Chapitre 5 : Le mystère

Par Mary

     Le samedi matin, je me réveille dans le pâté. J’ai veillé tard avec Papa, parce que faire des burgers maison ça ne s’improvise pas, et puis parce que je voulais être sûr d’être à jour sur l’enquête pour pouvoir en discuter avec Hikaru cet après-midi. Je ne sais pas où ça va nous mener, mais rien qu’à l’idée de passer la journée avec elle, j’en ai des tortillons dans l’estomac. 
     Papa ferme la fermeture éclair de son sac à dos et demande : 
     — Ca va aller, hein ? 
     Je ne sais pas pour lequel de nous deux il pose la question. Il n’a pas l’air très à l’aise. C’est la première fois depuis très, très longtemps qu’il part en week-end. 
     — T’inquiète. 
     — Tu as des lasagnes aux aubergines qui décongèlent dans le frigo pour ce soir. Je pense même que ça peut faire deux parts, ajoute-t-il avec un clin d’oeil. 
     Pas besoin d’être flic pour comprendre qu’il se tramait quelque chose avec Hikaru. Quand je lui ai dit qu’elle passerait l’après-midi à la maison, je n’ai plus fait illusion une minute. Il doit s’imaginer à peu près tout, sauf notre véritable programme : je n’ai toujours pas avoué avoir partagé l’enquête du Jack of Hearts avec elle. 
     — Non, je crois que ce sera pas nécessaire, je réponds d’un ton qui se veut naturel. 
     Bien sûr que passer un bout de soirée avec Hikaru, ça me ferait envie dans l’absolu, mais je ne pourrais jamais proposer un truc pareil. C’est trop tôt. Je crois que je suis encore largué dans tout ce qui se passe. Puis je ne l’intéresse pas forcément. 
     Aussi étrange que ça puisse paraître, j’ai aussi hâte de passer une soirée tout seul à la maison. Je n’ai pas l’habitude d’être seul. Est-ce que je vais trouver le temps long ? Est-ce que ce sera une soirée comme une autre dans son déroulé ?
     Pourquoi j’ai ce sentiment étrange que quelque chose est en train de changer ? 
On descend tous les deux en même temps. Faustine est passée chercher Papa et nous échangeons trois mots le temps qu’il mette sa valise dans le coffre ; un bisou et les voilà partis. 
     Casque vissé sur les oreilles, je marche direction centre ville, pris dans la musique, pris dans mes pensées. Je ne sors de ma torpeur qu’à mi-chemin, quand mon portable vibre. C’est Rashid : 
     — Hello ! 
     — Salut Mimi, ça va ? 
     — Ouais, je vais en ville, là. 
     — Ah oui, c’est ce week-end que t’as la maison pour toi tout seul ? 
     — Yes. Papa revient demain soir et demain midi, je mange avec ma tante Muriel. 
     — Tu veux venir à la maison ? J’aurais pas forcément des masses de temps, mais si tu sais pas quoi faire, la porte est ouverte ! 
     Un autre jour, j’aurais accepté avec grand plaisir, mais je décline :
     — Je dois voir Hikaru cet aprem, je passe la chercher après manger. 
      — Mais c’est que ça devient sérieux ! T’as un truc à me dire ? 
     Je le sens surpris, alors je tente un ricanement incertain : 
     — Haha non. Enfin…
     Piètre prestation. 
     — Enfin t’as rien à me dire, mais tu fais ton rire bizarre du mec qui sait pas où se mettre, complète Rashid. 
     — Ouais. C’est un peu compliqué. 
     — Je vois ça. Le prend pas mal, je l’aime vraiment bien, cette fille, mais…
     — Mais ? 
     Ce que j’aime dans ma relation avec Rashid, c’est qu’on peut tout se dire et qu’on se dit tout, même les choses qui fâchent : 
     — Mais il y a un truc bizarre, finit-il par lâcher dans un soupir. 
     — Bizarre ? Comment ?
     — Je sais pas. J’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je trouve juste que…voilà. 
     — Euh…okay. 
     — Tu passes largement plus de temps avec elle, c’est peut-être moi qui la connais pas encore assez. Désolé, de mon côté aussi, c’est un peu la merde. 
     — C’est Lisa ? je demande en étant quasi-certain de la réponse.
     — Lisa, mes parents, le bac, l’année prochaine… Un peu tout et rien à la fois.
     — On se rappelle demain ? Tu pourras vider ton sac. 
     Rien que la proposition lui fait plaisir, je l’entendrais presque sourire au bout du fil. 
     — Carrément ! À demain alors, comme ça tu pourras me raconter touuuut ce qui s’est passé avec Hikaru. 
     — Oh, je sais pas s’il se passera grand-chose. 
     — Ouais, ouais, c’est ça.
     — Déconne pas. Allez, bisous. 
     — Bisous. Et merci, Mimi. 
     Il raccroche. Je réactive la musique en me demandant ce qu’il peut bien trouver de bizarre à Hikaru. On ne peut pas dire qu’elle s’épanche énormément sur elle, encore moins en présence de Rashid. On parle beaucoup des cours, ou de ce que font nos parents, ce qu’on aimerait faire une fois le lycée terminé. J’en sais un peu plus à force de la fréquenter : elle adore vraiment les romans policier et la littérature en général, elle me raconte certains souvenirs de son enfance, me montre quelques dessins… Sa timidité s’efface petit à petit avec moi et ce que je vois d’elle n’a rien d’étrange du tout. 
     Mais je ne suis sûrement pas le plus objectif. 
     Rue de Fontenay, j’entre dans ma librairie fétiche et file droit vers le rayon BD. J’emprunte de temps à autre certaines séries au CDI ou à la médiathèque avec la carte de Papa, mais pour mes mangas, le plus souvent j’atterris ici. Un de libraires me salue en passant, les bras chargés du dernier numéro d’un comics connu. 
     Sur les tables, je repère deux nouveaux tomes d’une de mes sagas préférées et me laisse tenter par un des titres mis en avant. Un des libraires a attaché une note avec un trombone “Pour tous ceux qui ont aimé ‘Vanitas’, à ne pas manquer !” Simple et efficace, surtout pour moi : j’ai dû relire "Les mémoires de Vanitas" au moins dix fois. 
     Je flâne et inspecte les tables de BD, juste pour le plaisir des yeux, et passe même au rayon des livres pour ados. Je ne cours pas après les romans, depuis tout petit, je suis beaucoup plus attiré par la bande-dessinée que par tout le reste. 
     À la caisse, la jeune femme que je finis par connaître me salue chaleureusement, me demande comment ça va et jette un œil discret à mes achats. Elle lit pas mal de mangas, elle aussi. On échange deux ou trois banalités et quand je sors, il est midi largement passé. 
     Le New Worlds n’est pas aussi bondé qu’en semaine et Mathieu m’amène rapidement ma gaufre salée, alors que je réponds à des commentaires sur Instagram. Je suis tellement absorbé par ce qui se passe dans mon téléphone qu’il doit répéter sa question : 
     — Ca va ? 
     — …Ah pardon, désolé. Oui oui, ça va, merci. 
     — C’est rare de te voir un samedi. 
     — J’avais des bouquins à prendre et après je rejoins une amie. 
     Le serveur me renvoie un sourire et s’éclipse en me souhaitant un bon appétit. Je m’enfonce dans mon fauteuil et mords dans mon déjeuner. 
     Nous avons convenu que je viendrai chercher Hikaru chez elle entre deux heures et deux heures et demi. 
     J’ai un peu de mal à avaler ma bouchée. 
     Pourquoi ça me fait cet effet-là ? J’ai déjà eu des rendez-vous et Lola et moi avons passé pas mal de temps chez elle. Où est la différence ? Surtout qu’officiellement, il n’y a rien entre Hikaru et moi. Peut-être est-il là, le problème. Elle me plaît beaucoup et je ne sais pas si la réciproque est vraie. En plus, je ne veux rien risquer qui puisse compromettre ce que nous avons. 
     Je soupire. C’est très vexant de le reconnaître, mais je vis mal ce qui se passe au lycée et Hikaru est une des principales raisons qui me poussent à me lever le matin. La deuxième étant Rashid, les options deviennent ensuite limitées niveau vie sociale. 
     Je termine la gaufre et avale un cheesecake à la vanille commandé en même temps que mon café. Je feuillette distraitement les premières pages du nouveau manga que j’ai acheté, mais mes yeux reviennent sur l’heure toutes les trois minutes. À deux heures moins le quart, je rends les armes et rentre l’adresse d’Hikaru dans Google Maps. C’est à un petit quart d’heure à pied, si je me traîne. 
     Je ne me traîne pas. 
     J’arrive en avance devant sa maison. Un pavillon charmant qui me semble immense, un jardin bien entretenu, séparé de la rue par une barrière rouge brique à hauteur de poitrine. J’hésite, puis appuie sur la sonnette incrustée dans le pilier du portail piéton. 
     La porte d’entrée de la maison s’ouvre et une femme apparaît dans l’encadrement. 
     — Ah, tu dois être Samuel ! 
     Je hoche la tête.
     — Je m'appelle Isabelle. Entre, entre, ils n’ont pas terminé ! 
     Pas terminé quoi ? 
     J’obtempère néanmoins. En m’avançant, je détaille discrètement la mère d’Hikaru. Ce n’est pas du tout comme ça que je me l’imaginais. Hikaru m’avait dit qu’elle ressemblait plus à son père, je comprends pourquoi. Si certains traits du visage sont similaires, ça s’arrête là. La femme qui se tient devant moi a de volumineux cheveux ondulés, poivre et sel, réunis en un chignon assemblé à la va-vite avec un stylo bille, un visage anguleux et de grands yeux verts dont l’expression chaleureuse me touche immédiatement. Enveloppée dans un large gilet aux motifs géométriques, elle ne possède clairement pas la retenue de sa fille : 
     — Si tu savais comme cela me fait plaisir de te rencontrer, Hikaru n’arrête pas de parler de toi ! Je ne pensais pas que son intégration se ferait aussi vite. C’est ton père qui travaille à l’OCBC, n’est-ce pas ? 
     — O…oui. 
     — Ne le prends pas mal, mais j’espère que je n’aurais jamais à faire affaire avec lui, je travaille au Louvre. 
     Elle rit doucement et m’entraîne à l’intérieur de la pièce principale, un immense salon qui donne sur une cuisine ouverte. Je perçois l’odeur douce associée à Hikaru dans mon esprit, que je croyais être son parfum. Aux murs sont accrochés une multitude de tableaux de toutes formes et tailles et en face de la baie vitrée, sur le manteau d’une cheminée condamnée, trône un miroir qui renvoie la lumière comme une seconde fenêtre. 
     — Je t’en prie, pose tes affaires, m’invite-t-elle en désignant un fauteuil, ils n’en ont plus pour longtemps. 
     J’ôte ma parka et mon sac, les pose proprement puis glisse : 
     — Je ne voulais pas déranger, je ne pensais pas que vous aviez quelque chose de prévu. 
     — Tu ne déranges absolument pas, lance-t-elle depuis la cuisine. Au contraire, tu es pile à l’heure ! Il y a du thé chaud, tu en veux ? 
     Je secoue la tête. Un mouvement attire mon attention dans le jardin, par delà la baie vitrée. Je m’approche pour voir Hikaru, son père et sa petite sœur, en plein entraînement de… quelque chose qui ressemble à un art martial, je dirais. 
     C’est un peu cliché. 
     Le père de Hikaru, un homme grand et mince aux cheveux noirs courts et indisciplinés, observe avec attention et se poste à côté de sa plus jeune fille pour corriger sa posture. Derrière lui, Hikaru, plus concentrée que jamais, répète un enchaînement de positions se terminant par un coup de pied latéral. 
     Je la croyais dispensée de sport pour un problème au genou. Pourquoi mentirait-elle ?
     Encore une énigme de plus.
     Sa mère se joint à moi et soupire en souriant, un mug de thé fumant à la main : 
     — Ces trois-là, alors… Une fois lancés, impossible de les arrêter ! 
     Loin d’être aussi à l’aise qu’elle avec quelqu’un que je ne connais pas, je prends mon courage à deux mains et demande : 
     — Qu’est-ce que c’est ? Je veux dire, comme sport ? 
     — De l’aïkido. Dans la famille de Shôsuke, ils sont maîtres de père en fils. Jusqu’à la fin des années 80, ils avaient même leur propre dojo. Mon beau-père a dû le vendre. Il l’a regretté jusqu’à la fin de sa vie. 
     Elle boit une gorgée de son thé et s’apprête à en boire une deuxième avant de s’interrompre : 
     — Tiens, les voilà. 
     Quelques secondes plus tard, je fais connaissance avec le reste de la famille. Shôsuke, le père, est presque aussi grand que moi, noueux mais avec un air avenant et une voix plutôt aigüe qui ne correspond pas vraiment à son propriétaire. Son sourire, surtout, est marquant tant il est contagieux. Hikaru, en retrait, regarde nos présentations, légèrement embarrassée. Elle m’avait décrit ses parents comme envahissants, je les trouve au contraire détendus et accueillants. 
     Accrochée à son avant-bras, sa petite sœur m’apparaît aussi timide qu’elle est ravissante. Elle ressemble vraiment à Hikaru, à l’exception qu’elle a hérité des prunelles vertes de sa mère. Son regard, lui, est abyssal. Elle murmure quelque chose à l’oreille sa sœur, qui lui réponds : 
     — Nai yo… Itte na no ! 
     — Datte ! 
     — Sore ni shite mo, boku no tomo ne. Hontô ni yasashii.
     La petite s’avance alors doucement et lève la tête vers moi, puis marmonne : 
     — Bonjour Samuel. Moi, je suis Nao. 
     Je suis absolument nul avec les enfants, mais l’effort a l’air de tellement lui coûter que je m’approche en lui tendant la main : 
     — Salut, Nao !
     Elle me jauge de la tête aux pieds, puis s’éclipse en courant. Je reste là, la main en l’air, me demandant ce que j’ai bien pu faire ou dire pour justifier une telle réaction. Hikaru sourit et secoue la tête : 
     — T’inquiète, c’est pas toi. Sois plutôt flatté qu’elle se soit présentée, elle est assez farouche. 
     Ses parents s’éloignent en discutant et elle m’entraîne vers un fauteuil : 
     — Tu… Je vais me changer, je reviens. 
     Elle jette un coup d’oeil anxieux successivement sur le jardin et ses parents et baisse la voix : 
     — Désolée, je pensais qu’on aurait fini avant que tu arrives. 
     — Pourquoi ? Tes parents sont très gentils ! 
     — C’est pas ça, c’est… C’est pas grave, soupire-t-elle. Je reviens. 
     Je hoche la tête, un peu perdu. Hikaru disparaît dans le couloir et je l’entends gravir un escalier. Elle revient quelques minutes plus tard, vêtue d’un jean, d’une chemise et d’une veste en cuir, son sac en bandoulière sur l’épaule gauche. Comme d’habitude, sa façon de porter même les vêtements les plus classiques l’auréole d’un charme mystérieux. 
     Une fois dehors, elle garde la tête baissée et ce n’est que quand on tourne dans la troisième rue, qu’elle s’arrête  de marcher et avoue : 
     — Tu sais… En fait j’ai pas de problème au genou. Mes parents se sont arrangés avec le médecin. J’aime pas les sports collectifs, c’est tout. Je voulais pas spécialement mentir, mais c’était plus simple comme ça. 
     — Hmmm. Okay, j’admets, je me suis posé la question. Je comprends, enfin je crois. Le sport et moi, ça fait deux aussi. 
     Ses yeux en amande s’arrêtent sur les miens et après un instant d’incertitude, elle esquisse un sourire et reprends le chemin. 
     J’ignore ce qu’elle cherchait sur mon visage. 
     J’espère qu’elle l’a trouvé. 

     On arrive à la maison et le trajet a dissipé tout malaise. On parle même un peu de sa famille, surtout de Nao, qui a l’air de vouer un culte à sa grande sœur. Quant à moi, Hikaru me fascine chaque jour un peu plus et la manière qu’elle a de poser ses chaussures en entrant comme si elle vivait aussi ici me fait battre le cœur un peu plus fort. 
     Je sors de la limonade du frigo pour moi et lui propose un café. Il sera moins bon qu’au coffee shop, mais elle aime trop ça pour refuser l’offre. Dans le ronron de la cafetière, on s’assied autour de la table. 
     — Il n’y a pas eu grand-chose de nouveau depuis mercredi, j’annonce d’emblée. Papa a vérifié le témoignage de  la galeriste, pour lui elle n’est certainement pas dans le coup. Et j’ai demandé, pas de détecteur de poids sur les œuvres, le dispositif aurait dû être installé dans trois semaines. 
     — La coïncidence est assez énorme. 
     Je hoche la tête et me retourne pour lui attraper sa tasse. Elle me sourit en me la prenant précautionneusement des mains et je me rends compte à quel point je suis bien, ici, là, maintenant.
     Chez moi, sans Papa qui va rentrer, avec ma petite amie. 
     Oui, bon, je m’avance un peu, même par rapport à mes propres critères, mais j’ai le sentiment d’être libre comme jamais et tout me paraît faisable en cet instant précis. 
     Je me reprends et continue : 
     — Les indics de Papa guettent le marché noir. Rien n’est apparu pour le moment. Comme si le tableau s’était volatilisé. 
     — Et c’est ça qui fait dire à ton père que c’est le…je me souviens plus le nom, le voleur ? 
     — Le Lémure ? Oui. Parce qu’aucun de ces larcins n’a jamais été retrouvé déjà, que les vols étaient toujours spectaculaires dans la réalisation - il en parle pas comme ça, mais c’est ce que ça veut dire. Quand j’étais petit, je me disais que le Lémure devait être une sorte de Cat’s Eye. 
     — Et il y aussi cette histoire de carte à jouer, rappelle Hikaru après une gorgée de café. 
     — Oui, un valet de coeur. Ça, facile, ça fait référence au Jack of Hearts, le dernier vol du Lémure, après lequel il a totalement disparu. La reproduction est affichée dans l’entrée, dis-je en pointant le poster près de la porte. 
     — Mmmh, fait-elle d’un air songeur. 
     Je la scrute pendant qu’elle réfléchit. Ses prunelles fixent un point dans le vide et elle tapote discrètement l’anse de la tasse avec son pouce. 
     — À quoi tu penses ? 
     — Eh bien… je connais pas les affaires précédentes, mais…est-ce que le Lémure s’est déjà manifesté ? Je veux dire, est-ce qu’il a déjà revendiqué son identité ? La carte, ça pourrait signifier “Regardez, c’est moi, je suis revenu”, mais de ce que j’ai compris, ce voleur a toujours été très discret. Qu’est-ce qui a changé ? 
     Je lui relate la discussion que j’aie eue avec Papa, qu’il pourrait sortir de prison ou quelque chose comme ça, mais même à moi, cela ne me paraît plus crédible. En revanche, j’ai une idée : 
     — Et si on reprenait tout depuis le début ? Qu’on rééxaminait les vols un par un ? 
     — On peut faire ça ? s'étonne Hikaru en arquant ses jolis sourcils. 
     Je hoche la tête, me lève pour attraper un carton dans le placard de l’entrée et explique : 
     — Papa n’arrive tellement pas à lâcher cette affaire qu’on a un double des dossiers depuis des années. 
     Je dépose la boîte sur la table, dans un “pouf” étouffé par la quantité de papier à l’intérieur. Hikaru se lève et dans ses yeux qui, je m’en aperçois maintenant, sont noirs-mais-pas-tout-à-fait, j’ai l’impression d’avoir déterré un coffre au trésor. Je lui confie :
     — C’est drôle, j’aurais jamais pensé partager ça avec qui que ce soit en dehors de mon père. 
     — Pourquoi ça ? 
     — Ben…je pensais que ça intéresserait personne. C’est rien que des vieilleries et des tableaux disparus. Ça me fait plaisir, hein, attention, mais je…tu es sûre que…
     Elle sourit, remonte ses manches et déclare d’emblée : 
     — Sûre ! 
     — Ce sera moins passionnant que les romans, je pense. 
     — Mais ce sera une vraie enquête ! 
     Elle semble authentiquement emballée et cela me plaît. Soudain, elle incline la tête et je devine une légère coloration sur ses joues. 
     — Et puis…c’est…l’occasion de passer un peu de temps tous les deux hors du lycée. 
     Je déglutis difficilement, mon rythme cardiaque fait n’importe quoi et ma respiration devient hasardeuse, mais je tiens bon et sors la pile de dossiers du carton : 
     — Alors, allons-y ! 
     Je me calme un peu et essaie de résumer toute mon enfance de compte-rendus d’enquête : 
     — Le premier vol qu’on attribue au Lémure a eu lieu dans une galerie à Paris en 1995, ça commence à remonter. Vraisemblablement un coup d’essai, très peu de sécurité, surtout comparé à aujourd’hui. Pas une empreinte, les enquêteurs ont supposé qu’il est passé par une grille d’aération et bien évidemment, on n’a jamais retrouvé l’oeuvre. 
     Je sors une photo aux couleurs patinées par les années. Hikaru la regarde quelques secondes et je précise : 
     — À l’époque, elle valait 115 000 francs, ce qui équivaut aujourd’hui à environ 20 000 euros, un peu moins. 
     — Soit à peu près la même valeur que celui dérobé l’autre jour, note Hikaru. 
     J’acquiesce et continue sur ma lancée, photos à l’appui : 
     — Deuxième vol, musée d’art occidental de Tokyo en 1995, quelques mois après la galerie. Le tableau avait été prêté pour une exposition temporaire par un collectionneur anglais. On a vaguement soupçonné une arnaque à l’assurance, mais il a plus tard été prouvé que non. Le vol a été attribué au Lémure pour la netteté de l’exécution, tout comme le suivant en 1998, dans une grande galerie de Washigton aux États-Unis. 
     — Pourquoi tant d’années d’écart ? 
     — Aucune idée, d’autant qu’il ne reparaît que l’année d’après au musée de Vienne, en Autriche, où il dérobe sa seule pièce qui n’est pas contemporaine, un tableau du XIXème. 
     — Estimation ? 
     — Pas mal. On avoisine les…(je tapote sur la calculette de mon téléphone) 80 000 euros. 
     Concentrée, Hikaru consigne tout sur son carnet de dessin, avec cette crispation des muscles de la main et du bras que je remarque à chaque fois. Une fois qu’elle a fini de noter, elle murmure : 
     — Continue. 
     — Ça se corse à partir de là. Après Vienne, Interpol émet un mandat d’arrêt international et les enquêtes se recoupent. Papa est en charge de l’équipe européenne et se coordonne avec Vienne, puis avec les autres victimes des prochains vols entre 2000 et 2003. Le Lémure est hyperactif : les États-unis, Pékin, Paris,… Des œuvres de toutes les origines, de toutes les époques. Impossible de retrouver un lien, à part la disparition soudaine et sans traces. 
     — Même avec les techniques d’enquête qui évoluent ? demande Hikaru fort à propos. 
     — De ce que m’a raconté Papa, le Lémure à lui seul est à l’origine de nombreuses évolutions dans le domaine. Ils ont cherché des cheveux, des fibres, des empreintes, mais rien. Ce type est un fantôme. Il déjoue tous les systèmes de sécurité, personne ne sait à quoi il ressemble. Pour finir, après le Jack of Hearts, plus personne n’en a entendu parler. 
     Dans un coin de feuille, Hikaru dessine une silhouette floue et sans visage. Enfin, elle soupire et fronce les sourcils : 
     — Quelle était la valeur des bien volés ? 
     — Ça dépend. Des fois pas grand-chose, des fois plusieurs centaines de milliers. 
     Elle passe la main dans ses cheveux 
     — Tu sais à quoi ça me fait penser ? À un caprice. 
     — Un caprice ? 
     — Oui. On n’a jamais rien retrouvé, c’est donc qu’il les garde, ou les revends à quelqu’un qui les garde. Donc c’est un caprice : il vole ce qui lui fait envie, point. Peu importe la valeur. Ça lui plaît, il les veut, il est en mesure de les prendre. 
     Ce qu’elle dit a du sens. Je ne me souviens plus où je l’ai lu, mais l’un des experts avait également émis cette hypothèse. 
     Hikaru avance sa main vers la mienne et s’empare d’un dossier de 2002. 
     — On ne pourra certainement pas faire mieux que les enquêteurs, mais tu piques ma curiosité. Tu connais cette affaire mieux que moi, je pensais dresser une frise chronologique, qu’est-ce que tu en penses ? 
     J’approuve et on passe une bonne partie de l’après-midi dessus. La salon sent le café, la brioche et ce parfum de douceur qui émane de la peau même d’Hikaru. 
     Jamais je n’ai autant regardé les bras d’une fille. 
     On ne peut pas récupérer les photos des dossiers de Papa, alors Hikaru se met en tête de dessiner des esquisses des tableaux volés au-dessus des dates, pour plus d’impact visuel. 
     — Tu es vraiment douée, c’est dingue ! 
     — Je ne sais pas… J’ai toujours dessiné, j’ai du mal à me rendre compte, maintenant. Plus tard, je voudrais travailler dans l’animation, je te l’ai peut-être pas dit. Tout le monde me dit que mes dessins sont beaux, et pleins de vie et tout, mais…
     — Quoi ? 
     Elle lève le nez de la feuille et se tourne vers moi :
     — Tu sais, ce sentiment que les gens reconnaissent ton travail alors que pour toi, c’est seulement bien ou acceptable ? Que tu acceptes le compliment sans trop y croire, parce qu’il y a un truc que t’arrives jamais à faire ?
     Sans le savoir, Hikaru touche un point sensible. Quelque chose dont je ne parle jamais, à personne. Et là, comme tombée du ciel, elle met le doigt dessus. Est-ce que pourrais…?
     Un peu de courage, merde. 
     Je hoche la tête et pars dans ma chambre. 
     — Mimi ? 
     Je reviens avec un de mes albums photo et lui pose à côté d’elle sur la table. 
     — Ouais, je connais ça.
     Perplexe, elle ouvre et tourne lentement les pages et observe avec attention chacun des clichés. 
      Je me demande combien de temps elle va mettre avant de s’en apercevoir. 
     Elle rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. La coupe droite de sa chemise noire rehausse la couleur de sa peau et souligne la finesse de sa taille. Dans ses moments de concentration, elle affiche cette expression impassible où elle se retranche en elle et ne vois plus rien d’autre que ce sur quoi elle focalise son attention. 
     Heureusement, sinon je me serais vite fait griller. 
     Soudain, elle a un mouvement de recul, puis revient en arrière dans les pages. Ça y est. 
     — Il n’y a personne sur tes photos, souffle-t-elle. Elles sont très réussies, mais…
     — Mais il n’y a personne. Je suis nul pour les portraits et je n’ai jamais envie d’en faire. 
     J’hésite, puis ajoute : 
     — Je suppose que c’est pas grave, mais voilà. Je suis pas très à l’aise avec le sujet. 
     Mais je suis à l’aise avec elle. 
     Hikaru rit un peu : 
     — On est deux exemples parfait du syndrome de l’imposteur, je crois. 
     J’espère qu’elle ne le ressent pas, mais j’ai une envie folle de la prendre dans mes bras. En tout bien tout honneur, simplement parce que je suis bien et que, pour une fois, je me sens beaucoup moins isolé avec mes photos d’immeubles fissurés et de fenêtres condamnées. 
     — Je vais devoir y aller, soupire-t-elle. 
     Elle enfile sa veste et me tends la frise chronologique qu’on a presque achevée. 
     — Garde-la. Moi, j’ai tous les dossiers à disposition. 
     Et je ne veux pas que Papa tombe dessus, mais c’est une autre histoire. 
     Elle remet ses chaussures et une fois sur le pas de la porte, elle rajuste son sac et articule, un peu mal à l’aise : 
     — Merci pour cet après-midi, Mimi, c’était vraiment cool de partager…tout ça avec toi. Il faudra que…qu’on se refasse ça. Enfin si tu veux. 
     — Carrément. 
     Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Hikaru esquisse un pas vers moi, puis se ravise et se retourne pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur. 
     — À lundi, Mimi ! lance-t-elle avec un geste de la main. 
     Les portes métalliques se sont depuis longtemps refermées sur elle que je suis encore en chaussettes sur mon paillasson, à sourire comme un débile. 

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Flammy
Posté le 01/01/2023
Coucou !

Ca faisait très (trop) longtemps que je n'avais pas suivi cette histoire, et ça me fait très plaisir de m'y remettre ^^ Surtout que j'avais un peu peur d'avoir oublié, mais tout est revenu et s'est remis en place très naturellement !

Même si on ne la voit pas longtemps dans ce chapitre, je trouve la relation entre Mimi et son père très touchante. Et j'aime beaucoup comment son père s'inquiète et le taquine gentiment à la fois ='D

La famille d'Hikaru a l'air très haute en couleurs et sympa. Bon, Hikaru est beaucoup plus en retrait que les autres, mais heureusement d'un sens que ces parents sont ouverts, sinon ça aurait été la très grande gênance d'arriver en avance pour ce pauvre Mimi ^^"

Sinon, j'aime beaucoup comment la relation entre Mimi et Hikaru avance tranquillement. Mimi admet de plus en plus que oui, il est intéressé, se projette déjà, lui fait confiance, lui trouve plus de points positifs, et Hikaru n'est pas insensible non plus j'ai l'impression, même si c'est plus en retenu ^^

Je reviens vite pour lire la suite, ça donne très envie <3
Gabhany
Posté le 01/09/2021
Hello Mary !
Quel plaisir de retrouver le Jack of Hearts ! Sincèrement, moi non plus je n'ai pas arrêté de sourire bêtement derrière mon écran <3 ces deux-là sont tellement adorablement choupinous =D Après comme Mbu je trouve l'intérêt de Hikaru un peu suspect et le mystère autour d'elle s'épaissit !
Petit coquille à "Et là, comme tombée du ciel, elle met le doigt dessus. Est-ce que pourrais ..." il manque un mot je pense ^^
Je lirai la suite très vite !
Mary
Posté le 01/09/2021
Hello !

Et ça me fait plaisir de t'y retrouver !

Oui, Hikaru est....Hikaru, je n'ai pas grand chose à dire de plus 😁 il va falloir attendre encore un tout petit peu avant de la cerner à 100%.

Merci pour la coquille et à très vite !
Palmyyre
Posté le 10/08/2021
Bonjour Mary et bon retour sur PA !
C'est un plaisir de retrouver ta plume, toujours aussi agréable et fluide, je me suis replongée dans ton histoire avec une facilité déconcertante ^^'. J'ai profité de la publication de ce nouveau chapitre pour relire les précédents et je m'attache encore une fois très rapidement aux personnages, je suis curieuse de voir leurs relations et l'intrigue évoluer (et Mimi est vraiment trop mimi).
Ce n'est pas un commentaire particulièrement constructif et pertinent mais je voulais t'exprimer ma joie de te lire à nouveau ^^. Bon courage pour la suite !
Mary
Posté le 10/08/2021
Oh la la Palmyyre ça me fait teeeeellement plaisir <3 J'avais si peur en postant ce chapitre d'avoir perdu le coup de main pour l'ambiance et les persos, ça me rassure beaucoup :)
À bientôt pour la suite et merci de ton retour ! :3
Vous lisez