Chapitre 5 - Mais où sont donc passés les deux sorciers ? - Partie 2

Le messager était arrivé quelques jours plus tard, porteur de deux lourds parchemins. Sacha avait consulté les documents d’un œil expert.

— Il s’est pas fichu, avait-elle approuvé. Regarde ça Kirly, il y a plus de sceaux, de signatures et d’autorisations sur ce bout de papier que j’en ai jamais vus de ma vie !

— Alors, allons y maintenant ! Le temps presse ! avait répondu la jeune femme, peu impressionnée par les prouesses administratives du frère du Grand Mage, mais pressée de retrouver les deux sorciers.

Pendant les quelques jours qui avaient passés, les deux femmes et Cony n’avaient pas chômer. Une grosse part de leur temps fut consacré à convaincre la Manticore qu’il valait mieux pour elle – et pour tout le monde ! – qu’elle resta là en attendant. La Cité du Grand Mage devait être protégée pendant son absence et Amissy était bien sûr la mieux placée pour accomplir cette tâche.

Finalement, elle avait accepté de mauvaise grâce et aussitôt en possession de leurs laissez-passer, les deux femmes prirent la direction du Sud.

Galopant à toute vitesse dans les contrées presque désertes du Médidion, elles furent bientôt en vue de la Cité Céleste gouvernée par Aquilus. Profitant de leurs documents, elles purent à loisir jouir du réseau extrêmement performant de relais de l’Empire. Leurs montures furent changées régulièrement, toujours avec les meilleurs chevaux disponibles. Aucuns des multiples responsables auxquels elles eurent affaire ne tenta quoi que ce soit devant l’injonction administrative en leur possession. Au contraire, chacun d’eux, pensant qu’il devait s’agir là de personnes extrêmement importantes demanda qu’elles fussent traitées avec tous les égards dus à leurs rangs. Cela amusait beaucoup Sacha, qui avait l’impression de les berner à chaque fois. Kirly n’appréciait que modérément, quand bien même elle convenait de leur impressionnante efficacité, d’utiliser les moyens impériaux. La jeune femme détestait tout ce qui avait trait aux Cités Célestes depuis son enfance et ce n’était pas aujourd’hui que cela allait changer.

Dans ces conditions, leur trajet n’avait duré qu’une semaine. C’était nettement plus long qu’un trajet en dragon, mais seul le Grand Mage savait comment invoquer ce moyen de transport – et parfois de destruction.

Le postérieur de la sorcière n’avait quant à lui que peu apprécié les nombreuses heures à galoper. Celle-ci s’en plaignait souvent et quelquefois menaçait même un individu qu’elle n’avait encore jamais rencontré.

— Quand on arrivera, je demanderai un coussin moelleux ! Et puis leur mage aura certainement une potion qui me soulagera ! Enfin, il a intérêt ! Quel mage n’aurait pas ça, franchement ! Je suis sûre que c’est encore un de ces falabracs dont ces Cités regorgent ! S’il n’en a pas, je te jure qu’il va entendre parler du pays ! Aïe … franchement ce cheval pourrait faire plus attention…

Kirly ne rebondissait plus désormais aux plaintes de la sorcière. Elle aussi avait hâte d’arriver à destination. Son corps beaucoup plus jeune et plus habituée aux contraintes des longs voyages n’avait que peu souffert durant la semaine qui venait de s’écouler. Ce qu’il y avait, c’est qu’au fond d’elle, elle craignait, à l’instar du Grand Mage que l’Ordre n’ait quelque chose à voir dans ces phénomènes inexpliqués. Kirly n’aimait pas les Cités Célestes, n’aimait pas non plus l’Empire, mais vouait une haine particulièrement tenace envers l’Ordre et ses membres qui furent responsables de bien de ses tourments passés.

La Cité Céleste Méridionale et Ardente, immense ombre se dressant désormais devant elle, loin au-dessus d’un horizon brulant, jouissait d’une architecture tout à fait singulière.

— Ha bah ça, s’étonna la vieille femme. Quand on a vu la Cité du vieux fou – ainsi parlait-elle de son collégue et ami, le Grand Mage … - on pense avoir tout vu en matière de biscornu, mais là … !

Elle ne termina pas sa phrase. Cela ne valait pas la peine en vérité car la réalité parlait d’elle-même. Dans la silhouette se dessinant devant elles, rien ne semblait avoir été construit à la verticale.

Les tours, les passerelles, les murailles et autres bâtiments, tous avaient l’air tordus. Semblant faire fi des lois de la physique qui avaient dû déserter l’endroit, l’impression qui prédominait quand on s’en approchait était de contempler un bouquet mal fagoté de plantes hétéroclites. L’image évidemment peut paraitre étrange, voire exagéré mais c’était pourtant ainsi. Les soubassements de la Cité, cette sorte de roche immense arraché à la terre et gorgée de pierres volantes, avaient du avec le temps ne plus parvenir à satisfaire en superficie les besoins de la population. Mais probablement que les habitants et les gouvernants n’en avaient eu cure et avait continué de bâtir la Cité. Ainsi, contrairement à l’immense majorité de tout ce qui était construit dans ce monde ou dans d’autres, la base des constructions était plus étroite que leur sommet. Le tout débordant largement sur le vide.

— Je me demande bien comment c’est, dedans… soupira quant à elle Kirly qui bien qu’étonnée elle aussi par l’étrangeté du lieu, était davantage fatiguée de la folie des Hommes et s’attendait au pire en termes d’aménagement intérieur.

Mais les craintes de la jeune femme ne s’avérèrent pas justifiée. Après être montées dans la passerelle et avoir présenté maintes fois leurs laissez-passer sous des yeux écarquillés de soldats palissant à mesure qu’ils découvraient les documents, elles furent emmenées dans une vaste salle dominée par un trône ouvragée. Celui-ci était encore vide et on leur avait dit d’attendre. Le gouverneur avait des affaires urgentes à régler, et il serait ravi de les recevoir, bien sûr dès qu’il serait disponible.

Kirly et Sacha n’ayant rien à faire, se mirent à faire les cents pas sur de larges dalles de marbre rose magnifique dont étaient également faites les immenses colonnes soutenant une voute loin au-dessus d’elles.

— Pas mal, commenta la sorcière.

— Mouai… répondit la jeune fille.

Elles n’étaient pas là pour discuter de l’architecture locale. D’ailleurs, l’une comme l’autre ne s’intéressaient que modérément à ces concours de qui aurait la plus grosse et la plus chère colonne de marbre. Concours très répandu parmi les puissants de ce monde – et, plus ou moins métaphoriquement, d’autres aussi d’ailleurs.

Une petite clochette tinta et le gouverneur de la Cité fit son apparition, trainant ses pieds jusqu’au trône. Une profonde marque d’oreiller lui barrer encore la joue.

— Ha ! Voilà donc à quoi il était occupé ! grogna la vieille sorcière.

— Pardon ? Vous disiez ? Qui êtes-vous d’abord ? demanda Aquilus en s’asseyant sur le trône.

Les deux femmes se consultèrent du regard avant de s’approcher.

— Nous disions que nous sommes très contentes que vous ayez pu nous libérer un créneau aussi vite dans votre emploi du temps, répondit Kirly sur un ton extrêmement sarcastique.

Sacha la regarda avec de gros yeux et poursuivit :

— Nous sommes à la recherche du Grand Mage et de son apprenti, Minaud. Le Haut Conseiller impérial Ebenezer nous a mandatées pour investiguer sur leur disparition.

Devant l’air incrédule de son altesse Aquilus, la sorcière s’approcha encore :

— Voyez le laissez-passer qu’il nous a fourni !

Le gouverneur fit la grimace en lorgnant le bout de papier froissé que cette gueuse osait tendre vers lui. Il se tourna vers deux gardes qui faisaient le pied de grue dans un coin de la salle.

— Faites-moi quérir le mage Altius, sur le champ. Nous allons tirer tout ça au clair, soupira-t-il.

Les deux soldats se regardèrent.

— C’est ton tour, soupira l’un.

— Non, je crois pas, non ! C’était mon tour déjà la dernière fois !

— Quand ça, la dernière fois ! Souviens-toi quand il fallut aller chercher le bourreau ! C’est moi qui suis aller le déranger ! Au péril de ma vie ! Oui, monsieur !

— N’importe quoi… comme tu exagères, c’est pas vrai…

— VOUS ALLEZ Y ALLER OUI ! leur hurla Aquilus qui commençait à sérieusement s’impatienter.

— Ouai, ouai, c’est bon… j’y vais, m’sieur, répondit celui qui était allé chercher le bourreau, avant de s’éloigner d’un pas pesant.

Le gouverneur le regarda s’éloigner en fronçant les sourcils avant de se tourner vers les deux femmes.

— Le petit personnel… vous savez ce que c’est ! leur lança-t-il.

— Non, répondit Kirly dont les yeux commençaient à briller d’une lueur mauvaise.

Aquilus haussa les épaules et attendit en baillant bruyamment.

***

— Tout m’a l’air parfaitement en règle, renifla Altius en rendant à Sacha les laissez-passer, affichant une expression de dégout profond. Peut-être même …

— Oui ? demanda Aquilus avec un brin d’espoir dans la voix.

Il attendait un peu de fantaisie de cette rencontre, peut-être une condamnation pour faux, ou pour le temps perdu, enfin, un peu de bon temps quoi… Pour le moment, force était de reconnaitre que tout cela était d’un ennuie mortel.

— Hé bien, Gouverneur, si je puis me permettre, ces documents… comment dire …

— Oui ? demanda Kirly. Qu’ont-ils ces documents, expliquez-nous.

La jeune femme avait de plus en plus de mal à garder son sang-froid face à ces hommes qui clairement avait élevé la mauvaise volonté et la mauvaise foi au rang d’art. Le mage eut un sourire sardonique avant de reprendre.

— Hé bien, si vous voulez mon avis…

— Si vous êtes là, mon cher, c’est que nous le désirons ! le coupa Aquilus avec la même expression bonhomme d’un juge de tribunal révolutionnaire ravi d’ajouter une nouvelle vict… un nouvel ennemi du peuple à son tableau de chasse. Parlez, parlez … l’encouragea-t-il, nous ne vous couperons plus.

— Merci votre altesse, hé bien ces documents m’ont tout l’air d’être trop en ordre si vous voulez mon avis !

Sacha et Kirly ouvrirent des yeux comme des soucoupes à cette annonce. C’était tellement énorme qu’elles restèrent sans voix.

— Ha oui ? Ça alors, j’ai bien fait de faire appel à vos services, une fois de plus, mon cher Altius ! Bien, c’est un faux donc ? Très bien, qu’on les emmène alors ! Gardes ! Préparez le bucher !

— Minute ! intervint Kirly. Ces documents sont parfaitement en règles ! Sur quoi vous basez vous pour nous accuser ?

— La petite a raison, opina Sacha dont les bracelets et les bagues commençaient déjà à luire dangereusement.

Altius se tourna vers Aquilus.

— Depuis quand les condamnés ont le droit à un débat contradictoire, votre altesse ?

Le gouverneur fit mine de réfléchir un moment.

— Hé bien, je ne sais pas… Je ne comprend pas… - il se tourna vers les deux femmes – vous n’acceptez pas votre condamnation ?

— Evidemment que nous la refusons ! s’écria Kirly.

— Ma parole… murmura le dirigeant. Mais… enfin, ce n’est jamais arrivé… mais pourquoi refusez-vous ? On vous condamne, vous êtes brulées et puis on reprend tous nos vies où nous en étions. Fin de l’histoire !

— Vous savez parfaitement qu’on est innocente, grogna Kirly entre ses dents, sa main droite se frayant discrètement un passage derrière sa cape jusque dans son dos où l’attendait son épée favorite.

— Je ne sais pas, répondit Aquilus. Lui, il a l’air de dire que vous êtes coupables, et lui je le paye… enfin je le connais ! Ce n’est pas votre cas !

Les yeux de Kirly, froids comme ceux d’un reptile, se posèrent sur le mage qui continuait d’afficher un sourire mêlant satisfaction et cruauté.

— Pour être coupables… il faut déjà être accusées de quelque chose… soupira Sacha. De quoi est on accusées ? On voudrait juste retrouver nos amis, si ça vous fait rien !

— Vos amis ? demanda Altius. Quels amis ? Je n’ai jamais entendu parler d’amis dans le coin.

— Moi non plus, abonda le Gouverneur. Alors ? Pouvez-vous nous expliquer ?

— Hé bien le Grand Mage, et son apprenti Minaud… Ils sont venus vous voir il y a plus d’un mois…

— Le Grand Mage ? demanda Altius. Je n’ai jamais entendu… Ha oui… le Grand Mage – sa physionomie changea peu à peu, pour se crisper de plus en plus – ce Grand Mage là… hum…

— Oui, c’est vrai. Je me souviens moi aussi, reconnut Aquilus. Ils ont cassé un de mes plus beaux poulaillers seigneuriaux et ne l’ont jamais remboursé d’ailleurs. Vous êtes venus payer à leur place c’est bien cela ?

— Pas du tout ! grogna Kirly. Nous sommes venus les retrouver !

— Mais… - les deux hommes se regardèrent – ils ne sont pas ici ! s’exclama Altius.

— Nous le saurions, quand même si c’était le cas, approuva le gouverneur. Concernant le paiement, je n’accepte que de pièces d’or…

— Nous savons très bien qu’ils ne sont pas ici, s’énerva Sacha. Mais ils sont venus vous voir n’est-ce pas ? Alors, nous aussi nous venons vous voir ! D’ailleurs c’est le frère du Grand Mage qui a rédigé les documents que vous avez vus !

— Ha oui… les faux ! se rappela soudainement le gras gouverneur.

— Mais il ne sont pas faux ! cria Kirly.

— Lui, il a l’air de dire que si, répéta encore le dirigeant en se tournant vers son mage beaucoup moins en verve désormais.

— Oui… hum… expliqua le mage. Vous en connaissez beaucoup vous, des documents où sont à la fois apposés des sceaux du service de la voirie et ceux des relais ? Tout le monde sait bien que ces deux administrations se détestent et ne signent jamais de documents communs.

Il conclut son exposé se voulant d’une implacable vérité en croisant les bras. Devant une telle ineptie, les deux femmes restèrent coites un court instant. Aquilus se tourna vers elles.

— Alors ? Moi l’exposée d’Altius m’a convaincu. Vous êtes coupables n’est-ce pas ?

— Ecoutez, lâcha Kirly entre ses dents serrées. Soit vous nous aidez à les retrouver, soit on se passera de votre aide. Mais on n’a pas le temps pour jouer à ça.

— La petite a raison, approuva Sacha. On en a ras le bol !

— Mais depuis quand les condamnés en ont ras le bol ? s’insurgea le gouverneur. Ha ! Décidément… cet empire… ce n’est plus ce que c’était… Bien ! Allez ! Tout cela ne m’amuse plus. Quand je pense aux affaires urgentes que j’ai dû abandonner pour vous recevoir… quelle perte de temps !

— Bon, vous allez nous aider alors ? s’impatienta la sorcière.

Aquilus se tourna vers son mage.

— Vois avec elles ce qu’elles veulent, qu’on en parle plus, tu veux ?

— C’est toujours sur moi que ça tombe, murmura le mage avant de se reprendre à la vue du regard on ne peut plus insistant de son suzerain. Ho ! Oui bien sûr. Mesdames, veuillez me suivre je vous prie. Ne dérangeons pas davantage son Altesse.

— A la bonne heure ! s’exclamèrent les deux femmes dont la patience s’était considérablement érodée.

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