Chapitre 5 - Mais où sont donc passés les deux sorciers ? - Partie 3

— Alors si je comprends bien… demanda Sacha. Tu leur as dit de ne surtout pas aller dans ce village là, mais ils n’ont rien voulu savoir et t’ont abandonné sur place, c’est cela ?

— Oui c’est la stricte vérité, mentit comme un arracheur de dents le mage.

Les deux voyageuses et le sorcier s’étaient retirés dans un des bureaux de travail de ce dernier et consultaient les cartes de la contrée éparpillées sur la table. Sur l’une d’elle, un petit point était entouré et fixait sur lui toutes les attentions.

— C’est quoi cette histoire de villages qui disparaissent ? l’interrogea Kirly.

— Ho… trois fois rien, se défendit l’homme dont les joues creusées semblaient s’émacier davantage au fur et à mesure que la conversation continuait. Il y a quelques villages qui ont disparu, c’est tout. Le Grand Mage et son désagréable apprenti ont jugé bon de venir voir ça. Si vous voulez mon avis il y a mieux comme coin à visiter que ces ruines dans la région.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire, ils disparaissent ? insista Kirly.

— Ça veut dire qu’un jour, ils ne nous envoient plus leurs impôts, alors nos soldats vont les réclamer, comme il se doit, et qu’ils ne trouvent que des … maisons… si on peut appeler ça comme ça… incendiées.

— Et les villageois ?

— Pfuite ! Envolés ! Sans nous dire comment ils enverront les impôts désormais. C’est assez honteux, si vous voulez mon avis.

— Et ca ne t’inquiète pas ? demanda la vieille guérisseuse.

— Qu’on prélève moins d’impôts ? s’étonna l’homme rachitique. Hé bien ça met de mauvaise humeur Aquilus, bien sûr, mais pour le moment, ça va encore.

La jeune femme se tourna vers son ainée. Elle roula des yeux, chercha une seconde ses mots et finit par lâcher :

— On en tirera rien de plus, Sacha. On devrait aller voir par nous-même.

— Tu as raison, comme bien souvent, ma petite.

La vieille femme se tourna vers le mage.

— Est-ce que tu peux nous indiquer dans quel coin ils sont allés et le village le plus proche de ce coin là ?

Le mage s’exécuta sur le champ.

— Ensuite il nous faudra des chevaux, ajouta Kirly. Et des vivres.

— Pour ça, je ne sais pas, je ne suis pas mandaté pour…

— Ecoute ! s’énerva la sorcière. On est pote avec Ebenezer, le frère du Grand Mage. Ebenezer il est très copain avec l’empereur. Et on aimerait des chevaux, donc l’empereur, il aimerait bien qu’on ait des chevaux aussi. Tu saisis ? Alors tu nous donne nos chevaux, et tout le monde est content.

— D’accord, d’accord, mais je vous répondrai plus tard, car j’ai un ennui de santé, un problème de sucre vous voyez et …

— Ho ! Je vois, tu nous fais le coup de la maladie subite… Bien, sache que je suis guérisseuse, et que les personnes en manque de sucre, je les reconnais facilement. Et toi, ce n’est pas ton cas.

Le visage d’Altius blêmit davantage.

— Ha mais je vous jure que ! Bon … Je vous fournirai des montures… accepta-t-il de bien mauvaise grâce.

— Avec un coussin ! commanda Sacha qui en avait plein le … postérieur de toutes ces histoires de chevaux.

— Ce sera tout ? maugréa-t-il.

Mais avant que la guérisseuse puisse répondre quoi que ce soit, un messager s’engouffra dans le petit cabinet de travail, sans même prendre le soin de frapper à la porte, ni de se faire annoncer.

— Oui ? Qu’est-ce que c’est ? demanda le mage visiblement contrarié.

— Monseigneur, le gouverneur veut vous voir de toute urgence. – l’homme prit une seconde pour reprendre son souffle – une réunion de crise est organisée ! C’est l’empereur mon Seigneur ! L’empereur ! Il est mort !

Le mage se tourna vers les deux femmes.

— Vous comprendrez que dans ces conditions, je dois prendre congé. Voyez avec l’économe pour votre petit voyage. Moi j’ai des choses plus importantes à faire !

***

— Ça s’est plutôt pas mal passé en fait, quand on y réfléchit, se réjouit Sacha.

Leurs montures trottaient d’un bon pas au travers des paysages secs du Méridion en direction du village indiqué par Altius.

— Moui, approuva Kirly d’une voix distraite. – au bout de quelques instants elle livra le fond de sa pensée – Ça ne t’inquiète pas, toi, pour l’empereur ?

— Quoi, que le vieux ait fini par caner ? Bah, il en viendra un autre tout aussi pire tu sais… C’est comme ça depuis toujours.

— Qui va le remplacer ?

— Le prince Achibald, certainement, réfléchit la vieille sorcière en se frottant le montant. J’ai lu je ne sais plus où – Sacha n’aurait certainement pas avoué qu’elle lisait ce genre de presse – qu’il est plutôt beau garçon et un grand charmeur…

— Et sur sa politique ? Avec nous, enfin le Sol ?

— Ha… l’article n’en faisait pas mention, je ne sais pas… Bah, on verra bien !

Devisant de la sorte, elles arrivèrent bientôt à destination. Le décor, depuis la visite des deux sorciers un mois plus tôt, n’avait pas changé, figé dans une éternité froide. Kirly et Sacha descendirent en silence de leur monture et pendant que la jeune femme se chargeait de les attacher à une des rares barrières restées debout, la guérisseuse commença à mener son enquête.

— Qu’est-ce qu’y a bien pu se passer ici … murmura-t-elle en étudiant les carcasses noirâtres des bâtisses incendiées.

Kirly finit par la rejoindre, le visage grave.

— Je comprends que le Grand Mage et Minaud aient voulu venir, dit-elle. Il se passe des trucs pas net dans le coin.

La vieille sorcière opina.

— J’ai peut-être quelque chose qui pourrait nous aider, annonça-t-elle en fouillant ses poches.

Elle en sortit une minuscule fiole qu’elle manipula avec précaution.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda la jeune femme.

— De l’essence de Passéflore, répondit Sacha sur un ton plein de mystères. Sa cousine la passiflore est assez commune et n’a que peu d’intérêt, mais avec un peu de Passéflore, on peut entrevoir ce qu’il s’est passé dans un lieu en remontant en arrière. C’est une plante très rare ! Je n’ai en ai pas beaucoup…

— Incroyable… murmura la jeune femme qui pourtant n’était pas du genre à s’étonner facilement. Et tu l’utilises souvent ?

— Ho non, c’est trop rare pour être gaspillé ! D’habitude, j’en prend un peu pour savoir qui vient voler mes œufs… hum… mais là on doit retourner un mois en arrière… Va falloir en prendre une bonne dose !

— Et… c’est…

— Oui ?

— Enfin, y a des effets indésirables ?

— Avec la Passéflore ? Oh oui ! Tout un tas, mais ça passe vite, ne t’en fais pas !

— Très réjouissant, maugréa la jeune femme.

— Moi ce qui m’inquiète, c’est que plus on part loin dans le passé, moins bonne est l’efficacité. C’est possible que ce soit un peu flou…

Sacha décréta que cet ingrédient si particulier se marierai parfaitement avec un bon ragout. Kirly avait faim et adorait la cuisine de son ainée. Aussi, bien qu’elles fussent un peu pressées par le temps, elle ne chercha pas à faire changer d’avis la sorcière. Pendant que celle-ci s’occupait d’allumer un feu au milieu des ruines glacées et de préparer les épices qu’elle jetait dans une petite marmite sortie de nulle part, la jeune femme se mit en quête d’une bête qui pourrait faire office d’ingrédient principal. Ce fut chose faite assez rapidement, Kirly avait vécu une bonne part de sa jeunesse seule au milieu des bois. Elle savait donc parfaitement trouver un repas à quatre pattes lorsque le besoin s’en faisait sentir.

Le marcassin savamment préparé par la sorcière mijotait tranquillement parmi les petits morceaux de légumes.

— Ce sera prêt dans pas longtemps, avertit-elle. Tu devrais nous trouver un coin confortable pour y passer quelques heures.

Kirly pensait avoir mal compris. Quelques heures ?

— Tu verras bien, lui sourit Sacha dans un sourire plein de mystères.

Effectivement, la jeune femme vit. Pas forcément ce qu’elle espérait, ni de la façon à laquelle elle s’était attendue, mais pour voir, elle vit.

Tout commença quelques minutes après avoir terminé le bol dans lequel la sorcière avait versé une bonne dizaine de gouttes dorées. Le repas s’était comme d’habitude avéré un délice mais la jeune femme qui n’avait rien ressenti jusqu’alors et qui commençait à avoir des doutes sur l’efficacité de l’essence de Passéflore vantée par la guérisseuse.

— Il est temps de rejoindre ton coin confortable, bailla la sorcière manquant tomber en arrière.

— Ou…Oui… bailla également la jeune femme.

Ce furent les dix mètres les plus longs qu’elles eurent jamais à parcourir. Outre un premier effet qui était un brutal et irrépressible besoin de dormir un autre était davantage désagréable.

— Je … me sens partir en arrière Sacha, eut du mal à articuler Kirly, avant de se rattraper à une poutre noircie qui dépassait d’une ruine.

— C’est normal, répondit celle-ci d’une voix pâteuse. C’est là où on va…

— Ha …

— Il est où ton coin, déjà ?

— Par là … je crois… Attention ! Quelqu’un ! Là-bas !

Kirly avait aperçu parmi les ruines une femme suivie d’un gamin qui transportait une cruche d’eau, mais les silhouettes fugaces disparurent aussitôt qu’elle les fixa.

— Une rémanence… murmura la sorcière. Laisse-toi aller, ça commence, c’est tout. Il est où ton coin déjà ?

La sorcière se retourna et vit Kirly avachie contre le mur d’une belle petite chaumière pleine de vie. Tout à coup la jeune femme disparut.

— Une rémanence, souffla la sorcière avant de s’effondrer elle aussi.

Il convient de s’imaginer l’expérience étrange et désagréable que représente l’absorption d’une forte quantité d’essence de Passéflore. L’esprit de celui qui en a consommé se met à s’étirer vers le passé, et comme on pourrait s’y attendre, plus il en a pris, plus son esprit s’étale. Sans verser dans un inutile et passablement ennuyeux cours de magie théorique, le futur et le passé sont deux choses bien différentes. Alors que le futur est un arbre de possibilités d’une complexité absolue, il n’existe qu’un passé. On pourrait alors penser avec un brin d’optimisme que l’exploration de ce dernier s’en trouve considérablement facilité. Qu’on se rassure, c’est le cas ! Mais cette bonne nouvelle ne rend néanmoins pas la chose plus aisée pour autant. Visiter le passé c’est comme tenter de regarder au travers d’une bassine d’eau. C’est flou. Plus on remonte loin et plus la bassine est grosse mais ce n’est pas tout car il y a en fait autant de bassines que d’instants qu’on voudrait apercevoir. En ajoutant à cela le fait que les sens ne parcourent pas le temps à la même vitesse – c’est-à-dire qu’on peut voir une époque et en entendre une autre en même temps – et on pourra se faire une idée de ce qu’étaient en train de vivre Kirly et Sacha.

— Je vois… murmura la jeune femme en refrénant une forte envie de rendre l’entièreté de son dîner. Sacha n’a pas menti…

Tous les sons et toutes les images de ce qui s’était passé en ce lieu depuis des semaines s’agglutinaient autour d’elle dans un tourbillon incontrôlable. Elle cherchait quelque chose. Tout à coup, elle le trouva.

— Là ! Des flammes !

Elle se concentra du mieux qu’elle put sur cet instant. Le manège se ralentit quelque peu. Le village était en proie à un violent incendie. Elle plissa des yeux. Sa vue était brouillée. Où étaient les habitants ? Qui avait attaqué le village ? Un peu plus loin, à la limite de son champ de vision, une habitation n’avait pas encore brûlé. Elle vit une charrette attelée à un bœuf que remplissait une ombre. Probablement le villageois qui vivait là ? Il entassait précipitamment tous ses biens, semblait-il. Puis il disparut, et la maison s’enflamma à son tour. Kirly tenta de s’approcher, pour mieux voir. Elle ne pouvait pas savoir que cela était rigoureusement impossible. Se déplacer dans l’espace quand on se mouvait déjà dans le temps revenait à vouloir faire des longueurs dans une piscine remplie de graviers.

D’autres attelages prenaient la direction des bois voisins. Les villageois partaient, ne se retournant même pas pour lancer un dernier regard sur la vie qu’ils abandonnaient ici. Et là-bas… Kirly vit des soldats arborant des uniformes qu’elle ne reconnut pas.

— D’où ils sortent, ceux-là ?

Les habitants les suivaient sans broncher.

Impossible de maintenir cet instant plus longtemps. Le manège reprit sa course folle. La jeune femme cherchait à présent les deux sorciers qui étaient venus ici il y a peu. Mais ce n’est pas eux qu’elle trouva en premier ; Sacha se tenait devant elle.

— Sacha ! cria la jeune femme.

Mais la vieille sorcière ne semblait pas l’entendre. Elle paraissait concentrée, elle aussi, et cherchait probablement le même instant qu’elle. Puis elle disparut. Kirly tenta de la suivre mais c’était bien difficile de suivre qui que ce soit dans les méandres du temps.

Ici, le passé était plus calme. Le village, muré dans la froideur de ses ruines, ne voyait que quelques bêtes sauvages qui venaient le visiter de temps à autre. Tout était immobile.

Puis une silhouette apparut subrepticement dans son champ de vision avant de disparaitre aussitôt. Aussi courte que l’apparition durât, Kirly la reconnut pourtant immédiatement. Il s’agissait de son ami, l’apprenti mage Minaud.

Elle se concentra sur cet instant du mieux qu’elle put, mais c’était de plus en plus difficile. Les effets de la Passéflore devenaient déjà plus faibles. Depuis combien de temps fouillait-elle le passé ? Si tant est que cette question ait le moindre sens…

Minaud se tenait là, accompagné du Grand Mage. Puis quelque chose se passa. Une trainée de lumière vint s’abattre entre eux. Ils répliquèrent à l’attaque en propulsant une myriade de boules de feu. Les deux sorciers semblaient en difficulté. De là où elle se tenait, Kirly ne pouvait pas voir leurs assaillants. Soudain, Minaud s’arrêta de riposter et se figea. Une femme se tenait non loin de lui. Elle était grande et sa chevelure d’un blond argenté irréel lui tombait jusque dans le creux des reins. Minaud la suivit. Le Grand Mage tenta de le retenir mais il devait faire face à des attaques d’une virulence extrême. D’où pouvaient bien venir ces boules de feu ?

Tout redevint calme. Philibert resta planté là un moment, puis disparut lui aussi.

***

Un violent mal de crâne.

Ce fut la première sensation que ressentit Kirly lorsqu’elle s’éveilla. Ses yeux semblaient pris dans des tenailles chauffées à blanc. La douleur était insupportable. Le soleil était haut dans le ciel. Combien de temps était-elle restée endormie ?

— Ça va passer d’ici quelques minutes, lui souf fla Sacha à l’oreille. Tiens, bois ça. Ça t’aidera.

La vieille sorcière se tenait à ses côtés. Chancelant à demi, elle n’était pas dans un bien meilleur état que sa cadette. Kirly porta le breuvage à ses lèvres. Le gout de celui-ci était absolument ignoble mais la guérisseuse n’avait pas menti ; au bout de quelques instants interminables, les maux de tête se calmèrent un peu, permettant à la jeune femme de remettre son cerveau en marche.

—Il s’est passé un truc pas net, ici, dit-elle.

— Ouai ! Ça tu peux le dire ! Le gamin a laissé son maitre pour cette femme ! cracha la vieille sorcière.

Sacha, évidemment, n’avait que peu d’illusion à propos des hormones bouillonnantes d’un garçon approchant les seize printemps quand il apercevait une femme à la beauté indéniable. Mais, pour une fois, Kirly ne partagea pas ce point de vue un peu rapide.

— Minaud ne ferait pas ça, la magie c’est tout pour lui, et le Grand Mage est comme un père !

Un père un peu particulier, certes, mais un père quand même. La jeune femme n’avait pas tort sur ce point. Le jeune apprenti cherchait une figure paternelle là où il pouvait en trouver, n’ayant jamais connu ses parents. La première fut celle de Baltazar, son premier maitre et qui l’éleva correctement – bien que ce fut lui qui l’enleva à sa famille pour lui faire subir d’ignobles expériences de magie interdite. Mais ce dernier fut vaincu. Philibert le prit par la suite sous son aile et, depuis, le duo semblait s’entendre à la perfection. Non, Minaud n’aurait pas abandonné Philibert. C’était impossible.

— Ça ressemblait à une embuscade… Tu as pu voir qui envoyait les sorts ? demanda-t-elle.

— Non… regretta la vieille sorcière. De là d’où j’me tenais, j’ai rien pu voir de plus.

Kirly essaya de se lever mais eut beaucoup de mal à ne pas tomber. Elle se sentait constamment partir vers l’avant.

— C’est rien ça, ça va passer, c’est le présent qui te rappelle… question d’équilibre, la rassura la vieille sorcière.

Question effets secondaires, effectivement, elle était servie. Mais elle ne regrettait rien car même si les informations qu’elles avaient récoltées étaient parcellaires, elles n’en étaient pas moins extrêmement précieuses. Minaud avait probablement été enlevé… encore… et le Grand Mage ? Comment se faisait-il qu’il n’y ait nulle trace de lui ? Où était-il ?

— Tu penses à la même chose que moi ? demanda Sacha.

— Oui… répondit Kirly. Il faut qu’on aille dans un village qui n’a pas encore disparu.

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