Chapitre 5 - L'Art de la navigation

Notes de l’auteur : Chapitre mis à jour le 22/04

 

Les conditions de travail sur le Nerriah me rendaient maussade. Quand je vivais dehors, j'aurais tout donné pour trouver un abri et, maintenant que je me trouvais en permanence enfermée dans la coque d'un navire pirate, je n'avais qu'un seul désir : ressentir de nouveau le vent me mordre le visage.

Isiah, au milieu de notre cinquième journée en mer, le remarqua. C'est pourquoi il m'envoya lessiver le pont, en m'ordonnant de ne surtout pas déranger les autres.

« La mer est agitée et le vent ne cesse de changer de direction. Nos gars doivent rester concentrés pour garder le cap ! » m'avait-il expliqué avant de me faire monter.

Armée d'un seau et d'une serpillière à l'odeur plus que douteuse, je montai sur le pont d'artillerie. Alors qu'un marin courait pour rejoindre le mat d'artimon, il me percuta de plein fouet quand j'atteignis le sommet des escaliers.

« Hors de mon chemin, morveux ! » aboya-t-il.

Le pirate ne s'attarda pas : il rejoignit son poste sans m'accorder davantage d'attention. Cela ne l'empêcha pas de me lancer un regard agressif. Mais moi, j'étais davantage effrayée par son visage que par ses menaces. Ses traits se révélaient complètement déformés, comme s'il avait reçu une ancre de plusieurs tonnes en pleine figure. Il avait perdu toutes ses dents, et sa bouche fendait la partie inférieure de sa face. Un bonnet miteux recouvrait son crâne dégarni et il portait un œil de verre. Il ressemblait exactement à un loup de mer, ses drôles de poissons à grande bouche qu'on exposait sur les étals de Londres, les yeux complètement vitreux.

Mais je n'avais pas le temps de m'attarder sur ce genre de détail. Je me mis donc au travail : je fis descendre mon seau vide, à l'aide d'une corde, le long de la coque, pour le plonger dans la mer. Après l'avoir remonté, je trempai dedans mon hideuse serpillière, l'essorai et commençai à frotter énergiquement le parquet du pont d'artillerie. Je sais ce que tu penses, gamine : ce jour-là, autant dire que je n'ai rien lavé du tout. Mais tu sais, l'eau douce est rare sur une frégate, donc hors de question de la gaspiller en nettoyage !

Le Nerriah tanguait tellement que j'avais du mal à garder mon équilibre pendant mon travail. Mon seau se renversa plusieurs fois et je dus le remplir à maintes reprises. Mais tout cela n'était rien comparé au plaisir que je ressentis à me trouver là, sur le pont, au cœur de l'action, à observer les pirates s'affairer dans tous les sens pour maintenir le cap. Le capitaine Forbes était à la barre, le regard rivé sur l'horizon malgré le remous agité des vagues. Le temps n'était pas au beau fixe : s'il ne pleuvait pas, le ciel et la mer martelaient le rafiot de vent et de grisaille. Déterminé, Ferguson aboyait des ordres depuis son poste, prenant en main la totalité de la navigation. Et moi, une fois mon travail terminé, je m'accrochai au bastingage pour assister au spectacle. Une étincelle d'excitation s'embrasa au plus profond de moi. Le vent, la mer, les hommes, les voiles... c'était tout un univers qui s'ouvrait à moi, un monde que je n'aurais encore jamais cru connaître quelques jours auparavant. Hier enfant des rues, aujourd'hui matelot sur un navire pirate, et demain l'inconnu.

Soudain, dans mon dos, une voix me surprit :

« Impressionnant, hein ? »

Je fis volte-face et découvrit La Guigne, adossé juste derrière moi sur la rambarde, une flasque à la main. Il porta le goulot à sa bouche et but cul sec, ce qui lui tira une grimace. Il rangea ensuite son eau de vie dans son veston puis s'approcha de moi. Son apparence me répugnait toujours autant, si bien que je reculai d'un pas, instinctivement. Mais le second n'y prêta aucune attention.

« Je connais bien ce regard, j'avais le même la première fois que j'ai embarqué, déclara-t-il. Voir des marins manœuvrer, c'est toujours impressionnant. Mais si tu veux mon avis, le spectacle est encore plus spectaculaire avec un équipage pirate. Dans la marine et à bord des navires marchands, les équipages ont tous le même style : ils manœuvrent les voiles avec précision, ils répètent toujours les même gestes, au millimètre près… Une vraie partition musicale ! Mais sur un vaisseau pirate, chaque marin se laisse emporter par sa propre inspiration. Y a des ordres précis à suivre, bien sûr, sinon naviguer serait impossible. Mais ils apportent tous leurs petites touches personnelles, comme le feraient des peintres sur un même tableau. La mer, c'est de l'art, Adrian ! »

Tandis qu'il parlait, ma peur se transforma en curiosité. Vois-tu, gamine, le second de Ferguson, c'était pas un type comme les autres, et pas seulement à cause de son apparence. Si Sawney Bean incarnait les monstres des contes, La Guigne, lui, était un sorcier. Il connaissait si bien la mer qu'il pouvait prédire les tempêtes et les accalmies des jours à l'avance. Est-ce sa bosse qui lui procurait de tel pouvoir ? Je ne peux pas te l'affirmer mais, en tout cas, c'est ce que murmuraient les hommes.

À cet instant, je me surpris à boire ses paroles. J'adhérais complètement à son discours, pour sûr ! Après tout, jamais la vie dehors ne m'avait paru aussi palpitante que sur le pont du Nerriah. Il est difficile de naviguer, n'importe quel imbécile pouvait s'en rendre compte. Mais derrière l'effort se trouvait un rêve qui illuminait le regard de tous les pirates. Ce rêve, c'était la liberté d'aller et venir, indépendant, sans dépendre d'aucune couronne. Cet équipage n'était ni anglais, ni espagnol, ni esclave. C'était des apatrides libres avec pour seul foyer cette coquille de noix qui dansait sur les flots.

« Vous croyez que je pourrais apprendre ? »

J'avais lâché ça subitement, sans réfléchir, emportée par l'énergie qui circulait autour de nous. Les lèvres pincées, je ne pus empêcher un autre mouvement de recul quand le bossu se mit à scruter mon visage. Sa tête difforme était si proche de la mienne que je pus constater toute la monstruosité que lui procurait sa balafre, qui traversait tout son côté gauche. Il fronça les sourcils, laissant apparaître un creux au milieu de son front.

« Ça dépend. T'es pas bien épais, je sais pas si tu supporterais ce travail. M'enfin, je suppose que je risque pas grand-chose à t'expliquer comment ça marche. »

Le marin me prit par le bras et m'entraîna à l'arrière du navire. Nous grimpâmes sur la dunette, le pont surélevé où se trouvait le capitaine Forbes à la barre. De là, nous avions une vue d'ensemble sur le pont inférieur. Nous nous postâmes juste à côté du capitaine, qui ne fit pas attention à nous, trop occupé à maintenir le cap.

« Une frégate possède trois mâts, commença La Guigne. Celui qui est juste derrière nous, c'est le mât d'artimon, au centre, le grand mât, et à l'avant, le mât de misaine. C'est eux qui portent les voiles, ils sont donc indispensables. Quand on en perd un dans une tempête, il est très difficile de continuer à naviguer. Devant, t'as le beaupré, qui permet d'avoir trois voiles supplémentaires : le foc, le petit foc et la trinquette. Ce sont des voiles triangulaires très utile lorsque le vent vient sur le côté. Sur les autres mâts, comme tu peux le voir, ce sont des voiles carrés. Elles ne sont pas très maniables avec l'orientation du vent d'aujourd'hui, c'est pour ça qu'on galère à maintenir notre direction. Mais dans d'autres circonstances elles nous apportent beaucoup de vitesse, notamment quand le vent vient de l'arrière. Tu me suis ? »

Le bossu fit un mouvement d'arrière en avant avec ses bras pour imiter le sens du vent, de manière à ce que je puisse imaginer ce que cela donnerait sur les grandes voiles carrées des trois mâts.

« Qu'est-ce qui se passe si le vent vient de l'avant, vraiment de face ?

— Le navire n'avance plus. Dans ce cas, il faut rentrer les voiles, sinon elles risquent de se déchirer. Comme tu le vois, des cordes permettent de les manœuvrer, ainsi que les armatures des mâts. Chaque grande voile carrée est maintenue par une sorte de poutre horizontale qu'on appelle ris. On peut changer leur orientation selon la direction du vent. Comme tu vois, les ris du grand mât sont de travers, pour prendre le vent. Des marins sont chargés de monter sur les ris pour replier les voiles avec des ficelles solides si besoin. Ce sont eux aussi qui s'occupent de manipulation des voiles et de leur entretient. On les appelle des gabiers.

— Et les autres marins, ils servent à quoi ?

— Ceux que tu vois faire des signes, là-bas, ce sont des timoniers. Leurs signaux permettent de transmettre les informations de navigations. Avec eux, on évite les incohérences de manoeuvre. Pour le reste, c'est de la hiérarchie. Au-dessus d'eux, c'est le contre-maître. Sur le Nerriah, on en a trois, qui dirigent chacun sept gabiers. Au-dessus d'eux, il y a moi, le bosco, et au-dessus de moi, il y a le capitaine. Enfin, y a Isiah, notre cuisto, Garnett, notre chirurgien, et toi. Avant, on avait aussi un charpentier, mais il est mort quand on a sauvé le capitaine.

— Et comment ça se passe, lorsque que vous attaquez un navire ? »

La Guigne s'esclaffa. Le rire qui sortit de sa bouche se révéla particulièrement sinistre.

« Ça, mon gars, tu le sauras bien assez tôt, si tu restes avec nous. Mais t'inquiète pas, il n'y aura pas d'abordage pendant ce voyage, le gréement est trop abîmé et nous manquons de poudre pour les canons. Tout ce que je peux te dire, c'est que le capitaine Forbes et moi sommes les seuls à diriger les opérations lors d'un abordage. Tous les autres doivent suivre nos ordres, sinon c'est le massacre assuré. Ce n'est pas parce que t'es pirate, que tu sais te battre et naviguer, que t'es apte à diriger un abordage. Pour cela, il faut des notions militaires solides, qui ne s'acquiert qu'avec une expérience particulière. »

Je hochai la tête et restai muette un moment.

Vois-tu, gamine, je sentais soudain naître en moi une vocation. La mer, la navigation, la vie de pirate, c'était tout ce que je cherchais, tous ce qui me manquait pour quitter l'errance perpétuelle de mes jeunes années. Plus je réfléchissais à tout cela, plus mon désir de rester à bord du Nerriah persistait. La Guigne, Isiah, Ferguson Forbes... À cet instant, tous ces visages nouveaux me procurèrent de nouvelles inspirations.

Le bossu ne m'effrayait plus. De sorcier mystérieux et effrayant, il devint dans mon esprit un homme de confiance, presque un guide inattendu. Plus je l'observais, plus sa passion pour la navigation me contaminait. Je me demandais bien comment le capitaine avait pu s'allier à un marin comme lui, qui entretenait avec la mer un lien singulièrement spirituel. J'ignore pourquoi, mais à cet instant, je désirais ardemment me confier à lui.

Je me tournai vers Ferguson, pour voir s'il nous regardait. Mais il ne nous prêtait aucune attention, ce qui arrangea mes affaires. Je dirigeai de nouveau mon attention vers le bosco et me penchai légèrement vers lui.

« Pour que je reste, lui murmurai-je, le capitaine veut que je me rende utile. Mais je doute qu'il entendait par là faire la cuisine et lessiver le pont... Que dois-je faire pour qu'il décide de me garder ?

— Si je le savais, crois-moi que je te le dirais ! Mais il ne m'a pas confié ses intentions te concernant. En fait, je ne l'ai jamais vu aussi bien garder son opinion sur quelqu'un. D'habitude, c'est plutôt le genre à juger très rapidement. Il ne m'a même pas expliquer pourquoi il t'avait embarqué. »

Ferguson, toujours derrière la barre, nous interrompit brusquement :

« La Guigne !

— Oui, capitaine ?

— Le vent est en train de tourner, cessez vos bavardages et allez diriger les hommes, nous passons en petit largue. »

Le bosco s’exécuta dès que ces ordres furent formulés. Il m'adressa un dernier regard, cette fois sans méfiance ni hostilité. Au contraire, ses prunelles exprimaient de l'encouragement. Il partit sans un mot, m'abandonnant sur place.

Moi aussi je devais me remettre au travail. Isiah devait se demander ce que je fichais pour rester sur le pont aussi longtemps !

Mais alors que je m'apprêtais à redescendre, la voix du capitaine s'éleva de nouveau.

« Adrian ! »

Je me retournai vers lui. Il me fit signe d'approcher. L'une de ses grandes mains lâcha la barre et alla s'introduire dans son manteau. Elle extirpa alors une petite sacoche, accrochée à une ceinture. Je la reconnus tout de suite : elle contenait ma fronde et mes dernières munitions.

« Tu pourrais avoir besoin de ça. »

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JeannieC.
Posté le 28/05/2022
Hey !
Super chapitre encore une fois, on plonge dans la vie quotidienne sur la "Nerriah" et on continue de faire connaissance avec l'équipage =D J'ai appris pas mal de choses, c'est très chouette, et ça passe avec beaucoup de naturel au fil du dialogue qui se tisse.
Deux petites suggestions :
>> "pour trouver un abri et, maintenant que je me trouvais en permanence enfermée" redite sur "trouver". Pourquoi pas "déniché un abri" ou quelque chose du genre ?
>> "le spectacle est encore plus spectaculaire avec un équipage pirate." La répétition est voulue ? Si oui je me demande si ça ne vaudrait pas le coup de faire genre petit effet comique avec trois petits points, comme s'il cherchait comment bien le dire et en fait... non xD "le spectacle est encore plus... spectaculaire"
Autrement j'ai beaucoup apprécié le portrait de La Guigne, son côté gueule cassée. Et les réactions de Saoirse qui passe outre ses peurs premières pour se montrer curieuse et tisser ses liens.
Maintenant j'avoue, on a qu'une envie, c'est de voir un abordage xD
Toujours un plaisir ! A une prochaine =)
M. de Mont-Tombe
Posté le 31/05/2022
Hey ! Alors la redite sur spectaculaire n'était pas voulu du tout. x') Mais ton idée est très bonne, je pense que je vais l'intégrer. :D Il va falloir attendre encore quelques chapitres avant le premier véritable abordage, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de rebondissements avant ça. Merci de me lire et à bientôt ! :D
sifriane
Posté le 14/04/2022
Re,
Très bon chapitre, j'ai appris pleins de choses. Encore un personnage intéressant ce le bosco. Ici, tu as bien dosé les informations.
Je suis d'accord avec le commentaire de Maanu, l'interaction avec la jeune (dont j'ai aussi oublié le nom) est intéressante, ça apporte du dynamisme, tu devrais peut-être envisager de la faire interagir encore plus en la faisant participer, poser des questions par exemple

coquilles : morde au lieu de mordre au début,
une vrai (e) partition
Surtout, t'en fais pas pour les coquilles c'est complètement normal, et tu en as peu.
A bientôt ;)
M. de Mont-Tombe
Posté le 15/04/2022
Re ! Merci pour les coquilles, il m'est parfois difficile de les repérer. :) Les interactions entre les personnages rejoignent les problèmes d'efficacité (savoir si un chapitre est utile ou non, savoir si une narration peut être remplacé par un dialogue pour plus de dynamisme etc) et je suis encore en apprentissage dessus. Donc merci de me le souligner ! Maintenant que j'écris la deuxième partie, qui est moins dans l'exposition, je vois bien la différence. Je pense que ce sera la grande réflexion pendant ma relecture complète ! Merci de me lire en tout cas. :)
maanu
Posté le 18/03/2022
Hello!
Encore un chapitre passionnant! :D
J’ai beaucoup aimé les explications sur le fonctionnement du bateau et des équipages, c’était très clair, très intéressant, et on sent que tu maîtrises la question ;) L’environnement (à l’air libre sur le pont, qui contraste avec l’intérieur du bateau plus étouffant) et la description que tu en fais sont très agréables à lire :)
J’ai trouvé la narration (récit à la jeune fille du début, dont j’ai oublié le nom, désolée :P) un peu plus présent que dans les chapitres précédents, avec des petites phrases directement adressées à « gamine » un peu plus nombreuses
Quelques petites coquilles remarquées en passant :
- Entretient -> entretien
- « Mais il nous prêtait aucune attention » -> « Mais il ne nous prêtait aucune attention » ?
- « Et me pencha légèrement vers lui » -> « me penchai »
- « pourquoi il t’avais embarqué » -> « t’avait »
Hâte de lire la suite ! ;)
M. de Mont-Tombe
Posté le 22/03/2022
Hello, je suis enfin de retour ! Merci pour ton commentaire, il va m'aider à chasser ces infâmes petites coquilles dont j'ai bien du mal à me débarrasser. Il y a des irrégularités, au fil des chapitres, concernant le style oral, qui varie à cause du temps qui sépare parfois l'écriture d'un chapitre d'un autre. Le style orale sera plus homogène après la réécriture ! Merci de me lire et à bientôt. :)
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