Chapitre 5 – Le double-talent

Par Cerise

Au poste de pilotage, Philidor babillait. Devant eux s’étalaient de vastes étendues dans un camaïeu de verts. À l’infini s’étiraient des forêts, ici de résineux, un peu plus tôt de feuillus, avec un seul point commun : une souveraineté inégalée sur toute terre émergée. Zigzaguant au travers, des cours d’eau fragmentaient le paysage et changeaient les courants, faisant frémir le dirigeable. Çà et là, de modestes bourgs s’égrenaient le long des rivières, construits dans leurs méandres, petites perles brunes sur un trop long collier d’argent.

À intervalle régulier des tours-sentinelles, reconnaissables à leur hauteur incomparable, et leur plateforme panoramique, s’organisaient en un maillage serré. Les villes de plus grande importance envahissaient tout l’espace disponible des rares lacs, et sur leurs rives on apercevait le chantier permanent de lutte contre la forêt permettant de gagner, pour quelques années, un ou deux arpents de terre constructible. Victoire éphémère sur le végétal, qui reprendrait ses droits dès lors qu’on aura le dos tourné.

Dans le lointain, d’étranges petits nuages triangulaires flottant dans le ciel bleu s’étaient mués en cimes enneigées, et semblaient marquer le cap. Le vent soufflait plus fort à cette altitude, mais le jeune pilote ne paraissait pas désarçonné. Il interrogea Hugo :

– Donc tu n’es pas un sans-talent, j’ai bien raison ? Tu es un tactile, c’est ça ?

– Oui. Enfin, je crois.

Hugo n’avait pas envie de discuter. Il n’aurait pas dû se trouver là. Mais Philidor agissait comme si rien de cela n’avait d’importance, et qui sait ? Peut-être qu’arrivés à Lämird il pourrait s’assurer qu’il rentre sans encombre ?

Sa réponse laconique ne freina pas l’enthousiasme de Philidor :

– Alors que tes parents sont de deux talents différents ? Tu aurais dû naître sans-talent !

– Ma mère est une otique, et mon père un tactile. En fait...

Hugo hésitait. Qu’est-ce que Philidor savait exactement ? S’il avait appris qu’il n’était pas un sans-talent, il aurait dû tout savoir ! C’était peut-être le cas. Perdu pour perdu… Il se jeta à l’eau :

– Pour tout dire, je suis un tactile, comme mon père. J’en suis sûr, j’ai vu les autres travailler, parler de leur talent, et c’est pareil pour moi. Dès que je touche quelque chose, si je me concentre...

Disant cela, il ferma à demi les yeux, et fit glisser ses doigts sur le tableau de bord. Il s’abîma un peu en lui même, dans ses sensations. Il hésitait toujours à poursuivre, il en voulait à Philidor, et en même temps, il n’avait que rarement l’occasion d’évoquer son talent avec qui que ce soi.

Philidor le pressa :

– Et donc ?

Il sortit de sa rêverie :

– Et donc je ressens tout. Comment les grains de matières sont agencés. Les anneaux du bois. Le métal, s’il est bien uni, ou avec une faiblesse. Tout.

Il se redressa tout à fait, et se sentit tour à tour gêné et satisfait. Philidor le regardait, yeux écarquillés, complètement tourné vers lui. Hugo continua :

– Mais je crois aussi que... que je fais partie des otiques. Si je veux, j’entends le métal chanter, j’entends discuter des gens tellement loin que je ne les vois presque pas, j’entends... tout. Je t’ai entendu marmonner, tout à l’heure, à l’atelier, aussi bien que si tu parlais dans mon oreille. J’ai plus de mal avec ça, car je ne connais pas beaucoup d’otique. Juste ma mère en fait. Je ne comprends pas bien comment ça fonctionne. Mais je crois que je suis comme elle. Et donc que j’ai deux talents. Alors que ce n’est pas possible, je ne devrais même pas en avoir un seul !

Sa longue tirade le laissa comme essoufflé. Il n’avait jamais parlé de cela à quiconque en dehors de ses parents, et Philidor, sentant peut-être la solennité du moment, s’était tu. Pour la première fois, il semblait réfléchir intensément à ce qu’il allait dire. Hugo regrettait presque de s’être ainsi ouvert. Au fils du Régent, en plus ! Il cherchait en vain comment faire machine arrière, lorsque Philidor se confia à son tour :

– Chez les voyants, tu ne le sais peut-être pas, mais notre talent se développe différemment. C’est un peu bizarre, mais depuis longtemps, certains mariages sont, disons, arrangés. En fonction des talents des deux parents. Afin de faire émerger quelque chose de nouveau, quelque chose de plus fort chez les enfants.

Hugo ouvrait grand ses oreilles. La classe des voyants, la classe dirigeante, demeurait aussi secrète dans ses agissements internes qu’elle se voulait éclatante pour gouverner les autres.

– Ma mère, poursuivit Philidor, n’est pas devenue Régente à cause d’une belle histoire d’amour. Mais juste parce que quelque chose, une nouvelle forme du talent, émergeait chez elle. Et elle me l’a transmis. Pour simplifier, disons que je vois ce qui, peut-être, va se passer. Des personnes que je vais rencontrer, des choses que je dois faire. Et si je le sais avant que ça arrive, je peux choisir : soit l’anticiper, soit l’éviter. C’est loin d’être au point, hein ! ajouta-t-il précipitamment. Mais j’y travaille.

Le ballon avançait calmement, une bourrasque le faisait de temps à autre remuer, mais bien vite il reprenait son cap. Philidor se taisait à nouveau, et Hugo attendait, plus impatient qu’il ne voulût bien l’admettre, qu’il poursuive. Il avait déjà aperçu des voyants, mais il n’en avait jamais rencontré. Et le premier avec qui il avait l’occasion de discuter semblait bien décidé à lui raconter des secrets qu’il n’avait jamais imaginés !

– Avec ma sœur, Onésime, continua Philidor, on a plus ou moins le même talent. Mais on ne voit pas la même chose : moi, je vois des doubles-talents, pleins ! Je t’avais déjà vu, je crois, il y a longtemps, mais c’était avant que je ne mette tout ça par écrit. Pour d’autres, c’est plus récent, ces dernières semaines certains sont venus envahir mes visions avec tant de force que j’ai l’impression de les connaître !

Hugo ne comprenait pas bien :

– Tu veux dire que tu m’as… vu ? Et qu’il y en a d’autres comme moi ? D’autres qui ont deux talents ?

Philidor rit, de son rire joyeux :

– Oui, plein ! Bon, d’accord, dans la majorité des cas, quand deux parents de talents différents ont un enfant, il se retrouve sans-talent. Quasiment tout le temps d’ailleurs. Mais quand même ! Parfois, comme toi, il hérite des deux ! Pour tout dire, tu es le premier que je croise. Mais j’en ai vu d’autres dans mes visions ! Et de plus en plus ! Ils font partie de mon futur. Alors j’ai décidé d’aller à leur rencontre.

Hugo se tortilla sur le siège à côté de Philidor. Il avait chaud, il avait froid, il avait le sentiment libérateur qu’un poids lourd, qu’il portait depuis longtemps, venait de se volatiliser. Il n’était donc pas seul ! D’autres existaient comme lui, d’autres que Philidor avait vus, d’autres qu’il allait peut-être rencontrer ! L’horizon lui parut soudain plus clair, plus lumineux, il oubliait l’atelier déjà loin, et sa voix se précipita lorsqu’il demanda :

– Combien ? Et comment c’est possible d’avoir les deux talents de ses parents ? Comment font les autres, ils le cachent, comme moi ? Et...

– Attends, doucement, doucement... Alors, combien, je ne sais pas. J’en ai compté une vingtaine, peut-être plus, mais pour la plupart je ne les ai aperçus qu’une fois. Il n’y a que celle qu’on doit retrouver que j’ai tellement vue que j’ai l’impression de l’avoir déjà vraiment rencontré. Et comment c’est possible, et bien je ne sais pas... En fait je me demande si... après tout, rien ne nous dit qu’il n’y en a pas depuis longtemps, des doubles talents ? Mais qu’ils se cachent, comme toi ?

Hugo se montrait sceptique. Philidor n’avait pas l’air convaincu par sa propre explication, et semblait omettre quelque chose. Pourtant, il n’avait pas tort : la première réaction de ses parents, à l’annonce de son double talent, avait été de le cacher. Pourquoi d’autres n’auraient pas fait de même ? Il poursuivit, hésitant à poser la question qui ne cessait de tourner dans sa tête :

– Et pourquoi tu crois que moi ?... Pourquoi moi, j’ai hérité des deux ?

– Alors ça, lui répondit Philidor, aucune idée ! Mais c’est plutôt mieux d’en avoir deux que pas du tout, non ?

Malgré le ton joyeux de Philidor, Hugo n’en était pas convaincu. Mieux, vraiment, d’être une bizarrerie incompréhensible, plutôt que ce qu’il aurait dû être, un sans-talent ? Mieux de ne pas pouvoir correctement les exploiter, ses talents, et devoir les cacher, plutôt de devoir simplement apprendre à faire sans ? Il en doutait, mais son interlocuteur avait peu de chance de le comprendre. Incapable de relancer la conversation malgré ses nombreuses questions, Hugo retomba dans un mutisme qui ne freina aucunement le monologue chantant de Philidor.

Le vol s’était poursuivi sur le même ton durant plusieurs heures. Les montagnes, initialement minuscules, révélaient maintenant leur formidable ampleur. Leurs canines blanches plantées dans des gencives anthracite occupaient tout l’espace. Désormais muet, le jeune pilote se concentrait, attentif à contourner l’obstacle par une vallée plus large. Depuis longtemps déjà, Hugo suivait du bout de ses doigts posés sur le tableau de bord les manœuvres qu’il le voyait effectuer. Le ballon bondissait régulièrement dans le vent qui avait forci à cette altitude, et l’apprenti sentait de temps à autre le déjeuner tiré un peu plus tôt du sac de son compagnon acidifier sa gorge.

Il doutait que Philidor pût maintenir longtemps l’aéronef bien stable. Il n’était pas un expert en pilotage, mais ses connaissances théoriques, glanées au détour des conversations des plus expérimentés que lui, lui garantissaient qu’un ballon de cette taille ne s’écartait jamais beaucoup des villes. Alors, traverser une chaîne de montagnes !

Mais Philidor, lui, y croyait, et il puisa dans cette confiance un peu d’espoir. Déjà la vallée s’ouvrait, révélant derrière un pan de falaise un bourg minuscule lové au pied d’un escarpement. Plus loin, le relief s’estompait, et les étendues vertes moutonnaient puis s’aplanissaient.

– Regarde, là, en bas, c’est un village de mineurs ! Je n’en avais jamais vu... Là, la carrière, et là les wagons de minerai !

Philidor se pencha pour mieux voir, et avec lui le gouvernail. L’aéronef sembla plonger un bref instant, et Hugo perdit immédiatement le peu de conviction qu’il avait acquis. D’instinct, il fondit pour redresser le cap, mais il trébucha, et sans le vouloir accrocha une manette.

Il roula au sol tandis que le ballon chutait brusquement. Philidor pestait, ne trouvait pas la commande, et se mit à appuyer frénétiquement sur plusieurs boutons. Hugo, mi rampant mi-à genoux, revint vers l’avant. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il vit, juste sous eux, l’immense forêt de conifères défiler bien trop vite et bien trop près. Ses mains sur la carlingue lui renvoyaient les stridences alarmées des rouages malmenés par Philidor, et cela l’affola encore plus. Plus de douce harmonie, de tendres notes, plus que l’appel déchirant du métal contre le métal.

Il sentit le premier frôlement d’une cime boisée, plus haute que les autres, contre la carlingue. Passa une seconde, parfaite, durant laquelle il crut avoir rêvé.

Puis, brusquement, ce fut le chaos. La nacelle glissa à la surface de la forêt, et ses mille doigts invisibles et avides tentèrent par tous les moyens de s’accrocher à la carlingue. Ils raclèrent leurs ongles contre le métal, s’empêtrèrent dans les engrenages, s’insinuèrent entre les pales. Hugo sentit s’arracher les gouvernails, les hélices, avant de se rouler en boule, la tête dans les mains, les oreilles dans les bras, tentant par tous les moyens de se soustraire à ses sens affolés. De l’autre côté, un hublot explosa, projetant dans l’habitacle une pluie d’éclats de verre et d’aiguilles de sapin. Il se cogna une fois, deux fois, le genou puis la tête, et une secousse, encore plus forte, le fit cahoter au sol et buter contre Philidor, roulé en chien de fusil sous son siège. Il tenta de lui dire quelque chose, mais le vacarme couvrait sa voix, et un ultime soubresaut coupa pour de bon ses paroles.

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peneplop
Posté le 17/04/2020
Coucou ! De chouettes découvertes dans ce chapitre :) Cette particularité d'avoir un double talent est vraiment intrigante. Voilà que les destins des deux garçons se mêlent pour de bon ! C'était aussi un chapitre d'action (avec la chute du ballon) que j'ai trouvé très bien mené. Tout est bien équilibré. Je suis toujours conquise !
Gwenifaere
Posté le 12/02/2020
Oooh ça s'emballe tout ça ! Impeccable ces explications, pile au moment où je commençais à me dire que ça manquait un peu. En plus ça permet d'en apprendre un peu plus sur Philidor, génial.

Par rapport à mon commentaire du chapitre précédent sur la temporalité, je me disais : peut-être que mettre une sorte de sous-titre avec quelque chose du style "deux jours plus tôt" permettrait de cadrer un peu mieux, et donc le lecteur serait moins désarçonné ?

En tout cas, comme tu peux le voir je continue ma lecture - et avec plaisir ;)
Cerise
Posté le 14/02/2020
Tant mieux si tu te plaît par ici! Oui, il faudra que je réfléchisse à cette histoire de temporalité, car j'y tiens, mais il faut que ça soit fluide. Merci pour tes suggestions en tout cas, et bonne suite de lecture!
respoumpi
Posté le 22/11/2019
Coucou Cerise,
J'ai repris la lecture de Talents avec grand plaisir. Tu sais créer une ambiance et tes dialogues sonnent toujours justes. Et avec ce chapitre, il est certain qu'on va avoir droit à des rebondissements. A très bientôt. La bise
Cerise
Posté le 28/12/2019
Coucou! Plus d'un mois pour répondre à ce commentaire... shame on me! Mais comme je sors doucement de mon hibernation je réponds quand même!
Merci pour ton gentil commentaire! Oui, les rebondissements arrivent. Mes personnages ne vont plus avoir beaucoup d'occasion de se poser! à suivre ;)
la bise
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