Chapitre 5 - Mais où sont donc passés les deux sorciers ? - Partie 1

Kirly et Sacha s’éloignaient rapidement de la région d’Akara, espérant toutes deux y revenir le plus vite possible. Les modalités de leur départ furent décidées rapidement, pour ne pas dire à la hâte, dans la petite chaumière de la guérisseuse chez qui ils s’étaient tous retrouvés. La présence dans le jardinet de cette dernière de l’énorme monstre, assis bien sagement sous les regards mauvais des villageois qui l’observaient à une prudente distance, devait être certainement pour quelque chose dans la précipitation des décisions prises. Rester trop longtemps aurait certainement pousser un voisin à commettre un acte aussi courageux que suicidaire, ce que personne ne désirait vraiment.

Accompagnées par Amissy et Cony, elles se dirigeaient à grands pas vers la Cité Céleste du Grand Mage dont tous avaient convenu, lors de la brève réunion, que la première étape du périple ne pouvait être que là-bas. Evidemment, le petit cortège ne passait pas inaperçu et ce jour-là, les bandits de grands chemins et autres malandrins dont les routes pullulaient depuis peu se firent ce jour là plus discrets qu’à l’accoutumée. Sur leur passage, dés qu’on les apercevait, on préférait s’arrêter, se mettre à distance, voir choisir un itinéraire bien plus long mais qui n’obligerait pas à s’approcher de « Ça » ; ce terme peu élogieux désignant bien sûr Amissy. La Manticore, faisant mine de ne s’apercevoir de rien, et habituée malgré elle à l’inimitié des hommes avançait d’un air jovial, persuadée que grâce aux deux femmes qui l’accompagnaient, elle retrouverait bientôt son cher maitre qui lui manquait tant. A ce rythme, ils seraient en vue de la Cité le soir même. Un des avantages non négligeables de la présence d’Amissy était qu’on leur avait prêté des chevaux fort endurants et rapides. Pour une fois, il n’avait pas fallu argumenter longtemps auprès du sage du village. Ce dernier ne s’était nullement fait prier pour les prêter tant il était pressé que tout ce petit monde prenne la route et qu’ainsi la région retrouve son habituelle sérénité.

Arrivé sans encombre au pied de la magnifique cité volante, une difficulté imprévue se présenta. Lors de leur départ, lorsqu’ils avaient pris la décision de partir, Manticore et canari savant ne s’étaient pas posés plus de question et s’étaient simplement laissé tomber du bord de la cité. Cony étant un oiseau cela ne posa aucun problème et le monstre étant aux trois quarts félins, elle atterrit lestement sur ses pattes, non sans cependant créer un profond cratère lors de son arrivée au Sol. La difficulté donc, se présenta lorsqu’il fallut remonter. Le monstre, en effet, ne gouter que fort peu les espaces confinés, les escaliers, et c’est pour cette raison que jamais elle ne s’était aventurée dans les souterrains de la cité.

— Je ne peux pas entrer, glissa-t-elle à Cony lorsqu’après avoir emprunté la passerelle qui les avait tous hissés jusqu’à la plateforme accrochée au bas de l’immense construction volante, il fallut franchir la porte du dédale.

— Allez, sois forte ‘Missy, l’encouragea le canari. Ce ne sont que quelques couloirs…

— Que se passe-t-il ? demanda Kirly qui s’était retourné vers les deux animaux.

— Je veux pas rentrer ! gémit le monstre. C’est trop … petit, trop étroit !

— Elle n’aime pas les escaliers et les couloirs, expliqua Cony.

— Mais vous êtes bien sortis demanda Sacha. Si vous êtes sorties, vous pouvez bien rentrez non ?

L’affirmation de la sorcière aurait été différente si elle avait connu les tubes de dentifrices, absents de ce monde, qui refusent obstinément toute hypothèse de réversibilité.

— Ben c’est qu’on est pas passé par ici… répondit dans un souffle la Manticore.

Après une brève explication, les deux femmes hochèrent la tête.

— Il va pourtant bien falloir que tu remontes ! tenta de la convaincre la jeune femme pendant qu’Amissy secouait la tête frénétiquement de droite à gauche.

— Vous n’auriez pas pu y penser avant ? demanda sur un ton accusatoire la sorcière au canari.

— On ne peut pas penser à tout hin ? Excuse-nous de faire comme on peut ! se défendit dans un sifflement agressif le petit oiseau. Philibert – oui, Cony n’avait que faire des convenances – a bien commencé à faire aménager un passage pour elle, pour qu’elle puisse aller se dégourdir les pattes en bas, mais les travaux ne sont pas terminés.

— Hum … voilà qui est ennuyeux, maugréa la sorcière en étudiant la Manticore.

L’on commença par trainer et pousser le monstre qui freinait des quatre fers au fur que l’entrée des souterrains se rapprochait. Puis l’on retenta la même chose en bandant ses yeux, de sorte qu’elle ne s’aperçoive pas de l’endroit où elle se trouvait. La tentative, bien qu’astucieuse, se solda également par un échec et ils se retrouvèrent cette fois encore très rapidement à l’extérieur. Tellement rapidement d’ailleurs qu’ils faillirent basculer par-dessus bord en tentant de retenir la manticore apeurée.

— On arrivera à rien comme ça, constata Kirly. J’ai peut-être une idée !

Elle souffla quelque chose à l’oreille de sa vieille amie qui opina du chef.

— Très bien ! Bonne idée Kirly, faisons comme ça ! Laissez-moi quelques minutes !

Sous les regards curieux et méfiants de l’oiseau et la manticore, la sorcière faisait appel à sa magie. Elle triturait ses bracelets qui étincelèrent dans les vents métamorphes et bientôt, une échelle de lianes et de racines se mit à pousser le long des parois rocheuses. Au bout de quelques instants, la vieille femme se tourna vers eux.

— Voilà Amissy, Kirly a eu une bien bonne idée ! Tu vas grimper le long de la paroi. Tu peux le faire n’est-ce pas ? Avec les bonnes griffes dont tu disposes !

Les yeux de la Manticore étincelaient en contemplant le passage ainsi créé.

— Merci Kirly, merci Sacha ! C’est une très bonne idée ! s’enthousiasma-t-elle. Grâce à vous, je pourrais descendre et monter de la Cité à ma guise !

Les deux femmes échangèrent un regard lourd de sens.

— Oui, enfin, reprit la sorcière. Il faudra bien que tu demandes la permission à Philibert – Oui, Sacha également n’avait que faire des convenances - d’abord, hin ?

— Oui ! Oui ! Bien sûr ! répondit la Manticore qui avait déjà commencé à gravir l’échelle végétale, Cony voletant à sa suite.

— Bon, et bien on se retrouve au Palais alors ! leur cria Kirly en franchissant la lourde porte de la Cité Céleste.

Personne n’opposa la moindre résistance aux deux femmes lorsqu’elles se présentèrent aux portes et points de contrôles successifs, ni les gardes, ni les serviteurs du palais. Personne même ne les questionna. L’on connaissait, si ce n’est d’expérience au moins de réputations ce duo auquel on voulait avoir affaire le moins longtemps possible. Et puis, il s’agissait d’amies du dirigeant de la Cité et elles méritaient donc un traitement d’égard. Cela tombait finalement fort bien. Elles retrouvèrent Amissy et Cony dans la cour d’honneur du palais, et ensemble, ils se dirigèrent d’un pas décidé vers l’antre des Grands Mages.

***

Il faisait nuit lorsque le Haut Conseiller Ebenezer regagna son bureau. Tout le jour, il l’avait passé au chevet de l’Empereur. Celui-ci, au plus mal, n’ouvrait désormais quasiment plus les yeux et ne s’alimentait plus. En haut fonctionnaire fidèle, Ebenezer voulait accompagner son souverain durant sa longue agonie. L’impératrice Payana et le dauphin Archibald brillaient par leurs absences et empereur céleste ou pas, le vieil homme ne concevait pas qu’il puisse mourir seul, entouré du seul vide de son immense chambre à coucher.

Les guérisseurs étaient unanimes sur un point ; ils ne laissaient à leur illustre patient que quelques jours, une à deux semaines tout au plus. Quant au mal qui le rongeait, là les avis se faisaient beaucoup plus nombreux. Certains évoquaient une de ces longues maladies dont on ne pouvait se remettre. D’autres, plus poètes, peut-être plus croyants, mais tout aussi incompétents, disaient que les dieux devaient surement rappelaient à eux leurs plus éminents serviteurs. Enfin, quelques voix qui préféraient garder l’anonymat le plus strictes, assuraient qu’il ne pouvait s’agir que de symptômes dus à un acte malveillant, sans approfondir davantage leurs pensées.

Toujours est-il qu’il était fort tard lorsqu’enfin, Ebenezer put rejoindre ses quartiers, et le calme de son bureau. Mais, alors qu’il allait continuer sa journée de travail par l’étude de quelques rapports dont son immense table de travail était recouverte, son œil fut attiré par une pale luminescence provenant des pierres à parlottes. Il se rapprocha du coffre entrouvert et s’aperçut qu’à la surface de petits minéraux s’étalaient le chiffre « 5 » en surbrillance. Etonné, il ne comprit pas tout de suite de quoi il pouvait bien s’agir. Il s’empara alors du manuel d’utilisation que lui avait remis son frère lorsqu’il avait mis les pierres à jour il y a quelques mois de cela.

— Voyons voir… soupira-t-il en feuilletant l’épaisse liasse de feuille. Chiffre qui s’allume… chiffre qui s’allume…

Le Grand Mage avait bien fait les choses et il trouva finalement chiffre dans l’index à la du document.

— Voilà … le chiffre en surbrillance indique le nombre d’appel en absence… lut-il à haute voix. Le nombre d’appel en absence ? voilà autre chose ! Toujours un moyen de me rappeler que je ne lui réponds pas aussi vite que je devrais ! pesta-t-il. Voyons… bon… quelle heure est-il ? Allez, j’appelle…

Il referma le couvercle comme indiqué sur la notice pour remettre le mécanisme à zéro et attendit quelques instants.

— Oui ? Hum… tu es bien sûr que c’est comme ça qu’il faut faire ? demanda la voix d’une vieille femme.

— Heu… ben je ne suis pas sûr ! C’est ce qu’y est marqué ici en tout cas, répondit une voix plus jeune, féminine également.

Les yeux d’Ebenezer s’ouvrirent en grand.

— Qui ? Qui êtes-vous ? demanda-t-il. Comment utilisez-vous les pierres à parlotes ? C’est une ligne privée entre le Grand Mage et moi !

— Les pierres à parlottes ? s’étonna la voix de femme âgée. C’est comme ça qu’il les a appelées ? C’est plutôt mignon !

— Sacha … dit la voix plus jeune… tu devrais lui répondre plutôt …

— Ha oui, oui, tu as raison Kirly !

Sacha et Kirly, c’était comme ça que les deux semblaient se nommer. Le vieil homme savait de qui il s’agissait désormais ; il se détendit un peu.

— Vous devez être madame Sacha, la guérisseuse et mademoiselle Kirly Paladine, la fille de mon vieil ami Térane, n’est-ce pas ?

— C’est bien ça, répondit Kirly.

— Puis je me permettre de vous demander pourquoi vous utilisez les pierres de mon frère ?

— Nous voulions vous parler au sujet de sa disparition et de celle de Minaud, répondit sans plus de cérémonies la jeune femme. Nous ne savons pas par où commencer les recherches et on s’est dit que peut être…

— Philibert a disparu ? s’inquiéta le vieil homme. Comment ça ? Quand ça ?

— Vous n’êtes pas au courant ? Sa manticore et Cony sont venus nous chercher, ils nous ont dit que les deux sorciers étaient partis pour le Méridion, il y a un mois à peu prés et qu’ils sont sans nouvelles depuis.

— Un mois … pour le Méridion … Cela date de quand je lui ai parlé des villages au Sol qui disparaissaient… réfléchit Ebenezer.  Ils ne sont pas revenus ? Je pensais qu’ils y étaient allé mais que comme ca n’avait rien donné, il ne m’avait pas rappelé.

— Savez vous où ils ont pu aller là-bas ?

— Oui, bien sûr. Je leur ai dit de prendre d’abord contact avec le gouverneur Aquilus de la Cité Céleste Méridionale et Ardente. C’est lui qui a prévenu l’Administration impériale de faits étranges qui se déroulent là-bas.

— Quels faits étranges ? demandèrent en même temps les deux femmes.

— Hum… Hé bien, cela concerne l’administration de sa majesté, je ne pense pas que vous soyez habilitées à …

— Ecoutez, grogna Kirly dont on sentait à la voix que son sang froid tiédissait peu à peu. Soit vous nous dîtes ce que vous savez, et on gagnera du temps, soit on va dans le Méridion, et on l’apprendra… d’une façon ou d’une autre !

On entendit tout bas Sacha commenter :

— C’est bien parlé, ma petite !

Ebenezer réfléchit quelques secondes.

—Très bien, vous avez raison mademoiselle. Philibert vous a déjà fait confiance et le résultat a été excellent, à mon tour maintenant de vous accorder la mienne. – il fit une pause avant de reprendre – Le gouverneur Aquilus a pris contact avec nous, il y a quelques temps déjà. Il s’inquiétait à propos de phénomènes inexpliqués dans sa région. Des villages entiers semblent attaqués. On les retrouve incendiés, vides de leurs habitants et de leurs bétails. Les cultures aussi sont brulées. Personne ne sait ce qu’il est advenu des villageois, il n’y a ni charnier, ni mouvement de population. Ils ont tout bonnement disparu. Vous connaissez mon frère, dès que je lui ai parlé de cela, il y a vu un plan de l’Ordre et s’est précipité dans le Méridion pour mettre tout ça au clair.

— Combien de villages ont ainsi disparu, demanda Kirly.

— Là-dessus, les informations que nous avons sont parcellaires. On estime qu’au moins une dizaine de villages ont ainsi été rayé de la carte. Ce représente quelques milliers de personnes.

— Et personne ne s’en est préoccupé plus tôt ? demanda Sacha. C’est quelque chose quand même !

— Je sais ce que vous vous dites, madame, qu’il s’agit d’une affaire du Sol, et que cela n’a que peu d’importance pour nous de l’Empire Céleste, mais je peux vous assurer que tout a été mis en œuvre pour …

— Ho… non, répondit Sacha d’un ton acide. L’empire a déjà montré à quel point le Sol et ses habitants comptent pour lui !

— Oui, je comprends votre amertume, cependant…

— Est-ce que vous pourriez nous arranger une audience avec Aquilus, le coupa Kirly. Ça nous aiderait certainement.

— Oui, bien sûr mademoiselle, c’est une très bonne idée ! Je vais même faire mieux que ça. Je vais vous procurer un laissez-passer vous garantissant tout le soutient de l’empire durant votre voyage.  Je m’en occupe immédiatement, un porteur vous l’apportera très prochainement. Bien, il est temps pour moi de prendre congé. Madame, mademoiselle…

— Au revoir ! répondirent ensemble les deux femmes.

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