a offert de prendre une douche et de se reposer. Mamie semble trouver tout à fait normal le fait de se téléporter, ainsi que le fait que je sois revenue brusquement de vacances avec deux inconnus. Je ne sais pas trop quoi en penser.  

   Dans le salon, mon père s’installe dans son fauteuil et ma mère sur le canapé. Elle a l'air un peu mal à l'aise. Je crois que je la comprends. Ma grand-mère s'assoit dans le fauteuil en face de mon père et je vais m'installer à côté de ma mère. La douleur dans mes côtes me force à me tenir droite comme un i, mais j’essaye de ne laisser transparaître aucune réaction sur mon visage.

   Ma mère va probablement constituer ma meilleure alliée dans cette histoire. Elle propose du café et des biscuits. Mon père refuse d'un geste de la main, ma grand-mère plus gentiment, et mon ventre qui gargouille suffit à la faire lever. Je n'ai rien mangé depuis notre pique-nique avorté. Elle revient de la cuisine avec le contenu du goûter rêvé de mon petit frère : des pains au lait, des carrés de chocolat et des biscuits fourrés.

   - Nicolas n'est pas là ?, je lui demande en me rendant compte que je n'ai pas vu mon frère dans la maison.

   - Il est chez Ben pour le weekend.

   Tant mieux. Il est assez évident qu’il ne sait rien non plus et ça ne sert à rien qu'il sache quoi que ce soit maintenant. Il est encore jeune. Je réalise soudain qu’il s’agit exactement de ce que mes parents ont dû se dire, que j'étais encore trop jeune pour savoir.

   - Est-ce que vous aviez l'intention de me dire la vérité un jour ?, je leur demande en attaquant le paquet de biscuits.

   Mamie regarde son fils avec sévérité, puis se tourne vers moi.

   - C'était mon intention depuis déjà quelques années, mais pas celle de ton père.

   - Pourquoi ?

   - Parce qu'il n'y avait pas besoin que tu saches quoi que ce soit, me répond-t-il.

   - Comment peux-tu dire une chose pareille ? Est-ce que tu sais seulement ce qui m'est arrivé aujourd'hui ?

   Son expression passe tout à coup du mécontentement à l'inquiétude. Il l’ignore et maintenant il voudrait bien le savoir. Je ne lui laisse pas le temps d'ouvrir la bouche. J’ai presque envie de savourer cette petite victoire.

   - Alors qu'on allait tranquillement partir pique-niquer avec David et les autres, on s'est fait attaquer par des démons. Trois monstres qui ont mis Louise dans le coma et qui m'ont fait ça, j'ajoute en me levant et en soulevant mon tee-shirt pour qu'ils voient le bandage.

   La douleur me vrille toujours les côtes et j'ai l'impression qu’élever la voix ne fait qu’empirer les choses. Mais je n'arrive pas à me calmer. Je suis énervée. Je leur en veux. Ma mère se lève d'un bond en voyant mon état et vient examiner par elle-même. Je repousse ses mains et ne réponds pas lorsqu'elle me demande si j'ai besoin d'un médecin. Elle semble choquée par la violence de mon geste.

   - Ce n'est pas maintenant qu'il faut s'en occuper ! Paul m'a soignée. Sans lui, nous serions probablement tous morts.

   - Sans lui, ces démons ne seraient jamais venus, assène mon père d'un ton sec.

   - Figure-toi qu'ils étaient là avant lui ! Imagine qu'ils soient venus nous attaquer ici ? Ils auraient mis toute la famille en danger ! Ne rien me dire, c'était me mettre en danger ! C’était nous mettre tous en danger !

   Le silence retombe lourdement. Je me rassois et regarde la tablette de chocolat sur la table. Tout à coup, je n'ai plus faim. Maman est au bord des larmes, son regard rivé sur moi. Ma grand-mère fixe mon père qui s'est enfoui le visage dans les mains. Au bout d’un moment, il écarte les bras en signe de désespoir et pose ses yeux sur moi.

   - J'ai longtemps hésité.

   Il prend une grande inspiration avant de poursuivre.

   - Ce n'est pas facile de cacher une telle vérité à son propre enfant. Quand tu étais petite, je ne voulais rien te dire, je voulais te protéger. Avec ta grand-mère, nous nous étions mis d'accord. Tu apprendrais le tir à l'arc mais on ne te parlerait pas de tes pouvoirs avant tes seize ans. Et après,

   - Après, quoi ??, je l'interromps, ayant l'impression qu'il essaye de me raconter une histoire pour adoucir le truc.

   Mamie ne dit toujours rien, mais elle semble satisfaite que mon père se soit mis à parler. Il continue.

   - Après, j'ai changé d'avis. Depuis que tu as seize ans, ta grand-mère n'arrête pas de m'en parler, de me rappeler ma promesse. Mais j'ai toujours refusé qu'elle te dise quoi que ce soit. Le monde semblait aller bien, la balance était équilibrée. J'ai pensé qu'en ne te disant rien, tu ne saurais jamais et que tu pourrais vivre une vie normale. C'est tout ce que j'ai toujours voulu pour toi. Une vie normale, comme j'ai eu la chance d'en avoir une.

   Je reste silencieuse. Je ne sais pas trop quoi répondre. Je comprends, mais je ne comprends pas. D'accord, il a voulu me protéger, mais ne m'a-t-il pas aussi mise en danger ? L’ignorance me rendait incapable de me défendre. Et est-ce d'une vie normale dont j'ai envie ? D'une vie tranquille, avec une famille et une belle maison avec jardin ? Ou d'une vie pleine d'aventures et dans laquelle j'ai des pouvoirs ? En toute honnêteté, je ne sais pas. Je n’en ai même aucune idée. Quand on n’a pas conscience des options, on se satisfait de ce qu’on a.  

   - Tu as choisi pour moi. Tu ne m'as pas laissé le choix et ça, tu n'avais pas le droit.

   - Marina, intervient alors ma grand-mère, il faut que tu comprennes que ce n'est pas vraiment une décision. Une fois que tu as connaissance de ton destin, tu ne peux pas en échapper. Tu ne peux plus revenir en arrière.

   - Je ne voulais pas que ton destin soit tracé, continue mon père. Je voulais justement que tu aies le choix, même si j'espérais que ce jour n'arriverait jamais.

   Mais comme l'a dit ma grand-mère, il n'y a pas de retour en arrière. Et la décision est déjà prise. Maintenant que je connais mon rôle, je me retrouve dans l’impossibilité de l'ignorer. Je vais partir avec Paul et Yi, ce n'est plus une question, c'est une certitude. Comme s'il lisait dans mes pensées, mon père reprend :

   - Je ne sais pas ce que j'aurais fait à ta place. Je ne sais pas si j'aurais pu partir, quitter ma famille, ma maison. Parfois, je me demande ce qu'aurait été ma vie si le monde avait eu besoin de notre génération.

   - Pour moi, il ne s'agissait pas d'une option, ajoute Mamie. La question ne se posait pas, c'était mon destin et ma place était parmi les membres de l'Assemblée, où je pouvais faire une différence et aider à sauver le monde.

   J'admire sa détermination, mais je comprends aussi ce que ressent mon père. C'est exactement ce à quoi je pensais. Partir, c'est quitter ma famille, ma maison, pour aller remplir une mission pour le moment plus qu’un peu floue dans mon esprit. Sauver le monde des démons : de quoi s'agit-il au juste ? Maman se rapproche de moi sur le canapé et passe un bras autour de mes épaules.

   - Je comprends si tu dois partir, Marina. Ça me fait terriblement mal, mais je comprends. J'ai toujours été fascinée par l'histoire de la famille de ton père, même si j'ai moi aussi participé à t'en protéger toutes ces années. Tu es notre fille. Notre petite fille. Tu dois comprendre que nous ne voulions que ton bien, mais peut-être un peu le notre aussi. C'est très difficile de laisser partir ses enfants et c'est encore plus difficile quand on ne sait pas exactement où ils vont.

   Des larmes coulent sur les joues de ma mère. Maintenant j'ai vraiment l'impression que c'est moi qui ai fait quelque chose de mal. Je la serre très fort dans mes bras. Ma grand-mère se lève et mon père fait de même. Ça y est, je m'en vais. Sans savoir quand je reviendrai. Mamie prend la parole et je me sépare difficilement de ma mère.

   - Si tu veux bien, dit-elle à l'attention de mon père, Marina peut venir passer quelques jours chez moi pour que je lui apprenne à se servir de son pouvoir.

   - Ce sera mieux. Je ne sais même pas si je peux encore me servir du mien, lui répond mon père.

   Il me serre ensuite lui aussi dans ses bras.

   - Prends soin de toi. Et n'oublie jamais que ta maison est ici. Tu peux y revenir quand tu veux.

   - Je sais, Papa. Je ne vous quitte pas pour toujours. Je reviendrai.

   Mais en prononçant ces mots, je me rends compte que je ne devrais pas en être si sûre. J'ai constaté la violence des démons plus tôt aujourd'hui, j'ai vu Louise voler à plusieurs mètres et se retrouver dans le coma et j'ai senti leur force dans mes côtes. Je pars me battre. Je pars sauver le monde. Je ne sais pas encore très bien ce que ça veut dire, mais je suis sûre d’une chose : je ne peux pas savoir si je reviendrai.

   J'embrasse de nouveau mes parents et leur dis que je les aime, je leur dis aussi de faire plein de bisous à Nicolas pour moi, puis ma grand-mère prend mon sac et me passe une main dans le dos en me dirigeant vers la porte. Je me retourne lorsque nous arrivons au bout de l'allée. Mes parents se tiennent sur le pas de porte, ma mère en pleurs et mon père qui la serre contre lui. Je retiens mes larmes. Ce n'est pas le moment de pleurer. Je dois être forte face à ce qui m'attend.

 

   Nous marchons dans la rue et je me demande tout à coup comment Mamie compte nous ramener chez elle. C'est Paul qui l'a téléportée ici et il y a bien dix kilomètres jusqu'à son village. Elle tourne soudain à droite vers les bois, puis nous nous y enfonçons suffisamment pour ne plus être vues des maisons. Elle se met alors en face de moi, se passe mon sac sur l'épaule et me dit simplement :

   - Comme avec Paul.

   Je n'en reviens pas. On va se téléporter. Ma grand-mère va nous téléporter. Ma grand-mère qui fait des confitures et qui m'a appris à recoudre les boutons. J'ai l'impression d'être dans un autre univers. Le départ et l'arrivée sont plus chaotiques qu'avec Paul et Mamie s'excuse en me disant que ça fait bien longtemps qu'elle n'a pas utilisé ce moyen de transport. Nous arrivons à quelques rues de chez elle et marchons jusqu'à sa maison en silence.

   En passant la porte, nous trouvons Paul aux fourneaux et David et Yi en train de mettre la table. Paul nous offre un immense sourire en se retournant vers nous.

   - Je me suis dit que c'était la moindre des choses pour vous remercier de votre accueil.

   Ma grand-mère contourne la table et va le serrer dans ses bras. Il a l'air tout aussi surpris que moi et ne sait pas quoi faire de sa main dans laquelle il tient une spatule. Je suis franchement intriguée par l'affection qu’elle porte à Paul, mais si j'ai bien compris, elle le connaît depuis des années. Mamie s’adresse ensuite à nous tous.

   - Cette nuit, tout le monde reste ici, même toi David si tu veux. Et demain nous ferons des plans.

   - Je crois qu'il serait préférable de faire des plans dès ce soir, lui répond Paul. Le temps presse. Nous avons besoin de regrouper tous les membres.

   - Et j'ai besoin de m'entraîner, j'ajoute à mon tour.

   - À ce propos…

   Plutôt que de finir sa phrase, Paul fait un signe de tête vers la table. Je suis son regard et je remarque seulement maintenant la flèche posée sur la toile cirée. Il m’a rapporté ma dixième flèche. Celle que je lui avais tirée dans la cheville. Je sens mes joues rougir, mais il n’a pas l’air de s’en soucier le moins du monde.

   - Yi a suggéré plus tôt que nous partions tous les deux chercher un autre membre pendant que Marina reste ici pour apprendre à maîtriser son don. Est-ce que vous pouvez l'aider avec ça ?, demande-t-il à ma grand-mère.

   - Oui, mais quelques jours ne suffiront pas.

   - Ils devront suffire. Le reste se fera sur le tas.       

   Mamie ne semble pas réjouie par cette idée qu’elle accepte tout de même. Paul annonce que le repas est prêt et nous prenons tous place autour de la table. Lorsque David s'assoit à côté de moi, il me passe doucement une main dans le dos et s’enquiert de l’état mes côtes. Je lui réponds que je fais avec. Quand je n'y pense pas, je ne sens rien, mais dès que j'y pense, c'est un cauchemar.

   Paul nous a préparé des omelettes à l'américaine, il a mis la dose de fromage. Dès la première fourchette, l'atmosphère se détend un peu et l'espace d'un instant j'ai juste l'impression que nous partageons un bon repas entre amis. Mais quand mon regard se pose sur les visages autour de la table, je me rends compte que certains amis sont surtout des alliés, aux côtés desquels je vais bientôt devoir me battre. La discussion dérive rapidement sur les pouvoirs dont disposent les différents membres de l'Assemblée. C'est David qui a posé la question, trop curieux de savoir quels pouvoirs magiques il va voir à l'œuvre devant ses yeux. Nous savons déjà que Yi maîtrise le feu et il nous explique qu'il s’y entraîne depuis plusieurs années. Après un instant d'hésitation, il nous raconte même le moment où son pouvoir s'est déclaré, alors qu’un autre élève le provoquait dans la cour du collège.

   Paul s'apprête à nous parler de son pouvoir à lui, mais Mamie lui met une main sur le bras et lui suggère de nous montrer plutôt. Elle nous dit que le pouvoir de Paul s'est déclaré très tôt, alors qu'il n'était qu'un enfant, et que son père a tout de suite choisi de tout expliquer à son fils et de l'entraîner. Il avait cinq ans. C'est à la même période que ma grand-mère a elle aussi parlé de son destin à son propre fils. Mon père avait alors six ans. Pendant qu'elle nous explique cela, je garde un œil sur Paul, espérant le voir utiliser son pouvoir, mais je ne détecte rien. Un sourire un peu triste traverse son visage. Puis tout à coup, David pousse un cri de surprise en montrant quelque chose du doigt derrière ma grand-mère. La carafe d'eau est suspendue dans les airs, en train de se déplacer depuis le comptoir jusqu’à la table. Yi rit ouvertement et met une tape amicale dans le dos de Paul. Je reste bouche bée et Mamie sourit. David n'en revient pas.

   Paul nous explique alors qu'il a le pouvoir de télékinésie, tout en versant de l'eau dans nos verres sans jamais toucher la carafe et sans en renverser une goutte. Il regarde à peine l’objet qu’il maîtrise à distance. Son pouvoir est devenu quelque chose de complètement naturel, il a grandi avec et il n'a jamais arrêté de s'en servir. Il enchaîne ensuite sur la téléportation, un autre pouvoir que nous sommes tous censés partager. Le plus vite nous le maîtriserons, le plus vite nous serons efficaces. Il propose à Yi de lui enseigner dès demain, lorsqu'ils partiront chercher un autre membre. Yi semble très enthousiasmé par cette idée et poursuit la conversation en interrogeant ma grand-mère sur le pouvoir de notre famille. Je me redresse sur ma chaise et écoute attentivement. Lorsque j'ai discuté avec mes parents un peu plus tôt, ils ne sont pas allés dans les détails sur la nature de mon pouvoir. C'est Mamie qui nous les donne.

   Dans la famille, nous maîtrisons les vents. Rien que par l'esprit, nous pouvons faire tourner les vents, les dévier, les calmer ou les enrager. Je ne m'y attendais pas. En même temps, je n’avais pas vraiment d’attentes. Je ne pensais même pas avoir un pouvoir du tout. C'est très beau quand ma grand-mère parle de son don, presque poétique. Elle nous explique comment déclencher une tempête peut renverser un adversaire par surprise et comment les orages et la foudre sont eux aussi liés aux vents. Puis elle pose son regard sur moi et remarque que je fixe mes mains d'un air perplexe. Je me demande bien si je pourrais un jour déclencher une tempête.

   - Je te montrerai comment faire dès demain, me dit-elle avec un sourire.

   - Pourquoi est-ce que mon pouvoir ne s'est jamais déclaré ?

   - Parce que tu ne savais même pas qu'il pouvait exister, me répond-t-elle comme si elle avait attendu cette question. Si tu avais connu ton histoire plus tôt, peut-être que ton don se serait lui aussi développé plus tôt. Mais tu ne savais rien et tu n'avais besoin de rien.

   J'essaye de mettre un peu d'ordre dans ma tête. Demain, je vais apprendre à maîtriser les vents. Tout cela sonne encore un peu comme le scénario d'un film de science-fiction, mais je commence à m'y faire. Je n'ai pas trop le choix.

   - Est-ce que vous savez quels sont les dons des autres membres ?, demande alors Yi qui me sort de ma rêverie.

   Mamie regarde Paul et il nous énumère la liste :

   - La maîtrise de l'eau, la maîtrise du sol, celle des plantes et celle du métal. Mais je ne vous révèlerai pas qui a quel pouvoir, ce sera à vous de le découvrir quand vous rencontrerez les autres membres, ajoute-t-il avec un sourire énigmatique.

   Les autres. Nous n'arrêtons pas de parler des autres, mais nous ne savons pas qui ils sont, ce qu'ils savent, s'ils ont déjà leurs pouvoirs. Malgré cela, j'ai hâte de les rencontrer tous, nous formons un peu comme une équipe, une famille, unie par quelque chose de bien plus fort que les liens du sang.

   Le repas se termine et la journée ayant été suffisamment longue, nous ne traînons pas. Paul et Yi souhaitent partir le plus tôt possible. David appelle ses parents pour qu'ils viennent le chercher et m'annonce qu'il repassera me voir demain. Alors que Yi se dirige vers l'étage suivi de Paul, je vois ma grand-mère attraper ce dernier par le bras et l'emmener un peu à l'écart. Je ne peux m'empêcher de tendre l'oreille pendant que David va chercher son sac. Mamie demande à Paul où est Lizzie. Aucune idée de qui est Lizzie... Mais Paul a l'air de savoir. Il remue légèrement la tête de droite à gauche sans un mot et ma grand-mère le serre soudain dans ses bras. Il se laisse aller et pose la tête sur son épaule. Il faudra que je pense à lui demander plus tard qui est cette Lizzie. Je sors avec David attendre ses parents sur le trottoir. La rue est calme et la nuit commence à tomber. Mon meilleur ami m'attrape subitement le bras et se tourne vers moi.

   - Je ne vais pas te laisser partir toute seule.

   - David...

   - Non. Il n’y a pas de « David… » ! Je refuse de rester là à ne rien faire et de te laisser partir avec des inconnus sauver le monde et mettre ta vie en danger.

   Je suis touchée par ce geste d'amitié. Mais je ne veux pas non plus mettre David en danger.

   - Écoute, nous en parlerons demain, ok ?

   - Ok, répond-t-il dans un soupir.

   Puis il me serre dans ses bras, si fort que la douleur dans mes côtes se réveille d'un coup. Je gémis mais David ne me lâche pas. La voiture de ses parents arrive. Il me libère enfin.

   - D'une façon ou d'une autre, je ne te laisserai pas partir seule, me dit-il en ouvrant la portière. Peu importe ce que tu en penses.

   Je salue ses parents de la main et rentre chez ma grand-mère. Elle nous observait depuis la fenêtre à côté de la porte.

   - Il se passe quoi avec David ?

   - Rien !, je réponds, surprise par sa question.

   Elle ne se trouve normalement pas du côté de ceux qui s’intéressent d’un peu trop près à notre relation.

   - Ah bon..., il a pourtant l'air de bien s'accrocher à toi.

   Je ne réponds pas mais réfléchis à la question en allant m'installer dans le canapé du salon, où Mamie m'a apporté une couette et un oreiller. Je me couche aussi confortablement que mon dos me le permet et me repasse les événements de la journée en prêtant une attention particulière aux gestes de David. C'est vrai qu'il a tendance à se rapprocher assez souvent ces derniers temps et encore plus aujourd'hui, mais vu l’enchaînement de surprises et de rebondissements que nous venons de subir, ça ne m'étonne pas vraiment. Nous tenons beaucoup l'un à l'autre et nous venons de nous faire attaquer par des démons ! Il y a de quoi se jeter dans les bras l'un de l'autre. Je repense à la main qu’il a passée dans mon dos en s'asseyant à table un peu plus tôt. C'est vrai que celle-là n’avait peut-être pas lieu d’être... Le sommeil me gagne sur cette pensée.

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annececile
Posté le 13/04/2020
Je continue de decouvrir cette histoire sans que l'interet ne faiblisse! C'est vraiment bien. Juste un detail dans cette phrase : "Je me tourne vers mes compatriotes", le mot designe des gens d'un meme pays or Paul est americain et Yi n'avait jamais mis les pieds en France. C'est un peu tot, me semble-t-il pour qu'il s'agisse d'une patrie commune symbolique. Plutot parler de compagnons de voyage? Vraiment un detail donc. A suivre!
Schumiorange
Posté le 13/04/2020
En lisant ton commentaire, je me suis dit : j'ai vraiment utilisé le mot "compatriotes" ?? Merci de l'avoir remarqué ! Je vais changer ça !
C'est fou où le cerveau peut s'égarer parfois quand on cherche à varier le vocabulaire… : )

Contente que ça te plaise toujours autant ! Et merci d'avoir commenté autant !!
Renarde
Posté le 21/12/2019
Coucou Schumiorange,

Je sais que ce n'est pas toujours facile de trouver des synonymes, mais tu as beaucoup de fois le mot "choix" dans le dialogue entre Marina, son père et sa grand-mère. Peut-être en modifier quelques uns (option, possibilité) ?

Bon, je vote pour les pouvoirs de Paul ! La télékinésie, c'est le truc qui m'aurait plu ^_^

J'adore la grand-mère, qui navigue là-dedans avec flegme sans se démonter. C'est vraiment un sacré personnage ! J'espère qu'elle arrivera à faire entendre raison à son fils et qu'il arrivera à digérer le départ de Marina.

Je me demande ce que va donner le pouvoir des vents. Couplé au tir à l'arc, cela promet...
Schumiorange
Posté le 27/12/2019
Salut Renarde !

Merci beaucoup pour tous tes commentaires sur ce chapitre et les suivants !!

Pour les répétitions, ça m'aide beaucoup, j'ai dû trop me concentrer sur les verbes pendant la dernière relecture et j'en ai oublié les autres mots : )

Niveau contenu, je pense faire réapparaître le père à un moment ou un autre, mais je ne sais pas encore quand… Parfois, j'ai l'impression d'avoir trop de personnages !

J'enchaîne avec tes autres commentaires ! Encore merci !
Alice_Lath
Posté le 03/11/2019
Il y a deux questions qui me travaille (la suite y répondra très certainement): qu'est-ce qu'il se passe lorsqu'un membre n'a pas de descendant? (L'exemple de Lizzie) Et quand il y a plusieurs enfants dans une fratrie? Je suis très curieuse sur ces deux sujets hihi Du coup, je continue avec plaisir. Je suis également très curieuse d'en savoir plus sur ces démons à forme humaine qui utilisent des armes à feu (original et très appréciable!).
Schumiorange
Posté le 03/11/2019
Les réponses viendront… Je ne peux pas en dire plus ; )
Au plaisir de te retrouver après les prochains chapitres !
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