Chapitre 5 : La montre à gousset

Par Luna
Notes de l’auteur : Où la situation vire à l'inattendu pour Aaron.

Chapitre 5 : La montre à gousset

 

Aaron grelotait. Malgré ses laines, ses doigts étaient glacés. La nuit avait été plus rude que prévu. Il n'avait presque pas dormi. Et bien sûr, il avait droit à un atroce mal de tête. Encore. Ses yeux se fermèrent un bref instant. Il posa ses mains sur son crâne pour le masser, comme si ce geste vain pourrait l'apaiser. Toujours le même rêve... qu'est-ce que ça voulait dire à la fin ?

Un regard sur le côté lui apprit qu'Evanna dormait encore. Qui aurait cru qu'un visage si doux, si paisible pouvait être rongé par un secret aussi redoutable que le sien ? Que pouvait-elle bien cacher ?

Un rayon de lumière l'éblouit. Une faible lueur perçait le carreau sale de l'écurie. L'aube pointait le bout de son nez. Il ferma les yeux et écouta. Pas un bruit. Rien, hormis Lil et les autres chevaux qui mâchonnaient du foin avec ferveur, l'observant d'un œil curieux. La tempête n'était plus qu'un souvenir.

Il se décida finalement à bouger. Endolories par le froid, ses jambes lui arrachèrent une grimace.

Devait-il réveiller la jeune fille ?

Non. Il ne voulait pas alarmer les Feginn en précipitant le destin. Ils n'avaient pas dû remarquer leur absence, et Evanna toujours endormie, il avait le temps de réfléchir. Mais ce temps ne serait pas infini. Il fallait qu'il réfléchisse, oui, mais le plus vite possible. Pouvait-il la convaincre de rester ? Il en doutait. Au fond, une seule question le tracassait réellement : pourquoi ressentait-il ce besoin impérieux de la protéger ?

Un gargouillis peu élégant s'éleva de son estomac. Aaron était affamé. Il ne parviendrait à rien le ventre vide, il fallait qu'il avale quelque chose. Une fois ragaillardi, il serait à même de prendre la bonne décision.

Aaron ouvrit la porte dans un grincement aigu. La neige ne tombait plus ; il n'en restait qu'une maigre couche gelée. À présent, une fine brume opaline recouvrait la lande. Il expira. Son souffle se perdit dans le brouillard. Puis, plongeant ses mains frigorifiées dans ses poches, il se mit en marche d'un pas tendu.

Ce fut à ce moment précis qu'un mouvement furtif au coin de son œil happa son regard. Un faible éclat doré flottait au loin, près de la lisière de la forêt. Mais le temps qu'il plisse les yeux pour mieux regarder, la lumière s'était volatilisée. La fatigue devait lui jouer des tours.

Il se remit en marche. Les contours de l'auberge semblèrent se dessiner peu à peu, comme si elles jaillissaient promptement de son esprit. Il devina les carrioles, étrangement encore présentes à cette heure matinale. Aaron ricana ; certains avaient dû forcer sur la boisson.

Au seuil de la porte, aucun bruit. Personne n'était donc levé ? Impossible de dire avec certitude l'heure qu'il était sans espérer apercevoir le soleil. Cette maudite brume ! Le temps en paraissait presque irréel, suspendu dans une image ; comme s'il se trouvait à nouveau dans un rêve. Cette pensée lui arracha un frisson, et d'un geste fébrile, il poussa la porte du bout des doigts.

L'auberge était plongée dans une telle obscurité qu'il dut d'abord avancer à tâtons pour que ses yeux aient le temps de s'habituer au noir. Mais un geste maladroit le fit buter dans un verre. Le tintement résonna dans l'entrée, puis s'évanouit dans un écho. Et finalement, la pénombre s'éclaircit.

Quelque chose ne tournait pas rond. Le désordre engendré par la fête avait été laissé en l'état, et il n'y avait strictement personne, comme si le temps s'était brusquement figé ; chacun ayant disparu en plein milieu de son occupation. Aaron fit rapidement le tour de l'auberge. Personne. Il ne trouva même pas Elouan endormi dans son lit. Mais sa chambre était dans un sacré bazar : tous les tiroirs avaient été tirés, vêtements, livres et objets gisaient sur le sol. Les autres pièces avaient été traitées de la même manière.

Un pressentiment le saisit.

Qu'est-ce que ça voulait dire ?

Il descendit les escaliers à pas de loup, le cœur battant, les mains moites. Était-on en train de lui faire une grosse blague ? Peut-être les Feginn et ceux qui étaient restés s'étaient-ils rassemblés dans la cuisine ? Il s'y dirigea sans grande conviction. Toujours personne. Mais la porte qui donnait sur le salon privé était entrouverte.

Aaron respira. Une lueur vacillante dessinait de longues ombres jusqu'à ses pieds, et le craquement familier d'une bûche le rasséréna.

— Ah, vous êtes tous là, je me demandais où...

Sa voix resta en suspens.

L'énorme chien qui l'avait terrifié la veille se dressait devant lui, plus menaçant que jamais, un filet de bave coulant entre ses crocs. Aaron déglutit, mais l'animal se contenta de tourner la tête vers l'âtre de la cheminée. Le garçon suivit son regard, le cœur cognant brutalement contre ses côtes. Un haut-de-forme était juché sur le bout de la table à manger. Le fauteuil, quant à lui, avait été complètement tourné vers le feu. Et sur l'un des accoudoirs s'étaient agrippés de longs doigts effilés, habillés de cuir sombre.

Ce fut là qu'il l'aperçut, reflétant l'éclat ardent des flammes ; sa montre à gousset en argent, souvenir de sa mère, négligemment posée sur le sol près du foyer. Aaron ne comprit pas pourquoi, mais cette vision le subjugua ; sans doute parce que c'était l'objet le plus précieux au monde à ses yeux. Oubliant les grognements du chien une fraction de seconde, il se précipita pour s'en emparer.

— Alors c'est vrai.

Il se tourna lentement vers la source de la voix rauque et glaciale qui venait de parler. Ces mêmes cheveux noirs, ces mêmes yeux pleins de dédain ; cette même silhouette terrifiante, recroquevillée près de ce feu d'ordinaire si chaleureux.

C'était lui. L'homme de la foire.

— Vo... vous ? bafouilla Aaron en serrant la montre contre sa poitrine. Qu'est-ce que vous voulez ?

L'homme ne répondit pas tout de suite, mais planta ses yeux sombres dans les siens. Ils semblaient chargés d'une hostilité et d'un dégoût si intenses qu'Aaron ne put s'empêcher de détourner son regard vers ses pieds.

— L'autre jour, j'ai cru voir un fantôme dans cette bourgade sordide. Et maintenant je trouve cette... chose, fit l'homme d'un air écœuré en désignant la montre. Si j'avais su.

Ses doigts resserrèrent leur emprise sur les accoudoirs du fauteuil. C'était insensé ; qu'est-ce que sa vieille montre pouvait bien évoquer à cet homme ? Elle n'avait pourtant rien de particulier.

— Alors, où est-elle ? enchaîna l'homme, sa voix montant d'un cran supplémentaire. Où est Eleanor ?

Interloqué, Aaron tourna brusquement la tête vers lui.

— Elle... elle est morte, bafouilla-t-il, ma mère est morte il y a douze ans.

Les yeux de l'homme se figèrent un court instant.

— Oh... je vois, répondit-il finalement en haussant les sourcils.

Sans rien ajouter, il se mit à observer la cheminée, happé par le mouvement incessant des flammes. Pendant quelques secondes, Aaron eut presque le sentiment que l'homme l'avait oublié. Le cœur battant, il fit pourtant un pas dans sa direction.

— Comment connaissez-vous ma mère ? Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous voulez ?

L'homme se redressa, comme s'il reprenait soudain contact avec la réalité.

— Ce que je veux ? Rien qui n'ait à voir avec toi ! répliqua-t-il froidement. Comment peux-tu être là ? Comment peux-tu seulement exister ?

Aaron était figé sur place.

— Cette idée me révulse.

Mais de quoi parlait-il ? Comment connaissait-il sa mère ? Pourquoi semblait-il savoir quelque chose sur lui que lui-même ignorait ? Pourquoi cet homme le haïssait-il quand bien même il ne le connaissait même pas ?

Et les autres ? Où étaient les autres ?

Malgré cette foule de questions qui se bousculaient dans sa tête, il se contentait de se tenir là sans bouger, près de l'âtre, partagé entre la terreur et la stupéfaction.

— Il n'y a pas de doute. C'est elle que je vois quand je te regarde. Faible, incapable et absurde, siffla l'homme. As-tu seulement quelque chose de lui ?

Il marqua une pause, dévisageant Aaron de la tête aux pieds.

— Ton père... ce monstre.

— Mon père ?

L'homme se leva subitement, et ce fut comme si sa silhouette se déployait jusqu'au plafond. Ses longs doigts attrapèrent le col de la chemise d'Aaron, dont le seul réflexe fut de fermer bêtement les yeux. Encouragé par son maître, le chien se mit à aboyer avec fureur.

— Ton père, mon garçon, articula l'inconnu avec violence, est un meurtrier.

Aaron rouvrit lentement ses paupières.

— Un meurtrier ! Un homme sans honneur. À quoi t'attendais-tu ? À un conte de fées ? La voilà ta merveilleuse histoire !

Il le lâcha d'un coup et lui tourna aussitôt le dos. Aaron glissa sur le sol, incapable de faire autre chose que d'enserrer avec force sa montre à gousset dans ses mains moites. Il se rendit compte que des larmes coulaient sur ses doigts tremblants. Son corps entier frémissait. Sans attendre, il se releva et courut vers la sortie. Le chien n'eut même pas à tenter de l'arrêter ; un second homme se dressa en travers de la porte, l'empêchant de s'enfuir. Alors qu'il aurait pu l'immobiliser sans difficulté, il le frappa violemment au visage. Aaron s'effondra, le nez ensanglanté.

— Assez ! intervint l'homme aux gants noirs, laissez-moi régler cette histoire.

— Où sont les Feginn ? suppliait Aaron. Où sont-ils ?

Il ferma les yeux, essayant de se convaincre que tout ceci n'était qu'un cauchemar et qu'il allait se réveiller. Mais lorsqu'il les rouvrit, l'homme était toujours là. Il s'accroupit à côté de lui, et de sa voix rauque, lui murmura :

— Les misérables qui te servent de famille ne reviendront pas. Tu ne les reverras jamais. C'est douloureux, n'est-ce pas ? Ressens-tu seulement la douleur ? Il n'a jamais su ce qu'était la douleur, lui.

Ce fut à ce moment-là qu'un troisième homme entra en scène.

— J'ai trouvé la fille, cracha-t-il en jetant Evanna devant son maître.

Effondrée sur ses genoux, elle croisa le regard terrifié d'Aaron, les larmes aux yeux. Aucun son ne sortait de sa bouche tremblotante, mais elle semblait répéter en boucle : « Je suis désolée, je suis tellement désolée ! »

— Voilà qui devient intéressant, fit l'homme aux gants noirs.

Il saisit brutalement le visage de la jeune fille qui ne put réprimer un mouvement de surprise, coupant court à ses pleurs.

— Si ta pauvre idiote de tante voyait ce que tu es devenue. Se familiariser avec des gens comme eux. Tu n'es rien. Rien de plus qu'une sale petite voleuse.

Sous la surprise générale, Evanna lui cracha soudain au visage, et repoussa ses mains avec violence. L'homme se releva, dégoûté.

— Le carnet, exigea-t-il d'un ton âpre en déployant ses longs doigts gantés.

La jeune fille ne bougea pas. Aaron observait la scène, complètement abasourdi.

C'était donc ça. C'était lui qu'elle avait tant essayé de fuir.

Et pourtant, elle ne pleurait plus, ne tremblait plus, mais fixait l'inconnu avec intensité, sans ciller. La peur qu'il avait lue dans ses yeux un instant plus tôt s'était transformée. Il n'y voyait plus que la profonde aversion qu'elle avait pour cet homme.

— Très bien. Si tu le prends comme ça...

Il saisit ses poignets, prêt à la frapper.

— J'éviterais de faire ça si j'étais vous.

Tous les regards convergèrent vers la porte. Les deux autres hommes s'étaient reculés, les mains en l'air, sous la menace d'un fusil de chasse. La silhouette qui venait de parler sortit de l'ombre, un chien à ses côtés.

M. Ferrec et son fidèle Herbert. Aaron sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Comment avait-il pu les oublier ?

— Vous ? souffla l'homme aux gants noirs, les yeux exorbités.

— Relâchez la fille, ordonna le vieillard en levant davantage son arme.

— C'était donc ici que vous vous cachiez tous durant toutes ces années ?

Evanna se libéra d'un coup de coude et rejoignit Aaron, qui regardait les deux hommes avec consternation. Qu'est-ce que M. Ferrec avait à voir dans cette histoire ?

— Vous n'avez pas osé lui dire la vérité sur ses chers parents ? Vous ne pensiez pas qu'il avait le droit de connaître la véritable histoire de sa naissance, aussi répugnante soit-elle ?

Ferrec ne répondit rien. L'homme se rapprocha d'Aaron, un sourire mauvais sur les lèvres.

— Il t'a trahi. Toutes ces années, et il ne t'a jamais rien dit. Oh... comme je serais en colère si j'étais toi.

— Ça suffit ! coupa le vieillard.

Les lèvres d'Aaron se mirent à trembler. Son crâne lui faisait si mal qu'il ne parvenait pas à discerner ce qui se passait dans la pièce, de ce qui avait brusquement surgi dans sa tête. Une voix hurlait. Sa mère... comme dans ce rêve qu'il ne cessait de faire. Mais il ne comprenait pas ce qu'elle disait.

Il vacilla, la vision trouble, mais Evanna l'empêcha de tomber.

Et lentement, il revint à la réalité.

— Fiston, écoute-moi, dit fermement Ferrec sans croiser son regard, tu vas faire ce que je dis sans discuter et sans poser aucune question. Tu vas partir avec la fille. Tu ne te retournes pas. Tu n'essayes pas de revenir. Tu m'entends ? Sous aucun prétexte. Tu ne reviens pas. Et ce carnet qu'elle essaye de cacher depuis qu'elle est là... gardez-le précieusement.

— Mais... commença Aaron en interrogeant la jeune fille du regard.

— Ne discute pas !

Sans le regarder, Evanna saisit la main d'Aaron, et esquissa un mouvement vers la sortie. L'énorme chien se rua sur eux. Mais Herbert lui barra le passage, tous crocs dehors. Il était ridiculement petit à côté, beaucoup plus âgé, mais ne s'en montrait pas moins déterminé.

— Si vous croyez que je vais les laisser me filer entre les doigts comme ça, grogna l'homme aux gants noirs, longeant une main dans la poche intérieure de sa redingote.

— Maintenant, hurla Ferrec, fuyez ! FUYEZ !

 

Ce fut comme si le temps s'était arrêté. Aaron n'arrivait plus à réfléchir. N'était-ce pas là la preuve qu'il n'était ni plus ni moins victime d'un cauchemar ? Cette brume irréelle, ce silence et cette sensation de flotter ; tout ça ne pouvait pas exister.

Une pression exercée sur son bras le fit peu à peu émerger. Entraîné par Evanna, dont les longs cheveux blonds battaient furieusement le dos, il courait dans la lande. Au creux de sa main, Aaron sentit le métal tiède de sa montre coller à sa peau.

Il n'y avait plus de neige. Plus de vent. Mais le brouillard dévorait tout. Ils ne voyaient pas où ils allaient, ni où ils mettaient les pieds. Et avant même de se rendre compte qu'il tombait, Aaron gisait sur le sol, parmi les bruyères gelées. La chaleur de la main de la jeune fille s'était évanoui. Autour de lui, il n'y avait rien sinon la brume.

Ou plutôt si... les nuages vaporeux laissèrent apparaître le début d'un tronc, puis dessinèrent les contours de quelques buissons. Et dans le silence incertain, un craquement sinistre retentit, laissant émerger une silhouette nouvelle. Mais elle n'avait rien de végétal ou d'humain. C'était une forme immense, surmontée d'une tête à l'allure curieuse. Des cornes ? Non, c'était bien trop gros. Ça ressemblait à... des branches.

Evanna réapparut subitement de nulle part. Elle saisit Aaron par la main pour l'entraîner dans les bois. En un instant, la chose avait disparu. La forêt les engloutit et le brouillard cessa d'exister. Ils s'enfoncèrent dans un dédale de branches et d'entrelacs de ronces qui vinrent griffer leurs visages, les obligeant à fermer les yeux.

Et sans prendre garde, ils glissèrent et se retrouvèrent à dévaler une pente.

 

 

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Jerome
Posté le 03/05/2018
Salut Luna!
Coooool un nouveau chapitre (et sans chanson qui plus est! haha). Que de mystères! Le ton est toujours aussi agréable mais tu passes la vitesse supérieure niveau rythme et révélations. On sent bien que tu as mis tes éléments en place et que tu vas rentrer dans le vif du sujet! Je me demande bien où tout cela va nous mener... et cette forêt?! hum.... suite au prochain chapitre!
Seul petit truc : "Pourquoi cet homme le haïssait-il quand bien même il ne le connaissait même pas ?" Je n'ai pas trop saisi cette phrase car pour moi "quand bien même" est synonyme de "même si". Je pense que tu voulais plutôt dire: "Pourquoi cet homme le haïssait-il alors qu'il ne le connaissait même pas ?"
Non?
Mais hormis ça, c'est super bien, j'attends la suite!
A bientôt
Jérôme 
Luna
Posté le 03/05/2018
Salut Jérôme !
Ravie de te retrouver ici :) eh oui pas de chanson haha ! Je te rassure celle du deuxième chapitre était exceptionnelle ;)
Je suis contente que ce chapitre ait fait son petit effet, j'avais peur de faire basculer l'histoire trop vite, comme quoi !
Oh la la, tu as parfaitement raison pour ce "quand bien même", je me sens gourde de l'avoir laissé dans la version envoyée à Galli... aie aie aie ! Merci beaucoup de me l'avoir relevé, je vais corriger ça. 
Merci pour ta lecture et ce commentaire plein de bienveillance :)
À bientôt !
Luna
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